ôid., t. X, p
La proposition fut-elle faite à Raynouard? Je ne sais; mais il paraît probable au moins qu il fit la sourde oreille : c'était mal s'adresser; son caractère n'était pas plus souple que son talent. M. Raynouard devait être plus tard un des cinq rédacteurs de la fameuse adresse du Corps législatif en 1813, et ce fut lui qui en inspira, dit-on, la phrase la plus vive. Les autres poètes du temps, auxquels Fouché aurait pu soumettre ce programme, n'avaient rien de ce qui eût été nécessaire pour le remplir : c'étaient Ducis, Ghénier, Lemercier. Â défaut de génie, la nature de leur talent comme le caractère de leurs opinions ne se prêtaient guère à ce que voulait Napoléon. Lemercier surtout ne bornait pas son opposition à la politique : c'était un novateur littéraire, et il se souciait si peu de plaire à Geoffroy et aux autres champions des saines doctrines, qu'il osait annoncer sous ce titre son drame de Christophe Colomb y comédie shakespearienne^ en 18091 De plus, ce drame admettait le mélange du tragique et du comique, violait l'unité de temps*, et nom-
1. L'unité de lieu était observée pourtant, car toute l'action se passait sur le vaisseau de Colomb, qui , au premier acte, il est vrai, était en Espagne, et au dernier en Amérique. On n'a pas remarqué, je crois, qu'une plaisanterie de Voltaire a pu suggérer à Lemercier l'idée de cette ironie anticlassique : a 11 me semble qu'il faudrait faire à présent quelque tragédie maritime ; on n'a encore représenté des héros que sur terre, je ne vois pas pourquoi la mer a été oubliée. La scène serait sur un vaisseau de cent piè-
"m LRS LETTRES ET LA LIBERTÉ.
mait les choses parleurs noms, ce qui, même dans une comédie, eût semblé de fort mauvais goût; quand on voit quelques années plus tard C. Delavigne appeler un fiacre un char numérotéj on est bien obligé de signaler une hardiesse dans ces vers de Lemercîer, qui durent faire frémir Melpomène et Geoffroy :
La Pinla n'a pas de canot démarré?
Non; seulement l'orage a rompu son beaupré.
Et quand un des capitaines de Colomb disait en parlant de lui :
Bientôt, du haut du pont lancé par ces coquins. Ils le feront descendre au pays des requins.
Ces libertés ne sont pas le talent, et la pièce n'en est guère meilleure; mais le talent de Lemei'cier avait été prouvé ailleurs dans Agamemnon et dans Pinto; et ces innovations prouvaient au moins une hardiesse fort rare alors, ou plutôt
ces de canon. Vous m'avouerez que l'unité de lieu y serait exactement observée, à moins que les héros ne se jetassent à la mer. » {Côrresp., 26 février 1754). — M. Sainte-Beuve, après avoir cité quelques opinions de la Décade et de Lemercier lui-même sur la littérature, ajoute cotte réflexion très-juste : « Ces citations ne font-elles pas entrevoir comment les hommes du mouvement politique et républicain étaient conduits peu à peu à devenir les organes du mouvement littéraire, si le développement spontané qui se faisait en eux n'avait été brisé avec toutes leurs espérances par les secousses despotiques qui suivirent? » {Critiques, t. UI, p. 305.)
