AUGUSTE
Parmi les artistes qui vont à Rome, on parait croire qu'indépendamment des émouvants souvenirs que rappelle la ville aux sept collines et des chefs-d'œuvre qui y sont réunis, le ciel môme de Rome est doué d'une vertu particulière, et suffirait seul pour communiquer l'inspiration; c'est une opinion assez générale, surtout parmi ceux qui en sont revenus. Le ciel de Rome a peut-être acquis cette actioi^ bienfaisante ; mais ce qui est certain , c'est qu'il ne l'a pas toujours possédée. S'il est pour quelque chose dans le caractère qu'a pris le génie de Rome aux temps anciens, cette influence ne justifie guère sa poétique réputation : rien de plus positif, de plus rudement pratique que le génie romain. A côté de vertus plus ou moins con-
statées, vertus âpres et sèches dans leur énergie, deux faits dominent l'histoire de Rome : au dedans, rimplacable guerre du riche au pauvre, Tusure à outrance, le règne de la chicane, la dépossession sournoise du citoyen ; au dehors, la dépossession violente de l'étranger, la guerre de conquête. Ce dernier caractère est encore ce que Rome a de plus idéal; c'est là Tunique rôle que lui assigne le plus grand, le plus humain de ses poètes, Virgile. Quant à ce qui constitue vraiment la civilisation, il lui conseille de laisser cela à d'autres. Si le compliment est bizarre, il est au moins mérité. Rome ancienne n'a pas produit un seul artiste, et presque tous ses écrivains célèbres sont nés hors de son sein.
Un seul de ses grands poètes est né à Rome, et précisément il est de tous celui qui, par l'inspiration, est le moins Romain : c'est Lucrèce. Toutes ses idées sont empruntées à l'une des écoles de la Grèce : Épicure est son dieu. Il méprise tout ce que Rome admire, la religion , une si forte partie de la nationalité romaine, et la guerre, et l'activité politique, et les honneurs. Le nom même de Rome n'est pas prononcé dans tout son poème; le nom de Romain s'y trouve une seule fois, au début, quand il souhaite à ses concitoyens et à lui-même la chose la plus antipathique à Rome, la paix.
Il ne faut pas sans doute attacher trop d'importance à ces hasards qui font naître un homme de
génie ici plutôt que là, et la géographie n'a pas grand'chose à voir dans l'histoire de la littérature. Cependant, dans une ville qui, de tout temps, resta l'unique foyer de la vie politique, la citéy et qui se chargea d'être l'âme pensant et voulant pour les provinces conquises, il est assez étrange que cette âme n'ait pu tirer d'elle-même un seul accent poétique. Ce fait prend quelque valeur, quand on le compare à ce qui s'est passé chez nous. Comptez combien de poètes sont nés à Paris : Villon, Molière, Boileau, Voltaire, Béranger, Musset, ou, dans un rayon d'une trentaine de lieues, Régnier, Corneille, Rotrou, La Fontaine, Racine. Combien y 'en a-t-il qui manquent à cette liste ? Trois peut-être: André Chénier, Lamartine et Hugo. Or, tracez autour de Rome un cercle d'une dimension égale ; outre Lucrèce, vous y trouverez le créateur. de la satire romaine, Lucilius, puis des hommes comme Cicéron, Salluste et César, qu'on ne saurait considérer uniquement comme des gens de lettres ^ Et pourtant jamais la centra^ lisation politique ne fut en France aussi absolue qu'à Rome, même sous la république : quand les Italiens eurent arraché à Rome le droit de suffrage, ce fut à Rome seulement que ce droit put s'exercer, ce qui le rendait le plus souvent illu-
1. Cicéron mèiçe constate cette indifférence du Romain pour la littérature: «Nostri minus student litteris quam Latini. n^Nostri, c'est-à-dire les gens de Rome. {De Oratore, III, ch. xi.)
soire. L'Italie non latine renferme déjà un peu pluls de noms célèbres dans les lettres ; mais c'est surtout dans les provinces que se recrute la poésie et ce qu'on peut appeler proprement la littérature. Catulle, Virple, Tite-Live, les deux Pline, sont de la Gaule cisalpine ; les deux Sénëque, Lucain , Martial, Quintilien, sont Espagnols. Poursuivez cet inventaire, et vous verrez ce qui reste au sol latin des hommes qui ont fait la gloire de la littérature latine. Décidément l'air de Rome n'était pas favorable aux nativités poétiques.
Ce fait si remarquable ne nous frapperait pas autant, s'il ne s'était produit qu'après l'extension démesurée de la république et de l'empire, au temps où Rome embrassait le monde connu. Quelles que pussent être alors sur chacun de ces écrivains les influences locales, origine, traditions, souvenirs d'enfance, influences si puissantes pourtant sur des âmes de poète, on conçoit qu'elles aient pu, au temps des césars, être combattues par l'éducation toute latine des écoles semées dans les provinces et par le prestige plus étendu de la grandeur romaine. Mais ce fait apparaît au début même de la littérature latine ; ses premiers écrivains sont presque tous des étrangers, moins que des étrangers même : quelques-uns sont des esclaves.
