ROMAINS
Au siècle de Voltaire et du sens commun , il y avait un être remuant et bizarre, amoureux de toutes les opinions étranges, défenseur passionné des causes perdues : c'était l'avocat Linguet. Ces esprits hasardeux et prompts au paradoxe ont une utilité qu'il est injuste de méconnaître. Ils servent à contrôler de temps en temps les données du sens commun , à les empêcher de passer à l'état de préjugés ou de formules insignifiantes; ils les rajeunissent par la contradiction, par la critique, et leur rendent, comme à une monnaie usée, la vive empreinte et le relief que le temps avait effa-
1. De la noblesse et des récompenses d'honneur chez les Romains, par M. Naudet, de Tlnstitut (Durand, rue des Grés, 7). — Les Empereurs romains, par M. Zeller, maître de conférences à VÊcole normale (Didier, 35, quai des Âugustins).
ces. Vivent les esprits faux! n'en perdons point la race; c'est un danger, d'ailleurs, dont nous ne semblons pas menacés. Linguet, esprit très-faux, ne fut même pas à ce titre apprécié de son temps. Nous lui rendrions aujourd'hui plus de justice; il parait du moins avoir été sincère : l'absurde Tattirai^ naturellement. Son portrait, gravé par Saint- Aubin, est sa meilleure excuse. Cette physionomie nerveuse et maladive, cet air un peu niais, un peu fou, indique un homme prêt à ne s'étonner de rien, excepté du vrai. On y devine l'esprit étroit qui devait porter une sorte d'innocence naïve dans les plus odieuses apologies. Il aimait assez les Césars, et trouvait que Tacite les avait calomniés : le reste était à l'avenant. C'est lui qui, au temps des discussions de Turgot, de Necker et de Galiani, sur le commerce des grains, s'avisa de soutenir que le pain était un poison lent, et que la pomme de terre, d'introduction récente en France, ne tarderait pas à acquérir sur notre sol « les propriétés redoutables du blé. » La liberté ne lui semblait pas offrir des propriétés moins redoutables que celles de la pomme de terre; l'inoportation essayée par La Fayette l'eDVayait autant que celle de Parmentier. Linguet possédait une effronterie candide qui plus tard eût fait sa fortune littéraire; mais il devançait son siècle, et son siècle ne l'écouta pas. Il lui manqua une certaine classe de lecteurs, que nous avons vue se former, effarée,
ahurie, et devant laquelle les Fontanaroses de l'histoire peuvent tout oser impunément. Pauvre Linguet ! on se contenta de rire de ses paradoxes ; on continua, comme si de rien n'était, à s'empoisonner avec le pain, et l'on essaya d'acclimater en France la pomme de terre et la liberté \ la pomme de terre seule a bien pris.
Aujourd'hui il faut répondre à Linguet. On ne peut plus se contenter du silence ; le sens commun n'a plus le droit de se montrer si dédaigneux. La thèse de Linguet, en l'honneur des Césars, a été reprise avec une addition notable d'arguments inattendus. Le plus hardi est celui qui fait du césarisme un gouvernement démocratique^ ^ dans lequel , on veut bien l'avouer, la liberté ne figurait guère , non plus que l'égalité sans doute, au moins l'égalité vraie, — car qu'est-ce que l'égalité, là où un seul homme est tout et le reste rien ? — Mais, dit-on, c'était une société où l'on trouvait du moins une sorte d'égalité relative, celle des moutons devant le boTucher. Malheureusement pour cette thèse, moins honorable pour l'espèce humaine que consolante pour les basses jalousies, un savant
1. Au reste, il ne 8*agit que de bien s'entendre ; le mot démo^ cratie a pris depuis quelque temps un sens tout nouveau. Je lis dans le Moniteur du 29 janvier 1864 les paroles suivantes de M. de Morny : « La Russie est un pays démocratique, plus démocratique peut-être qu'aucun autre en Europe. La Russie était, il y a peu de temps, une féodalité démocratique; la féodalité a dispara , il ne reste plus que la démocratie. » — Soit.
qui connaît l'empire romain mieux que personne, M. Naudet, nous aidera à prouver que le césarisme était Tinégalité même, inégalité capricieuse à bien des égards , mais constante au moins en certains principes d'hiérarchie et de subordination.
