Journal d$ Barbier, t. VUI, p
sion de la représentation de Mahomet ^ l'observateur donna l'opinion des spéculatifs sur cette pièce. Selon eux., « il a été imprudent de souffrir que la religion de Mahomet fût jouée sur le théâtre dans les circonstances d'amitié renouvelée avec le Grand Seigneur et scellée par l'ambassade qu'il a envoyée en France. On contait que, si cette pièce est imprimée, elle sera envoyée à Zaed-Effendi, et que le Grand Seigneur pourra s'en plaindre à M. de Castellane , notre ambassadeur à sa cour. » Ainsi , voilà Voltaire inquiété pour avoir frondé Mahomet sans scrupule ^\,., Beaumarchais avait-il connaissance de cette tracasserie curieuse quand il a écrit un des traits célèbres du monologue de Figaro ?
Enfin , en présence de ces difficultés de toute sorte, il restait une dernière espèce de journaux à créer : c'était celle des journaux individuels, qu'on écrivait pour soi tout seul , où le rédacteur et le lecteur ne formaient qu'un seul homme, et n'avaient à redouter ni les indiscrétions de la poste.
i. « Je broche une comédie dans les mœurs du sérail. Auteur espagnol , je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l'instant un envoyé de je ne sais où se plaint que j'offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu'île de rinde, toute l'Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc : et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens ! » {Mariage de Figaro, acte V, se. 3.)
ni les susceptibilités de la police, ni les exigences des abonnés. Ce genre de journal , simple mémorial où Tauteur enregistre les événements, petits et grands , à mesure qu'ils se produisent , avec Tunique préoccupation de les recueillir exactement pour en conserver un souvenir fidèle, comprend deux journaux principaux : celui deMarûs, avocat au parlement , dont on publie en ce moment une édition complète; celui de Barbier, plus ample et se rapportant d'ailleurs à une période |)lus récente sur laquelle ces renseignements familiers nous manquaient un'peu ^. Marais léguait, peu de temps avant sa mort, le manuscrit de son journal au président Boubier; Barbier léguait également le sien à un de ses parents, son exécuteur testamentaire. Un journal sincère , du vivant de l'auteur, était forcément alors un monologue; on ne se risquait guère à dire à d'autres la vérité qu'après décès.
Ce n'est pas, du reste, que Barbier fût le moins du monde un frondeur. Il est bien vrai qu'il n'était pas arrivé à ce degré de platitude que signalait jadis Tacite , et qui consistait, selon lui , à ne pas même oser savoir ce que le pouvoir avait intérêt à tenir caché. C'est un curieux ; mais, à cela près, ses intentions sont irréprochables; il approuve tout, ou presque tout. Malheureusement
1. On pourrait y Joindre le journal de Collé ; mais Collé ne se préoccupe guère que de la littérature.
il raconte ce qu'il approuve, et son récit suffit pour i'éfuter ses louanges. Ce sincère panégyrique du gouvernement d'alors en devient ainsi la satire involontaire. Barbier est évidemment un bon bourgeois candide, avide de nouvelles, ayant assez de bon sens pour ne pas tout croire , et d'ailleurs en position d'être bien informé. Avocat au parlement, riche, il a l'occasion de voir d'assez hauts personnages. Ce qui suffirait pour prouver sa naïveté , c'est qu'il se confesse lui-même en confessant son siècle. Le sens moral est faible chez lui : il nous dira, par exemple, « que le vendredi 26 juin 1722, une fille de sa connaissance est accouchée d'une belle fille, à laquelle, suivant les apparences, il a grande part, quoiqu'elle soit venue sur les crochets d'un autre. » Son égoïsme est plein d'abandon et d'une admirable simplicité; après avoir dépeint la détresse universelle en 1723, il ajoutera : « Malgré la misère du temps, on a fait bonne chère ici ce carnaval , dont j'ai eu ma part. » Pas de pitié pour le peuple : on peut être sûr qu'en racontant les souffrances populaires , c'est un témoin impartial qui n'exagérera jamais par indignation généreuse. Toute sa morale peut se réduire à la profession de foi de Sganarelle : « Quand j'ai bien bu et bien mangé , je veux que tout le monde soit saoul dans la maison. » C'est un type parfait dans son espèce. L'éditeur du Journal de Marais y M. de Lescure, a remarqué fort juste-
ment * que Barbier rencontre parfois des expressions véritablement heureuses en leur genre, et qui'suffisent pour le peindre. Pendant une de ces innombrables cérémonies qu'il raconte et auxquelles il ne manque jamais en sa qualité de badaud, un orage survient. « Il fit, dit-il, une ondée si terrible, qu'en mon particulier , je fus percé avant de rejoindre mon carrosse; ce qu'heureusement j'avais de commun avec bien d'autres.» Touchante naïveté ! aimable consolation ! il aurait pu attraper une fluxion de poitrine, mais, heureusetnenty bien d'autres en ont pu gagner autant. C'est sur ce ton que son jour-
1. Notice sur Marais, placée en tête de son journal , 1S63. Le savant éditeur, qui attache avec raison une grande importance au journal de Marais, me parait trop dédaigner celui de Barbier. Il est clair que Marais esft fort supérieur à celui-ci comme écrivain; c'est un lettré et un amateur de la belle litt(^rature, ce que Barbier n'est pas du tout. Il lui est également supérieur par la moralité de ses jugements, sans être d'ailleurs beaucoup plus décent. Quant à la vanité puérile que M. de Lescure signale chez Barbier, trèâ-fler d'avoir donné à dîner à un ministre, il me semble qut Marais en a sa bonne part, lui qui raconte, avec une évidente satisfaction, qu'un beau jour le prince Charles, grand écuyer du roi, « le prit par le bras (lui. Marais), et lui donna la main tout le long des degrés du Louvre, à la vue de tout le monde qui attendait la messe du roi, comme il l'eût fait au roi ! » — « Barbier, dit encore M. de Lescure, est aussi inférieur à Marais que Dangeau Test à Saint-Simon. » Sans discuter la justesse de ce rapprochement, j'avoue que, comme peintre exact et naïf de son temps, Dangeau me parait aussi précieux que Saint-Simon. Dès qu'il ne s'agit que de la ressemblance du portrait, je me fie plus à une photographie vulgaire qu*à tout le talent d'un Van Dick ou d'un Rembrandt.