Des trois grands poètes comiques; la gloire la moins contestable de cette première époque^ deux
sont esclaves, Térence et Gécilius; le troisième, Plaute, fut réduit à peu près au même sort par la misère : pendant trois ans, il fut contraint pour vivre de tourner la meule d*un moulin à farine. Chez un peuple déjà peu disposé à apprécier les œuvres de l'esprit, on comprend cpmbien la misérable condition des plus anciens poètes dut fortifier le préjugé hostile aux lettres, et diminuer tout à la fois et leur considération personnelle et l'estime qu'on pouvait faire de leur art. A Athènes, les poètes dramatiques, citoyens parmi leurs égaux et revêtus souvent de fonctions publiques, venaient, dans des cérémonies patriotiques et religieuses, concourir aux splendeurs de la patrie devant un peuple dont le théâtre était une des institutions. Ce peuple, fort irrévérencieux à l'égard de bien des choses, conserva toujours le respect de l'art, le culte du beau. Aussi le génie du poète se ressentait de sa dignité personnelle : le plus eifréné railleur, fût-ce même Aristophane, retrouvait par intervalles l'accent grave et fier de l'homme libre, et l'idéal apparaissait au milieu de ses boufTon-^ neries les plus effrontées. A Rome, où la comédie seule pouvait toucher la fibre populaire, rien ne relevait aux yeux du peuple les poètes qui se con* sacraient à ses plaisirs : doublement en dehors de la cité, ils étaient d'abord suspects comme étrangers. Chez les Romains, le même mot servait primitivement à exprimer deux idées, chez nous dif«-
férehtes, au moins pour les hommes éclairés, l'ennemi et Tétranger, hostis. En outre, par leur qualité d'esclaves ou d'affranchis, ils étaient audessous du dernier plébéien, et l'on sait ce que le plébéien était à Rome, et de quelle liberté il y jouissait. Pour obtenir quelque sécurité pour sa personne et pour le peu qu'il pouvait posséder, il n'avait qu'une ressource, s'attacher à un grand, devenir son client, vivre dans une sorte de domesticité : ainsi firent les poètes, même ceux qui étaient nés libres comme Ennius. Ce sont ces traditions de patronage que notre littérature a pieusement recueillies; quand on se vantait d'appartenir à M. le cardinal ou à M. le surintendant, c'était encore de l'imitation littéraire, souvenir des grands modèles, respect de la tradition. Nous nous sommes en bien des choses beaucoup trop souvenus des Romains. Boileau lui-même, qui avait en lui toute l'étoffe d'un caractère indépendant, ne se fût peut-être pas permis certaines flatteries un peu fortes sans l'exemple et l'autorité d'Horace; mais le pauvre Horace, enchaîné à ses patrons par la nécessité et par la reconnaissance, avait enseigné l'art de flatter délicatement ^ et, sans y être aussi obligé qu'Horace, Boileau flattait à son tour par respect pour les saines doctrines et déférence pour les anciens. Heureusement Louis XIV valait mieux qu'Auguste, et, grâce à lui, les flatteries que traduisait Boileau d'après Horace, exorbitantes
dans le texte, devenaient plus supportables dans la traduction •
L'origine étrangère ou servile des vieux poètes romains, funeste à leur dignité, n'a pas dû être sans influence sur leur talent. S'il est vrai, comme Ta dit Homère il y a trois mille ans, et comme r histoire Ta prouvé depuis, que le jour qui enlève à l'homme sa liberté lui ôte en même temps la moitié de sa vertu , peut-on croire que cette influence fatale ne s'étende point sur V intelligence? Combien de sentiments féconds deviennent nécessaû-ement étrangers à l'esclave I combien de grandes choses auxquelles il ne peut s'intéresser! La patrie d'abord, il n'en a plus : celle qui l'adopta n'est que sa marâtre ; son patriotisme doit être de la maudire, car elle l'a arraché à sa mère, au sol natal , à la liberté ; elle lui a enlevé tout ce qui donne du prix à la vie. — La famille? L'esclave n'en a point à Rome. Même affranchi, il doit après sa mort laisser à son maître une partie de ce qu'il a pu gagner; il ne peut léguer entièrement aux siens le fruit de son travail ; la tache originelle lui survit. — La gloire? Soyez Térence, écrivez des chefs-d'œuvre, et vos riches patrons laisseront croire que vous n'avez été que leur prête-nom; votre gloire ne vous restera pas entière après votre mort; cette propriété-là aussi, il faudra la partager avec Scipiou et Lélius. Montaigne ne voudra pas admettre qu'un serf africain ait pu s'élever à
de telles œuvres, car a cela sent son gentilhomme * ! )) Quant à Plaute , croyez-vous qu en tournant sa meule il s'intéresse beaucoup aux grandeurs de Rome, à la dignité, à la moralité de ses contemporains? Aussi, chez Plaute et Térence, si vous trouvez çà et là quelque allusion patriotique, n'y attachez pas trop d'importance : l'accent y manque; c'est tout au plus le couplet national de nos vaudevilles, un moyen de succès, et qui n'engage à rien.
