‹ Les lettres et la libertéChapitre 62 sur 71 · Taltemant, — 2. t. Il , p · texte numérisé non relu

Taltemant, — 2. t. Il , p

Thonneur du ministre, et reçut encore 10,000 écus pour les frais dMmpression. Bayle trouvait pourtant dans cette histoire o une liberté fort éloignée de la flatterie, » quoiqu'il rappelle que Mazarin avait laissé à Priolo une pension de 1,500 livres , continuée et augmentée par Louis XIV. Il est à croire néanmoins que Tindépendance de Priolo a dû quelque peu se ressentir de cette munificence; et à lui comme à tous les historiens, on pourrait appliquer ce que Vigneul de Marville écrivait d*un autre : « Gregorio Leti, dans quelqu'une de ses préfaces, a dit qu'un historien doit être sans patrie et sans religion, il aurait dit plus sagement sans passion et sans pension^. » C'est ce qu'on ignora longtemps en France; et jusqu'à Voltaire, notre pays a eu des historiographes, mais point d'historiens ; encore Voltaire fut-il un moment historiographe, mais il s'en guérit.

Ce fut encore Mazarin qui , vers la fin de sa vie , conçut le projet, réalisé depuis, de régulariser les pensions des gens dé lettres, et de les faire dépendre ainsi du roi. « Il fit écrire, dit Ménage, à M. Costar par M. Colbert, qu'il lui donnait une pension de 500 écus , et le chargeait de lui dresser un rôle des personnes de lettres. J'y travaillai pendant trois mois, parce qu'il s'en rapporta à moi , qui avais plus d'habitude que lui à Paris, et plus de connaissance de ceux qui étaient dans les provinces. Cela ne produisit rien pour lors; mais M.* Colbert, quelques années après, fit des libéralités, non-seulement aux personnes de lettres de France, mais encore aux étrangers >. »

C'est en effet à Colbert qu'il faut attribuer l'initiative ou, si l'on veut, le mérite de cette protection ofiicielle accordée aux gens de lettres ; seulement, en cela comme en tout, il avait soin d'en laisser l'honneur à Louis XIV ; la postérité l'a pris au mot : mais on vient de voir que Ménage n'était pas dupe de cet habile manège du ministre, et qu'il savait à qui reporte]; l'honneur de toutes ces munificences.

Seulement, Colbert eut le malheur de prendre ici pour collaborateurs Costar et Chapelain , doublement obligés à égarer le jugement du ministre, et par intérêt et par mauvais goût. Ils dressèrent chacun une liste des gens de lettres auxquels on pouvait donner des pensions. Celle de Costar passe tout ce qu'on pourrait imaginer. 11 ne se contente pas d'y placer tous les mauvais écrivains, flagellés alors et depuis par Boileau , entre autres

i. T. II , p. 48. — 2. Ménagiana, 1. 1, p. 289.

SUR LES PENSIONS LITTÉRAIRES. 4'2l

Chapelain, qu'il duclàre le premier poëte du monde pour l'héroique; ce qui est plus ridicule encore, ce sont les motifs allégués pour justifier ces désignations. Ainsi, M. de Souder y, outre qu'il a fait des romans admirables et qui sont écrits merveilleusement, a une autre qualité qui ne saurait lui nuire : n II est à présent dans une haute dévotion. » Pblusson se recommande par une qualité toute différente : « Quoiqu'il soit extrêmement difforme, il ne laisse pas de se faire aimer des dames, » Quant à ScARRON, « je ne vous dirai rien de lui, écrit Costar, vous le connaissez par son humeur. Mais vous ne connaissez peut-être pas sa femme, qui est une des plus belles et des plus aimables personnes du monde, » Louis XIV lut-ii cet article sur sa future femme ? Ajoutons pourtant que Costar a bien voulu, comme le fait Chapelain , porter sur la liste Corneille et même Pascal : mais celui-ci n'est mentionné que comme mathématicien et comme- ayant un esprit admirable pour les mécaniques. Le plus g^and prosateur du xvu*' siècle ne pouvait s'attendre à un autre éloge : Costar n'osait mentionner son premier titre de gloire, les Provinciales, C'était un livre défendu.

