Politique Urée de V Ecriture sainte, liv. X, art
Comme le dit fort bien Jtf . Naudet, dans les temps modernes, si du débris des libertés publiques « s'élève an pouvoir absolu et despotique, la réaction de l'opinion publique, l'influence réciproque des diverses nations qui se pénètrent les unes les autres par les idées, la solidarité de la fortune publique avec les fortunes privées et avec- les finances étrangères, modèrent ce pouvoir ou le détruisent. Il n'en était pas, il n'en pouvait être ainsi dans l'empire romain en décadence. Tombés de la liberté, pour laquelle et par laquelle vivait le citoyen, sous le joug des Césars, qui devinrent désormais l'unique et universelle puissance, les Romains furent les sujets les plus soumis, les plus abandonnés; in servilutem ruebant. Étrangers au sentiment du point d'honneur des modernes, ils n'eurent pas même la pudeur de la servitude. Point de contrôle de l'opinion publique ; tout se taisait devant le maître. L'empire embrassant tout le monde civilisé, point de civilisation étrangère dont l'exemple et le contact fussent à redouter, dont il fallût ménager les jugements. Les Césars ne voyaient au dehors que des barbares qui les châtiaient quelquefois et ne les corrigeaient pas. »
Ainsi, nul contrôle que le contrôle éloigné de l'histoire; nul garde -fou que l'avertissement sinistre des compétitions rivales ou des conspirations républicaines. Dans une situation si périlleuse et à cette hauteur, leur tête s'égare : ils
subissent le double vertige de T élévation et de l'épouvante. Aussi plusieurs deviennent-ils littéralement fous. Ce qui doit étonner le plus dans l'histoire des Césars, ce ne sont pas leurs crimes: les conditions de leur pouvoir les rendent vraisemblables et presque Naturels. Ce sont les vertus réelles de quelques-uns d'entre eux. Seulement, quand on y regarde d'un peu plus près, ces vertus s'expliquent aussi bien que les crimes, et l'on voit que les bons empereurs ont été soustraits presque toujours à rirréâistible tentation.
Qui cite-t-on en effet? Titus? Il n'a pas régné deux ans. Si Caligula ou Néron étaient morts après deux ans de règne, ils eussent laissé une mémoire bénie. Tibère même a longtemps gouverné avec équité : il lui a fallu des années pour devenir le Tibère de Tacite et de l'histoire : « Il n'est point sorti tout entier des mains de la nature, dit M. Zeller. Ce sont les circonstances, ce sont surtout des institutions mauvaises qui créent de pareils monstres. Tacite croit que Tibère a dissimulé toute sa vie sa mauvaise nature pour la déployer en liberté à la fin. N'est-il pas plus naturel de penser que le temps l'a fait ce qu'il est devenu? »
Qui cite-ton encore après Titus? Deux vieillards inactifs, Nerva, qui règne un an^ Antonin, qui laisse faire le Sénat, et, comme dans un gouvernement constitutionnel, règne et ne gouverne point; enfin, deux vrais grands hommes, Trajan, Marc-
Aurèle. Et l'on ne songe pas que l'un et l'autre, en fait, ont peu gouverné ; que, presque toujours à la frontière pour repousser les invasions, ils n'ont point connu les tentations de la paix : le philosophe même n'a guère quitté son camp et ce n'est pas une des choses qui contribuent le moins à r intérêt de ses sévères et hautes pensées sur Dieu et sur le devoir, que cette mention placée à la suite de quelques-uns de ses chapitres : écrit chez les Quades sur les bords de la Granua *, écrit chez les Marcomans.., Serait-ce un blasphème envers la mémoire vénérée des deux grands hommes de dire que la plus rude épreuve a manqué à leur courage, qu'un règne pacifique leur eût été plus périlleux peut-être, et que, vivant à Rome, ils eussent sans doute moins bjen vécu ?
On a représenté , comme le type exceptionnel des éprouvés, les saints dans le désert. Être saint au désert, mérite médiocre; la solitude éteint la tentation. C'est la tentation devant la multitude et par la multitude qui vraiment semble irrésistible. Les Césars l'ont presque tous subie à un degré tel, que nul des éprouvés de la Thébaïde ne peut leur être comparé à cet égard ; et ceux qui l'ont réellement subie, y ont succombé. 11 faut presque les plaindre, excuser les hommes, maudire l'institution.