Corr9sp.^ t. X, p
Napoléon. 277
« La littérature a besoin d'encouragements, vous en êtes le ministre. Proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches de belles-lettres, qui ont de tout temps illustré la nation. » '
Hélas I l'image n'est que trop juste : une secousse aux branches peut bien faire tomber les fruits, mais ce n'est point là ce qui les fera mûrir.
Au lieu d'abandonner le talent à lui-même, à son initiative, à son inspiration, V encourager ! le protéger I étendre à la pensée nationale le système protecteur qui pouvait réussir avec le sucre indigène ! Napoléon, c'est son excuse, était ici dans la tradition invariable de la France. Gouverner tout, même l'esprit! au lieu d'adopter, avec une légère variante, la devise des économistes :
laisser faire, laisser penser, . .
M. de Ghampagny s'ingénia donc à trouver quelques moyens pour donner à la littérature cette secousse qui devait la féconder. Il en imagina quelques-uns d'assez médiocres et que Napoléon trouva tels. On le voit par sa réponse du 7 mars 1807. Aux divers projets du ministre, l'Empereur oppose un projet inattendu et dont M. de Ghampagny ne s'était pas avisé : c'est un plan de critique officielle, de critique d'État, dont lui, ministre, serait Torganisateur : ce serait comme une nouvelle branche d'administration dont M, de
Ghampagny aurait la direction avec un certain nombre d'employés sous lui.
« ... Il est quelques hommes de lettres qui ont montré des talents pour la poésie ; on pourrait en citer dix ou douze. Il serait utile que le ministre fit faire de bons articles de critique sur leurs ouvrages, dans lesquels on les avertirait avec ménagement des fautes dans lesquelles ils peuvent être tombés ; on les louerait de ce qu'ils ont fait de bien; on les encouragerait sans les aduler. Le lendemain du jour où un article de cette espèce aurait paru dans le Moniteur, le ministre écrirait à l'auteur de l'ouvrage, ou, ce qui vaut mieux, lui accorderait une grâce. Une grâce ainsi accordée est une sanction du livre. L'inconvénient du mo« ment actuel est qu'on ne forme pas d'opinion en faveur des hommes qui travaillent avec quelque succès. C'est là que l'influence du ministre peut opérer d'une manière utile. Un jeune homme qui a fait une ode digne d'éloges, et qui est distingué par un ministre, sort de l'obscurité, le public le fixe, et c'est à lui de faire le reste ^. p
J'ignore si les dix ou douze bons articles ont paru au Moniteur. Mais ce que j'ose affirmer, c'est qu'ils n'ont eu aucune influence sur l'opinion : l'opiniGO,
i. Corretp., t. XIV, p. 407.
au moins en littérature» se forme elle-même; le gouvernement ne la forme pas ; elle peut se laisser guider par des critiques en qui elle reconnaît du goût, de la bonne foi, et surtout de l'indépendance, car c'est là précisément qu'est une des difficultés de ce petit complot pour lancer et entraîner les poètes. En supposant qu'on pût trouver alors le critique assez autorisé pour fixer les regards du public sur un poète peu connu, il eût fallu que le secret fût bien gardé, et que le public ignorât que les dix ou douze articles avaient été commandés par le ministre. Car le public, et surtout le public littéraire, n'aime guère à se voir commander ses admirations. Chaque lecteur pouvait, et jusqu'à un certain point avec raison , se croire autant le droit d'apprécier les poètes que M. de Champagny, et il ne suffisait pas, quoi qu'en pensât Napoléon, qu'un jeune poète fût distingué par un ministre, pour sortir de l'obscurité. Les choses ne se passent pas si simplement ^
