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DÉMOCRATIE DES EMPEREURS ROMilNS. 361
vant. On ignore de quels éléments le sénat était formé sous la république. Il se composait surtout des anciens magistrats , plébéiens ou patriciens, nommés par le peuple, et, dès la seconde guerre punique, il contenait déjà plus de plébéiens que de patriciens *. C'était donc en réalité sous la république un corps indirectement nommé par le peuple, une ombre de gouvernement représentatif au milieu de l'antiquité, qui ailleurs n'a guèie connu d'autre démocratie que le gouvernement direct du peuple assemblé, c'est-à-dire un genre de gouvernement qui , comme l'a dit Rousseau , ne convient qu'aux petits États; seulement il y a une autre démocratie, celle que l'antiquité grecque et Rousseau lui-même ont méconnue, la démocratie représentative i on voit qu'elle existait à Rome jusqu'à un certain point.
Au reste, loin d'avoir la moindre prétention aux titres démocratiques que l'on confère aux Césars après dix-huit siècles , loin de passer sur la société le niveau de l'égalité , les empereurs s'occupent au contraire de créer une noblesse nouvelle, avec des privilèges légaux que l'ancienne aristocratie romaine n'avait jamais connus *. C'est ce
i. Duruy, Eist. romaine^ t. H, p. 55, — Vers la fin de la république, les patriciens n'avaient pas un droit de plus que le peuple, et sur un point important ils étaient au-dessous du plébéien : pour être tribun du peuple, il fallait être plébéien.
2. \\ faut en effet distinguer, sous la république, le patriciat proprement dit, c'est-à-dire une espèce de noblesse comme celle
que M. Naudet met parfaitement en lumière. Le préjugé attaché à la naissance ne diminua nullement sous l'empire ; Pline le Jeune loue Trajan d'avoir non-seulement conféré à déjeunes hommes des honneurs que méritait leur naissance , « mais de les leur avoir offerts avant qu'ils les eussent mérités. » Ils s'étaient donné la peine de naître, et Pline leur en fait un titre. Gela n'est rien; mais ce qu'il faut voir dans M. Naudet, c'est le soin que prirent les empereurs pour multiplier les divers étages qui montent du plébéien à la divinité de l'empereur; jamais Louis XIV même n'a connu des distinctions si nombreuses. M. Naudet a été obligé de désigner ces échelons divers par les noms latins; le français ne s'y prête pas. Les Césars créent une noblesse de province, à laquelle ils en viennent à constituer des privilèges révoltants. Non-seulement ils accordent à cette noblesse l'immunité d'impôts, ce qui les met sur le pied de la noblesse française avant le h août 1789; mais la loi établit , en faveur des décurions , des différences essentielles pour la répression des crimes et délits, et dans l'application des peines, a Là où le décurion, dit M. Naudet, encourait la peine
de Tancienne France, et ce qu*on appelait nobiUt(is et qui était tout autre chose. Un citoyen dit nobilis pouvait être plébéien : seulement il appartenait à une famille connue de nom, et dont quelques membres avaient été revêtus de fonctions publiques. Ainsi Gaton d*Utique et Brutus étaient nobiles, quoique de race plébéienne.
de la déportation , encore rarement , plutôt la simple relégation , ou l'exclusion de la curie , le plébéien était condamné aux travaux forcés à perpétuité , à la mort sur la croix , ou par le feu , ou dans l'arène, par la dent des bêtes féroces *... L'inégalité des fortunes et des conditions s'était fait durement sentir de tout temps dans la république par les vexations des grands , par les sévices des magistrats à l'égard des gens du peuple, même à Rome. Mais ce qui avait été excès de violence, oppression révoltante du faible, devint l'état normal et la légalité consacrée par les oracles de la jurisprudence et les lois des meilleurs princes. »
Quant à l'aristocratie d'argent, c'était elle, dit M. Duruy, qui, « dans l'espérance de l'impunité pour ses rapines, avait aidé César et Octave à tuer la liberté*. » Les Césars s'en montrèrent reconnaissants. Ce fut de l'ordre des chevaliers, fondé,
1. Dans ce passage célèbre où Sénèque raconte la conjuration de Cinna, il y a une naïveté singulière, qui montre bien ce que pouvait être la justice, m(^nie civile, sous l'empire. Le philosophe fait dire comme une chose toute naturelle à Auguste humiliant Cinna avant de lui pardonner, et lui démontrant son peu de crédit à Rome : « Tu as eu naguère un procès avec un affranchi, tu l'as perdu. » Que Cinna eût tort ou raison dans ce procès, c'est ce qu'on néglige de nous dire. Le point à noter, c'est que Cinna n'était pas en crédit, puisqu'il a pu perdre un procès. Quand on était en crédit, on était donc toujours sûr de gagner sa cause?
2. Hist, romaine, t. H, p. 64. — « Les chevaliers, dit le même historien, occupés de la banque, du commerce, des impôts... étaient les soutiens naturels de l'ordre nouveau. » État du monde, p. 247.
Htii LKS LETTRES ET LA LIBERTE.
comme on sait, sur le cens, que Ton tirait presque exclusivement les magistrats auxquels le César déléguait une partie de son autorité.
En somme, l'inégalité est partout, et le magistrat lui-même montre une arrogance qu'il n'eût jamais osé manifester sous la république. M. Nau^ det nous en rapporte un trait curieux d'après Spartien. Le futur empereur Sep time-Sévère, n'étant encore que simple magistrat, rencontre sur son chemin un pauvre plébéien , son ancien ami, lequel court après lui pour l'embrasser. Le sévère magistrat , offensé de cette familiarité , le fait dépouiller, fustiger par ses licteurs , et placer sous un poteau portant un écriteau où le crime du plébéien était constaté pour l'édification de tous et l'instruction des gens de peu, tentés de se montrer trop familiers envers leurs anciennes connaissances.
Et c'est là ce qu'on essaye de justifier comme un régime anti-aristocratique, et où une égalité réelle pouvait au moins consoler de l'absence de la liberté ! Montesquieu a dit : « Les hommes sont tous égaux dans le gouvernement républicain ; ils sont tous égaux dans le gouvernement despotique.
Dans le premier, c'est qu'ils sont tout ;' dans le second, c'est qu'ils ne sont rien *. » C'est déjà abuser beaucoup des mots que d'appeler égalité cette