qu'on ne trouve que chez lui seul. Au reste, malgré ses préventions contre les idées littéraires et aussi les opinions politiques de Lemercîer, Napoléon ne mit aucune opposition à son entrée à r Institut, et il faut dire que son gouvernement pesa toujours infiniment moins que celui de Louis XIY dans les élections académiques : en cela au moins, il maintenait la République des lettres. M. de Rovigo prétend bien, dans ses Mémoires, que ce fut à lui, alors ministre de la police, que Chateaubriand fut redevable de son entrée à l'Académie. Il est plus vraisemblable néanmoins que Chateaubriand, comme à peu près à la même époque Lemercier dans le parti contraire, dut son titre d'académicien à sa valeur personnelle d'abord, et aussi à l'indépendance de l'Académie, comme à la condescendance de Napoléon *. C'est du reste une observation générale
i. Ce fut de la part de Lemercier lui-même que ses nouveaux collègues purent craindre quelque difficulté, plutôt que de la part de l'Empereur. « On voulut s'assurer, dit M. Paul Mesnard, que Lemercier ne mettrait pas l'Académie dans l'embarras en refusant de paraître aux Tuileries quand l'Institut s'y rendrait en corps, et particulièrement lorsque le nouvel élu devrait être présenté à l'Empereur. Chénier ftit chargé, avant l'élection, de connaître à ce sujet les dispositions du candidat. Lemercier promit de se conformer à l'usage. » {Hist. de V Académie française, p. 257.) M. Mesnard raconte ensuite la scène fort singulière qui eut lieu aux Tuileries « le jour où les deux nouveaux académiciens, Lemercier et Esménard, furent présentés en même temps. La foule était grande dans le salon où la présentation eut lieu.
à faire que Napoléon se montra toujours prêt à bien accueillir les gens de lettres les plus signalés par leur opposition ; si l'on en excepte M""* de Staël, dont le nom revient dans sa correspondance avec une préoccupation singulière, il a toujours été très-disposé à leur dire : soyons amis, Cinna. Quand à Chateaubriand, si je ne me trompe, il n'est pas question de lui une seule fois dans les volumes publiés de cette correspondance, et s'il avait pu la lire, j'imagine qu'il aurait été étonné, et mortifié peut-être, de voir qu'il n'occupait pas dans les antipathies de Napoléon une aussi grande place qu'il se plaisait à le croire.
Malheureusement pour les lettres, cette indulgence, cette clémence, si l'on veut, pour les personnes, ne s'étendait pas jusqu'aux livres. Napoléon a répété que , si Corneille avait vécu de son temps, il l'aurait fait prince. Ni Louis XIII ni
L'Empereur s'adressa d'abord à Lemercier, et, prenant le ton affectueux doi}.t il avait si souvent essayé sur loi la séduction : « Eh bien, Lemercier, lui dit-il, vous voilà donc assis sur le fauteuil. » Lemercier s'inclina profondément sans répondre un seul mot. La colère de l'Empereur, au lieu de tomber sur celui qui le bravait par ce froid silence, prit une direction très-étrange en apparence. L'académicien, qui semblait avoir droit par son dévouement au meilleur accueil, fut celui qu'il maltraita. l\ se tourna brusquement vers Esménard, qu'il foudroya de ces paroles : « Eh bien, Esménard, avez-vous toujours votre place à la police? • Quoi qu'en pense l'ingénieux historien, il me semble difficile d'admettre que Napoléon voulût par là « mortifier TAcadémie, » envers laquelle il se montra toujours plein d'égards.
Louis XIY n'y avaient songé ; ils l'avaient laissé libre, ce qui vaut mieux; sous Napoléon, Corneille mort fut moins heureux. Il fut expurgé par les censeurs : HéracliuSy par exemple, ne sembla pas assez innocent, et dut subir plus d'une coupure. D'autres pièces du répertoire étaient également émondées ou défendues; d'autres ne devaient qu'à leur antiquité de pouvoir paraître sur une scène où l'on était habitué à les voir; et l'on sait qu'à Sainte-Hélène même, Napoléon déclarait que, si Tartufe avait été fait de. son temps, il n'en eut pas permis la représentation ^.
Mais c'était à l'égard des pièces nouvelles que les défiances de l'autorité n'avaient point de bornes; les bonnes intentions de l'auteur, l'innocence prouvée de la pièce, ne suffisaient point pour rassurer la censure. Les interprétations possibles du public ouvraient aux craintes des censeurs un chanip illimité. Ainsi, Edouard en Ecosse d'Alexandre Duval parut suspect. «Dans l'héritier des Stuarts, poursuivi et mourant de faim, les royalistes, dit M. Hailays Dabot, voyaient la personnification de la famille royale de France. » Peutr-étre eût-il fallu être singulièrement royaliste pour se figurer Louis XVIII mourant de faim; n'importe; la pièce fut interdite. Henri IV ne pouvait paraître sur la scène. Une pièce intitulée,
i. Mémorial, édit. de 1842^ t. II, p. 128.