nal se poursuit pendant plus de quarante années. Médiocre par l'esprit, plus que médiocre parle cœur, Barbier n*a ni dans son imagination, ni dans sa conscience, le double verre grossissant d'un talent généreux. Il est, au point de vue moral, aussi indifférent que Brantôme. Comme témoin de son siècle, il a sur Brantôme cet avantage qu'il n'a aucun souci du style et ne met rien du sien dans ce qu'il raconte. 11 ne se pique que d'une chose, l'exactitude, se reprenant, se corrigeant lui-même quand il a mentionné une nouvelle fausse ou inexacte, sans même se donner la peine de revenir sur sa rédaction, et se contentant de dire : j'étais mal informé. Aussi est-il impossible de se défier de lui.
Tout se trouve dans cet étrange journal ; chaque lecteur y est servi selon ses goûts. Ceux qui ne veulent voir du xviii® siècle que le côté amusant, peuvent se satisfaire avec Barbier. Il a l'œil à tout, aux modes comme aux événements importants, il s'intéresse à son roi, mais aussi au grand Thomas^ personnage fort populaire alors, arracheur de dents sur le Pont-Neuf, « vêtu à l'antique, avec un casque et une longue plume. » 11 s'intéresse au sort des courtisans, à leur faveur, à leur disgrâce ; mais cela ne lui fait pas oublier les panlinsy « joujou imaginé d'abord pour faire jouer les enfants et qui ont servi depuis à amuser tout le public. » Les pantins firent fureur en 1746 et
m) ' LES LETTRES ET LA LIBERTÉ. '
1747; il y en a de toute 'espèce, que Barbier ne manque pas de décrire et d'énumérer. Il interrompt le récit des querelles relatives à la constitution , pour nous raconter sans sourire que la mode des paniers a soulevé une grave question, sagement résolue d'ailleui*s par le premier ministre, à qui elle a été soumise (M. le cardinal de Fleury) : « Ces paniers , que les femmes portent sous leurs jupes pour les rendre larges et évasées, sont si amples qu'en s' asseyant cela pousse les baleines et fait un écart étonnant , en sorte qu'on a été obligé de faije faire des fauteuils exprès. )) Cette précaution n'a pas suffi, et il en est résulté une inconvenance inquiétante; c'est qu'au théâtre , la reine , placée entre deux princesses, a sa jupe couverte par les deux jupes voisines. «Cela a paru impertinent, mais le remède était difficile; et à force d'y rêver , le cardinal a trouvé qu'il y aurait toujours un fauteuil vide des deux côtés de la reine. » Mais voyez où l'on s'engage en entamant les réformes les plus' indispensables! Les princesses alors ont voulu, à leur tour, avoir un tabouret vide entre elles et les duchesses ; elles l'ont obtenu... Grande querelle à ce sujet; les ducs piqués ont fait circuler un factum manuscrit qui contenait l'expression, un peu vive peut-être, de leur légitime indignation; le parlement s'en est mêlé, et, par décret solennel, l'écrit a été brûlé par la main du bourreau, tout comme s'il était
intitulé les Provinciales ou Y Emile. Je ne connais pas d'autre exemple de manuscrit ainsi brûlé solennellement par la main du bourreau. D'ordinaire cet honneur était réservé aux imprimés , mais ici l'importance exceptionnelle de l'affaire justifiait cette intervention vigoureuse du parlement.