La liste de Chapelain est un peu plus raisonnable. Les mêmes noms, du reste, s'y retrouvent, et il eut le bon esprit d'y ajouter Molière, dont il fait d'ailleurs- un assez faible éloge : « Sa morale est bonne, et il n'a qu'à se garder de la scurrilité, »Mais le personnage sur lequel Chapelain abonde le plus en éloges, c'est Chapelain. Son portrait fait par lui-même commence par ce mot, que Molière, s'il l'eût voulu peindre, lui eût envié : « Cest un homme qui fait profession exacte d'aimer la vertu sans intérêt... »

L'amour désintéressé de Chapelain pour la vertu fut bien récompensé , car, des deux listes , Colbert en fit faire une seule, où Chapelain figure, comme sur les listes postérieures, avec une mention fort honorable, et

Comme le mieux rente de tous les beaux-esprits.

Cette liste de 1663 peut servir d'échantillon pour attester le tact et le goût qui président d'ordinaire à ces récompenses officielles. Toutes sont plus ou moins copiées sur celle-ci, qui est l'édition princeps, et partant la plus précieuse; c'est d'ailleurs la meilleure page et la plus sanglante satire qu'on puisse écrire sur la question qui nous -occupe. Le choix des pensionnés est aussi ridicule , en général , que la disproportion des récompenses et l'exiguïté de certaines pensions.

Je conviens que la valeur de l'argent étant beaucoup plus élevée alors qu'aujourd'hui, il ne faut pas trop s'étonner du chiffre minime de certaines pensions. Néanmoins , il faut aussi se rappeler que beaucoup de fonctions de cour moins relevées étaient mieux rétribuées, et que, du moment où le roi s'attachait des écrivains, il eût pu rémunérer plus généreusement Corneille que son capitaine des IwreUês de la chambre, lequel avait 2,400 livres d'appointements, ou même Racine à ses débuts plus que ses porte "Chaises d'affaires, qui touchaient 800 livres. Qu'on en soit bien convaincu d'ailleurs, toutes les fois que les hommes voués aux travaux de l'esprit ont consenti à faire partie, sous l'ancien régime, de la domesticité des princes, leurs services ont toujours été évalués dans la môme proportion relative à l'égard des autres officiers de cour. Je n'en veux pour preuve que cette note curieuse empruntée à l'intéressante notice de M. Barrière , qui précède les Mémoires de Brienne; c'est l'indication de quelquesuns des traitements réglés par édits, en 1773, pour les frères de Louis XVI, le comte de Provence et le comte d'Artois, depuis Louis XVm et Charles X :

Un capitaine des levrettes de la chambre, à 1,000 livres;

Un premier peintre, à 600 livres;

Un chef des oiseaux du cabinet, à 1,000 livres ;

Quatre barbiers de la chambre, à 700 livres chacun ;

Un précepteur des pages, à 250 livres ;

Deux cochers du corps, à 456 L 5 sous par an ;

Un maître de mathématiques, à 200 livres;

Deux valets des pages, à 200 livres;

Un généalogiste de l'écurie, à 100 livres.

C'est là l'exact et rigoureux tarif du mérite, tel qu'on l'appréciait dans l'ancienne cour, môme à la fin du wu!** siècle, à la veille de la révolution. Le premier peintre, pouvant rendre des services réels pour la peinture des trumeaux et la décoration des appartements , est assez estimé , moins pourtant que le chef des oiseaux et le capitaine des levrettes de la chambre. Biais l'infortuné mattre de mathématiques! que sa valeur est pauvre, à côté des barbiers et des cochers I — 200 livres : juste les appointements des valets de pages^ Et pourtant c'étaient des emplois fort recherchés, même par des gens assez distingués. C'était un titre: on tenait à la cour, on appartenait presque à la livrée. Je me borne à demander à ceux qui se plaignent de l'indifférence du siècle pour les choses de l'intelligence, de me dire quel profe»*

Page 1