Henri IV et rf'^ttftîjTi^, fut refusée pour ce motif: les auteurs ne purent obtenir une autorisation qu'en substituant François /«' au bon Henri, et à d'Aubigné un gentilhomme quelconque. Il semble que la vérité des caractères et surtout l'exactitude historique devaient pâtir quelque peu de ces substitutions forcées. Heureusement les auteurs d'alors^ ne s'en préoccupaient guère, et leurs pièces ainsi métamorphosées n'en étaient pas plus mauvaises. Le fait le plus curieux en ce genre est la transformation que dut subir le Don Sanche de M. Briffaut. « Les événements d'Espagne écartaient du théâtre tout sujet espagnol, » dit M. Hallays- Dabot; comme on était alors assez mal avec l'Europe entière, tout sujet européen aurait pu au même titre être proscrit. M. Briffaut, averti, ne s'embarrassa point pour si peu, et le héros légendaire du romancero devint en un tour de main Ninus 11^ roi d'Assyrie, Notre temps, qui a un peu abusé de la couleur locale, a quelque peine à comprendre comment des mocïifications légères peuvent transformer ainsi un drame espagnol et moyen âge en une tragédie assyrienne de Tan 1900 environ avant notre ère. Mais les auteurs d'alors n'y voyaient pas la moindre difficulté. Gela les juge, eux et leurs œuvres : et cela excuse aussi les tracasseries de la censure. Quand le poète ne respecte pas plus son art, comment le ferait-il respecter?
On ne gagnait pas grand' chose à se réfugier dans le passé. M. de Jouy ne put faire jouer un Bélisairey en 1809 ^ Pourquoi? Il serait bien impossible de le deviner aujourd'hui, si Ton ne nous apprenait que le public aurait pu y voir une allusion à Moreau, exilé depuis cinq ans... Gomment, avec un système d'interprétations semblable, les tragédies de Corneille auraient-elles pu paraître alors pour la première fois sur la scène? Le Cid eût pu être proscrit en 1809 comme sujet espagnol, Polyeucte comme une allusion aux démêlés d'alors avec le saint-siége, Cinna comme rappelant trop évidemment le jeune Staps, dont l'attentat avait eu lieu au commencement de cette année même. II est vrai qu'on ne lui avait pas pardonné comme à Cinna. Il serait assez malaisé, je crois, de découvrir dans le passé un seul sujet qui n'ait pas une analogie quelconque avec des événements contemporains, et s'il n'en avait aucune, ce serait une raison pour le rejeter tout d'abord : car il n'aurait pour nous aucun intérêt.
Il faudrait parfois une dose d'érudition assez rare pour apprécier les motifs allégués pour la suppression de telle ou telle pièce. Par exemple, je vous défie de deviner pourquoi le personnage sacrifié du duc de Guise, dans les Etais de Blois
1. Voir rouyrage de M. Hallays-Dabot, auquel j'emprunte presque tous ces détails, Histoire de la Censure théâtrale en France, 1862, p. 228.
de M. Raynouard, était une des raisons qui rendaient la pièce impossible, et la firent défendre après une seule représentation *. Napoléon luimême va nous l'apprendre. « Le duc de Guise est un parent de l'impératrice, un prince de la mais^on d'Autriche, avec qui nous sommes en amitié, dont l'ambassadeur était présent ce soir à la représentation. L'auteur a plus d'une fois étrangement mé* connu les convenances. » Je doute pourtant qu'il y eût beaucoup de gens capables de saisir le lien de parenté qui pouvait exister entre Guise et 'Marie-
1. Napoléon faisait d'ordinaire r^réseater ^fsvttnt loi, à Saiat- Cloud, las pièce» importantes avant d'en permettre la représentation publique. Ce fut ainsi que les États de Blois furent représentés devant lui , et ne furent donnés au public qu'après 1814. n s'occupait aussi de l'opéra. Voici ce qu'il écrit à Fonché au sujet du Don Juan, de Mozart :
« Bologne, 23 joia 1805.