Cette absence d'enthousiasme n'offre pas grand inconvénient dans la comédie, et c'est dans la comédie et dans la satire que les poètes de la première époque se sont surtout distingués, — c'està-dire dans les deux genres qui demandent le moins de poésie. Le sentiment vigoureux de la réalité fait le principal mérite de la comédie ; ce sentiment, étranger à l'idéal, et qui dans une certaine mesure en est même la négation, était inné chez le Romain, peuple pratique par excellence. Sans doute la fantaisie, la passion, la grâce y trouvent leur place ; mais le principal mérite de la comédie
i» La protection de Scipion n*eut pas d'autre résultat pour le poôte que de laisser planer des doutes sur la propriété de sa gloire : on le laissa finalement mourir de faim.
Dam Âfricani voci divinse inhiat avidis auribus,
Dum ad Furium se cœnitare et Lœliam polchrum patat,
Dam se amari ab hisce crédit
>....Ipsas sablatis rébus ad summam inopiam redactas est.
{Fragment de Pat-cius Licinius»)
est la vérité de T observation , la ressemblance du portrait. On peut y être Molière ou Van Dyck, mais cela n'est pas nécessaire, et il y a de belles places au-dessous. Des étrangers sans nationalité ont donc pu écrire la comédie romaine : il semblerait même que des ridicules inaperçus pour le Romain ont dû frapper davantage des étrangers; mais l'épopée, l'épopée nationale surtout, nesemble-t-il pas qu'elle doive sortir de l'âme même du peuple qu'elle célèbre, et se la figure-t-on écrite par un étranger ? Ce fut précisément ce qui arriva. Ennius, né dans la Grande-Grèce, avait trentecinq ans, quand en Sardaigneil fit la connaissance de Caton l'Ancien, qui l'amena à Rome. Protégé par Scipion, qui, après la mort du poète, lui donna place dans la sépulture de ses ancêtres, Ennius fit un poëme sur la seconde guerre punique, c'està-dire sur Scipion lui-même. « Le meilleur morceau qui nous en reste, dit M. Michelet, est le portr^t du bon et sage client; c'est sans doute celui d' Ennius lui-même ^ » C'est ainsi qu'aux lieux où règne encore l'esclavage, on fait de temps en temps le portrait du bon nègre, résigné, platement soumis : c'est un éloge que les maîtres encouragent très- volontiers; au moins le bon nègre ne le fait-il pas lui-même. Dans le portrait d'En-
1. C'est Topinion d'Âulu-Gelle, qui nous a conservé ce fragment, livre XIT, ch. iv, ou plutôt celle d'Élius Stilon, que cite Aulu-Gelle, et qui était à peu près contemporain d*Ennius.
nius peint par Ennius, le bon client, a que son patron reçoit souvent avec plaisir à sa table, » est le confident obligé de ce dernier, un vrai confident de tragédie française, « doux, fidèle, parlant peu et quand il faut; » du reste, il est instruit, lettré, comme ne Tétaient guère les clients de race romaine. On se figure que, quand le bon client écrit rhistoire de la seconde guerre punique, son patron y trouvera son compte. Qu'il y eût dans ce poème, eJï grande partie perdu, un accent de reconnaissance sincère pour Scipion, cela est possible ; mais pour écrire un poème patriotique sur une époque où Rome tout entière, il faut le dire, fut admirable d'élan, de ténacité, même de générosité et de justice, où pour la première et dernière fois patriciens et plébéiens se serrèrent les uns contre les autres et parurent s'aimer, pour chanter cette gloire collective, peut-être fallait-il autre chose que des sentiments d'affection personnelle. Je ne puis croire qu'à égalité de talent un Romain n'eût trouvé dans ses souvenirs, dans ses traditions de race, dans ses passions et ses préjugés même, une tout autre inspiration. Les nombreux fragments qui nous restent du poëme d'Ennius peuvent nous donner une idée assez haute de son génie poétique : on y trouve de beaux vers, d'autres qu'on tâche de trouver beaux; mais les beaux vers ne suffisent pas pour constituer une épopée nationale* : il y en a dans la Henriade^ il y en a même dans Chape-
lain. Ennius, qui savait trois langues, se vantait d'avoir ainsi trois âmes : c'était le symbole de sa nationalité indécise et partagée. Les poètes grecs n'avaient qu'une âme, et elle était à leur patrie.