Le monde officiel que Barbier avait à peindre et qui le préoccupait particulièrement, ce monde-là n'était pas beau, et Barbier le peint fort laid, mais c'est sans le savoir ; il est impossible de porter plus d'innocence dans les plus indiscrètes révélations. 11 admire tout ce qui est officiel : c'est un caractère qui n'est pas rare, mais dont il reste, ce me semble, un des modèles les plus accomplis. Ne jugeant rien par lui-même et se débarrassant d'une initiative qui le fatiguerait, il charge le gouvernement de lui dire ce qu'il faut approuver en politique, — le parlement de fixer ce qui est juste, — les académies de déterminer quels écrivains on est tenu d'admirer. C'est une exception dans ce siècle frondeur , et elle n'en est que plus précieuse. Barbier peut servir mieux que tout autre à contrôler les critiques, à vérifier les assertions peu bienveillantes de ses contemporains; le plus souvent il les justifie, mais c'est presque toujours malgré lui. Évidemment ce contentement est sincère, et l'on ne saurait y voir une précaution inspirée par la prudence. Il est visible que Barbier n'écrit que pour lui et ne craint* nullement que
son manuscrit tombe sous les yeux de la police ; il est bien avec le pouvoir, choisi comme un des notables pour élire la municipalité, il n'est ni janséniste, ni philosophe. C'est un curieux, cenest pas un mécontent. .
Il a bien au début , sous la régence , quelques velléités d'opposition contre le régent et contre Law, ce qui s'explique aisément d'ailleurs , car le système lui a fait perdre quelque argent. Mais sa rancune ne dure guère, et quand le régent meurt il déclare que, le système excepté, « il n'y a jamais eu un plus grand prince ^ » 11 est vrai qu'à cette époque il était, comme avocat, chargé d'un travail par le duc d'Orléans.
Mais c'est à l'égard du roi Louis XV, enfant ou homme fait, que son idolâtrie n'a point de bornes. Aperçoit-il le jeune roi à quelque cérémonie publique , il lui trouve tout à fait bon air , non pas seulement cette jolie figure que tous les contemporains ont reconnue chez Louis XV enfant , mais un air délibéré^ et Barbier en conclut que, « quand le roi sera majeur, il se fera bien obéir. » Il est impossible d'être plus mauvais prophète. A la moindre indisposition du roi , il est dans des transes , et les convalescences le transportent de joie : ainsi, en 1721, « le roi, dit-il, a eu la fièvre hier et avant-hier; cependant il se porte beau-
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coup mieux ce matin; il a pris de Témétique, ce qui a fait une évacuation charmante, » Ce qui le charme moins que cette royale évacuation, c'est l'anecdote suivante, qu'il raconte avec une tristesse très-propre à constater son entière sincérité: « On commence à craindre que le caractère du roi (alors âgé de treize ans) ne soit mauvais et féroce : il a, par devers lui , l'air très-sérieux et morose ; mais il lui est arrivé une vilaine aventure il y a trois semaines. 11 avait une biche blanche qu'il avait nourrie et élevée, laquelle ne mangeait que de sa main, et qui aimait fort le roi. Il l'a fait mener à la Muette, et il a dit qu'il voulait tuer sa biche. Il l'a fait éloigner, il l'a tirée et blessée. La biche est accourue sur le roi et Ta caressé; il Ta fait remettre au loin, et l'a tirée une seconde fois et tuée : on a trouvé cela bien dur, » C'est le seul jugement de ce genre qui se trouve dans Barbier. Le trait est fort vilain , sans doute , mais il faut ajouter aussi , pour l'excuse de Louis XV, qu'on n'avait rien négligé pour lui donner ces goûts cruels à l'égard des animaux ! Quand il avait six ans , on lui donnait le divertissement de voir réunis dans une vaste salle un millier de moineaux , au milieu desquels on lâchait les oiseaux de la fauconnerie qui tuaient tout : le sang, les plumes tombées à terre, les cris et l'effroi des moineaux, amusaient fort le jeune prince. La chasse resta longtemps sa plus violente passion.