« Je vous prie de me faire connaître ce que c'est qu'une pièce de Don Juan qu'on veut donner à l'Opéra, et sur laquelle on m's demandé l'autorisation de la dépense.
« Je désire connaître votre opinion sur cette pièce an point de vue de l'esprit public. » {Corresp., t. X, p. 558.)
Quelque temps après, il entendit exécuter cet opéra en Allemagne; il déclare, dans une lettre, que « la musique lui a paru fort bonne. » Ailleurs, nous trouvons œ brusque billet à propos de la Vestale, de Spontini :
« Saint-Cloud, 25 août 1807.
« Je ne veux pas qu'on joue la Vestale, « Je pense qu'il est convenable de donner la Mort d^Adam, puisqu'elle est prête. » (Corresp,, t. XV, p. 543.)
Louise ; il eût fallu être bien fort en généalogie pour savourer de pareilles allusions.
Je le demande : que pouvait être le théâtre dans des conditions pareilles ? Se figure-t-on la gêne intellectuelle et morale où devait se trouver, en composant, l'auteur même le mieux intentionné ?
Ghénier qui, il est vrai, ne Tétait guère, a bien rendu cette situation, et, ce qui est digne de remarque, dans un livre écrit par ordre de l'Institut, et destiné à être placé sous les yeux de l'Empereur (il s'agit de VArt dramatique).
i( Quant à cet art, considéré en lui-même, veuton qu^il se soutienne ? veut-on même qu'il fasse des progrès? Il faut lui donner beaucoup de latitude. Écrire en ayant peur de soi, reculer devant sa pensée, chercher non ce qu'il y a de mieux, mais ce qu'il y a de plus sûr à dire, travailler pour exprimer faiblement ce qu'on a senti avec force; après tout cela, redouter encore et les obstacles certains et les délations probables, au moins de la part de ces écrivains subalternes qui nuiraient gratuitement quand ils ne nuiraient pas pour vivre : c'est un tourment qu'il est impossible de supporter longtemps, et le silence absolu vaut mieux. Dans un tel état de choses, les talents se tairaient ; il y aurait toujours beaucoup d'ouvrages, mais des ouvrages d'écoliers; le théâtre serait sans éclat, et ce ne serait pas à la vraie littérature qu'il faudrait imputer cette décadence. Le cercle des idées
ne sera jamsds ni trop étroit pour la médiocrité, ni trop étendu pour le génie. Des esprits timides, abusant d'un peu d'influence, interdiront-ils à la tragédie les grands intérêts et les passions politiques? à la comédie, le droit d'apercevoir et de peindre les travers de la cour et de la ville? Des élégies dialognées, des farces insignifiantes, voilà ce qui restera pour les deux genres. Est-ce bien là ce qu'il faut aux Français du dix-neuvième siècle ?... Si notre théâtre, sous Louis XIY, n'avsdt pas joui d'une liberté qui lui est nécessaire, nous aurions Gampistron et Dancourt, mais non pas Corneille et Molière. Telles sont les réflexions que nous croyons devoir énoncer avec une respectueuse confiance. Il n'est pas de genre d'écrire auquel on ne puisse les appliquer ; mais elles intéressent plus directement le théâtre *... »
1. Tableau de la littérature française depuis 4789. — En tête de rouyrage se trouve un résumé du livre que Ghénier lut devant l'Empereur en son conseil d^État, le 27 février 1808.
