‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 114 sur 172 · iisdem verbis C · texte numérisé non relu

iisdem verbis C

DIX HUITIÈME LETTRE

vous ne faites ny l’un ny l’autre, et, au lieu de cela, voyant bien que tous les endroits de Jansenius que vous alléguez quelquefois pour ébloüir le monde ne sont point les Propositions condamnées, individuelles, et singulières, que vous vous estiez engagé de faire voir dans son livre, vous nous présentez 5 des Constitutions qui déclarent qu’elles en sont extraites, sans marquer le lieu.

Je sçay, mon Pere, le respect que les Chrestiens doivent au S. Siégé, et vos adversaires témoignent assez d’estre tresresolus à ne s’en départir jamais ; mais ne vous imaginez pas 10 que ce fust en manquer que de représenter au Pape, avec toute la soumission que des enfans doivent à leur Pere, et les membres à leur Chef, qu’on peut l’avoir surpris en ce point de fait ; Qu’il ne l’a point fait examiner depuis son Pontificat, et que son Predecesseur Innocent X avoit fait seulement ex- 15 aminer si les Propositions estoient heretiques, mais non pas si elles estoient de Jansenius. Ce qui a fait dire au Commissaire du S. Office, l’un des principaux examinateurs : Qu'elles ne pouvoient estre censurées au sens d'aucun Auteur : non sunt qualificabiles in sensu proferentis, parce quelles leur 20 avoient esté présentées pour estre examinées en elles-mesmes et sans considérer de quel auteur elles pouvoient estre : in abstracto et ut prœscindunt ab omni proferente ; comme il se voit dans leurs suffrages nouvellement imprimez : Que plus de soixante Docteurs et un grand nombre d’autres personnes habiles et 25 pieuses ont lu ce livre exactement sans les y avoir jamais veuës, et qu’ils y en ont trouvé de contraires ; Que ceux qui ont donné cette impression au Pape pourroient bien avoir abusé de la creance qu’il a en eux, estant intéressez, comme ils le sont, à décrier cét auteur, qui a convaincu Molina de 30 plus de 50 erreurs : Que ce qui rend la chose plus croiable est qu’ils ont cette maxime, l’une des plus autorisées de leur Théologie, qu'ils peuvent calomnier sans crime ceux dont ils se croyent injustement attaquez ; et qu’ainsi, leur témoignage estant si suspect, et le témoignage des autres estant si con- 35 siderable, on a quelque sujet de supplier sa Sainteté, avec toute l’humilité possible, de faire examiner ce fait en presence des Docteurs de l’un et de l’autre party, afin d’en pouvoir former une decision solennelle et reguliere. Qu'on assemble des juges habiles, disoit S. Basile sur un semblable sujet, Ep. 40 75 ; que chacun y soit libre ; qu'on examine mes écrits ; qu'on voye s'il y a des erreurs contre la foy ; qu'on lise les objections et les réponses , afin que ce soit un jugement rendu avec

connoissance de cause et dans les formes , et non pas une diffamation sans examen.

