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Introduction au traité des études

de lutte, et, dit-on, des arguments irrésistibles, pour obtenir son acquittement devant la cour des lords. Dans les temps modernes, même quand elle faiblit, la morale publique est devenue plus exigeante. Je ne prétends pas du tout qu'il n'y ait pas eu à Rome de très-réelles vertus. Mais ces beaux traits de Scipion sont comme Y humanité de César, comme la clémence d'Auguste ; c'est là ce qu'on nous cite toujours, et l'on conçoit que les victimes de ces lieux communs, quand la réflexion les avertit enfm qu'ils étaient dupes, en aient conservé quelques rancunes contre une histoire convenue, qui choque aussi souvent la conscience qu'elle altère la vérité.

Ces superstitions ont fait leur temps. On ne dirait plus à une grande nation pour la piquer d'honneur : « Le monde est vide depuis les Romains. » On ne dirait plus même à d'héroïques soldats, comme ceux de l'armée du Rhin et l'armée d'Italie : « Les légions romaines que vous avez quelquefois imitées y mais pas encore égalées,.., » quoique, après tout, les vertus militaires soient, de toutes les vertus romaines, les plus incontestables et les mieux constatées. Mais ce qui est tout aussi certain, c'est que ces vertus n'étaient que l'instrument indispensable de cet esprit d'envahissement et d'usurpation, suivi avec une si étonnante persévérance parle sénat romain. Deux mille ans avant que Machiavel eût écrit son livre

du Prince^ ses doctrines étaient déjà appliquées; il n*a fait que rédiger à l'usage des princes la théorie qu'avait pratiquée le peuple-roi. Quant à la simplicité des mœurs romaines, il y a longtemps qu'on sait à quoi s'en tenir sur ce point: Voltaire a écrit : « Que n'a-t-on pas dit des premiers Romains? Quand ces brigands ravagèrent et pillèrent les moissons, quand, pour augmenter leur pauvre village, ils détruisirent les pauvres villages des Volsques et des Samnites, c'étaient des hommes désintéressés et vertueux ; ils n'avaient pu encore voler ni or, ni argent, ni pierreries, parce qu'il n'y en avait pas dans les bourgs qu'ils saccagèrent. — Quand de proche en proche ils eurent tout pillé, tout volé du fond du golfe Adriatique à l'Euphrate, et qu'ils eurent assez d'esprit pour jouir du fruit de leurs rapines, ils cessèrent alors, dit-on, d'être sages et gens de bien. Toutes ces déclamations se réduisent à prouver qu'un voleur ne doit ni manger le dîner qu'il a pris, ni porter l'habit qu'il a dérobé, ni se parer de la bague qu'il a volée. 11 fallait, dit-on, jeter tout cela dans la rivière, pour vivre en honnêtes gens. Dites plutôt qu'il ne fallait pas voler. Condamnez les brigands quand ils pillent ; mais ne les traitez pas d'insensés quand ils jouissent. » Seulement il est clair qu'il y a des vertus, telles que l'activité, la hardiesse, la patience, etc., absolument indispensables au voleur pauvre, et qui deviennent inutiles

et impossibles au voleur enrichi : vertus très-peu solides aux yeux du philosophe qui en recherche l'intention et en évalue le mérite» mais vertus réelles dans leurs effets, que l'historien doit constater. Malheureusement ces effets, c'était l'accaparement du monde par un seul peuple, et l'inévitable corruption de ce peuple même, la richesse étant fatalement et uniquement corruptrice dans une nation où toute l'industrie était laissée aux esclaves, où les excès du luxe n'offraient pas même cette compensation de moraliser au moins par le travail ceux qui fournissaient aux inutilités dispendieuses de la civilisation. Ce fait seul, ce fait énorme, le travail réservé aux classes serviles, rendra toujours vains et illusoires les rapprochements qu'on a souvent essayés entre la corruption romaine et tel ou tel des ré^mes modernes.