M. Mesnard me paraît bien sévère dans sa très-intéressante Histoire de l'Académie, quand il dit que « dans cette harangue se retrouvait tout entier le fidèle sectateur des opinions du xviu' siècle, mais non plus l'austère opposant des premiers temps de VEmpire, l'ennemi des adulations monarchiques, » Et pourquoi? Parce que Ghénier, énumérant les divers genres d'éloquence, disait : « Dans les camps... naquit une autre éloquence, inconnue jusqu'alors aux peuples modernes... Elles partirent de l'armée d'Italie, ces belles proclamations, où le vainqueur do Lodi et d'Arcole, en même temps qu'il créait un nouvel art de la guerre, créa l'éloquence mihtaire dont il restera le modèle, etc. » Est-ce là de Vadulation? n'est-ce point la vérité pare et simple? Que
La stérilité, dont l'ouvrage de Ghénier indiquait une des causes, fut constatée, d'une façon en quelque sorte officielle, par le rapport que l'Institut présenta, en 1810, pour les prix décennaux. Certes, si l'on se place pour un moment au point de vue de ceux qui attribuent aux gouvernements le devoir de protéger les lettres, il faut convenir que l'établissement de ces prix fut le plus grand et le plus magnifique essai parmi tous ceux du même genre. Trente-cinq prix devaient être distribués, dix-neuf de première classe (10,000 fr. chacun], seize de seconde classe (5,000 fr.]. Il faut ajouter que presque tous les écrivains appelés
Napoléon, pendant cette lecture, ait paru très-sensible à cet éloge, que, comme le raconte M. Mesnard, il ait témoigné du geste quHl était vivement touché, que tout cela était beaucoup trop, cette modestie est de rigueur en pareil cas, et je ne trouve point, pour ma part, que cela fût beaucoup trop. Ah! s'il n'ayait jamais été flatté que comme cela! Je sais qu'il vaudrait mieux sans doute que ces compliments, si mérités qu'ils fussent, n'eussent pas été adressés à bout portant, et que Chénier se fût conformé ici à la règle si judicieuse et si digne qu'il pose dans son ouvrage même, quand, expliquant que, dans cette revue si complète de la littérature contemporaine, il ne fera pas entrer les actes écrits de Vautorité, il ajoute : « Toutes les convenances, mèioie celles du goût, interdisent la louange littéraire partout où la' critique est interdite. » Mais Chénier aurait pu s'excuser, en disant que dans sa harangue il ne parlait pas en son nom, mais au nom de la classe de l'Institut dont il était un des députés. Quant au livre même dont cette harangue est devenue la préface, il est impossible de n'y pas reconnaître à chaque page une indépendance et une fermeté de jugement fort rares en tout temps, uniques, je crois, à cette époque.
par leur mérite à se disputer les prix, avaient déjà des pensions, ou des places lucratives dans les divers services publics qui confinaient à la littéra** ture ; d'ailleurs, la rémunération de leurs ouvrages par le public atteignait un chiffre dont n'avait jamais approché l'ancien régime ^.
Ce qui est beaucoup mieux encore et plus conforme à la dignité des lettres, c'est que cette institution présentait des dispositions vraiment libérales. Le gouvernement ne se réservait nullement le droit de désigner les ouvrages qui devaient être récompensés; il en confiait le choix à l'Institut Or, l'indépendance de la classe de littérature était notoire ; elle s'était plusieurs fois manifestée par le choix même des sujets proposés pour les prix ordinaires. C'est ainsi qu'en 1805, l'Institut avait fort scandalisé les courtisans en indiquant comme sujet : « De l'indépendance des gens de lettres. » M. de Bonald avait cru, à ce propos, devoir le tancer dans un journal ; selon lui, ce mot indépen* dance laissait soupçonner « ce quelque chose de mutin, qui se remue au fond des cœursy comme dit M. Bossuet... La déclaration de l'indépendance
1. G*e8t ainsi que les représentations des Templiers , pièce désignée pour le prix de tragédie, ont yalu à M. Raynoaard plas de 40,000 fr., chiffre relevé sur les registres de la Comédie française, et mentionné, ainsi que le produit* de plusieurs autres pièces, dans un curieux article de M. Vivien, Études aâmmistratives (Revw des Detux>Mondes, 1*' mai 1844). Le succès le plo» lucratif, Jusqu'à cette date, a été VÊcole des VieiUards,
des gens de lettres ressemble beaucoup à la déclaration des droits de T homme ^ » En dépit de cet anatbème, T Institut continua à faire preuve d'une indépendance réelle, et qui éclate, sans hostilité d'ailleurs, dans le choix même des ouvrages désignés pour les prix décennaux. Il est impossible d'y apercevoir la moindre pensée de plaire. D'abord, le rapport faisait très-bien sentir la faiblesse de presque tous les ouvrages, que Ton couronnait faute de trouver mieux; aucun des •écrivains désignés n'était connu pour être particulièrement bien vu du pouvoir; et quelques noms même présentaient an tout autre caractère ^ C'est ainsi qu'ajurès avoir désigné Raynouard, personnellement peu agréable, comme digne du prix de tragédie, l'Institut demandait une seconde couronne pour Ducis, qui, n'ayant rien produit au théâtre depuis dix ansy se trouvait évidemment en dehors des conditions du concours. Le rapport en convenait, et cherchait à tourner la difficulté en faisant remarquer que VMamlet de Ducis, datant de 1769', mais fort retouché depuis par le poëte, pou*
