C'est Topinion du duc de Groy, et le mot dont il se sert
effleure à peine la peau, on ne se contente pas de le faire périr par les plus atroces tortures que Ton peut imaginer ; on exile son père , sa femme , sa fille , avec défense de revenir jamais en France, « à peine d'être pendus sans forme ni figure de procès; » ( on en avait fait autant pour le père et la mère de Ravaillac) ; le tout. sans les accuser le moins du monde de complicité avec l'assassin, mais uniquement à cause de la parenté ; ses frères sont condamnés à changer de nom.
Il serait sans doute fort difficile de constater combien, en moyefine, il y avait d'exécutions à Paris au xviii* siècle ; Barbier même, quoiqu'il en parle souvent, ne les mentionne pas toutes, et cela eût été impossible ; on sait , par exemple , que le simple vol domestique était puni de mort. Peutêtre pourrait-on arriver pourtant à déterminer, au moins approximativement , le chifire de ces spectacles démoralisants, par lesquels, en pleine paix, l'ancien régime familiarisait le peuple avec la vue des supplices. Ici comme ailleurs, il faudrait souvent le répéter avec M. de Tocqueville, quand la révolution éclata, « il y avait longtemps que le gouvernement lui-même travaillait à faire entrer et à fixer dans l'esprit du peuple plusieurs des idées qu'on a nommées depuis révolutionnaires, )>
dans un fragment de ses Mémoires très-curieux, inséré à la fln du 8« volume de Barbier.
et qui ne sont discréditées en France que depuis la révolution*.
Des exécutions plus innocentes et de tout point inefficaces étaient celles qui avaient pour victimes les livres. Il est perpétuellement question dans Barbier de livres brûlés par la main du bourreau : le plus souvent, ce ne sont pas les ouvrages des libres penseurs*, ce sont les publications des jan-
1. L*indifférence impitoyable de certains juges pour les souffrances des hommes avait frappé un des hommes les plus attachés à l'ancien régime, Sénac de Meilban. Il raconte que, lorsqu'il Jugeait à Rennes les criminels détenus dans les prisons, il avait près de lui un jeune maître des requêtes, qui inclinait toujours pour les avis les plus rigoureux. « Je le voyais se lever sur les pieds pour contempler avec plaisir des criminels dont la figure, le délabrement et la douleur présentaient un spectacle affreux que j'évitais de voir... Ce maître des requêtes, lorsqu'on avait opiné aux galères et qu'on lui demandait son avis, prenait une boucle de sa perruque qu'il rejetait sur son dos d'une manière gracieuse, en disant : « Je me porterais volontiers vers la potence.» Lorsque les avis étaient pour faire pendre, il prenait l'autre boucle qu'il rejetait également sur son dos, en accompagnant ce geste d'un sourire agréable et doux, et il disait : « J'inclinerais vers la roue. »
2. C'est ainsi qu'on voit M. le lieutenant de police Hérault, accompagné de plusieurs magistrats, faire une apparition dans le, collège Sainte-Barbe, réunir les élèves, leur tenir un discours pathétique, pour leur faire trouver bon le renvoi de leurs professeurs jansénistes, et, ne pouvant y céussir, s'aviser d'un moyen de corruption inattendu : il ordonne de leur servir des poulardes à leur souper! Somptuosité inouïe, et tellement extraordinaire, u que le cuisinier, qui demeure depuis trente ans dans la maison, » dit Barbier, déclare n'avoir rien vu de semblable. Le plus triste, c'est que rien n'apaise les élèves, dont quelques-uns vont
sénistes , tant que les jésuites ont le dessus ; puis les livres des jésuites, quand ceux-ci sont à leur tour persécutés. Les querelles des deux partis remplissent toute la première moitié du siècle, et dégénèrent souvent en tracasseries d'une puérilité rare. Barbier, assez indifférent en religion, s'amuse de toutes ces querelles. Ce n'est pas qu'il soit le moins du monde philosophe ; quand le Sermon des Cinquante y pamphlet de Voltaire, où le déisme est crûment affiché, commence à circuler. Barbier déclare que (( ce sermon est épouvantable. . . Si l'auteur était connu, on ne lui ferait pas faire de voyage autre part qu'à la Grève pour y être brûlé. » Ce n'est point du reste qu'il s'inquiète beaucoup du mouvement des esprits et de cette révolution philosophique dont il ne soupçonne pas même la portée. Étranger à la littératifre , citant tout de travers les vers de circonstance , les seuls dont il s'occupe, il est encore bien plus indifférent aux préoccupations philosophiques qui, vers le milieu du siècle, commencent à agiter ses contemporains. 11 nomme deux fois Jean-Jacques Rousseau ; il ne mentionne guère Voltaire que comme « un poète fameux. » C'est la même qualification dont il se sert pour désigner le poète Roy. Renfermé dans le cercle du monde officiel, il ne voit rien au delà, et ne sait pas apercevoir une autre
jusqu'à jeter des pierres à un jésuite, qui regardait la scène d'une fenêtre. Les élèves sont alors renvoyés chez leurs parents.