C'est pourtant cette manie d'assimilations impossibles, jointe à des tentatives effrontées de réhabilitation des Césars, qui a donné à une partie du travail de M. Ampère un intérêt presque actuel. « Il s'est établi, dit-il, depuis quelque temps une mode de réhabiliter l'empire romain, car il avait besoin de réhabilitation. Je me suis permis de ne pas tenir compte de ce paradoxe; j'en suis resté à l'opinion commune, voilà ma hardiesse ; on avait mis le cœur à droite, je l'ai mis à gauche; ce n'est pas ma faute s'il ne convient pas à tout le monde qu'il soit à sa place. » Cette hardiesse a en effet

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contribué au succès, et ce n'est pas la première fois qu'un lieu commun de morale vulgaire est devenu, grâce à des contradictions inattendues, une véritable singularité. Il est inutile de signaler la différence qui existe entre n'importe quelle monarchie moderne et ce qu'on nomme l'empire romain. Mais si la différence est évidente au sommet, elle est bien autrement radicale à la base. Qu'est-ce donc que ce qu'on appelle peuple à Rome ? Y a-t-il jamais eu un peuple moderne qui se trouvât dans les mêmes conditions? Je ne parle pas seulement de la supériorité morale de notre siècle ; il est évident qu'aujourd'hui on voudrait s'avilir à ce point, perdre tout souci généreux pour ne songer qu'à l'amusement et aux satisfactions grossières, on ne le pourrait point : la docilité la plus abjecte ne suffirait pas pour accomplir cette monstrueuse transformation. Cette plèbe de désœuvrés était (ce qu'on oublie toujours) une caste de privilégiés au milieu de l'univers, et qui, sans rien produire, mangeait avec ses maîtres les impôts du monde entier. Par sa place dans l'échelle sociale, la plèbe ne correspondait nullement à ce qu'on app'elle peuple dans les temps modernes, et dont le signe distinctif est la nécessité du travail quotidien. A la rigueur, aux premiers temps de la république, la comparaison reste possible, parce qu'alors il y a peu d'esclaves et que la plèbe travaille encore la terre quand elle ne se bat pas.

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Mais à mesure qu'on avance, tout le travail agricole et industriel retombe sur les classes serviles, qui s'accroissent dans d'incalculables proportions et qui répondraient plutôt (avec d'énormes différences encore) au prolétariat moderne. Tout au plus, la plèbe romaine, placée entre la noblesse riche et les classes serviles, pourrait-elle sembler correspondre par sa place aux classes moyennes des temps modernes, et encore elle en différerait essentiellement par son caractère. Je le répète, tout rapprochement est impossible ici ; car il ne sera que dans les mots, jamais dans les choses. Le monstre aux milliers de têtes, ou plutôt d'estomacs, qu'on a appelé la plèbe impériale, n'a existé qu'une fois dans l'histoire, et c'est trop pour l'honneur de l'humanité.

Au reste, M. Ampère ne touche qu'en passant à cette époque dans l'introduction de cet ouvrage. La partie de son travail qu'il publie en ce moment se rapporte aux premiers temps de Rome : il remonte même plus haut encore, et raconte l'histoire de la formation du sol romain aux temps où, bien avant les Césars, il portait, pour commencer, des mastodontes, des hippopotames et deâ tapirs. 11 paraît que la destinée du Latium est semblable à celle de l'Afrique, laquelle, au dire de Pantagruel, (( fut toujours couslumière de produire choses estranges et monstrueuses, )> L'auteur a consacré près d'un volume aux temps antérieurs à l'exis-