On a relevé, dans les registres de l'ancienne bibliothèque de Versailles , le nombre des chasses au cerf du roi : c'est un peu plus de cent par année (deux mille six cent cinquante et un cerfs tués en vingt-rinq ans). Ces goûts violents alarment un peu Barbier; il ne pense pas, comme Rousseau, qu'il faille laisser chasser les princes, « de peur qu'ils ne fassent pis. » Aussi , lorsqu'un nouveau goût, celui des femmes, vient chez Louis XV balancer celui de la chasse, il s'en réjouit : le roi, alors âgé de vingt-six ans, prend enfin une maîtresse, M™* de Mailly. Barbier applaudit; la chasse rendait l'humeur du roi triste et sauvage : « Le commerce des femmes et des plaisirs... lui formera mieux le génie et les sentiments. »
Si cette passion s'était montrée assez tard chez ce triste roi, on sait qu'il n'épargna rien pour rattraper le temps perdu, et qu'il continua jusqu'à la fin de sa vie à se former les sentiments^ sans beaucoup y réussir, chacun en convient. On voit défiler dans le journal de Barbier toute cette suite de maîtresses plus ou moins affichées , toujours avec l'approbation du chroniqueur, et une indignation violente contre les esprits mal faits qui trouvent ici quelque chose à redire. —S'il se rencontre par hasard, au début, un confesseur plus timoré que les autres, et qui, sous le règne de M"* de Mailly, refuse à Louis XV la faculté de faire ses pâques, tant qu'il n'aura pas mis un terme à cet
adultère public, Barbier ne comprend absolument rien à ce scrupule bizarre ; il lui paraît tout simple que la religion fléchisse et fasse une exception à la règle en faveur du roi ; et notez qu*il ne croit rien dire ici qui sente Tincrédulité : « Nous somme» assez bien, dit-il, avec le pape, pour que le fils aîné de F Église eût une dispense pour faire ses pâques, en quelque état qu'il fût, sans sacrilège et en sûreté de conscience, » On a trouvé fort invraisemblable le mot attribué à je ne sais plus quel maréchal agonisant, que son confesseur prétendait effrayer : « Croyez-moi, monsieur le curé, Dieu y regardera à deux fois avant de damner un maréchal de France. » 11 me semble que le mot de Barbier en est l'équivalent.
Hâtons-nous d'ajouter que si Barbier est plein de respect pour les maîtresses en titre, il est d'une inexorable sévérité pour les maîtresses délaissées. Le roi malade à Metz et attaqué de scrupules renvoie-t-il sa maîtresse d'alors, M""* de Châteauroux, qui avait succédé à ses deux sœurs. Barbier applaudit : « Elle n'a eu que ce qu'elle mérite, d'avoir été chassée plus honteusement que la dernière fille. » (Je traduis un peu.) Le roi guéri rétablit-il M"" de Châteauroux « dans toutes ses charges et honneurs , » Barbier applaudit derechef, sans s'inquiéter de Tinconséquence : « Il est certain que l'insulte imprudente qui a été faite à Metz, à une femme de ce rang-là, demandait une
espèce de réparation. » Certes, Barbier est un homme rare dans son espèce. On voit en tout temps des gens aussi déterminés que lui à approuver toujours, sans s'embarrasser plus que lui de leurs contradictions. Mais ils applaudissent tout haut, et Barbier applaudit tout bas, du fond du cœur, gratis : ce qui ne laisse pas que de lui assurer une véritable supériorité.
Toujours en extase devant le trône de son roi, Barbier ne fait aucune différence entre les femmes honorées des bontés du monarque : ce qu'il respecte, c'est la fonction, non celle qui l'occupe; et quand M'"* de Pompadour, promue à ce grade, et y déployant une insolence, une avidité qu'on n'avait point connues à ses devancières, est l'objet des chansons et des épigramraes, Barbier s'indigne, car il est bon Français ; il est révolté des couplets où Ton critique « les appas de M"** la marquise, ce qui est encore plus grave que la naissance, » et, selon lui, « il suffit que le roi soit attaché à une femme, quelle qu'elle soit, pour qu'elle devienne respectable à tous ses sujets. » Barbier a vécu assez pour avoir à respecter M"* du Barry ; mais il n'en peut être question dans son journal, qui se termine en 1763, avant l'avènement des du Barry.
Ce qui est plus concevable de la part d'un sujet aussi dévoué, c'est le respect qu'il professe pour toute la famille royale, et surtout pour la descen-
dance directe du roi : il se réjouit des naissances de princes, on voit qu'il a peur d'en manquer. Chaque fois que la Dauphine accouche, il n'omet aucun détail de ce grand événement, et il faut avouer que souvent ces détails peignent l'époque. Ainsi il n'oublie pas de mentionner que l'accouchement s'est fait devant « les gardes du corps, suisses, domestiques, etc. » Ainsi le voulait l'usage ; la nécessité de ne laisser aucun doute sur la naissance de l'enfant condamnait les malheureuses princesses à accoucher ainsi en grande compagnie, et leur refusait le calme, l'isolement aussi nécessaire à la nature qu'à la pudeur dans cette pénible épreuve*. Tout se paye en ce monde; voilà la rançon d'une position si prodigieusement exceptionnelle. Mais, il faut en convenir, ces précautions étaient dans la logique de la légitimité. Quand un enfant doit, uniquement par droit de naissance, disposer en maître du sort des autres
1. Voir dans Touvrage de MM. de Goncourt, Rist. de Marier Antoinette^ p. 118, le récit des couches de la reine : « Tout à coup une voix domine le chuchotement immense : « la reine va accoucher, » dit l'accoucheur Vermond. La cour se précipite pôle-mèle avec la foule; car l'étiquette de la cour de France veut que tous entrent à ce moment, que nul ne soit refusé, et que le spectacle soit public d'une reine qui va donner un héritier à la couronne, ou seulement un enfant au roi. Le peuple entre, et si tumultueusement, que les paravents de tapisserie entourant le lît de la reine auraient été renversés sur la reine, s'ils n'avaient été attachés avec des cordes. La place publique est dans la chambre. Des Savoyards grimpent sur les meubles pour mieux voir... »
hommes, au moins faut-il que sa naissance soit constatée d'une façon indubitable. Observons-le en passant, les critiques qui ont reproché à M. Michelet de se préoccuper un peu trop des accouchements des reines et des dauphines et d'entrer à ce sujet dans des détails parfois un peu choquants peut-être pour notre siècle, ces critiques ont oublié qu'en cela Thistorien se conformait à la logique inattaquable de l'ancien régime, et se mettait au point de vue du passé, comme on doit toujours le faire pour le juger. Si l'on y trouve aujourd'hui un sujet de scandale, tant pis pour le passé ; c'est sa condamnation.