1. Voir le recueil d'articles intitulé le Spectciieur, t. ni, p. 228.
2. Je dois ayouer que la section des Beaux -Arts ne suivit guère cet exemple. Presque tous les sujets de peinture«Bu de sculpture proposés pour des prix ou des mentioDs honorables sont des traits de la yie de f^apoléon. Les artistes se montrèrent évidemment beaucoup plus courtisans que les gens de lettres.
3. Dans le très-petit nombre de pages que M. Thiers a consacrées à la littérature sous l'Empire, il y a quelques errears ma-
vait être considéré comme une pièce nouvelle; les gens de lettres de la classe demandaient donc on prix particulier, destiné à honorer « la vieillesse laborieuse et respectée d'un confrère si digne de cette palme glorieuse. » Cette bienveillance des collègues de Ducis n'eut d'autre résultat que d'amener un véritable scandale : le vieux poète, furieux de l'honneur auquel on voulait le soumettre, protesta aussitôt avec une énergie passablement blessante pour tout le monde, pour les juges comme pour les autres lauréats, sans parler de celui même qui avait institué les prix décennaux : « Je ne croyais pas^ écrit-il, qu'il pût être au monde un poète plus en sûreté que moi contre les
térielles dont yoici un échantillon. Il écrit par exemple : u M. Chénier imitait en un style noble et pur la tragédie grecque, M. Ducis, en un style incorrect et touchant, la tragédie anglaise. » Tout le monde sait que les tragédies un peu remarquables de Chénier sont toutes antérieures au Consulat, sauf Tibère, qui ne fut ni représenté, ni même imprimé sous l'Empire, et où, d'ailleurs, il n'imitait pas plus qu'ailleurs la tragédie grecque. Quant à Ducis, les tragédies imitées de Shakespeare sont bien antérieures à cette époque. La première, Hamlet, est de 1769 ; et la dernière, Othello, de 1792. J'aime à- croire que M. Thiers est plus exact pour le reste ; mais, toutes les fois qu'il s'agit de littérature, on dirait qu'il fait exprès, lui , homme de lettres, de commettre de ces inadvertances singulières, et que, se consacrant surtout à la direction des armées, il a peur qu'on ne le prenne pour un académicien. C'est ainsi que (t. XVill, p. 91, 1860) il reproche à Louis XVni de ne pas avoir, dans sa jeunesse, fréquenté Montesquieu. Ce qui rend Louise XVIII excusable, à cet égard, c'est qu'il naquit l'année môme où mourut Montesquieu.^-Gette erreur a été effacée dans des éditions plus récentes.
