‹ Les lettres et la libertéChapitre 42 sur 71 · Tomel, p · texte numérisé non relu

Tomel, p

En parlant de l'histoire romaine, Beaufort écrivait déjà, il y a cent ans : « Ce sujet parait épuisé, mais il ne l'est pas. » Ei il le prouvaH. On a beaucoup écrit sur ce sujet depuis Beaufort. Grâce au point de vue nouveau et original où M. Ampère s'est placé, il a rajeuni cette vieille histoire et rafraîchi nos souvenirs. La vie contemporaine pénètre ces antiques légendes, qui avaient gardé pour nous comme une odeur de classe et de bibliothèque : l'air est renouvelé. Je ne voudrais pas laisser croire cependant que ce livre soit simplement nn livre amusant : c'est avant tout une œuvre d'érudition profonde, et par quelques assertions hardies sur la part qu'il convient d'assigner aux Pélasges, aux Étrusques ou aux Sabins , dans l'histoire primitive de Rome, M. Ampère pourra bien soulever des tempêtes dans le monde des érudits. Pour décider avec autorité de telles questions, il faudrait des titres que peu de gens possèdent, et l'on doit ici, sans modestie aucune^ se déclarer incompétent. Il est au moins un point que les profanes peuvent regarder comme rigoureusement établi par M. Ampère, en dépit des assertions intéressées des historiens latins : c'est la prédominance des Sabins sur les compagnons de Romulus, c'est le fait que le patriciat fut primitivement sabin.

Je viens de nommer Romulus : M. Ampère croit à son existence comme à celle des autres rois de

Rome^ En effet, la tradition a pu être altérée par des fables 9 mais le fond semble vrai. L'examen même des lieux où cette histoire se passe vient appuyer cette opinion de M. Ampère : a Ce que la tradition, dit-il, nous apprend de la demeure des différents rois et que la postérité n'avait nul intérêt à supposer gratuitement, me paraît devoir être pris en considération; car toutes ces demeures sont dans un rapport très- frappant avec le rôle attribué à ces rois, avec leur provenance réelle, même quand cette provenance, que l'induction découvre, n'a pas été connue de l'antiquité. » Il ne croit donc pas que les sept rois de Rome soient des mythes. Parmi les traditions qui se rattachent à chacun d'eux, il adopte les unes, rejette les autres, mais sans croire qu'il faille tout rejeter, et surtout sans penser qu'à cette histoire à demi fabuleuse il faille substituer des explications et des reconstructions encore plus invraisemblables que ces récits. Parmi les objections qu'il oppose aux habitudes négatives et tranchantes que Niebuhr a mises à la mode, il y en a une qui m'a frappé, et qui aurait souvent son application ailleurs que dans l'histoire romaine. Aux yeux prévenus de la

i . Celle de Nama, par eiemple, qai, pour être un personnage moins romanesque chez M. Ampère que chez Florian, ne se troure pas moins investi d*un titre inattendu, celui d*aYoir fait usage du paratonnerre plus de deux mille ans avant Franklin. (Voir 1 1, p. 379 et 487.)

critique moderne, il a suffi souvent, pour rejeter un fait de l'histoire d'un peuple, de le retrouver antérieurement dans les traditions d'un autre peuple. M. Ampère fait remarquer avec un grand bon sens qu'il n'y a rien d'extraordinaire à ce que le même fait se reproduise plusieurs fois; qu'une fable même peut devenir une réalité, et il en cite une preuve saisissante : « Tout le monde, dit-il, connaît l'aventure de la Pie voleuse; dans un conte persan, une aventure très- semblable est racontée d'un perroquet qui volait les diamants. Ce conte, plus ancien que la servante de Palaiseau, n'empêche pas que celle-ci n'ait existé et n'ait trop réellement subi le supplice immérité que rappelait la Messe de la pie. » Voilà qui peut donner à songer à ceux qui ont nié la légende de Guillaume Tell, parce que le fond de cette légende se retrouve en Norwége et ailleurs. La répétition des mêmes faits est trop souvent constatée dans l'histoire authentique, pour qu'on puisse faire de cette répétition une marque où le mensonge se décèle infailliblement. Il en est de ces faits répétés comme des mêmes idées poétiques que l'on retrouve souvent chez divers peuples, sans que l'une soit empruntée à l'autre : ce qui n'empêche pas les généalogistes littéraires, aussi intrépides que tous les généalogistes possibles, d'établir avec une sécurité parfaite leur prétendue filiation.

Une autre observation, très-juste en général, me

semble l'être moins dans l'application qu'en fait M; Ampère. Il est très-vrai qu'on peut se fier aux récits des Romains , quand ils racontent des faits admis par eux-mêmes comme peu honorables pour leurs ancêtres : mais M. Ampère n'abuse«t-il pas de ce principe, quand il écrit ceci : a Pourquoi les Romains auraient-ils imaginé pour leur ville une origine si vrûsemblable du reste , mais si peu glorieuse, en supposant qu'elle n'avait d's^ord été qu'un asile de brigands et de réfugiés? Quand on se fabrique une généalogie, ce n'est pas ainsi qu'on procède , et je crois aux parchemins des familles féodales dont les aïeux ont détroussé sur la grande route ou ont été pendus ^ n

Gela me parait plus spirituel que juste. Je crois à cette origine de Rome, mais pour une autre raison ; c'est que cette origine est en parfsdt rapport avec la destinée entière de Rome. Gelle-ci n'a guère eu la pensée de rougir de cette origine. On a vu dans les temps modernes des bandits, retirés des aiTaires, vivre entourés de la considération universelle. A cet égard, la pudeur est interdite à 'un peuple dont la conquête devint presque l'unique souci. Conquérant et humain, conquérant et probe, « ces mots s'accordent-ils? Oui, disait Courier, oui, grammaticalement, comme honnête larron, équitable brigand*. » La conquête pour Rome

i. Introduction, p. 26.

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