Lettre à M. Sainte-Croix, Juillet
n'était pas ce qu'elle est devenue dans les temps modernes, où l'on se contente d'ordinaire de soumettre à son autorité les contrées conquises, tout en respectant en général les propriétés individuelles. Mais, pour les Romains, faire la guerre était un moyen honorable de gagner ^ comme pour les Normands du douzième siècle, qui avaient déjà ce mot dans leur langue; Rome y gagnait et les propriétés des individus et les individus euxmêmes qu'elle réduisait en esclavage. Tout, chez eUe, la langue comme les symboles, témoigne de ce mépris parfait pour la propriété de l'étranger. Les animaux de proie brillent dans ses emblèmes. Le mot latro (brigand) désignait primitivement les soldats sans aucune intention offensante ^ Et la façon de faire la guerre habituelle aux Romains justifiait cette étymologie. C'était une chose toute simple pour le général que de s'approprier une partie du bien des vaincus, et quand il en rapportait d'ailleurs beaucoup au trésor de Rome, il restait blanc comme neige. On a vu comment Scipion se moqua des tribuns qui l'accusaient : il y avait pourtant une circonstance grave dans son affaire,
i. Ce qui est aussi curieux que ce fait philologique, ce sont les étymologies diverses que les Romains donnent au mot latro. « LaJtro, dit Vairon, qui donne spécialement à ce mot le sens de garde du corps, vient delatu^, parce que les gardes sont aux côtés du prince. JjiXrcmes dicti a latere, qui circum latera erant régi, n {De lingua latina, 1. VII, S 52.) D'autres le font venir « ànd Toû Xdxpov, a stipe, n comme soldat vient de soldé, etc.
c'est qu'il avait, dit-on, reçu une portion des biens d'Antiochus pour ne pas le dépouiller entièrement. Mais voyez plus tard l'éloge que Lucain fait de Pornpée : « Il a porté au trésor plus d'argent qu'il n'en a gardé pour lui * ! » Gela semblait beau et l'était en effet. Jules César gardait tout, et prenait le trésor lui-même par-dessus le marché. Et l'histoire intérieure de Rome n'annonce pa^ des idées plus nettes sur la propriété, quoique, après tout, même entre larrons, il y ait toujours quelques règles qu'on se pique d'observer. Cependant, sans parler de l'envahissement progressif des biens nationaux escroqués par les patriciens (ce qui provoqua les réclamations si légitimes des Gracques), on ne voit, aux plus beaux temps des vertus romaines, que disputes entre les riches qui pratiquent l'usure à outrance, et les plébéiens qui ne peuvent ou ne veulent pas payer. L'usure était si bien une habitude locale, que Caton l'Ancien, qui, en arrivant à Rome, assimilait l'usure à l'assassinat, se défit bientôt de ces préjugés de village, et en vint, dit-on, à prêter à la petite semaine tout comme un autre. Je ne vois donc rien qui pût disposer Rome à altérer la tradition relative à son origine. Cette pudeur, cette répugnance a pu lui venir plus tard, à l'époque dite de corruption, où, grâce à la philosophie, il se trouva enfin de vrais honnêtes gens,
i . Plura retentis Intulit.
Gaton d'Utique par exemple, Gaton le seul qu'on jugea pouvoir charger sans péril de recueillir la succession du roi de Chypre, dévolue au peuple romain, et qui n'en garda rien pour lui : ce qui sembla merveilleux. Aussi passait-il pour un original, pour un niais ; il ne parvint jamais au consulat, et son ami Cicéron, un autre honnête homme pourtant, le déclarait plus propre à vivre dans la république idéale de Platon que dans celle de Rome. Le respect du bien d'autriii ne fit pas de grands progrès sous les Césars, qui accrurent les vices des Romains en supprimant seulement leurs rares vertus; c'était le beau temps des confiscations, le va-et-vient perpétuel des fortunes, un éternel provisoire en fait de propriété. Au début même, Auguste expropriant en masse presque toute r Italie pour la donner à ses soldats qui l'avaient aidé à faire enfin la conquête à l'intérieur, Auguste ne sembla pas commettre une chose trop extraordinaire. L'histoire insiste assez peu sur ce fait. Mais ce qui parut singulier, ce furent les restitutions partielles qu'il fit. a II sera un dieu pour moi, » s'écrie Virgile, à qui Auguste, par une faveur toute spéciale , venait de rendre ce qu'il lui avait volé. On était dieu à Rome à bien bon marché. Ce n'est jamais par le respect de la justice qu'a brillé Rome, la cité du droit. Elle, a eu pourtant ses vertus incontestables, et les deux plus saillantes sont d'abord ce patriotisme farouche qui trouve