Quant à l'histoire exacte et scrupuleuse de M. Zeller, par le simple exposé des faits, elle nous fournira l'occasion d'examiner la valeur de quelques autres réhabilitations partielles hasardées en l'honneur des Césars et surtout du césarisme. En effet, l'histoire, qu'on nous a forcés ainsi d'interroger de plus près, Thistoire, si faussée qu'elle soit, ne permet guère de réhabilitations personnelles; il faut en prendre son parti. On peut encore risquer quelques théories suspectes en faveur de l'institution; quant aux Césars, ils sont jugés à tout jamais, et grâce à cette enquête nouvelle provoquée par leurs amis posthumes. Tacite est justifié.
Écartons donc tout d'abord une question désormais inutile, et à laquelle il a été facile de répondre. 11 n'était pas nécessaire d'avoir beaucoup fouillé les textes pour savoir à quoi s'en tenir sur les qualités personnelles des Césars, sur les vertus qu'on leur a subitement découvertes et les mérites qu'on leur improvise aujourd'hui. Deux observations bien simples suffisaient pour prouver que Tacite ne les avait nullement calomniés. D'abord on avait oublié de reconnaître que, sur les points
essentiels, son témoignage était confirmé, nonseulement par rindifférent Suétone, pour qui le vice ou la vertu, le crime ou Théroïsme sont simplement des curiosités piquantes, mais encore par les adulateurs mômes des Césars, j'entends du César vivant : car s* ils flattent le prince régnant qui les paye, tous se dédommagent à Tégard de ses prédécesseurs. Dion Cassius, pour s'être aplati devant Commode, n'en est pas moins sévère pour les autres Césars ; Stace, Martial, Quintilien, ont pu vanter Domitien, et se laisser attendrir par les beaux yeux de la cassette impériale*; mais ils vantent également tous les ennemis des Césars morts, mais ils flétrissent aussi énergiquement que Tacite les tyrans passés dont ils n'ont rien à attendre :
Bravons les tyrans abattus,
Et soyons aux gages des autres*
Ces vers de Joseph Chénier nous résument le programme de ces gens-là. Si Ton respecte Vautre qui vit^ on dit leur fait aux gens tombés; c'est une véracité peu compromettante, mais qui prouve au moins la force et les exigences de Topinion publique. Sous Domitien, on vantait Domitien;
1. Martial vécut assez longtemps pour que son idole, Domitien, passât, môme pour lui, à Tétat de monstre : sous Trajan, Martial arriva à dire du mal de Domitien, et peut-être même à en penser.
mais on flétrissait Néron, on exaltait Gaton, Brutus, Tfaraséas ; c*étût la tradition, et il fallait bien s'y conformer. Cette justice rétrospective était la rançon des mensonges actuels. A l'égard des Césars, les auteurs chrétiens ne sont pas moins sévères. Il est vrai que, comme Tacite ou les stoïciens , on les trouvera peut-être un peu suspects : les chrétiens n'étaient-ils pas, eux aussi, de ces hommes gênants que les empereurs se voyaient contraints de supprimer?
Mais lors môme que de graves, d'unanimes témoignages ne viendraient point confirmer la parole de Tacite, il y a un témoin infaillible et qu'on ne saurait récuser, c'est la nature humaine interrogée par la philosophie comme par l'histoire. C'est elle qui nous affirme que l'intelligence la plus nette , la conscience la plus ferme, ne sauraient longtemps résister aux séductions et aux illusions d'un pouvoir sans limites. « Avouons de bonne foi, dit Bossuet, qu'il n'y a point de tentation égale à celle de la puissance, ni rien de plus difficile que de se refuser quelque chose quand les hommes vous accordent tout, et qu'ils ne songent qu'à prévenir ou même à exciter vos désirs*. » Toute l'histoire des Césars est là, — à priori.
Se représente-t-on bien ce pouvoir énorme dont aucune puissance actuelle ne peut donner l'idée?