‹ Les lettres et la libertéChapitre 49 sur 71 · Ci Ossa vides regum vacuis exsucta meduHis · texte numérisé non relu

Ci Ossa vides regum vacuis exsucta meduHis

Homère, ou, comme disait Bonaparte, un cochon à r engrais. Il faut le gaver. Pendant longtemps, soit respect involontaire et traditionnel pour ce peuple, qui après tout avait été grand, soit crainte chimérique de ses réveils possibles, les Césars s'attachent à lui plaire.

Sous Auguste, deux cent mille hommes à Rome sont nourris aux frais de F État. On leur donne le blé , rhuile et des distributions de vin. C'était le seul point sur lequel le peuple n'entendait pas raillerie et faisait la loi à ses maîtres, a Une émeute, dit M. Zeller, interdit à Auguste de partager en quatre termes par an la totalité des distributions annuelles. Le peuple ne voulut pas être contraint à apprendre l'économie. » Cette plèbe ne fait rien. Si les provinces la nourrissent, l'esclave travaille pour elle. Du reste, là où il y a des esclaves , le travail est bien vite un déshonneur, et la fainéantise signe d'aristocratie. Cela se voit aux Etats-Unis dans les États à esclaves, et les petits blancs^ c'est-à-dire ceux qui ne possèdent rien, y représentent assez bien la plèbe romaine ^

i. Voir ToUvrage si instructif, les Noirs et les petits blancs, traduit par M. Franck Bertin, et précédé d'une préface par M. Laboulaye. C'est un excellent commentaire sur les mœurs romaines. « On nomme petits blancs dans le Sud les blancs qui, ne possédant ni terres, ni esclaves, n'ont pour vivre que e service des planteurs. C'est une classe plébéienne fort méprisée, même des nègres. » Même chose à Rome ; le client plébéien y vit des générosités de son patron (et surtout de l'État), et on le voit fort

Eocore les petits bhmrs n'ont-ils pas de nègres; à Rome, les pliis miséiables trouvadeDt moyen d'avoir des esclaves. On voit le plébéien , allant chercher sa pitance à la porte des grands seignears, se faire suivre par un esclave qui emportera à la maison les denrées reçues (lar son maître, le produit de l*aumône. Tout mendie à Rome. Dne chose qui étonne toujours les gens les plus habitués à la lecture des écrivains latins, c'est Tabsence

méprisé et maltraité par les esclayes da riche aaqnel il fait sa coar. Comme le petit blanc, il ne fait rien on fait des métiers inavouables. Le travail libre avait toujours été mal va à Rome, et ceux qui le pratiquaient considérés comme des citoyens dangereux : il leur était d'ailleurs fort difficile de lutter contre la concurrence du travail servile. Il y avait toujours eu ponrtant des associations ouvrières, mais considérées avec défiance, même sous la république. L'empire en réduisit le nombre : César, Auguste, Claude, Néron, en supprimèrent une grande partie. Trajan lui-même, dans une circonstance remarquable, témoigna de ses di^fiances à ce sujet. Pline, gouverneur de Bithynie, avait ^;té témoin d'un incendie qui avait détruit une grande partie de Nicomédie, capitale de la province. 11 veut organiser une compagnie de gens chargés d'éteindre les incendies, composée de cent cinquante hommes; mais la chose lui parait trop grave pour ne pas en référer à l'empereur, qui refuse, pour des motifs de sécurité publique : il y aurait là une association qui , quelques précautions que Ton pût 'prendre, deviendrait bientôt dangereuse. On voit que le césarisme n'a pas plus été l'empire démocratique et social, que la démocratie tout court. (Voir, sur ce sujet, le premier chapitre de VHistoire des classes ouvrières en France, par M. Lcvasseur.) Un siècle plus tard, les associations ouvrières prennent plus d'extension; mais elles sont toujours l'objet d'une rigoureuse surveillance, ou plutôt deviennent tout simplement df!S corps de fonctionnaires publics.

