Esprit des lois, VI
situation uniforme des sujets sous un seul maître, comme si, de toutes les inégalités, la plus visible et la plus choquante n'était pas précisément « celle où le maître est tout , et le reste rien. » Mais on vient de voir qu'à Rome, quoi qu'en dise Montesquieu , on n'avait pas même ce misérable avantage ^ C'était l'inégalité , au contraire , en tout et à tous les étages, inégalité flottante, indécise, ca-^ pricieuse (quoique réglée par des lois insultantes pour le pauvre) , la pire enfin de toutes les constructions sociales , puisqu'elle a tous les vices de l'aristocratie parvenue, et rien des qualités possibles à l'aristocratie héréditaire.
Il semble en vérité que le césarisme combine uniquement tous les vices des diverses formes gouvernementales connues. Il a l'insolence de l'aristocratie sans les traditions fécondes et le point d'honneur héréditaire ; il tient des monarchies orientales l'intempérance passionnée des caprices individuels et l'orgueil enivré des apothéoses;
1. c( Auguste passera son règne à mettre des distinctions dans la société romaine, à parquer chacun dans une classe, et à imposer à chaque classe un costume. Le droit romain sous l'empire ira se rapprochant chaque jour davantage de la loi naturelle; mais il gardera des peines différentes pour les riches et pour les pauvres. Les empereurs s'appelleront la loi vivante, lex animata, et ils fouleront aux pieds le patriciat romain ; mais ils pousseront toutes les municipalités à une organisation aristocratique, et cet empire, qui inaugure, dit-on, la démocratie, l'égalité, finira par l'immense hiérarchie de Constantin. » Duruy, État du monde romain, p. 238.
enfiD c'est la mobilité de la démocratie, sans la liberté qui la corrige. Car enfin le césarisme est un éternel gouvernement provisoire , Tinstabilité même. Au début de l'empire, époque où la lassitude des guerres civiles disposait à l'inaction , on voit l'histoire des douze premiers Césars (ceux dont Suétone nous a raconté la vie) coupée par des conspirations, des révolutions de palais, des guerres civiles ; sur ces douze Césars, neuf périssent de mort violente. Et cela continue. Depuis Domitien jusqu'à Romulus Augustule, il y a une succession de soixante empereurs qui régnent successivement pendant un espace de 380 ans.
En France, le même nombre de souverains (de Clovis à Louis XIV ) comprend un espace de 1162 ans , c'est-à-dire que la stabilité d'un César romain est à celle d'un roi de France comme 1 est à 3. Voilà ce que le monde avait gagné à se mettre sous les pieds d'un seul homme : pas même le repos abject de la servitude. C'était l'incertitude en permanence, la révolution en perspective, le despcftisme tempéré par l'assassinat, et dans l'intervalle des explosions soudaines , l'avilissement le plus complet dont l'histoire de l'humanité ait consacré la mémoire. Voilà ce qu'on a ironiquement, je suppose, décoré du nom de démocratie y et que M. Naudet, lui, désigne sous un nom plus juste, et qui restera : la hiérarchie de la servitude. Désormais la démocratie des Césars romains est un
paradoxe qui a fait son temps. Pour nous indemniser de la perte de cette théorie compromise , je propose de la remplacer par une autre, tout aussi acceptable : pourquoi ne soutiendrait-on pas la thèse suivante : la démocratie des sultans de Constantinople? Les sultans étaient poussés au trône par les janissaires, comme les Césars par les prétoriens, et renversés comme eux pour l'ordinaire. Les démocrates ottomans étranglaient leurs vizirs , comme les Césars faisaient ouvrir les veines aux ministres usés ou aux sénateurs suspects. Enfin un avantage qu'ils ont sur les Césars, au point de vue égalitaire, c'est qu'ils ne créaient point de noblesse, et qu'au-dessous d'eux c'était J'idéal de l'aplatissement. La démocratie turque : voilà une thèse intéressante à soutenir; je la recommande aux amateurs, mais qu'on se hâtel Elle a encore, si je ne m'abuse, le mérite de la nouveauté.
(Revue Nationale, iO août 1863.)
M. Pelletan se montre sévère à l'égard de Louis XIV : les faits qu'il lui reproche sont vrais, les appréciations sont justes. Nous ne contestons qu'une chose : c'est que la responsabilité de tous ces actes pèse surtout sur Louis XIV. Nous croyons qu'elle doit au moins être partagée.