Barbier, lui, ne s'en scandalise aucunement ; il s'en réjouit, et son allégresse se renouvelle souvent. La branche ainée des Bourbons était alors très-féconde. En 1757, à la naissance d'un quatrième fils de la dauphine, il fait cette réflexion, où une sorte d'inquiétude bourgeoise tempère son enthousiasme habituel : « On peut dire à présent que le trône parait bien assuré dans la maison royale ; mais il faut dire aussi que ce nombre de quatre princes vivants sera une grande dépense pour rÉtat pour le présent, encore plus pour l'avenir* » Trop de prévoyance, cette fois 1 ce n'est pas rhabitude de Barbier. S'il avait pu deviner un peu l'avenir, il aurait vu par quelles catastrophes l'avenir devait démentir cette crainte et réaliser sur la maison royale de tragiques économies.
L'ANCIEN RÉGIME EN FRANGE. 3iH)
L'échafaud, Texil, y devaient pourvoir. L'enfant qui suggérait à Barbier cette réflexion d'une joie quelque peu mélancolique, n'était autre que le comte d'Artois, depuis Charles X. Ses trois aînés étaientle duc de Bourgogne, quimourut jeune, puis Louis XVI et Louis XYIil... En attendant cet avenir, dont il n'entrevoit pas même la possibilité, Barbier jouit du présent et le trouve parfait. Il y est quelque chose : il est un des notables de la ville de Paris, et, comme tel, appelé à prendre part à l'élection des autorités municipales : cette élection est un des endroits curieux de son livre. Si l'on s'en tient aux récits de l'histoire grave, on y verra qu'au xviii® siècle plusieurs villes de France, Paris entre autres, avaient conservé le droit d'élire leurs magistrats. Seulement ce droit leur coûtait cher : Louis XIV l'avait retiré, pour le rendre ou plutôt pour le vendre à toutes les villes qui pouvaient le racheter. Encore si l'on eût respecté le marché I Mais on retirait de temps en temps les libertés municipales pour les revendre encore. « Sept fois en quatre-vingts ans, dit M. de Tocque ville S on vend aux villes le droit d'élire leurs magistrats, et quand çlles en ont de
i. L Ancien régime et la Révolution, 4® édit., p. 84. C'était d*ailleurs un des procédés habituels du roi. La Bretagne, moyennant un don de plus de cinq millions, obtient la révocation des impôts et des édits qui l'étranglaient, comme, disait madame de Sévigné. L'année suivante, ils sont rétablis.
nouveau goûté la douceur, on le leur reprend pour le leur revendre... Je n'aperçois pas de traits plus honteux dans toute la physionomie de l'ancien régime. » M. de Tocqueville a raison; mais ce qu'il ne nous dit pas, c'est à quoi se réduisait, pour Paris au moins, ce droit sept fois payé ? Barbier va nous l'apprendre.
Le lundi 13 août 1750, il est désigné comme un des notables qui doivent se rendre à l'hôtel de ville pour élire le prévôt des marchands et deux échevins. Ces notables sont au nombre de trentedeux ; est-il nécessaire d'ajouter que c'est l'autorité qui les désigne? Des carrosses de la ville vont chercher à domicile les trente-deux électeurs, et les amènent à l'hôtel de ville, où les attend le prévôt sortant de charge , avec les échevins et d'autres magistrats.
Le prévôt ouvre la séance par un discours « qui ne dure pas moins d'une demi-heure, » où il est question de l'élection, « un peu du roi, et de l'espérance des couches de la dauphine. » Puis viennent trois autres discours des échevins et du procureur du roi. Enfin on procède à l'élection : rien de plus solennel.
Chacun des électeurs, appelé successivement, s'agenouille sur un carreau de velours, étend la main sur un crucifix que tient le scrutateur royal, et prête le serment « de bien fidèlement procéder à l'élection ; » puis il jette son billet dans un sac
de velours cramoisi. Assurément c'est là, comme le dit Barbier, une auguste cérémonie.
