Madame de Sévigné, lettre du 95 décembre
2. Cité par M. Walkenaer : Mémoires sur madame de Sévigné, troisième partie p. 92.
début de son règne, lora de la chute de Fouquet, l'un des moins intéressants parmi tous ceux qu'il fit souffrir, il y eut bien quelques attendrissements confidentiels, risqués dans des lettres, et que Louis XIV a très-bien pu ignorer. Mais auprès de lui, que voyait-il ? Ouvrons les Mémoires de son ministre Brîenne, et écoutons ce qu'il nous raconte. — Le soin d'arrêter Fouquet aurait dû être confié au duc de Gesvres, capitaine des gardes ; ' mais le duc était des intimes du surintendant, et, soit par défiance, soit par une sorte de délicatesse honorable, Louis XIV crut devoir charger de cette arrestation un autre que Gesvres ; ce fut d'Artagnan, sous-lieutenant des mousquetaires. On apprend à la cour le malheur de Fouquet : voilà le duc de Gesvres (( pleurant très- fort ; » — de douleur, croirez-vous, à la nouvelle de la catas-. trophe de son ami ? Non, mais parce qu'on a fait arrêter Fouquet par un autre que lui Gesvres, à qui cette commission revenait de droit ! a Pourquoi me déshonorer? s'écriait-il. J'aurais arrêté mon père ; à plus forte raison mon meilleur ami. Est-ce que le roi soupçonne ma fidélité ? Qu'il me fasse couper le cou I » — Et cent autres paroles qu'il disait fort haut (ajoute Brienne), afin que le roi les entendît. Le maréchal de Villeroy tâchait de remettre son esprit, qui paraissait fort agité, et je me joignis à lui, comme parent fort proche du duc de Gesvres, mon cousin et mon ami parti-
culier. Le roi entendit bien ce manège, et dit iu M. le prince : « Gesvres est bien en colère, mais je l'apaiserai. »
— Et que voit là Brienne lui-même, à qui nous devons cet édifiant récit ? « Z^ politique d'un fin courtisan ^ » Lors des révoltes et des massacres des Gévennes, il est constant qu'on cacha à Louis XIV ces événements durant plusieurs mois, non point pour ménager sa sensibilité, mais afin de ne point l'inquiéter. — Pendant les atroces exécutions de Bretagne, on peut juger de ce qui se disait devant le roi par ce qu'écrivait à ce sujet M"** de Sévigné. — « On dit qu'il y a cinq ou six cents bonnets bleus en Basse-Bretagne qui auraient bon besoin d'être pendus pour leur apprendre à parler... Dans l'état où sont les choses, il ne faut pas de remèdes anodins... On dit que nos mutins demandent pardon ; je crois qu'on leur pardonnera^ moyennant quelques pendus... Nous avons trouvé ce matin deux gros vilains pendus à des arbres sur le grand chemin : nous n'avons pas compris pourquoi des pendus ; car le bel air des grands chemins , il me semble que ce sont des roués. Nous avons été occupés à deviner cette nouveauté ; ils faisaient une fort vilaine mine, et j'ai juré que je vous le manderais... Avant-hier
1. Mémoires de Brienne, t. H, p. 207. Sur l'authenticité de ces mémoires on a élevé des doutes que M. Chéruel vient de dissiper {Mémoires sur la vie de Fouquet, 1. 1*% préface).
on roua un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré : il a été écartelé après sa mort, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville. On a pris soixante bourgeois ; on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres... Nos soldats s'amusent à voler : ils mirent l'autre jour un petit enfant à la broche... Les mutins se sont sauvés, il y a longtemps : ainsi les bons pâtiront pour les méchants ; mais je trouve tout fort bon, pourvu que les quatre mille hommes de guerre qui sont à Rennes ne m'empêchent pas de me promener dans mes bois, qui sont d'une hauteur et d'une beauté merveilleuses. » (Année 1676, passim). Et Bussy-Rabutin, de son côté, lui écrivait : « Je ne plains guère les Bretons en général, qui sont assez fous pour s'attirer mal à propos l'indignation d'un si bon maître. » Il est clair qu'on ne tenait pas un autre langage devant le bon maître : comment aurait-il eu quelques scrupules au sujet d'atrocités où l'on ne voyait un motif de blâme que pour les roués et les pendus ? On lui reproche de s'être parjuré en révoquant redit de Nantes : mais on oublie qu'il y avait plus de vingt ans que les assemblées du clergé le sollicitaient de manquer sur ce point à ses engagements, et que, quand il le fit, ce fut un concert d'acclamations enthousiastes : « Touchés de tant de merveilles, s'écrie Bossuet, épanchons nos
cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nonveatt Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien , à ce nouveau Charlemagne , ce que les six cent trente pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez aflermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques : c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le propre caractère ! » — Hélas ! oui.
On lui reproche d'avoir pris sans se gêner les biens de ses sujets, d'avoir élevé cette pratique à la hauteur d'une théorie, d'avoir dit et répété dans ses écrits pour l'instruction du Dauphin : (( Je possède la fortune de mon peuple en toute propriété. » Mais ce qu'il faudrait dire aussi, c'est que, sa conscience sentant à cet égard quelques scrupules, le jésuite Tellier, son confesseur, se hâta de les calmer, en lui apportant une consultation des plus habiles docteurs de Sorbonne, « qm décidait nettement que tous les biens de ses sujets étaient à lui en propre, et que, quand il les prenait, il ne prenait que ce qui lui appartenait ^ »
Sire, dit le Renard ; vous êtes trop bon roi ; Vos scrupules font voir trop de délicatesse...
Aussi cette décision mit-elle le roi « fort au large, » et sur les impôts, et sur les banqueroutes,
i. Saint-Simon, chapitre 284. (Éd. de 1833, t. XVT, p, HO.)
Quant à ce dernier point, c'était une tradition, un usage reçu, et que le cardinal Dubois, quelques années après, prenait bien soin de constater sans aucune pudeur patriotique devant l'ambassadeur d'Angleterre, lequel paraissait l'ignorer. Dans une conférence au sujet d'un traité avec la France, lord Stanhope se prévalant beaucoup des embarras financiers du gouvernement français : « Ah ! Milord, s'écrie Dubois, vous ne connaissez pas la force d'un gouverneçfient qui fait banqueroute quand il veut !... Mazarin était un habile homme, quand il disait que le meilleur fonds d'un roi de France est dans la folie des Français *. » Et c'était Mazarin qui avait fait l'éducation politique de Louis XIV.
On lui reproche enfin son monstrueux orgueil : « S'il n'avait pas eu peur du diable, dit Saint- Simon, il se serait fait adorer.» Et pourquoi pas ? « Les princes sont des dieux, disait Bossuet, et participent en quelque façon à l'indépendance divine *. » L'idolâjrie ne se présentait-elle pas à lui sous la forme la plus attrayante, l'imitation ? Voici ce que raconte Dionis, à propos de l'opération faite au roi , celle de la fistule à l'anus, maladie peu poétique et peu majestueuse pourtant : « C'est tme maladie qui est devenue à la mode, depuis celle du roi. Plusieurs de ceux qui la ca-