Malo moriri meos qnam mendicarier. » ( Vidularia
a fait au poète des conditions de dignité et d^existence exceptionnelles, inespérées, au milieu d'un peuple toujours plus ou moins étranger aux jouissances de l'esprit. Sous Tempire, le théâtre est muet comme le Forum. A la parole vivante succède le livre, à la protection du public celle des Mécènes : voyons en quoi consista cette protection à sa plus belle époque, sous Auguste, et quelle influence elle put exercer sur les deux génies de ce siècle, sur Virgile et sur Horace.
M. Sainte-Beuve a publié sur Horace et sur Virgile un travail rempli, comme toujours, d'observations fines et délicates, mais dominé, je le crains, par une idée trop absolue, par la préoccupation exagérée du rôle officiel qu'auraient joué les deux poètes auprès d'Auguste. Gela l'entraîne à exagérer également les bienfaits qu'ils auraient reçus du prince, leur assiduité auprès de lui, et enfin l'influence d'Auguste sur le développement de leur génie. L'ingénieux critique va jusqu'à se servir d'une expression assez peu séante : Auguste, selon lui, aurait commandé V Enéide à Virgile; c'est ce rôle de fournisseur breveté qu'on nous permettra de discuter un peu.
Je commence par déclarer qu'à nves yeux Horace et Virgile avaient parfaitement le droit de se détacher du passé de Rome et de le regretter peu, d'abord parce qu'il était peu regrettable. Cette république, qui ne connut jamais l'égalité, même
entre les citoyens, et la liberté que très-peu, cette féodalité guerrière et conquérante devait aboutir où elle arriva en effet : depuis surtout qu'elle avait été sauvée par Sylla de la façon que chacun sait, elle était perdue, et son agonie ne la relève guère aux yeux de l'histoire. Rome conquérante devait tôt ou tard être conquise par ses propres soldats : ce fut son juste châtiment; mais de la part du citoyen romain se résigner trop Tite à ce châtiment, si mérité qu'il fût, eût été trahison. Honneur à ceux qui, après Sylla, refusèrent de souscrire à l'avilissement définitif de leur patrie! Leurs illusions étaient un devoir : le fils qui voit sa mère atteinte d'une maladie incurable et qui n'espère pas contre l'espérance même, est un mauvais fils. Aussi l'histoire doit-elle plaindre et honorer les derniers défenseurs de cette cause perdue; c'est ce qu'ont fait Virgile et Horace. A l'égard du passé, leur devoir n'allait pas plus loin.
Je ne vois pas qu'on ait jamais songé à se demander d'où sortaient les deux poètes, et pourquoi ils se seraient intéressés à la république romaine. Envers elle, leurs traditions de famille ne pouvaient leur léguer que des haines. Horace était fils d'un esclave, d'origine grecque, à ce qu'on croit, et on le supposerait volontiers à voir la tendresse avec laquelle il parle toujours des Grecs, et la façon désobligeante et dédaigneuse dont il s'exprime sur le compte du peuple romain ail-
leurs que dans ees pièces officielles. Virgile était né également hors de la tradition romaine, hors de la cité. Quand il vint au monde, la Gaule cisalpine était encore sujette, et elle ne reçut le droit de cité que vingt et un ans après la naissance du poète ^ Si Ton peut saisir dans ses poèmes un accent sincère de patriotisme, c'est pour le sol natal, et quand il dépeint TÉlysée, ce n'est pas le Tibre qu'il y fait couler pour en arroser les verdoyantes prairies : c'est le Pô, auprès duquel s'était passée son enfance. Sa patrie, c'est Mantoue; c'esr elle que, dans des vers d'une grâce pénétrante, il promet d'immortaliser. Quant à cette Rome impérieuse, qu'il admirait sans doute, pouvait-iir aimer, dans son passe du moins, lorsqu'il se rappelait quel joug impitoyable elle avait fait peser sur son pays natal? II fut généreux à Horace et à Virgile de ne pas s'associer tout d'abord à l'avilissement de Rome sous l'empire, à cette première revanche de l'univers vaincu. Horace, âgé de vingt-trois ans, étudiant à Athènes, s'enrôle dans l'armée de Brutus, qui donna au fils de l'esclave Horatius le titre et les fonctions de tribun des soldats. Quant à Virgile, il semble au moins n'avoir pas fait des vœux bien vifs pour le triomphe d'Octave, puisque la victoire du triumvir est immédiatement suivie de la ruine du poète. (( Rentré