puissance qui grandit et s'élève , celle de l'opinion. Il n'a pas même l'intelligence prévoyante des persécuteurs. 11 n'entrevoit pas qu'il y a làbas, près de Genève, un dictateur des esprits bien autrement puissant que le roi, le lieutenant de police et MM. les présidents de chambre , car il domine les âmes , et son autorité s'étend même sur l'avenir. Barbier ne soupçonne rien de tout cela : l'autorité dont Voltaire est investi n'est pas de celles devant lesquelles il a passé sa vie à s'incliner; il n'en trouve pas le titre dans VAlmanach royal. N'étant pas de ces esprits à qui le génie fait sentir sa puissance, il ne s'imagine guère que d'autres puissent avoir d'autres façons de voir, et pour lui le grand réformateur reste M. de Voltaire, de l'Académie française, « auteur connu. » C'est ainsi qu'if le désigne en 1753 (notez que Voltaire avait alors près de soixante ans). Il est vrai que Barbier ajoute qu'il est à cette date auprès du roi de Prusse avec la qualité de chambellan.
Ce n'est pas qu'à la fin de sa vie une sorte d'inquiétude vague et comme un pressentiment des changements futurs ne viennent le saisir, à la vue de quelques incidents propres à faire réfléchir les plus insouciants. Le pain est cher, les impôts sont lourds, le peuple est mécontent. Barbier le constate et affirme qu'en dépit des gazettes et des relations officielles, quand le roi paraît en public, il est accueilli par un silence glacial. L'inaugura-
tion de la statue équestre de Louis XY, avec quatre Vertus aux quatre angles, n'a d'autre eiFet que de provoquer des plaisanteries, des épigrammes amères, qu'on affiche sur la base même du monument :
Grotesque monument, infâme piédestal!
Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.
Des placards injurieux et menaçants affirment que le peuple est prêt à s'insurger. D'autres indiquent, comme moyen de subvenir aux charges de l'État, « un impôt de 50 millions sur le clergé et de grosses sommes tirées aux fermiers gêné* raux. )) Un prêtre, préchant dans une paroisse du faubourg Saint-Antoine, le 20 juillet 1763, s'est écrié en propres termes : La révolution ne peut être que très-prochaine. C'est aussi la conclusion que crie le livre de Barbier. Il meurt avant de voir cette prédiction s'accomplir; mais son journal, interrompu quelques années avant sa mort, porte çà et là des marques d'un découragement sensible. Cet homme, si enchanté de l'ancien régime, s'avise vers la fin de sa vie que tout n'est pas pour le mieux sous Louis le Bien-Aimé. 11 n'applaudit plus guère , il devient morose , il s'effraye devant l'inconnu redoutable qui s'avance, et qui va anéantir tout ce que Barbier a admiré avec tant de zèle ou subi avec une si parfaite résignation.
Qu'à peu près à la même époque (1764), Voltaire écrive à M. de Chauvelin : u Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement... on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage;» — Que Rousseau écrive dans Y Emile: « Nous approchons du siècle des révolutions; » rien de plus simple que cette prévision chez de grands esprits. Mais Barbier !.. . si quelqu'un semblait naturellement préservé d'une perspicacité semble^le, c'était lui. Eh bien ! par une inquiétude qui n'aurait pas dû l'atteindre, il atteste combien, dès 1763, ce pressentiment était universel, en même temps que la complaisante peinture qu'il nous a laissée de l'ancien régime, en fait l'apologiste le moins suspect de la révolution française; c'est un plaisir de trouver la justification anticipée de cette rénovation radicale chez l'homme le plus platement résigné à tout ce qu'elle vient détruire , chez cet adorateur béat de tous les abus , le modèle idéal des satisfaits.
{Revue Nationale, 40 mai 1864.)