Seulement Barbier ajoute, mais négligemment et sans y attacher d'importance^ que les billets sont préparés d'avance, et remis tout écrits à chaque électeur, qu'ainsi a cette grande et longue cérémonie n'est que de forme et de nom : » ce que Barbier n'a garde de blâmer, car, si l'élection était sérieuse, dit-il judicieusement, il y aurait des brigues, des abus que prévient immanquablement le procédé usité : a Dans le fait, c'est le plus simple et le plus convenable. » En quoi il se trompe : il y aurait eu de la part du gouvernement quelque chose de plus simple et de plus convenable que cette comédie de serments prêtés sur le crucifix : c'eût été de supprimer le tout, et de nommer directement l'autorité municipale.
Mais Barbier n'est pas de cet avis : enivré de l'honneur d'avoir été désigné comme notable, il n'est pas insensible non plus aux douceurs d'un banquet auquel les électeurs vont s'asseoir après l'accomplissement de leurs graves fonctions. Barbier décrit le repas avec non moins de détails que l'élection, chaque service annoncé par des trompettes et des tambours, les santés du roi et de sa famille ; et, pour terminer le tout, il nous apprend que chaque électeur a devant lui « une corbeille de confitures sèches, valant au moins dix livres chacune, et que chacun des assistants emporte à
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la fiD du repas. » Digne couronnement de ce ridicule enfantillage. Voilà 6e que c'était qu'un électeur municipal à Paris avant 1789, un enfant qui jouait à l'élection, et auquel on donnait des bonbons pour le récompenser d'avoir été bien sage. £n général, Barbier est d'une morale fort accommodante en politique, ou du moins fort indulgent pour tout ce qui ne touche pas directement à la probité privée. Dans ce dernier cas il se montre un peu plus exigeant. C'est ainsi qu'il blâme une friponnerie assez mesquine d'un ministre, attendu, dit-il sérieusement, a qu'un ministre d'un roi de France ne doit friponner que dans le grand, quand c'est son caractère. » Barbier admet toutes sortes de facilités morales, dès qu'il s'agit de la vie publique, et raisonne parfois avec un machiavélisme bourgeois, d'une crudité singulière. Ainsi qu'un prisonnier, auquel on avait promis sa grâce, s'il dénonçait ses complices, les dénonce, puis s'échappe, Barbier trouve tout naturel que, si on le rattrape, » on l'empoisonne dans la prison, et qu'on ne tienne sa parole que pour le public. » Ces procédés lui semblent assez excusables à l'égard des prisonniers difficiles à garder : quand on annonce que le mari de Catherine 11, le czar Pierre, sept jours après sa déposition, est mort d'un accident hémorroïdal. Barbier, qui n'est pas dupe, se hâte de dire : « On se doutait bien qu'il ne vivrait pas longtemps après sa déposition. »
Ces brusques maladies, qui simplifiaient tout, semblaient presque dans la tradition, et un esprit plus élevé que Barbier, Tabbé de Vertot, racontant la fin d'un grand personnage de Portugal mort en prison, ajoute finement : « On publia qu'il y était mort de maladie, accident assez ordi^ naire à certains prisonniers que la politique ne permet pas de faire monter sur un échafaud, » Je crois qu'aujourd'hui on s'étonnerait un peu plus d! accidents de ce genre ; ce qui paraissait assez ordinaire à l'abbé de Vertot et à Barbier, nous semblerait au moins singulier.
Ce qui n'a guère changé, par exemple, c'est le goût que Barbier, bourgeois fort paisible et fort prudent, professe pour les batailles : il se les raconte, en détail, et au fond de son a|)parteiîient de la rue Galande se sent parfois ému d'une véritable fureur guerrière : il assiste à la petite guerre et aux revues. Malgré les déboires qu'après une période courte et brillante, le règne de Louis XV réserve à son patriotisme, il se dissimule les mauvais succès le plus qu'il peut, et croit longtemps que le roi de France est « le véritable arbitre de l'Europe. »
Cependant la défaite de Rosbach le déconcerte un peu, et, on doit le dire à son honneur, semble d'abord l'affliger véritablement. Mais il ne tarde pas à en prendre son parti, à subir l'influence du public parisien, engoué du roi dQ Prusse et rail-
leur à regard du vaincu, le prince de Soubise. Barbier, enhardi sans doute ^ par l'exemple de Louis XV lui-même S s'associe à toutes ces plaisanteries, rapporte les calembours avec lesquels la légèreté publique se consolait de ce douloureux événement, les chansons et les vers contre Soubise :
Soubise dit, la lanterne à la main :
« J'ai beau chercher; où diable est mon armée?
Elle était là pourtant hier matin.
« Me Ta-t-on prise, ou l'aurais-je égarée? » Etc.