En outre, le pythagoricien Ennius, qui se flattait d'avoir été Homère dans une existence antérieure et s'imaginait le rendre aux Latins, n'avait pu garder la naïveté du poète grec. Quoiqu'il fût un des premiers en date des poètes de Rome, ce n'était déjà plus un poète primitif: c'était un littérateur, un homme instruit, traduisant, imitant. Ce fut là en effet un autre malheur de la poésie romaine, du à son origine : elle débuta par des traductions, et se vit condamnée à ce qu'on a appelé l'imitation originale. Il était assez naturel en effet que des écrivains venus de l'étranger apportassent avec eux les chefs-d'œuvre qu'ils connaissaient déjà. Et ce qu'il y eut de plus grave, c'est qu'au moment où la poésie latine s'habituait à se passer d'invention en s' essayant aux imitations de la Grèce, la Grèce asservie en était à sa période de décadence poétique, substituant le travail ingénieux de la forme à l'inspiration qui lui manquait, ou traitant de ces sujets insignifiants qui ne sauraient effaroucher le pouvoir, mais qui n'en sont pas moins une dépravation des mœurs ou une corruption du goût. Dès le commencement de la
littérature latine, nous voyons apparaître des imi-
talions de ces tristes ouvrages. L'Homère des Latins traduit d*un Alexandrin un de ces poèmes qui dénoncent presque toujours une époque stérile pour la poésie, un poème sur la gastronomie.
Voilà une des fleurs de la poésie latine à son printemps ! Quand la pensée de la Grèce se reportait aux temps héroïques de la poésie nationale, elle y retrouvait un Oiphée, plus prêtre encore que poète, beau comme un fils des dieux, doué d'une influence mystérieuse et qui lui survécut, car c'était une chose avérée que les rossignols habitants du bois qui entourait sa sépulture chan^ talent infiniment mieux que les rossignols des autres cantons. — A son début poétique, ce n'est pas un Orphée que rencontre Rome, c'est un Berchoux !
Au reste, Ennîus était si loin de reproduire cet idéal sacré des Linus et des Orphée, qu'il traduisit également un ouvrage d'Évhémère, œuvre de négation audacieuse qui ruinait la religion paonne et détrônait les dieux. Il anticipait ainsi sur Lucrèce. C'était tarir d'avance, autant qu'il était en lui, une des sources possibles de poésie. On ne peut nier que la religion romaine, surtout la religion vraiment indigène et primitive, si elle n'avait ni l'élévation ni la-grâce de la religion grecque, n'eut au moins un caractère rude et fort qui aurait pu inspirer les poètes; ceci resta stérile. Rome ne nous a pas laissé une seule œuvre d'inspiration
LbIS GENS DE LETTRES A ROME. 43
vraiment religieuse : dès le début, le scepticisme apparaît; on trouve même dans les fragments des tragiques et des comiques des plaisanteries sur les 2u*uspices, plaisanteries assez étonnantes, quand on songe que, la religion étant à Rome fort intimement liée au pouvoir civil, c'était précisément les augures qu'il s'agissait de faire respecter autant pour le moins que Jupiter lui-même. Ce dieu joue d'ailleurs un rôle un peu risqué dans YAm-phitryon de Plante. Et qu'on ne dise pas qu'on trouve dans Aristophane l'équivalent de ces impiétés : Aristophane arrivait à la fin de la poésie grecque. Plante au début de celle de Rome.
Athènes avait la' philosophie de Socrate et de Platon à substituer au paganisme défaillant; Rome chassait alors les philosophes. Tolérante pour Tin* crédulité brutale, elle ne s'effrayait que de la raison. Après Lucrèce, tout fut perdu. Alors, selon l'usage, quand la religion ne fut plus dans les âmes, la religiosité s'étala dans les œuvres poétiques. Ce ne fut plus que de la mythologie telle que la traitèrent nos poètes français, ornement littéraire, machine épique, décors de théâtre qui ne faisaient illusion à personne. Quand Virgile, le plus religieux des poètes romains, décrivait l'enfer païen, il oubliait qu'il avait fait ailleurs un devoir au sage de mettre sous ses pieds les vaines terreurs de l'autre monde.
Ce que l'on conçoit plus difficilement que cette
4i LES LETTRES ET L\ LIBERTÉ.
absence de toute inspiration religieuse, c'est que cette Rome, qui avait au moins un patriotisme ardent et farouche, n'ait laissé aucun hymne national, nulle poésie tout à la fois élevée et populaire. Nous avons plusieurs des marseillaises de la Grèce ; les Perses d'Eschyle, qu'est-ce autre chose qu'une marseillaise dramatique? Nul de ces Romains qui se dévouaient pour repousser Annibal n'a-t-il pu retrouver dans son cœur quelque chose de cet enthousiasme d'Eschyle chantant à sa patrie les victoires auxquelles il s'était associé, et recueillant dans son triomphe au théâtre une double part de gloire, comme citoyen et comme poëte? A défaut d'une telle œuvre, Rome militaire a-t-elle laissé quelque hymne comme ceux de Tyrtée et de Callinus? moins que cela encore, quelque chant de soldat, grossier, vulgaire de style, mais héroïque d'accent? Non, le légionnaire romain, ferme et discipliné, frappait et tombait en silence. La 'seule occasion où il s'avise de chanter, c'est dans les triomphes, en escortant au Gapitole le consul vainqueur, et ces chansons, dont nous avons quelques débris, ce n'est point le cri de l'enthousiasme, ce sont les railleries du soldat contre son général, railleries qu'on tolère en ce jour de fête, liberté d'un jour, liberté d'esclave qui, pendant les trois jours des saturnales, s'émancipe par permission. Autant eût valu rester muet.