naturel de tout sacrifier à l'intérêt de la patrie, et, dans ce but, ces desseins suivis, cette persistance tenace, cette puissance de volonté qui fait des miracles chez les peuples comme chez les individus; puis à l'intérieur un sentiment très-vif, très-fier, très-énergique, de la dignité du citoyen. C'est cette dernière vertu que nous devrions vraiment leur envier; pour le reste, je crois que nous avons de meilleur modèles. M. Ampère remarque avec raison qu'après l'expulsion des rois, pendant les interminables querelles des patriciens et des plébéiens, il ne vint à l'idée ni des uns ni des autres d'en finir en se réfugiant à l'ombre mortelle du despotisme , d'acheter ou leur propre sécurité ou l'humiliation de leurs adversaires au prix de leur liberté et de leur dignité de citoyen. Et notez que ces querelles furieuses avaient lieu pendant que l'ennemi était aux portes : « C'est l'étemel honneur du peuple romain que, dans ces extrémités formidables, personne, patriciens ou plébéiens, n'ait eu l'idée de renoncer à une liberté si turbulente, si périlleuse, qui remplissait leurs ennemis d'espérance, pour chercher le repos et le salut dans le despotisme. Certes, les arguments qui ont décidé plus tard les Romains à le faire dans des circonstances moins difficiles n*auraient pas manqué. Le danger du prolétariat était grand ; mais, je le répète, l'idée de chercher un maître ne vint à personne. Les consuls paraissaient au Forum et
sommaient les citoyens de s'inscrire dans la mi* lice; nul ne s'inscrivait. Les patriciens négociaient, promettaient 9 attendaient. On venait dire que Tennemi approchait, que les Véiens avaient passé le Tibre, que les Èques étaient descendus de leurs montagnes. Les plébéiens refusaient encore de s'inscrire. Enfin , quand du haut des maisons on voyait l'ennemi dans la plaine à deux lieues de Rome, on n'y pouvait plus tenir, on sortait de la ville et on allait le repousser. Puis on revenait au Forum recommencer d'autres combats; ou bien encore un général habile savait exciter Fardeur des soldats, r irriter par des délais sagement calculés; les soldats se précipitaient sur Tennemi, jurant de vaincre, et tenaient leur serment. Mais si quelqu'un eût proposé dans l'intérêt de l'ordre qui était troublé, au nom du salut de la paitie expoposée sans cesse à de nouveaux périls , au nom de l'existence de Rome, dont les ennemis étaient à ses portes, si quelqu'un eût proposé de renoncer à ces droits sans cesse armés les uns contre les autres , de se reposer et de s'unir dans une commune servitude, des sièges de la Curie, des bancs du Comitium, de l'enceinte en bois placée au milieu du Forum, se serait élevée une imprécation unanime ; un jugement capital eût frappé immédiatement celui qui aurait conseillé une pareille indignité, et, ^entre la sentence et l'exécution, il ne se serait écoulé que le temps
nécessaire pour aller de la tribune à la roche Tarpéienne, qui n'en était pas loin. Rome traversa donc ces redoutables épreuves sans abdiquer sa liberté. Malgré ses dissensions, elle ne fut pas conquise , et c'est parce qu'elle est demeurée libre qu'elle a conquis le monde. »
Oui, sans doute, mais c'est parce qu'elle a conquis le monde qu'elle a perdu sa liberté.
Je n'ai point parlé de reconstructions fort ingénieuses et fort brillantes, dans lesquelles M. Ampère a essayé de ressaisir ces chants primitifs de Rome, dont on a fait tant de bruit, et où l'on a voulu voir l'unique source de l'histoire fabuleuse des premiers temps. Il faut les lire ; cela ne s'abrège point. Ce ne sont que des conjectures : mais les conjectures ne sont-elles pas mieux à leur place dans le domaine de la poésie que dans celui de l'histoire? Dans la préface de la Guzla^ M. Mérimée raconte avec ce ton de persiflage spirituel qui lui est ordinaire, que jadis, en 1828, M. Ampère et lui étaient fort préoccupés de la poésie primitive et la cherchaient partout avec une ardeur et une foi qui n'a pas duré longtemps chez M. Mérimée. Celui-ci ne croit plus guère à la poésie primitive depuis qu'il en a fabriqué dans ses Chants morlaques : M. Ampère y croit toujours, quoiqu'il en fasse encore, comme il croit à beaucoup d'autres choses excellentes, à la liberté par exemple, ce dont nous le félicitons. Il n'est pas de
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ces érudits timides et casaniers, toujours calfeutrés dans leur cabinet, près de leurs livres et près de leur feu, épicuriens de la science qui craignent les courants d'air, l'atmosphère libre et vivifiante. C'est un intrépide voyageur qui a visité les deux mondes, qui, né avec le sens de la réalité, l'a fortifié par des comparaisons précises dans les pays les plus divers. De là une réunion de qualités qu'on trouve rarement ensemble chez un savant : son érudition, si solide et si variée, vit, palpite, s'émeut. Ce qu'il raconte, il ne le sait pas seulement; il le voit, il l'aime ou le hait. C'est ainsi qu'il est arrivé à composer ce livre , où l'on sent l'expérience du voyageur, la chaleur d'âme du poète, et qui unit à la profondeur de science de l'Allemagne la méthode, la précision, l'esprit vif et alerte de la France.
( Revue Nationale, S5 mars 4 86S. )
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