Hongrie
C'est précisément ce qu'on ne fait pas. On abandonnerait volontiers la cause personnelle des Césars pour excuser T institution dont on se fait d'ailleurs l'idée la plus singulière et la plus fausse. Nous le verrons, rien de moins défini, rien de plus flottant. On semble croire vraiment que l'empire à Rome était une monarchie héréditaire à la façon des modernes, une garantie d'un certain genre pour les intérêts menacés, tandis qu'au contraire tout y était viager. Comme nulle constitution régulière n'y déterminait ni le système ni le personnel du gouvernement, tout dépendait de la valeur de l'homme placé au pouvoir par le caprice des armées. N'importe, dit-on ; si imparfaite que fût Tinstitution, elle était inévitable. J'en doute; ce qui était inévitable au temps où l'empire remplaça la république, c'était un changement, une réforme. La domination monstrueuse d'une seule ville agitée par des ambitieux, et qui, ne pouvant se gouverner elle-même, voulait régner sur le monde connu, voilà la situation absurde dont le maintien était sans doute impossible ; mais ce qui ne l'était pas moins, c'était de trouver une succession d'hommes capables, par leur caractère ou leur génie, de suffire au fardeau qui écrasa la république. Rien de plus inutile, sans doute, que les conjectures rétrospectives sur ce qui n'est point arrivé, rien de plus vain, si ce n'est la singulière assurance avec laquelle on nous affirme que les
choses n'auraient pas pu s'accomplir autrement. Mais enfin, en supposant que l'ancienne forme républicaine fût devenue impossible, une fédération libre des provinces, reliées à la capitale, étaitelle une combinaison impraticable, au-dessus du génie de Jules César armé des énormes moyens qu'il eut à sa disposition, au-dessus même de l'habileté d'un Auguste, lequel ne fonda que le despotisme sans établir ni un système ni même une dynastie? Sans doute, l'oppression des provinces par Rome ne pouvait se prolonger. Mais l'unique solution était-elle de ramener des provinces sur Rome même l'arbitraire autorité des proconsuls, et n'aurait-on pas pu faire le contraire, étendre aux provinces la liberté relative des institutions républicaines dont jouissait la métropole?
Mais, dit-on, le monde voulait un maître; l'empire fut accueilli avec joie, avec reconnaissance ; tous l'acceptèrent, sauf une imperceptible minorité, qui voulait continuer à exploiter le monde à son profit. — Laissons parler les faits.
Césaf envahit son pays à la tête d'une armée formée pendant dix ans de guerre sous le plus habile capitaine , recrutée parmi les plus braves, dévouée à son chef, qui l'a gorgée de gloire et de butin. On n'a point de soldats à lui opposer ; le Sénat s'enfuit de Rome, que César occupe. Il a pour lui tous les prestiges, le succès, l'avantage d'occuper la capitale, de puiser dans le trésor pu-
blic; de plus son génie, ses séductions personnelles, enfin la conviction universelle que son autorité, même absolue, ne sera point dure et impitoyable comme celle d'un Marins et d'un Sylla. Et pourtant , il lui faudra cinq années pour venir à bout des soldats improvisés qu'on lui oppose ; il lui faudra verser des torrents de sang pour y noyer la république; si l'on doit mesurer la vitalité du parti républicain aux efforts qui, pour le vaincre, furent nécessaires à un génie si puissant aidé de tous les moyens matériels refusés à ses adversaires, on conviendra^ peut-être que la république n'est pas morte d'épuisement, comme on tâche de le faire croire, mais qu'elle a été tuée, et non sans peine.