1. D'ailleurs, comme complément à ce projet, il eût fallu ajouter aux critiques d*État chargés de faire valoir le mérite inconnu dans de bons articles, des gens de goût chargés d'abord de découvrir les talents, de faire lever ce précieux gibier, et de le rabattre sous l'œil et le feu bienfaisant de la critique officielle. Au reste, ce genre de commis avait été imaginé depuis longtemps, et même avant la révolution. M. Sainte-Beuve signale quelque part une curieuse brochure, dans laquelle, en 1786, un écrivain, Sabatier de Cavaillon, adressait au gouvernement des observations sur la nécessUé de créer des espions de lettres, qui auraient pour objet de chercher le mérite dans la solitude où il se cache, et de percer
L'Académie couronne tous les deux ans de jeunes poètes, et, sans vouloir assurément certifier son infaillibilité, il est indubitable qu'elle est beaucoup plus compétente en matière de littérature que ne l'était sans doute M. de Champagny : au moins, est-ce certainement l'opinion du public. Voit-on pourtant qu'il se soit laissé souvent dicter ses admirations par le jugement des Quarante? C'est précisément le contraire qui est arrivé, l'esprit de contradiction s'en mêlant. De plus, le caractère politique dont le ministre était revêtu, aurait fait naître des préventions contre ses choix ; jamais on n'eût admis que ses préférés eussent dû uniquem*ent ses grâces à leur mérite littéraire : on eût supposé une arrière-pensée, sans parler des recommandations et des influences qu'un ministre est toujours exposé à subir. L'opposition politique, impossible ailleurs, eût été ravie de trouver là son terrain, et se serait déployée impunément, surtout au théâtre. On peut bien faire
le voile de la modestie dont il se couvre. Je crois, en effet, qu'avec cette idée, de tout temps si populaire en France, que le gouvernement doit découvrir le génie, le loger, l'alimenter, etc., la création du respectable corps des Espions dé lettres est un complément indispensable à cette organisation assez compliquée de la littérature. La brochure signalée par M. Sainte-Beuve affirme que (( ce serait une branche de police qui produirait des fruits innombrables. » On peut s'étonner que la logique n'ait pas encore conduit les protectionnistes littéraires à ce genre de création, qui aurait d'ailleurs Tinestimable avantage d'enrichir la France d'une nouvelle classe de fonctionnaires.
NAPOLÉON. m
représenter des tragédies par ordre ^ mais les faire admirer c'est autre chose.
Le théâtre I c'était là qu'avait été la principale gloire du dix-septième siècle, celle que Napoléon rêva toujours pour lalittérature de son temps. On sait son goût très-vif pour la tragédie. Il en aimait les sentiments héroïques et la pompe grandiose. Il goûtait moins la comédie. En 1808, quand il fit venir les comédiens français à Ërfurtb, on représenta devant lui çt l'empereur Alexandre quinze tragédies, et pas une seule comédie. Plus tard, à Dresde, en 1813, il se montra moins exclusif, on joua quelques comédies, et le Préfet du Palais, M. de Beausset, signale ce fait « comme un changement notable dans les goûts de Napoléoil* ». Mais ce changement n'eut lieu qu'en
1. Mémoires 1 1. 11^ p. 184. Voici la liste des pièces représentées à Erfurth :
Corneille, Cinna, Rodogune, le Cid. • Bagne, Andromaque, Britanniot*s, Mithridate, Iphigénie en AtUide, Phèdre, Bajazet, Voltaire, Zaïre, OEdipe, la Mort de César, Mahomet, ^ Crébillon, Rhadamiste, Lafosse, Manlius.
Quant aux comédies représentées à Dresde, concurremment avec les tragédies de Corneille, de Racine et de Voltaire, elles étaient désignées par Napoléon lui-même sur la liste que lui présentait M. de Beausset, pendant son déjeuner. Voici celles que cite celui-ci dans ses Mémoires :
Fabre d'Églantine, Le PhUinte de Molière.
Creuzé de Lesser, is Secret du Ménage, L'Épreuve nouvelle,
1813, et Ton sait que, pendant tout son règne, il se montra aussi assidu aux représentations de nos grands tragiques, qu'appliqué à leur trouver des successeurs.