Ce petit détail me semble toute une révélation. La seule chose qui soit nationale à Rome, c*est la satire, Quintilien en convient; c'est la raillerie amère et insultante, dédommagement de celui qui ne se sent pas libre. L'ode, le drame, l'épopée, l'idéal, la poésie en un mot, ne seront jamais populaires à Rome; la satire ou la comédie, qui n'est que la satire dialoguée, voilà son vrai génie, son inspiration propre. Et l'autorité le savait si bien, que dès le début elle prend ses précautions contre ces licences de la parole. On a un document vraiment curieux à ce sujet : la loi des douze tables porte peine de mort contre tout auteur de vers diffamants ^ Cette disposition semble avoir été prise contre les auteurs de chants fescennins, sorte de chanson satirique et grossière qui existait à Rome bien avant qu'elle eût des poètes. Pasquin est contemporain de la ville éternelle, et, quoique réprimée toujours, c'est la seule institution romaine contre laquelle le temps n'ait pas prévalu. La satire et la répression légale de la satire sont antérieures de deux cents ans au premier poète digne de ce nom, à Livius Andronicus. Et cette loi atroce ne resta point lettre morte : un comique, le Campanien Nœvius, s'étant avisé de
1 . tt Nostrse contra XII tabulae cum perpaucas res capite san^EÎssent, in his hanc quoque sanciondam putaverunt : « Si quis « occentavisset, aive carmen condidisset, quod infamiam faceret « flagitinmve alteri. » (Cicéron, De Republica, livre IV.)
faire une allusion à une fredaine de jeunesse de Scipion r Africain, cette puissante famille requit Tapplication de la loi. Grâce à l'intervention des tribuns, Naevius en fut quitte pour Texil, et mourut en Afrique*. Dès lors on se le tint pour dit.
Un seul Romain osa sous la république braver cette loi cruelle; il est vrai qu'il risquait peu, étant noble» riche et soutenu par des amis puissants, car dans cette belle république, vantée jadis avec tant de raison par les classiques en démocratie, les lois atroces étaient corrigées par un remède pire que le mal, par l'arbitraire, qui permettait aux uns ce qu'il punissait si sévèrement chez les autres. Lucilius parait avoir usé et abusé de cette liberté d'exception. Du reste, il ne faut pas regretter pour la littérature romaine que cette espèce de franchise ait été si restreinte ; les personnalités outrageuses n'ont guère cours qu'aux temps où la discussion des intérêts généraux est interdite : misérable dédommagement, d'autant plus triste qu'il ne s'exerce alors que d'un côté, sans crainte de représailles. Martial, le modèle du genre, florissait sous Domitien, qu'il encensait entre deux méchancetés. Cette liberté-là n'a rien
1. Voici le passage qui motiva cet exil; il nous paraît qu'en effet la mort eût été un châtiment bien dur pour une simple allusion tempérée par des éloges : « Un homme dont le bras a accompli tant d'actions glorieuses, dont les œuvres sont encore vivantes parmi nous, eh bien ! son père Temmena un jour de chez sa bonne amie avec un manteau pour tout vêtement. »
que de très-compatible avec la servitude : c'est la liberté des limiers au moment où on les découple et où on les lâche sur le gibier. Mais tout en regrettant qu'on n'ait pas laissé aux poètes latins la faculté de nous peindre les mœurs romaines avec une entière franchise, on peut trouver que ces défiances ombrageuses du pouvoir à l'égard de la poésie, funestes par exemple pour la tragédie nationale, qui vit partout de l'intérêt attaché aux grands événements de l'histoire, pouvaient à l'égard de la comédie ne plus présenter d'aussi graves inconvénients. Forcés de s'abstenir d'une peinture trop précise des choses contemporaines, les poètes comiques de Rome, comme ceux d'Athènes asservie , se réfugiaient dans l'étude générale de la nature humaine. Ils étaient moins de leur temps que ne l'avait été Aristophane, et c'est pour cela qu'ils sont un peu plus du nôtre ; leurs comédies ont pu avec quelques changements passer sur notre théâtre, et l'homme de tous les siècles peut s'y reconnaître. Peut-être le genre littéraire qui, par les nécessités et les périls de la représentation, semble le plus dépendre des gouvernements, est-il celui qui souffre le moins de cette dépendance. A Rome et en France sous Louis XIV, la tragédie a dû s'interdire presque toujours les sujets nationaux, et nul doute qu'elle n'y ait perdu un puissant intérêt et des leçons instructives pour les spectateurs; la comédie, au