Quanta Octave, les moyens qu'emploie son ambition semblent différents en apparence. Il tentera tout d'abord ces procédés sournois, cette conduite oblique, ces alliances équivoques qui sont dans son caractère. Mais, au fond, ce n'est pas sur le peuple qu'il compte, c'est sur l'armée ; son unique force, ce sont les vétérans de César, attachés au prestige du nom et à l'espérance des legs énormes que leur promet le testament de César. Il lui faudra verser encore le sang, et sur le champ de bataille, et par les proscriptions. Mais un fait, un seul suffirait pour prouver combien Octave savait la population civile antipathique à ses espérances. L'Italie presque entière est confisquée au profit
des soldats césariens; c'est une expropriation universelle. Les terres sont partagées comme en pays conquis. Et, en effet, Tinstallation de l'empire à Rome fut une conquête. Rome fut envahie par ses armées, punition très-méritée de plusieurs siècles de conquête à l'extérieur, juste expiation sans doute : mais enfin qu'on la considère comme un châtiment sous lequel Rome se courba en frémissant, et non comme un bienfait qu'elle aurait accepté avec reconnaissance! Si le pouvoir d'un seul était alors, comme on le prétend, le vœu de tous, pourquoi Auguste a-t-il passé sa vie à déguiser sa puissance, à ne l'accepter que pour un temps, à la représenter comme transitoire, enfin à promettre toujours le rétablissement de l'ancien état de choses? Je suis bien convaincu que ces promesses trouvaient assez peu de dupes ; mais, dans cette espérance d'une liberté toujours ajournée, il n'y avait pas seulement pour les sujets un effort pour se dissimuler à soi-même la honte de subir le despotisme comme un régime définitif, une de ces erreurs volontaires dont un peuple qui se dégrade rassure sa conscience ou console sa vanité. Il y avait aussi de la part d'Auguste un sérieux hommage rendu à la liberté et aux regrets de ceux mêmes qui se résignaient à l'empire. A quoi bon renouveler sans cesse cette promesse dangereuse, s'il avait été bien convaincu que personne à Rome ne tenait à la liberté 7
Quant aux provinces, c'est devenu un lieu commun historique de dire qu'elles accueillirent Tempire avec joie. Cette assertion repose sur une phrase dç Tacite, dont on dénature le sens en l'exagérant. J'ai le regret de dire que M. Zeller s'est malheureusement ici conformé à l'usage, et qu'il écrit : u Tacite dit lui-même que les provinces saluèrent le gouvernement d'un seul comme une délivrance et le commencement d'une ère nouvelle ^ » Tacite dit simplement qu'elles ne repoussaient pas le nouvel état de choses : ce qui est un peu différent. Non abnuebant .-je crois le le mot d'une rare justesse. Il n'implique que Tindifférence. Ce n'est pas que plus d'un fait, au début de l'empire, ne semble prouver que la résignation des provinces n'était point universelle : c'étaient l'Afrique et l'Espagne qui avaient soutenu Caton et Labiénus dans leur lutte suprême contre César. La Grèce, Athènes en tête, s'était prononcée pour Brutus contre Octave. Et, sous Auguste, la révolte de la Gaule et de l'Espagne, qui semblaient épuisées et comme anéanties par leurs récentes épreuves, n'indique pas que tout le monde fût disposé à plier sous cette prétendue nécessité. Seulement il est clair qu'ici il s'agissait de nationalité, et non de telle ou telle forme de gouver-
1. p. 16. — Voici le texte de Tacite : « Neque provinci» illnm statum rerum abnuebant, suspecte senatus popuUqae imperio, etc. {Annalnf I, ch. 2).
DÉMOCRATIE DES EMPEREURS ROMAINS. 3i5
nement. Je crois en effet que, du moment que l'Espagne et la Gaule devaient rester romaines, peu leur importait la forme du gouvernement central. Il est très-probable même que^ chez ces peuples conquis et si rudement traités par Rome républicaine, il y eut une amère satisfaction à voir l'insolente dominatrice courbée à son tour sous le joug militaire qu'elle avait imposé au monde. Elle était humiliée enfin, et, selon l'énergique expression de Juvénal, son avilissement vengeait l'univers vaincu. Politiquement, les provinces n'avaient rien à regretter de la république. Car, comme on l'a remarqué S si, au temps de la république, « le gouvernement était républicain à Rome , dans les provinces, il était monarchique. » Le proconsul, quand il le voulait, y était maître absolu. Sujettes avant Jules César, elles continuèrent à l'être après lui. Quelques provinces n'avaient pas même eu l'expérience du gouvernement républicain. Par exemple la Gaule, conquise par César, continua à obéir au dictateur , comme elle avait obéi au proconsul*. En un mot, les provinces, quin'é-
i. Duruy, État du monde romain, p. 181.