Il cite assez souvent des vers de ce genre, ou de petits écrits qui suppléaient au silence de la presse, et qui étaient fort répandus. Ce n'est point qu'on ne s'exposât singulièrement, quand ces propos ou ces écrits prenaient une forme un peu sérieuse. Alors ce gouvernement si faible devenait
1 . On connaît le mot de Louis XV : « Tiens, ce paurre Soubise! Eh bien, il ne lui manque plus que d'être content. » Loin de perdre les bonnes grâces du roi, Soubise fut bientôt nommé maréchal de France et resta en faveur. Il est vrai qu*il avait pour le roi des attentions coûteuses et rares : « Dans le nombre des dépenses du maréchal de Soubise, dit le duc de Lévis, j'en citerai une qui se renouvelait tous les ans. Lorsque le roi venait se rafraîchir dans la maison du maréchal, à Saint-Ouen, après le tiré, on lui servait une omelette de faisans, de perdrix rouges, et d'autres ingrédients si chers que l'omelette revenait à vingtcinq louis : c'était un prix fait; le reste était à proportion. » {Souvenirs, p. 159.)
brusquement atroce*. L'histoire néglige ces détails ; elle a tort ; car, comme Ta remarqué le savant éditeur du journal, ils expliquent la révolution.
Je n'en citerai que deux. En 1758, des placards séditieux, que Barbier attribue à l'opposition janséniste, sont affichés dans Paris. On fait une perquisition chez un bourgeois de Paris, Moriceau, huissier des requêtes, -déjà dénoncé pour des propos très-hardis. On trouve chez lui de ces placards. Il est condamné à mort et pendu en Grève, « comme atteint et convaincu d'avoir tenu des propos séditieux et attentatoires à l'autorité du roi, contre le roi, le parlement, et des personnes en place^ et d'avoir été saisi de placards qui paraissaient destinés à être affichés et distribués, et véhémentement suspect d'avoir composé lesdits placards. » Quelle justice! et quels considérants I Atrocité impuissante d'ailleurs ; car le lendemain même, un nouveau placard est affiché, quai Malaquais. « On dit, ajoute Barbier, qu'il était très-fort, tant contre le roi que contre madame la marquise. Cela est affreux, après un
i. Déclaration du roi du 23 avril 1757 : « Tous ceux qui seront convaincus d'avoir composé, fait composer et im.primer des écrits tendant à attaquer la religion, à émouvoir les esprits, à donner atteinte à Tautorité royale et à troubler l'ordre et la tranquillité de rÉtat, seront punis de mort, ainsi que les imprimeurs, les colporteurs et autres qui les auraient revendus dans le public. »
exemple tel que celui-là. On aura bien de la peine à déraciner cet esprit de fanatisme. »
Autre exemple : Un garde du corps, nommé Lachaux, est trouvé blessé dans un corridor de Versailles. Il prétend avoir été attaqué par deux hommes qu'U ne connaît pas. Son récit paraissant suspect, on Tarrète, et le malheureux finit par avouer que sa prétendue aventure n'est qu'une fable imaginée par lui pour se rendre intéressant et obtenir une pension du roi. Pour ce mensonge, il est condamné à mort et pendu, avec un écriteau portant : « Fabricateur d'impostures contre la sûreté du roi et la fidélité de la nation. » Barbier trouve que « par sa malignité, Lachaux méritait au moins la punition qu'il a eue. » Au moins est une de ces naïvetés sublimes, familières à Barbier.
Si du moins la justice n'avait puni si cruellement de telles offenses que quand elles s'adressaient au roi, ou à quelque personne en place l Mais il suffisait que l'offensé, mâle ou femelle, eût du crédit, ou que l'offenseur fût de ceux pour qui les juges ne se crussent tenus à aucun scrupule. Un juif hollandais, fort riche, entretenait une actrice de l'Opéra: il s'aperçoit qu'elle le trompe et a pour amant un nommé Francœur, surintendant de la musique du roi. Il charge un de ses domestiques de faire bâtonner son rival. La bastonnade n'a point lieu : néanmoins le maître et le valet
sont condamnés à être rompus vifs. Le maître heureusement s'était sauvé ; le valet , par grâce^ est étranglé. « Il y a eu, dit Barbier, une lettre du roi au président de la Tournelle pour faire justice : c'est ce qui a peut-être déterminé les juges à cette condamnation à la roue pour l'exemple. » 11 ajoute, en homme au fait des lois, que, puisque l'on voulait être rigide, il aurait aussi fallu décréter l'actrice : « car la voilà véhémentement soupçonnée d'avoir eu commerce avec un juif , ce qui est défendu par des peines. » Du reste, il. faut le dire. Barbier lui-même n'approuve guère [ce jugement, et il ose se rappeler que, tout au rebours, quand M. de Rohan-Ghabot a fait bâtonner « le pauvre Voltaire *; » c'est le battu qui a été puni, mis à la Bastille, puis exilé en Angleterre.