contraire, grâce à la surveillance inquiète du pouvoir, est sauvée de la tentation des personnalités, et s'élève à la hauteur d'une étude philosophique. Ajoutons aussi qu'aux époques les moins libres, quand le théâtre attire l'attention passionnée du public, il est bien difficile de ne pas lui laisser une sorte de liberté relative. Un auditoire, surtout quand il est très-nombreux, comme dans les théâtres anciens, a toujours une volonté à lui, pour laquelle il faut avoir plus ou moins d'égards. Les césars eux-mêmes, fort insolents partout edlleurs, se montr^ûent bons princes au théâtre et souvent assez complaisants pour les fantaisies des spectateurs : si avilis que fussent alors les Romains, au cirque leur masse les faisait un peu respecter. Là où l'on malmène le peuple, on ménage parfois le public. Aussi est-ce une chose étonnante que la liberté relative laissée au théâtre même sous les régimes, les plus ombrageux. Ces franchises peuvent tenir à d'autres causes que celles que nous signalons ici. 11 y a pourtant un double fait qui nous paraît incontestable : c'est que, sous Louis XIV par exemple , on avait pour le public une déférence à laquelle depuis on ne s'est plus cru obligé, et qu'en outre sous ce régime on a laissé représenter des comédies qui, sous des régimes beaucoup plus libéraux, ou auraient été absolument interdites, ou n'auraient point passé sans suppressions.
Grâce à ce caractère général, humain plutôt que national, qu'affecta la comédie latine, elle a pu s'élever très-haut sans trop souffrir des gênes imposées d'ailleurs à la pensée. En outre, bien que sortie d'Athènes, elle trouvait à Rome même des germes à féconder, une vocation qu'elle décidait. Sans cela, elle n'eût pas réussi, car, s'il est vrai qu'un discours est fait à deux, par l'orateur et par l'auditoire qui l'écoute, cette collaboration du public est encore bien plus nécessaire aux œuvres dramatiques. Cn poète lyrique peut chanter ses propres émotions sans trop se demander si elles trouveront de l'écho. Mikon peut écrire un chef-d'œuvre que son temps méconnaîtra, et qu'il lègue à la postérité; l'isolement lui est possible. Un poète dramatique, s'il est méconnu, cessera d'écrire pour le théâtre. Racine lui-même y renonça pour avoir été une fois contesté. 11 s'ensuit qu'une comédie qui réussit peut donner la mesure du public qui sait la goûter. A cet égard, la comédie latine est une recommandation sérieuse pour les contemporains des Scipions, et l'impossibilité où elle fut de se soutenir plus tard devint la condamnation sans appel du public romain sous les césars. Il ne faut avoir une bien vive admiration pour les Romains d'aucune époque et à aucun point de vue ; mais il est certain que, pour reprendre quelque bonne opinion du peuple romain sous la république, il suffit de le comparer à ce
qu'il devint sous l'empire. On conçoit qu'alors il y avait pour ce peuple grossier une école qui plus tard lui fut fermée : c'était le Forum. La tribune où retentissaient les accents généreux des Gracques et la mordante parole du vieux Caton était pour la foule un enseignement littéraire comme un enseignement politique.
On convient, je crois, assez généralement que le public sous les césars était un fort triste public, très-propre à corrompre ceux qui voulaient lui plaire; mais on parait croire que, sous Auguste, il y eut un moment exceptionnel où deux ou trois poètes éminents trouvaient toujours un auditoire zélé pour les applaudir et capable de les apprécier. Peut-être y aurait-il quelque chose à réformer à ce jugement. Le fait est qu'Horace, tout sévère qu'il est pour l'époque antérieure, et sévère jusqu'à l'injustice, traite fort mal le public de son temps, et se vante d'écrire non pour lui, mais pour quelques lecteurs de choix; il pouvait bien avoir raison. Au moins est-il certain que la comédie et la tragédie même, fort cultivées au temps des Scipions, devinrent absolument impossibles sous l'empire, et ne purent soutenir la concurrence avec les jeux du cirque, surtout avec les combats de gladiateurs, auxquels Jules-César le premier avait donné de si grands développements. Les déni ou trois milliers de spectateurs que Ton trouvait à Rome pour applaudir Plante et Térence
SOUS les Scipions, au temps où la ville était encore peu de chose, on ne les trouvait plus dans Timmense Rome des césars. Le goût public avait baissé.