2. On a imaginé, je ne sais trop pourquoi, de représenter Jules César comme le chef de la réaction des provinces contre Rome, comme le champion de Thumanité. On peut voir et dans les Commentaires et dans Suétone (qui lui est favorable) combien le rôle humanitaire qu*on lui attribue était loin de sa pensée. Proconsul en Espagne, il met au pillage en Lusitanie des villes qui le reçoivent et se soumettent sans résistance; en Gaule, outre Tiniquité
talent rien dans le gouvernement de la république, continuèrent à n'être rien sous Tempire. Elles avaient à choisir, non pas entre la liberté et le despotisme, mais simplement entre deux maîtres. La même question se posa pour elles plus tard au temps de l'invasion des Barbares. Partout les provinces se soumirent sans résistance aux Francs ou aux Goths, comme elles s'étaient soumises aux Césars : Non abnuerunt.
On a pourtant essayé de prouver l'amélioration, même politique, du sort des provinces par un argument qui montre au moins bien peu de réflexion. On a fait valoir la générosité avec laquelle les Césars accordèrent à des provinces entières le droit de cité romaine, et l'on voit là le triomphe de l'égalité! Est-il nécessaire de faire remarquer que le droit de cité, dpoit très-réel au temps de la république, était sans valeur aucune au temps des Césars? Je ne parle pas môme des droits d'éligibilité ou d'élection, puisque les élections, qui sont une comédie sous
de cette guerre entreprise sans motifs, et si peu justifiable qu'à Rome même où Ton était peu difficile à cet ^gard, on parla de le désavouer, outre des atrocités sans nombre, il détruisit des villes, plus souvent pour les piller que pour les punir, dit négligemment Suétone {Sœpius oh prœdam quam ob delictum). Enfin l'exécution de Vercingétorix, étranglé après cinq ans de captivité, ne Justifie guère les sentiments de générosité pbilanthro'pique qu'on veut trouver chex César.
Auguste, cessent au temps de Tibère. Mais au moins, du temps de la république, le droit de cité était-il une garantie pour la personne et pour les biens du citoyen; on sait que la peine de mort, par exemple, n'existait réellement pas pour le citoyen romain, sauf des cas extrêmement rares. Que devient cette garantie, du moment que le chef militaire , imperator^ a sur les citoyens les droits absolus du général sur ses soldats? Loin d'être une garantie même, le titre de citoyen devint une charge. L'impôt du vingtième, établi par Auguste sur les successions, ne pouvant porter que sur les citoyens romains, on fit de l'extension du droit de cité une véritaWe opération financière, et, dans un moment de détresse, un des plus mauvais empereurs, Garacalla, étendit ce prétendu droit au monde entier*.
S'il y a une différence quelconque dans le régime provincial, elle n'est pas à l'avantage de l'empire. La seule que j'aperçoive est celle-ci : Rome républicaine , à défaut de droits politiques, avait laissé à beaucoup de localités des libertés municipales, la faculté de se gouverner par des magistrats élus par tous. — Dès Tibère , dans les colonies et les municipes, ce n'est plus le peuple qui élit les magistrats ; ils sont nommés par la
1. Encore Texistence de ce décret a-t-elle été révoquée en doute : il n'en est fait mention que dans le Digeste,
3i8 LES LETTRES ET LA LIBERTÉ.
classe supérieure, les décurions ^ Voilà Varistocratie implantée dans le régime provincial : on conviendra que cela n'est pas trop conforme à l'idée qu'on veut nous donner de la prétendue égalité installée par les Césars; triste égalité d'ailleurs, celle de l'obéissance ; nous verrons qu'on n'avait pas môme celle-là, et qu'on sut graduer l'avilissement.