Parmi les renseignements curieux que nous fournit le journal de Barbier, comme aussi celui de Ma- 'rais, les plus précieux sont peut-être tous ceux qui se rapportent à la justice : car tous deux, avocats et fort bien informés, savent ici tout d'original. Le tableau est monstrueux : quel incroyable dédain de la
1. On sait à quelle occasion i dînant à la table de M. de Sully, le chevalier de Rohan, blessé d'une observation de Voltaire, dit en le montrant : « Quel est donc ce jeune homme là-bas, qui parle si haut? — Monsieur, réplique Voltaire, c'est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui saura porter le sien. » Bàtonné quelques jours après par les laquais de M. de Rohan, Voltaire envoie un cartel au chevalier; celui-ci l'accepte, pré-» vient la police et fait mettre Voltaire à la Bastille.
vie humaine! Quel oubli de toute décence, même quand il s'agit de criminels reconnus ! Le procès de Cartouche devient, comme son exécution, mie véritable récréation pour tout le monde. Barbier et Marais racontent que, pendant que Cartouche et ses principaux complices étaient détenus au Châtelet dans l'attente de la mort, un jour on les tire de prison , on les amène dans une cbambre, où sont le lieutenant criminel et le procureur du roi avec d'autres personnes galamment vêtues, parmi lesquelles se trouvent Legrand et Quinault, comédiens du roi. On demande aux voleurs des détails sur leur argot ; on leur fait chanter leurs chansons; on les fait boire, puis on leur donne de l'argent, « dont ils font bonne chère le soir. » Le résultat de cette singulière entrevue fut une pièce jouée au Théâtre-Français : Cartouche ou les voleurs-^ l'auteur était Legrand; l'acteur qui jouait le rôle principal était Quinault* ; c'était pour leur
1. 11 y avait une pièce sur le même sujet, jouée au théâtre Italien, et dont Fauteur était également un acteur, Louis Riccoboni. Un autre acteur, Grandval, a écrit sur ce lugubre sujet un poëme burlesque, intitulé Cartouche ou le fÀceT^ni; était-il aussi des assistants? On y trouve en effet une clianson en argot, que voici :
Fanandels, en cette piole,
On vit chenument; Ârton, pivois et criolle,
On a goardement; Pitanchons, faisons rioUe
Jusqu'au jugement.
fournir des renseignements , que deux magistrats s'étaient prêtés à cette odieuse scène. Il faut ajouter qu elle fit scandale ; qu'il y eut à la Tournelle « des avis pour décréter sur-le-champ le lieutenant criminel et le procureur du roi, » tout au moins pour leur faire une rude mercuriale. C'est Marais qui nous apprend ce dernier détail ; mais l'affaire en resta là. Il ajoute un fait curieux , et qui se rapporte, cette fois, au grand siècle. Quelques personnes s' étant scandalisées qu'on eût laissé jouer sur la scène un misérable encore vivant, il leur fut répondu qu'il y avait à cet égard un précédent faisant autorité, et que du temps de Louis XIV on avait bien joué la Voisin ^ qui avait été brûlée. En effet, une pièce sur ce sujet, inti-
Icicaille est le théâtre
Du petit dardant ; Fonçons à ce mion folâtre
Notre palpitant; Pitanchons pivois chenâtre
Josques au luisant.
C'est-à-dire : « Camarades, en ce cabaret, on vit fort bien : pain, vin, viande, on a tout en quantité; buvons, faisons bonne chère jusqu'au jugement. Ici est le théâtre du petit amour; donnons à cet enfant folâtre notre cœur, buvons du bon vin jusqu'au jour. » Selon Marais, lequel est ici plus affirmatif que Barbier, en entendant les chansons de Cartouche, « qui étaient très-jolies,» le lieutenant criminel aurait dit « que c'était dommage qu'un si bel esprit se fût adonné à voler. » En supposant que la chanson que je cite soit bien authentique, le lecteur pourra juger si M. le lieutenant de police ne se faisait pas quelque illusion sur le mérite littéraire de Cartouche.
tulée la Devineresse^ comédie en cinq actes, avait été représentée en 1679, et l'un des deux auteurs n'était autre que Thomas Corneille, depuis académicien, et le propre frère du grand Corneille*. Ces pièces, d'ailleurs, devaient paraître bien froides auprès de la réalité , je veux dire des supplices presque tous raffinés et des condamnations prononcées un peu au hasard, à ce qu'il semblct Pour rassurer le public assez effrayé des exploits longtemps impunis de Cartouche et de sa bande, on roue et on pend durant plusieurs mois ses complices, vrais ou supposés : on accueille toutes leurs dénonciations réciproques, sans trop s'assujettir à en vérifier l'exactitude et à proportionner la répression. Il faut dire pourtant que le frère de Cartouche, un enfant de quinze à seize ans, fut simplement condamné à être pendu sous les aisselles pendant deux heures. Il ne parait pas qu'on voulût sa mort ; mais il ne put résister à cette atroce torture et mourut avant que* les deux heures fussent écoulées. Barbier dit sèchement à ce sujet : (( Il était fort méchant pour son âge. » Il ne semble pas d'ailleurs qu'on lui reprochât rien de précis; mais c'était le frère de Cartouche, et le principe de la réversibilité des peines semblait une chose fort juste en certains cas. Quand un fou, Damiens^, donne à Louis XV un coup de canif qui
1. Journal de Marais, édit« de M. de Lescure, 1864, t. II, p. 200.