1. Virgile était né en 70 avant Jésus-Christ. — La Gaule cisalpine fut libre en 49.
à Rome, dit M. Sainte-Beuve, Octave livre pour ainsi dire T Italie entière en partage et en proie à ses vétérans. Dans cette dépossession soudaine et violente, et qui atteignit aussi les poêles TibuUe et Properce dans leur patrimoine, Virgile perdit le champ paternel. » Le père de Properce fut même mis à mort; mais Properce n'en garda pas la moindre rancune à Octave. Ainsi c'est par là que s'annoncent les bontés d'Auguste à l'égard des gens de lettres; il n'y a pas un seul écrivain connu de cette époque à qui son avènement n'ait été fatal.
Cicéron et Cassius de Parme sont égorgés ; Varron, proscrit et forcé de fuir, perd sa bibliothèque et ses manuscrits; TibuUe, Properce, Virgile, sont dépouillés. Quant au pauvre Horace, il n'avait guère à perdre que la vie, et peut-être s'était-il un peu trop hâté de la mettre en sûreté \ A l'égard de quelques-uns, ces violences furent réparées sans doute. PoUion ou Mécène fit rendre à Virgile le champ qu'on lui avait pris. Il n'en fallut pas davantage pour que le poëte proclamât Octave un dieu; l'unique bienfait du Dieu était pourtant de
i. M. Patin a justifié Horace au sujet du mot qui lui a été si souvent reproché : relicta non bene parmula, Âlfieri au contraire avait rudement traité tt ce tribun de légion romaine qui, au sujet de son bouclier abandonné dans la bataille, fait le plaisant. G*est comme si, dans nos mœurs, un colonel composait des vers badins, des vers charmants, pour apprendre à la postérité quMl a reçu un soufflet. » {Del principe e délie lettere, lib. II , cap. ii.)
ne l'avoir volé que provisoirement *. De retour^ dans son domaine, Virgile faillit être tué par le nouveau propriétaire, qui ne voulait point s'en dessaisir, et il fallut que le dieu mal obéi intervînt une seconde fois pour maintenir cette restitution. Plus tard, nous voyons Virgile passer presque tout son temps loin de Rome, près de Naples. Une tradition affirme pourtant que, dans les dernières années de sa vie, il lut devant Auguste trois chants de son Enéide, et qu'Octavie, en entendant les vers où est déplorée la mort de son fils Marcellus, s'évanouit. On a bien soin d'ajouter qu'elle fit compter au poëte 10,000 sesterces pour chacun des vers de ce passage. Dix mille sesterces ! Entendez-vous, Sire? L'anecdote a été répétée à outrance, et devait l'être ; mais je me méfie un peu des traditions de ce genre, vigoureusement accréditées par les poètes mendiants, tels que Martial *. Encore Martial ne mentionnet-il que les bienfaits de Mécène, recette infaillible, selon lui, pour faire surgir un grand poëte '•
1. On raconte qu*Ârioste tomba au milieu de brigands qui le dépouillèrent, puis, apprenant à qui ils avaient affaire, ils lui rendirent tout. Le poëte dut ^tre très-satisfait de Texception qu*en sa faveur ils firent à leurs habitudes; mais on ne voit pas quMl se soit cru obligé pour cela de solliciter leur canonisation.
2. M. Egger a d'ailleurs prouvé par un passage de Sénèque l'invraisemblance de cette anecdote. {Examen des historiens d^Au^ guste, p. 168.)