Mais au moins y eut-il pour les provinces conquises amélioration matérielle, plus d'ordre public, plus de sécurité individuelle V
Sans doute, à mesure qu'on s'éloignait du temps de la conquête, que les ressentiments des vaincus s'apaisaient aussi bien que les craintes des vainqueurs, le gouvernement des provinces a dû être moins dur, moins brutal, et, si l'on veut, plus régulièrement oppressif. On pourrait citer pourtant bien des faits qui prouvent que les exactions de Verres se sont souvent renouvelées sous l'empire, et combien y en eut-il que nous ignorons! Car, notez ici une chose importante : sous la république , il y avait un remède qui ne fut pas toujours illusoire, la publicité. Sous l'empire, toute réclamation remontait au César, et fût-il animé des meilleures intentions du monde, il pouvait ignorer bien des plaintes. Ce qu'il y a de certain,
1. Duniy, De Tiberio imperatore, p. 9, note 2. — C*est ainsi (pi'à Rome Tibère faisait nommer les magiblrats, non plus par lu j)euple, mais par le Sénat, c'est-à-dire par lui-même.
c'est que Tacite S dont onVappuie pour prouver ramélioration du sort des provinces, nous parle, au contraire, de ces déprédations comme d'une chose habituelle de son temps. Seulement , ces scandales ont moins de retentissement. Us n'ont pu paraître au grand jour que sous des empereurs exceptionnels, comme Trajan. Il y avait peut-être autant de souffrances, il n'y avait de moins que la publicité, le droit de se plaindre devant tous. C'est ce silence forcé qui a fait illusion aux historiens. L'histoire montre quelquefois cette dureté involontaire et cette indifférence inintelli- .gente pour les malheureux qui, à tous leurs maux, ont ajouté celui de ne pouvoir s'en plaindre. Trop souvent elle a l'innocente cruauté des enfants, qui ne peuvent s'imaginer qu'un animal souffre entre leurs mains, quand il est trop petit et trop faible pour qu'on entende sa plainte.
Ce qu'il y a de certain , c'est qu'avant César, non-seulement la publicité constituait la première des gairanties , mais encore la législation était devenue de plus en plus sévère. « Il y eut d'abord simple restitution. Depuis la loi Servilia (108 av. J.-C), restitution au double; d'après la loi Cornelia, au quadruple. Sous l'empire, la peine ordi-
i. « Ut soient praevalidi provincial iii m et opibus nimiis ad injurias minonim eiati. » {Annales, 1. XV, ch. 20.) Voir aussi Juvénal, sat. 8.
naire était la relégation*. » On ne voit pas qu'à cette dernière époque la province eût droit à une restitution. Au moins cette restitution n'eut-elle pas lieu dans le plus éclatant des procès de ce genre, pendant la période impériale, celui de Marins Priscus. Ce persoonage, proconsul d'Afrique, outre les pillages ordinaires, avait reçu un million de sesterces de deux de ses administrés pour faire tuer huit personnes qui leur déplaisaient. 11 fut accusé par les Africains , et l'accusation soutenue par les deux premiers avocats du temps. Tacite et Pline. Marius fut condamné au bannissement hors de l'Italie et à la restitution de 700,000 sesterces. Seulement , cet argent devait être versé dans le trésor public. Ce jugement fut prononcé sousTrajan et devant Trajan. Pline, satisfait du succès de son éloquence, trouve cela admirable et fort sévère'. Juvénal n'est pas de son avis, et plaint la province ruinée , qui , pour toute consolation , a le plaisir de savoir que Marius mange ce qui lui reste du produit de ses vols ailleurs qu'à Rome même. Tout insuffisante que fût cette justice, elle était rare. Sous Jules César, l'historien Salluste avait ruiné également l'Afrique par des déprédations inouïes, même pour le temps; il fut accusé; mais il eut soin de faire au dictateur sa^ part dans le produit de ses vols, il fut absous. Même aventure