‹ Les lettres et la libertéChapitre 38 sur 71 · DE M. AMPÈRE · texte numérisé non relu

DE M. AMPÈRE

(tomes I BT II.)

Une partie du travail que M. Ampère publie en ce moment a déjà paru en articles dans la Revue des Deux- Mondes ; sous cette première forme, il avait obtenu un succès marqué, quelque chose de mieux que ce succès d'estime avec lequel on enterre les œuvres sérieuses dans le cimetière des bibliothèques. Certes, le choix du sujet n'était pour rien dans ce bienveillant accueil : c'était, au contraire, une assez hasardeuse entreprise que de prétendre intéresser le public avec des souvenirs d'histoire romaine. En général, on a pour Rome plus que de l'indifférence. Que de gens, dès leur septième, ont renouvelé contre elle le serment d'Annibal ! Les haines les moins vives ne sont pas celles qui datent des premières études et des ran-

cunes gardées depuis le temps du de Viris. Puis, ce qui est un peu plus sérieux, il y a des gens qui, aimant la liberté et la justice, trouvent dangereuse et immorale l'adoration d'un peuple qui n'a guère pratiqué la liberté à l'intérieur et n'a jamais connu la jtestice dans ses rapports avec les peuples étrangers*. Ajoutez à cela l'impatience de ceux qu'irrite la pensée d'une mystification continue dont nous avons été victimes, dont les plus grands artistes comme les plus grands poètes se sont faits naïvement les complices, en consacrant leur génie à recommander des faits reconnus faux ou tout au moins dénaturés, de prétendues vertus dont quelques-unes relèvent du Code pénal, quand elles ne sont pas simplement insignifiantes. Ce n'est pas sans quelque honte que l'on songe à ces beaux traits de l'histoire romaine pour lesquels on a exigé les admirations de notre enfance. Prenez-en au hasard quelques-uns, et dites combien il y en a qui supportent l'examen. Sera-ce « la continence de Scipion ? » Respecter une captive espagnole, et la rendre à son fiancé dont on s'assure ainsi l'alliance, c'est bien sans doute, et, puisque le fait était si rare chez les Romains, ils ont eu raison de l'admirer. Mais dans les temps modernes, pour voir là un miracle de vertu, ne sem-

1. Le tableau des iniquités de Rome a été tracé par M. Yung dans un remarquable travail publié par le Magasm de librairie (25 août et 10 septembre 1860).

ble*t*il pas qu'il faudrait être quelque chose comme un Claude FroUo exaspéré par le célibat 7 Hélas! non : ce sera la pureté même, ce seraRolIin, qui recommandera de présenter ce trait aux écoliers te comme d'autant plus merveilleux que Scipion était alors jeune, sans engagement et vainqueur ^. » De sorte que, si parmi ces jeunes gens il s'en trouvait quelques-uns d'assez modestes pour désespérer d'atteindre à la hauteur des vertus romaines, ils pourraient fort bien tirer de là une conséquence à laquelle l'angélique candeur de RoUin n'a pas songé. Il en est de même de la « noble fierté » de Scipion qui, sommé de rendre ses comptes au sujet de quatre millions de sesterces qui ont glissé entre ses mains , se tire lestement d'aifaire en s' écriant : « Je ne rendrai pas compte : montons au Gapitole! » Excellent exemple à citer pour former le cœur des futurs magistrats et leur inspirer le respect de la loi, — des futurs généraux, pour leur apprendre que, du moment qu'on remporte une victoire, on peut voler impunément, — enfin des simples incTustriels, qui, sous prétexte qu'ils ont fait gagner gros à leurs actionnaires, seraient tentés de se réserver une trop forte part dans les bénéfices. En cour d'assises, la noble fierté de Scipion aurait peut-être moins de succès ; il fallut à Warren Hastiug plus que cela, huit ans

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