Causeries du Lundi, t. XI, p
doute au lendemain de la révolution française, et il faut convenir que ce passé si récent donnait une précision et une valeur dangereuses à des maximes qui, cent cinquante ans plus tôt, semblaient des lieux communs sans conséquence.
Cela est vrai de la littérature sous toutes ses formes. Sous Louis XIV, Pascal pouvait écrire sur l'origine de la propriété une de ses pensées les plus étranges : cela devenait plus délicat après Babeuf.
Aussi Napoléon, s* éprenant de la tragédie, n'at'il jamais méconnu son caractère essentiellement politique. Il a voulu seulement le modifier dans son propre sens, et songé tout d'abord à en faire un instrument d'autorité. Jadis Talleyrand, présentant au Directoire le jeune vainqueur de l'Italie, avait dit dans son discours : « Il aime les poésies d'Ossian, parce qu'elles le détachent de la terre! » On peut sans témérité, ce me semble, affirmer qu'il aimait la tragédie pour des raisons moins sentimentales. Il y voyait, au contraire, un enseignement tout pratique, et il a expliqué plus d'une fois le caractère que, selon lui, devait prendre le théâtre moderne.
Due tragédie médiocre, mais la meilleure après tout de cette époque, les Templiers^ a-t-elle signalé à ses yeux l'espérance d'un poète tragique? Il écrit aussitôt à Fouché, de Pulstusk (31 décembre 1806) :
« ... M. Raynouard est très-capable de faire de bonnes choses, s'il se pénètre bien du véritable esprit de la tragédie chez les anciens ; la fatalité poursuivait la famille des Âtrides, et les héros étaient coupables sans être criminels; ils partageaient les crimes des dieux. Dans l'histoire moderne, ce moyen ne peut être employé; celui qu'il faut employer c'est la nature des choses, c'est la politique qui conduit à des catastrophes sans des crimes réels. M. Raynouard a manqué cela dans les Templiers; s'il eût suivi ce principe, Philippe le Bel aurait joué un beau rôle; on l'eût plaint, et on eût compris qu'il ne pouvait faire autrement. Tant que le canevas d'une tragédie ne sera pas établi sur ce principe, elle ne sera pas digne de nos grands maîtres ^. »
Il précisait même un peu plus ce qu'il attendait du même poète, en écrivant ailleurs à Fouché : (( M. Raynouard parait avoir du talent'. Pourquoi ne l'engageriez-vous pas à faire une tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu d'être un tyran, celui qui lui succéderait serait le sauveur de la nation. C'est dans ce genre de pièces surtout que le théâtre est neuf; car, sous l'ancien régime, on ne les aurait pas permises. L'oratorio de Saûl n'est pas autre chose; c'est un grand homme succédant à un roi dégénéré. )>