1. Le tort à peu près universel de nos historiens, même les plus émioents, est, ce me semble, d'imputer aux grands personnages historiques plus d'influence et d'initiative qu'ils n'en ont eu , et d'exagérer ainsi tour à tour à leur égard le blâme et l'admiration. Je crois, par exemple, que, selon le point de vue où l'on se place, l'on grandit ou l'on rabaisse Louis XIV outre mesure, en lui attribuant tout le bien comme tout le mal qui s'est fait de son temps : j'ai dit plus haut ce que je pensais de la part qu'on a voulu lui faire dans la gloire littéraire du wii^ siècle. Je crois, en revanche, qu'il n'est pas moins injuste de le charger de toutes les iniquités qui se sont commises sous son règne, et que les fautes mêmes qui lui sont personnelles l'accusent moins que son entourage. Telle est l'apologie que j'ai essayée à l'occasion du livre si entraînant de M. Pelletan, sur la Décadence de la monarchie française.
Louis arrive au trône à l'âge de cinq ans. Quelle éducation a-t-il reçue? Nous savons les premières leçons qui lui furent données : M. Marmier nous les a révélées dans ses Lettres sur la Russie, Il nous raconte que, parmi divers manuscrits que renferme la bibliothèque de Saint-Pétersbourg, on lui a montré « une feuille de papier, sur laquelle Louis XIV a écrit six fois de suite, en grosses lettres péniblement formées : l'hommage est dû aux rois; ils font tout ce qui leur plaît. C'était là le sage axiome que son maître lui donnait à copier comme modèle d'écriture. » Si donc pendant soixante-dix ans Louis a pratiqué à outrance la doctrine du bon plaisir, à qui doit-on s'en prendre ? au misérable d'abord qui a ainsi faussé le cœur de cet enfant, puis à ceux qui, pendant un si long règne, ont confirmé Louis XIV dans cette croyance à sa propre infaillibilité.
Un témoin qui ne saurait être suspect, Saint- Simon, a écrit de Louis XIV : « Le croirait-on ? Il était né bon et juste, et Dieu lui avait donné assez pour être un bon roi, peut-être même un assez grand roi. Tout le mal lui vint d'ailleurs. » Et tous les Mémoires d'alors viennent justifier ce mot de Saint-Simon.
On reproche à Louis XIV d'avoir pris la fille de celui-ci, la femme de cet autre. Mais qui donc s'est avisé jamais de s'en fâcher, sauf M. de Montespan ? Dans ce dernier cas, la chose sembla si
étrange, que le roi fut confondu de cet excès d'audace. « Monsieur Golbert, écrit-il à son grave ministre (15 juin 1678), il me revient que Montespan se permet des propos indiscrets : c'est un.fou que vous me ferez le plaisir de suivre de près... Je sais qu*il a menacé de voir sa femmes et y comme il en est capable^ je me repose encore sur vous pour qu'il ne parle pas. » Un mari capable de voir sa femme ! C'était inouï ! Au début même de ces amours, M"® de Moniausier s'y était prêtée obligeamment, comme nous l'apprend la cousine même du roi, M"® de Montpensier, la grande Mademoiselle. Celle-ci sentait d'ailleurs tout ce que la conduite de Montespan avait d'indécent : « M. de Montespan, dit-elle, qui est un homme fort extravagant et peu content de sa femme, se déchaînant extrêmement sur l'amitié qu'on disait que le roi avait pour elle, allait par toutes les maisons faire des contes ridicules. Un jour il s'avisa de m'en parler ; je lui lavai la tête... Je lui fis comprendre qu'il manquait de conduite. » Si l'infortuné mari eut peine à comprendre^ ce n'était pourtant pas faute de sages conseils et d'éclaircissements sous toutes les formes. Molière lui-même n'avait-il pas essayé de faire apprécier au pauvre Amphitryon lès bontés dont Jupiter avait daigné l'honorer? D'ordinaire, Louis XIV trouvait à cet égard des gens plus intelligents, et plus de docilité, d'empressement même qu'il n'en
voulait. « Villarceaux, en parlant au roi d'une charge pour son fils, prit habilement Toccasion de lui dire qu'il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce que Sa Majesté avait quelque dessein pour elle ; que, si cela était, il le suppliait de se servir de lui ; que l'affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres, et qu'il s'y emploierait avec succès ^ » Et le roi eut la vertu de refuser. Faut-il rappeler Bussy-Rabutin, ravi que son maître ait paru un moment songer à la lille de sa cousine ? « Je serais fort aise, écrit-il, que le roi s'attachât à M"® de Sévigné ; car la demoiselle est fort de mes amies, et il ne saurait être mieux en maîtresse *. » Et cette fois encore Louis XIV trompa ces honnêtes calculs. En vérité, quand on compare sur ce point ce que fut Louis XIV à ce qu'il aurait pu être, on s'étonne presque qu'il n'ait pas fait pis. L'adultère, la corruption le cherchait et venait s'offrir : il ne Ta pas toujours repoussée ; voilà tout.
On lui reproche d'avoir eu un égoïsme impitoyable, une insensibilité parfaite pour les souffrances d' autrui. — Mais a-t-il jamais vu percer chez ceux qui l'entouraient quelque pitié sympathique pour ses victimes, quelque compassion généreuse qui vînt lui faire honte de sa dureté ? Au