Du théâtre romain à l'époque républicaine, il ne nous reste que deux poètes : Plante et Térence; mais ce sont de tous les poètes latins ceux qui nous donnent le mieux la mesure du goût contemporain. Quand on parle de l'antiquité, on oublie trop les conditions de la publicité littéraire avant l'invention de l'imprimerie : elle était presque tout entière réduite à la parole parlée. On lisait peu, parce qu'il y avait peu de livres; le livre le plus répandu n'avait toujours qu'un nombre très-restreint d'exemplaires, et chacun d'eux coûtait fort cher. Une chose qui a pu frapper tous ceux qui s'occupent de l'antiquité, c'est l'inexactitude des citations, même chez les écrivains les plus lettrés. On voit que la plupart du temps ils citent de mémoire, n'ayant pas sous la main les livres souvent très-connus auxquels ils empruntent leurs citations. A Athènes, où l'on prenait pourtant des précautions pour multiplier les exemplaires des grands poètes ^ en les faisant transcrire aux frais de l'État, la grande publicité était encore celle du théâtre. Ailleurs même, en Grèce, ce qu'on lit aujourd'hui était chanté ou récité, les odes par
i. Plutarque, Vie de l'orateur Lycurgue,
exemple, Tépopée et jusqu'à l'histoire écrite en prose. A Rome, où le goût des lettres était infiniment moins répandu. Tunique moyen de diffusion rapide et étendue pour les œuvres littéraires, c'était le théâtre. Plus tard, à partir d'Auguste, on eut les lectures publiques. Dans une salle louée d'avance, un poète convoquait quelques amis, et surtout des prôneurs ; était-ce là un public? Et cela ressemblait-il à ces assemblées générales de la Grèce où un poète survenant récitait ou faisait chanter ses vers, les soumettant vraiment au jugement de tous, non à celui d'une coterie?
Au temps des Scipions, l'état florissant du théâtre marque donc une assez grande époque littéraire que l'on reconnaît au double caractère de toule grande époque, le mérite des poètes et l'adhésion du public. C'est un fait qu'on a l'habitude de méconnaître, afin de placer sous Auguste l'époque unique, exceptionnelle, où la poésie arriva à la perfection , où régna la qualité principalement appréciée des délicats, le goût. Même à ce point de vue, ceci est inexact. Horace a moins de goût que Térence. Si jamais la muse latine a eu la grâce, l'exquise simplicité de l'atticisme, ce naturel choisi dont Racine seul peut chez nous donner une idée, c'est chez Térence. Il est trèsprobable sans doute que ce dialogue si fin était moins goûté que la vigoureuse gaieté de Plante. Même malheur lui serait arrivé, je crois, dans tous
les temps. Cependant ces comédies étaient applaudies; elles réussirent toutes, une seule exceptée (Térence s'en plaint amèrement dans un de ses prologues). Ainsi donc à Rome, même avant la bienfaisante influence du despotisme, si indispensable, comme on sait, à la pureté du goût, il y eut un temps où, sans faire aucun sacrifice au mauvais goût de la majorité, un poète put plaire à un nombreux auditoire : ceci mérite quelque attention. Je veux bien qu'on ne tienne aucun compte de l'opinion de Cicéron, qui, bien que fort admirateur des Grecs, admirait très-vivement aussi le théâtre latin, et regardait le siècle des Scipions comme une époque à part pour la pureté du langage comme pour les vertus civiques ^ Admettons, si l'on veut, que Cicéron ait cédé ici à la manie de tous les temps, qui est de placer toujours la bonne époque dans le passé, jamais dans le présent. Une autorité plus grave que l'opinion de Cicéron lui-même, ce sont les comédies de Térence. Le temps où le succès de Térence
1. a iEtatisilIias ista fuit laus, tanquam innocenti», sic latine loqaendi. » C'est Atticus, le modèle des délicats, que Cicéron fait parler ainsi. {Brutus, ch. lxxiv.) — Déjà, dans le prologue de la Casina de Plaute, prologue qui fut récité trente ou quarante ans après la première représentation, on s'efforce de montrer l'époque antérieure comme très-florissante; c'était celle d'Ennius, de Naevius, de Plaute :
Ea tempestate flos poetarum fuit,
Qui nunc abiemnt hinc in communem locum.
était possible n'est pas une époque ordinaire. Il pourra se retrouver plus tard à Rome de plus grands poètes ; mais, si Ton ne considère ici que le goût général, il est certain que cette époque est unique dans l'histoire de la poésie latine : plus tard, ce public ne se retrouvera plus.