Or de toutes les gloires du siècle de Louis XIV, c'était précisément celle-là qui semblait la moins possible le lendemain de la révolution, et, il faut en convenir, les difficultés tenaient d'abord aux circonstances. Le poëte dramatique ne relève pas seulement de son inspiration, de son génie : il dépend plus que tout autre des circonstances extérieures. On conçoit aisément Milton ou Dante écrivant leurs poèmes dans la solitude ou dans l'exil. Mais le poète dramatique a besoin d' autrui; il lui faut des interprètes, un public. 11 faut qu'on lui ouvre la carrière , ou du moins qu'elle ne se ferme pas devant lui. Ce n'est pas un paradoxe de dire que jamais en France le théâtre n'a été plus libre que sous le gouvernement de Richelieu et de Louis XIV, qui pourtant n'aimaient guère la liberté.
Jq ne parle pas de la comédie, qui seule a eu à subir au dix-septième siècle quelques gênes, mais
Sedaine, La Gageure imprévm.
M"* DE Bawr, La suite d'un bal masqué.
Je ne sais si la liste est complète; mais on voit que, même après ce retour de faveur pour la comédie, Napoléon n'admet que les comédies de troisième ou quatrième ordre; il n'y a place ici ni pour Molière, ni pour Régnard, ni pour Le Sage, ni pour Beaumarchais.
NAPOLEON. ÎSS
beaucoup moins de la part du pouvoir lui-même que de la part d'une portion du public : car c'est contre une portion du public que Louis XIV a soutenu le Tartufe. On ne le voit intervenir que cette fois au théâtre; et c'est dans l'intérêt de la liberté. Je ne parle pas des étranges hardiesses que se permettait impunément la comédie, souvent contre des classes entières, des classes respectées : les plaisanteries sur les juges par exemple, leur dureté, leur vénalité même, etc., comme on trouve jusque dans les Plaideurs^ et que le plus libéral des gouvernements postérieurs à la révolution n'eût probablement pas tolérées dans une pièce nouvelle. Mais sous Louis XIV les mœurs s'y prêtaient comme la tradition.
La tragédie^ qui aurait dû sembler chose plus sérieuse, le paraissait moins. Elle était toute politique pourtant, et de Corneille à Athalie qui couronne merveilleusement cette glorieuse époque, on peut dire que toutes les questions débattues depuis 1789, à la tribune ou dans la presse, l'ont été alors sur le théâtre. La tragédie classique, n'admettant que des rois ou des héros, posait forcément et discutait, surtout chez Corneille, les questions les plus graves, et elle était loin de les résoudre dans un sens orthodoxe; c'était encore là l'invariable tradition qui se retrouvait ailleurs qu'au théâtre. Les sujets les plus soumis, les magistrats les plus fidèles, devenaient des repu-
tu LES LETTRES ET LA LIBERTÉ.
blicains farouches, quand il ne s'agissait plus des temps modernes. Un jour Guy-Patin, dînant chez M. de Lamoignon, parlait du meurtre de César, et, s' animant de plus en plus, il en vint à s'écrier que s'il avait alors été au Sénat, il eût frappé un vingt-quatrième coup de poignard; alors M. de Lamoignon, « qui était grand pompéien, » se leva, et courut l'embrasser. C'était un peu fort chez de si graves personnages, et cette exaltation nous parait bien étrange, même quand il ne s'agit que de l'antiquité. Mais cela ne tirait nullement à conséquence, et, comme le remarque M. Sainte-Beuve, en rappelant cette anecdote, si romain qu'on fut dans le passé, on n'était pas moins dans le présenl un excellent royaliste ^ La monarchie paraissait si ferme et si inébranlable, que tous ces enthousiasmes de l'ancien temps semblaient sans danger. Ce fut seulement au siècle suivant que l'on commença à y soupçonner un peu plus de péril, et avec raison. Car, avec les histoires de RoUin, la tragédie classique, c'est-à-dire l'antiquité fort mal comprise, a eu, je crois, plus d'influence qu'on ne suppose sur la révolution française ; mais au temps de Louis XIV, avant toute expérience, les maximes du républicanisme le plus risqué passaient sans la moindre difficulté. Il ne pouvait en être de même sans