prix décennaux. Ma tragédie d'Hamlet a été donnée bien avant la révolution... J'en ai reçu la récompense la plus honorable dans mon temps:
l'Académie m' éleva au fauteuil de Voltaire. Je n'aurais jamais pu comprendre qu'il fût possible de faire appartenir mon Hamlet aux prix décennaux : ce serait vouloir que le passé devînt le présent, pour me ramener^ malgré moij sous les récompenses d* aujourd'hui. » Jamais on ne vit sauvagerie si originale ; bien des gens, sans doute, se plurent à croire que le vieux Ducis était devenu fou. Au reste, Ducis échappa à la distinction sous laquelle il craignait tant de se voir amener de force. D'autreSi moins dédaigneux que lui, y échappèrent également; car les prix décennaux, annoncés si longtemps à l'avance, ne furent jamais décernés, et cette institution avorta dès le premier essai qu'on en voulut faire. Si l'on en croit Thibàudeau, « l'Empereur avait dit en plein conseil d'État qu'en instituant les prix décennaux, il n'avait eu d'autre but que de fournir une occupation aux esprits pour les empêcher de s'occuper de choses plus sérieuses. » J'avoue que je n'en crois rien, que ce motif du moins fut très-secondaire. Oui, sa correspondance la plus intime le prouve, il avait rêvé un nouveau siècle de Louis XIV, et ce ne fut pas sans un déplaisir sérieux que le rapport de l'Institut, autant que sa conviction personnelle, viàt constater pour lui cette incroyable
Stérilité. L'exposé de la situation de r£mpire, 27 décembre 180Â, annonçant l'institution des prix décennaux, ajoutait : <k Dans une période de dix ans, assignée aux travaux que Sa Majesté veut récompenser, elle a droit d'attendre que le génie français enfantera de!r chefs-d'œuvre. » On a vu ce qu'il avait produit; et Ton a quelque raison de croire que ce fut là ce qui détermina Napoléon à ne pas décerner les prix décennaux. Le décret pourtant avait pris soin d'annoncer que la distribution en serait faite par l'Empereur en pei*sonne, au palais des Tuileries ; la date de la seconde distribution môme était fixée au S novembre 18191..
A cette date, le roi régnant n'avait assurément rien du prestige de Napoléon, rien de ses goûts grandioses et de son imagination élevée; Louis XVIII ne lui ressemblait pas plus sur ce point que sur les autres. Instruit et lettré, sans avoir le sentiment ni delà science sérieuse ni de la haute poésie, il avait le goût d'un poète de YAlmanach de» Muses et l'érudition d'un jésuite. Il n'en eut pas moins un mérite rare, et fort digne d'être apprécié par ceux qui souhaitent la séparation de la littérature et de l'État, et qui ne croient pas aux bienfaits du système protecteur. Ce mérite fut de rester aussi indifférent à la haute poésie de son temps que Frédéric le Grand l'avait été à la poésie allemande.
S XVIII n'avait garde d'avouer cette inditfêla tradition monarchique lui imposant, entre fonctions, d'être « un monarque ami des ; » mais il Tétait d'une façon inofTensîve.
érature française, bien ou mal comprise, té pour Frédéric la distraction salutaire qui empêché diencourager Goethe ou Schiller.
Srature délicate, l'art des bons mots, des bien tournés, la prétention de comprendre I , furent également pour Louis XVIII une ition utile à la vraie poésie. Il appréciait tes Romanus^ et encouragea les vers latins uvaient être protégés sans aucun inconvé- Son successeur, Charles X, semblait encore tranger au mouvement littéraire, et il consagement « qu'en fait de théâtre, il n'avait . place au parterre, comme tout le monde.» rtant la Restauration vit les lettres livrées à îêmes prendre un nouvel essor ; la poésie cellence, la poésie lyrique, atteignait tout d des hauteurs inconnues; l'histoire était ! en France, la critique élargie et renouveîose remarquable, par ses Mémoires librepubliés chez nous en 1823, Napoléon luivenait prendre place parmi les grands ins de cette époque ; son nom trouvait les poètes dévoués à sa gloire ; ils étaient s, applaudis, parce que leur voix était leurs chants désintéressés. Il les avait vai-
nefhent cherchés pendant son règne éblouissant; il les trouva enfin après sa chute, après sa mort ; ces hommages du génie, que toute sa puissance n'avait pu obtenir, il les dut à la liberté!
{Revue nationale, 40 janvier 4863.)