absolue de dignité sur ce point, la facilité avec laquelle chacun s'abaisse à recevoir de l'argent ou tout autre présent ; les plus délicats n'y mettent aucun scrupule. On tend la main au riche particulier dont on cultive la connaissance dans ce but avoué. Horace, plus difficile que d'autres pourtant , ne recommande à cet égard que la discrétion, la décence; et pourquoi ? C'est qu'en demandant nioins on a chance de recevoir plus. L'intérêt vous prescrit cette réserve. Et notez que les gens qui reçoivent ainsi ne sont pas des misérables dénués de tout et réduits à une misère qui les excuserait. Non , ils ont quelque chose, seulement ils n'ont pas assez. Les bons motifs ne leur manquent point pour mendier. Ils ont une sœur à doter, une mère un peu gênée, un fonds de terre qui ne trouve point d'acheteurs * et ne suffit pas à les faire vivre. Pour combler ce déficit, il y aurait peut-être un moyen : travailler ? Jamais I personne ne s'en avise. Travailler? C'est bon pour les esclaves. Mendier, à la bonne heure; on mendie auprès de l'État, auprès du riche : double bureau de bienfaisance auquel s'abonne l'ex-citoyen romain. L'annone ou la sportule : en dehors de cela on ne voit rien. La plèbe n'est plus qu'un ramassis de parasites éhontés, l'écume du monde ancien.

1. Indotata mihi soror est, paupercula mater, Et fundus non vendibilis, nec pascere flrmus.

Jamais égout pareil ne s'était vu et ne se reverra. Et c'est IS ce qu'on appelle un peuple? Et Ton vient faire un mérite aux Césars d'avoir été populaires, c'est-à-dire bien vus de cette aristocratie de deux ou trois cent mille drôles privilégiés, absorbant la substance de l'humanité soumise ? Et voilà la base de leur réputation démocratique? Heureusement nul rapprochement n'est possible entre les gouvernés ou gouvernants de ce temps-là et ceux des temps modernes. On l'a essayé pourtant, et parfois plus d'un publiciste, à commencer par Linguet , a cru faire sa cour aux souverains modernes en réhabilitant les Césars d'autrefois. Je doute que ce rapprochement ait jamais pu flatter personne. Pour nous, au moins, notre devoir c'est de ne pas accepter , en ce qui nous concerne, cette assimilation entre la plèbe de Rome et le peuple, quel qu'il soit, des temps modernes ; c'est de protester contre cette outrageante comparaison. Elle eût été fausse chez nous dès le moyen âge ; comparé à cette démocratie des Césars, le moyen âge semble YEldorado^ non pas seulement de la moralité humaine, mais de l'égalité.

Le fainéant de la Rome impériale mange , mais il s'ennuie. Tout le monde s'ennuie, du reste; après l'activité de la république, ce qui frappe chez tous les écrivains latins, ce qu'Horace remarque partout, c'est le désœuvrement universel ; ce peuple a su jadi3 trois choses : labourer la terre,

discuter au Forum, se battre à la frontière. 11 n*a plus de terres à labourer , la tribune est muette , et les armées se recrutent ailleurs qu'à Rome. Il ne sait que devenir. Le riche voyage , change de place à tout moment pour échapper à son ennemi perpétuel, Tennui; le spleen est la maladie générale, et, sans autre motif, on s'y soustrait souvent par la mort volontaire. Quant à la plèbe, clouée à Rome par la nécessité , il faut la distraire ; il lui faut des spectacles. Autre dépense ; mais dépense utile. L'amuser, c'est un des secrets de la politique impériale; il faut empêcher cette canaille de réfléchir et de songer aux choses sérieuses. Le comédien Pylade, dont la conduite avait fait scandale, dit à Auguste : « César ^ il t'importe que le peuple s'occupe de nous. »

Mais, au bout de quelque temps, ce peuple, on cessera de le craindre. On continuera à le nourrir et à l'amuser, par habitude; ce qu'il faudra respecter toujours , ce sera l'armée. « Payez les soldats et moquez-vous du reste ; » voilà tout le programme politique que léguait Septime-Sévère à ses enfants. C'est l'armée, en effet, qui devient bientôt le grand électeur, c'est elle qui fait et défait les Césars. Il faudra tolérer toutes ses licences; jamais un citoyen molesté par un soldat ne peut obtenir justice ^ Quant aux prodigalités des Césars

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