Ne prétendez pas, mon Pere, de faire passer pour peu soumis au S. Siégé ceux qui en useroient de la sorte. Les 5 Papes sont bien éloignez de traiter les Chrestiens avec cét empire que l’on voudroit exercer souz leur nom. L'Eglise, dit le Pape S. Grégoire, in Job, lib. 8, c. 1, qui a esté formée dans l'école d'humilité , ne condamne pas avec autorité , mais persuade par raison ce qu'elle enseigne à ses enfans qu'elle croit 10 engagez clans quelque erreur : Becta quœ errantïbus dicit, non quasi ex auctoritate qrœcipit , sed ex ratione persuadet. Et, bien loin de tenir à deshonneur de reformer un jugement ou l’on les auroit surpris, ils en font gloire au contraire, comme le témoigne S. Bernard, Ep. 180. Le Siégé Apostolique, dit-il, 15 a cela de recommandable qu'il ne se picque pas d'honneur, et se porte volontiers à révoquer ce qu'on en a tiré par surprise : aussi est-il bien juste que personne ne profite de l'injustice, et principalement devant le S. Siégé. Voila, mon Pere, les vrais sentimens qu’il faut inspirer aux Papes, puisque tous les 20 Théologiens demeurent d’accord qu’ils peuvent estre surpris, et que cette qualité suprême est si éloignée de les en garentir qu’elle les y expose au contraire davantage, à cause du grand nombre des soins qui les partagent. C’est ce que dit le mesme S. Grégoire à des personnes qui s’estonnoient de ce qu’un 25 autre Pape s’estoit laissé tromper. Pourquoy admirez-vous, dit-il, 1. 1, Dial., que nous soyons trompez, 7ious qui sommes des hommes ? N'avez-vous pas veu que David, ce Boy qui avoit l'esprit de prophétie, ayant donné creance aux impostures de Siba, rendit un jugement injuste contre le fils de Jonathas ? Qui 30 trouvera donc estrange que des imposteurs nous surprennent quelquefois, ?ious qui ne sommes point prophètes ? La foule des affaires nous accable, et nostre esprit, qui, estant partagé en tant de choses, s'applique moins à chacune e?i particulier, en est plus aisément trompé en une. En vérité, mon Pere, je croy 35 que les Papes sçavent mieux que vous s’ils peuvent estre surpris ou non. Ils nous déclarent eux mesmes que les Papes et les plus grands Roys sont plus exposez à estre trompez que les personnes qui ont moins d’occupations importantes. Il les en faut croire, et il est bien aisé de s’imaginer par quelle 40yoye on arrive à les surprendre. S. Bernard en fait la description dans la lettre qu’il écrivit à Innocent II, en cette sorte : Ce n'est pas une chose estonna?ite ny nouvelle que l'esprit de l' homme puisse tromper et estre trompé. Des Beligieux sont

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venus à vous dans un esprit de mensonge et d'illusion ; ils vous ont parlé contre un Evesgue qu'ils haïssent , et dont la vie a esté exemplaire. Ces personnes mordent comme des chiens, et veulent faire passer le bien pour le mal. Cependant , tres-saint Pere, vous vous mettez en colere contre vostre fils. Pourquoy avezvous donné un sujet de joye à ses adversaires ? Ne croyez pas à tout esprit, mais esprouvez si les esprits sont de Dieu. J'espere que, quand vous aurez connu la vérité, tout ce qui a esté fondé sur un faux rapport sera dissipé. Je prie l'esprit de Vérité de vous donner la grâce de séparer la lumière des tenebres, et de reprouver le mal pour favoriser le bien. Vous voyez donc, mon Pere, que le degré eminent où sont les Papes ne les exempte pas de surprise, et qu’il ne fait autre chose que rendre leurs surprises plus dangereuses et plus importantes. C’est ce que S. Bernard représente au Pape Eugene, De Consid., lib. 2, c. ult. Il y a un autre defaut si general que je n'ay veil personne des grands du monde qui V évité. C'est, saint Pere, la trop grande crédulité, d'oü naissent tant de desordres. Car c'est de là que viennent les persécutions violentes contre les innocens, les préjugez injustes contre les absens, et les coleres terribles pour des choses de néant , pro nihilo. Voila, saint Pere, un mal universel, duquel, si vous estes exempt, je diray que vous estes le seul qui ayez cét avantage entre tous vos confrères.

Je m’imagine, mon Pere, que cela commence à vous persuader que les Papes sont exposez à estre surpris : mais, pour vous le montrer parfaitement, je vous feray seulement ressouvenir des exemples, que vous-mesme rapportez dans vostre livre, de Papes et d’Empereurs que des heretiques ont surpris effectivement. Car vous dites qu’ Apollinaire surprit le Pape Damase, de mesme que Celestius surprit Zozime. Vous dites encore qu’un nommé Athanase trompa l’Empereur Heraclius, et le porta à persécuter les catholiques, et qu’enfin Sergius obtint d’Honorius ce Decret qui fust brûlé au 6 concile, en faisant, dites-vous, le bon valet auprès de ce pape.

Il est donc constant par vous-mesme que ceux, mon Pere, qui en usent ainsi auprès des Eoys et des Papes, les engagent quelquefois artificieusement à persécuter la vérité de la foy en pensant persécuter des heresies. Et de là vient que les Papes, qui n’ont rien tant en horreur que ces surprises, ont fait d’une lettre d’Alexandre III une loy ecclesiastique,

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