Quant aux gens de lettres eux-mêmes, quelle que fût d'ailleurs leur misérable condition, le théâtre seul aurait pu leur assurer une sorte de dignité personnelle et, ce qui en est la première condition, une véritable indépendance. Pour nous autres modernes, les conditions de publicité sont toutes différentes. L'imprimerie fait à un écrivain moderne assez médiocre un auditoire tel que n'en eurent jamais ni Plante à Rome, ni même Aristophane à Athènes ; s'il a du talent, de chacun de ses lecteurs elle lui fait un Mécène qui réunit vraiment les conditions les meilleures, la protection avec l'indépendance, la louange flatteuse parce qu'elle est sincère, et enfin la subvention qui n'humilie point, parce qu'on doit y voir le salaire du travail, non les gages payés à la servilité. Seul à Rome, de tous les gens de lettres, le poëte dramatique possédait une partie de ces avantages préparés aux modernes par Gutenberg. Seul il avait un auditoire considérable par le nombre, respectable par sa sincérité. D'abord le poète dramatique jouissait des privilèges que la voix vivante avait seule dans l'antiquité. Il participait ainsi aux
avantages du Foram. Moins vaste, moins retentissant, moins libre que le théâtre d'Athènes, le théâtre latin conférait pourtant à celui qui y triomphait une sorte de dignité : l'auteur qui y réussissait était Télu du peuple, non le favori d'un homme. Horace dira plus tard à Mécène :
« Mets-moi au nombre des poètes lyriques, et mon front superbe ira toucher les cieux ! » Térence dit avec un orgueil plus modeste en apparence, plus sérieux et plus solide au fond : « Le poëte ne se propose qu'un but, c'est de plaire au peuple romain. » Où est l'indépendance? où est la dignité ?
Mais cette approbation de tous, la seule flatteuse, la protection impersonnelle et désintéressée du public, n'était pas le seul avantage que le théâtre offrît aux poètes. A Rome, le théâtre était l'unique moyen littéraire de gagner sa vie sans recourir aux protecteurs et aux Mécènes. Nulle part l'on ne trouve que les libraires aient acheté leurs ouvrages aux écrivains; les droits d'auteur n'existaient qu'au théâtre, et ils dépendaient du caprice des comédiens ou des personnes qui se chargeaient de donner des jeux. Ces prix n'étaient pas de nature à faire la fortune d'un poëte, mais ils étaient peut-être supérieurs en moyenne, et toute proportion gardée, à ce que reçurent Corneille et Racine pour leurs chefs-d'œuvre. Nous avons le prix touché par Térence pour une de ses
pièces, [Eunuque. Selon Suétone, elle eut tant de succès qu'elle fut jouée deux fois le même jour, et payée à Térence une somme assez forte pour le temps, 8,000 sesterces (1,638 francs) ; selon Donat, elle fut reprise et payée de nouveau à l'auteur. Certes ce chiffre est bien au-dessous de celui où sont montés les droits d'auteur, soit avec les théâtres, soit avec les libraires, depuis que les écrivains ont bien voulu renoncer en Angleterre et en France à la protection des grands seigneurs et des financiers, et ne plus rechercher que celle du public : sacrifice qui a servi, non-seulement leur dignité, mais aussi leurs intérêts. Au temps même de Louis XIV, après les chefs-d'œuvre de Corneille et presque tous ceux de Racine, en 1674, les comédiens ne payaient un prix équivalent à celui que reçut Térence \iO\iv l'Eunuque « qu'aux auteurs de haute réputation, et dont tous les ouvrages avaient réussi ^ » Or t Eunuque était la seconde pièce de Térence, et nous savons le prix que reçut Racine pour sa troisième tragédie , un de ses chefs-d'œuvre, Andromaque^ — deux cents livres! Je ne cite pas l'exemple de Plaute, qui paraît avoir fait au théâtre une véritable fortune, qu'il perdit plus tard dans des opérations commerciales : la position de Plaute est à part et ne
1. Ghappuzeau,r/i6dire-Franpaw,i674, liv. II, ch. xiii, cité avec beaucoup de curieux détails sur cette matière dans un spirituel petit livre de M. Victor Fournel , Curiosités théâtrales.
saurait servir de terme de comparaison, — il était à la fois chef de troupe, acteur et auteur, comme Molière, qui fit aussi en son temps une fortune exceptionnelle; mais Horace nous parle d'un poëte aujourd'hui perdu, Dossénus, qui visait aux succès d'argent et qui y arrivait. Il est donc avéré qu'à Rome le théâtre pouvait faire vivre ceux qui s'y consacraient*. Plus tard, sous l'empire, cette ressource manqua aux gens de lettres ; le théâtre fut remplacé par les jeux du cirque, et il n'y eut plus pour le poëte pauvre qu'un moyen d'existence, les générosités des Mécènes*. Plaute n'y avait pas songé : devenu pauvre, il avait travaillé de ses mains. Dans les fragments de ses comédies perdues, il y a une fière parole prononcée par un père : (( J'aime mieux, dit-il en parlant de ses enfants, j'aime mieux les voir mourir que de les voir mendier^ ! » La muse latine n*en a pu dire autant.
Ainsi, sous la république, le théâtre florissant
i. Térence lui-môme nous atteste que ses pièces le font vivre, n se plaint d'un vieux poëte jaloux qui, en le dénigrant, s'efforce de le faire mourir de faim :
Ille ad famem hanc ab stadio staduit rejicere.
(Prolo^e du Phormiou.)
2. Juvénal parle bien d'une tragédie à'Agavé, composée par Stace^ pour être vendue à un directeur de troupe; mais, dans rabandon nien constaté du théâtre, ce ne pouvait plus être qu'un fait exceptionnel.