tence de Rome. II ne croit pas au roi Évandre. Ni ce prince ni ses Ârcadiens ne sont venus en Italie : (( Il n'y a pas eu d'Arcadie à Rome, dit M. Ampère, si ce n*est, dans les temps modernes, cette société d'académiciens-bergers à laquelle celui qui écrit ces lignes a l'honneur d'appartenir sous le nom pastoral â! Alcamène, » Ce n'est donc point par prévention contre les Arcadiens qu' Alcamène, — je veux dire M. Ampère, — leur refuse l'honneur d'avoir primitivement habité le sol romain. Mais les gens inquiets le soupçonneront peut-être de quelque mauvais vouloir à l'égard d'Énée, qui, dit- il, n'est pas plus venu en Italie que le roi Évandre ; il combat à ce sujet la tradition consacrée par le génie de Virgile et propagée avant lui par Jules César, « ce prétendu descendant d'Ascagne, lequel s'en aida pour établir la tyrannie par la légitimité. » En général, M. Ampère est terrible pour les personnages de Y Enéide et les traditions qui s'y rapportent. Passe encore pour Énée; j'y renonce bien volontiers, surtout depuis que M. Sainte-Beuve nous a fait voir qu'il y a « des reflets d'Auguste sur le front d!Énée. » Mais M. Ampère écarte aussi Hercule, qu'il traite fort durement. Il va jusqu'à en faire l'idéalisation pure et simple de la force : il dira même, à propos, de Mummius, que ce farouche destructeur de Corinthe avait dédié une statue « à son digne patron^ le dieu de la force brutale^

Hercule. » Je crois que cette façon de comprendre Hercule est toute contraire à la tradition : bien loin d'être le dieu de la force brutale. Hercule la dompte et l'étouffé partout où il la trouve, notamment à Rome, où il étrangle le brigand Gacm.

Alfred de Musset se faisait de lui une idée plus honorable et plus vraie, quand il nous peignait, au milieu de la société primitive.

Hercule promenant réternelle Justice

Sous son manteau sanglant taillé dans un lion.

En effet. Hercule, c'est le justicier par excel* lence, le grand redresseur de torts, le chevalier errant des temps héroïques. C'est, et je n'en sau* rais faire un plus bel éloge, le don Quichotte de l'antiquité ; rôle bien rare en des temps où l'on ne s'avisait guère de mettre la force au service du droit, sans distinction de nationalité. Don Quichotte, ce héros, a été ridiculisé par Cervantes, comme si son héroïsme pouvait jamais devenir d'un dangereux exemple ; et voici que M. Ampère fait pis encore pour Hercule : il le rend odieux. Je ne suis pas sûr que l'œuvre d'Hercule, le dompteur des monstres mangeurs de chair humaine, soit absolument terminée en ce monde.

J'avoue pourtant que dans le détail et chez les peuples régulièrement organisés, la gendarmerie remplace avec avantage Hercule et don Quichotte, au moins pour les petits voleurs. Mais , si j'en

crois M. Ampère lui-même, les gendarmes pontificaux sont fort auHlessous d'Hercule à cet égard, et les descendants de Gacus jouissent à quelques lieues de Rome d'une assez grande sécurité.

Quoi qu'il en soit et du caractère vrai d'Hercule et du rôle qu'il aurait joué en Italie, il est certain que la tradition ne lui a guère été fidèle, et que de nos jours même le souvenir du brigand Gacus s'est conservé à Rome mieux que celui d'Hercule. C'est l'ordinaire : les nations se souviennent toujours mieux de ceux qui les dévorent que de ceux qui les délivrent. Voyez le pays qui fut la Gaule : sans faire aucun rapprochement indécent entre Gacus et Jules Gésar, m'est-il permis de remarquer que partout chez nous l'on trouve le souvenir de ce dernier encore vivant? On vous montre ici son camp, là une muraille bâtie par lui. Et comment s'en étonner ? il avait fait périr douze cent mille hommes, sans compter les morts des guerres civiles * ; c'est un titre que cela. Quant au pauvre Vercingétorix, cherchez s'il a laissé quelque part le moindre souvenir ailleurs que dans les livres. Et encore dans le plus célèbre de ces livres, dont ceux qui ne l'ont pas lu s'accordent à vanter la noble et généreuse impartialité, dans les Commentaires de Gésar, voyez comme son adversaire est traité. Selon Gésar, Vercingétorix n'avait avec lui que les mauvais sujets du pays. Les honnêtes gens

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