‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 115 sur 172 · persécuter ceux qui défendent A · texte numérisé non relu

persécuter ceux qui défendent A

insérée dans le droit canonique, pour permettre de suspendre l’execution de leurs bulles et de leurs decrets, quand on croit qu’ils ont esté trompez. Si quelquefois, dit ce Pape à l’Archevesque de Ravennes, nous envoions à vostre fraternité 5 des decrets qui choquent vos sentimens, ne vous en mquietez pas. Car ou vous les exécuterez avec reverence, ou vous nous manderez la raison que vcus croyez avoir de ne le pas faire, parce que nous trouverons bon que vous n exécutiez pas un decret quon auroit tiré de nous par surprise et par artifice. C’est ainsi 10 qu’agissent les Papes qui ne cherchent qu’à éclaircir les differens des Chrestiens, et non pas à suivre la passion de ceux qui veulent y jetter le trouble. Ils n’usent pas de domination, comme disent S. Pierre et S. Paul apres Jésus- Christ ; mais l’esprit qui paroist en toute leur conduite est 15 celuy de paix et de vérité, ce qui fait qu’ils mettent ordinairement dans leurs lettres cette clause, qui est sousentenduë en toutes : Si ita est, si preces veritate nitantur : si la chose est comme on nous la fait entendre : si les faits sont véritables. D’où il se voit que, puisque les Papes ne donnent de force à leurs 20 Bulles qu’à mesure qu’elles sont appuyées sur des faits véritables, ce ne sont pas les Bulles seules qui prouvent la vérité des faits ; mais qu’au contraire, selon les Canonistes mesmes, c’est la vérité des faits qui rend les Bulles recevables. D’où apprendrons-nous donc la vérité des faits ? Ce sera des 25 yeux, mon Pere, qui en sont les légitimés juges, comme la raison l’est des choses naturelles et intelligibles, et la foy, des choses surnaturelles et revelées. Car, puisque vous m’y obligez, mon Pere, je vous diray que, selon les sentimens de deux des plus grands Docteurs de l’Eglise, S. Augustin et 30 S. Thomas, ces trois principes de nos connoissances, les sens, la raison, et la foy, ont chacun leurs objets séparez et leur certitude dans cette étenduë. Et, comme Dieu a voulu se servir de l’entremise des sens pour donner entrée à la foy, ficles ex auditu : tant s’en faut que la foy détruise la certitude 35 des sens, que ce seroit, au contraire, détruire la foy que de vouloir révoquer en doute le rapport fidele des sens. C’est pourquoy' S. Thomas remarque expressément que Dieu a voulu que les accidens sensibles subsistassent dans l’Eucharistie, afin que les sens, qui ne jugent que de ces accidens, 40 ne fussent pas trompez : Ut sensus à deceptione reddantur immunes.

Concluons donc de là que, quelque proposition qu’on 30. om. les sens, la raison, et la foy A.

DIX-HUITIÈME LETTRE

nous présente à examiner, il en faut d’abord reconnoistre la nature, pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S’il s’agit d’une chose surnaturelle, nous n’en jugerons ny par les sens, ny par la raison, mais par l’Escriture et par les decisions de l’Eglise. S’il s’agit d’une 5 proposition non revelée et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le propre juge ; et, s’il s’agit enfin d’un point de fait, nous en croirons les sens, ausquels il appartient naturellement d’en connoistre.

Cette réglé est si generale que, selon S. Augustin et 10 S. Thomas, quand l’Escriture mesme nous présente quelque passage dont le premier sens littéral se trouve contraire à ce que les sens ou la raison reconnoissent avec certitude, il ne faut pas entreprendre de les desavoüer en cette rencontre pour les soumettre à l’autorité de ce sens apparent 15 de l’Escriture, mais il faut interpréter l’Escriture, et y chercher un autre sens qui s’accorde avec cette vérité sensible, parce que, la parole de Dieu estant infaillible dans les faits mesmes, et le rapport des sens et de la raison agissans dans leur estenduë estant certains aussi, il faut que ces deux veri- 20 tez s’accordent ; et comme l’Escriture se peut interpréter en differentes maniérés, au lieu que le rapport des sens est unique, on doit en ces matières prendre pour la véritable interprétation de l’Escriture celle qui convient au rapport fidele des sens. Il faut, dit S. Thomas, 1 p., q. 68, a. 1, 25 observer deux choses selon S. Augustin : l'une, que l'Escriture a toûjours un sens véritable ; Vautre, que, comme elle peut recevoir plusieurs sens, quand on en trouve un que la raiso?i convainc certainement de fausseté, il ne faut pas s'obstiner à dire que c'en soit le sens naturel, mais en chercher un autre qui 30 s'y accorde.

C’est ce qu’il explique par l’exemple du passage de la Genese où il est escrit que Dieu créa deux grands luminaires, le soleil et la lune, et aussi les estoiles : par où l’Escriture semble dire que la lune est plus grande que toutes les estoi- 35 les ; mais, parce qu’il est constant par des démonstrations indubitables que cela est faux, on ne doit pas, dit ce Saint, s’opiniastrer à defendre ce sens littéral ; mais il faut en chercher un autre conforme à cette vérité de fait, comme en disant que le mot de grand luminaire ne marque que la 40 grandeur de la lumière de la lune à nostre égard, et nompas la , grandeur de son corps en luy -mesme.

Que si l’on vouloit en user autrement, ce ne seroit pas

rendre l’Escriture venerable, mais ce seroit au contraire l’exposer au mépris des infidèles : parce, comme dit S. Augustin, que, quand ils auroient connu que nous croyons dans l’Escriture des choses qu'ils sçavent parfaitement estre fausses, ils se briroient de nostre crédulité dans les autres choses qui sont plus cachées, comme la résurrection des morts et la vie eternelle. Et ainsi, adjoûte S. Thomas, ce seroit leur rendre nostre Religion méprisable, et mesme leur en fermer Ventrée.

Et ce seroit aussi, mon Pere, le moyen d’en fermer l’entrée 10 aux heretiques, et de leur rendre l’autorité du Pape méprisable, que de refuser de tenir pour catholiques ceux qui ne croiroient pas que des paroles sont dans un livre où elles ne se trouvent point, parce qu’un Pape l’auroit déclaré par surprise. Car ce n’est que l’examen d’un livre qui peut faire 15 sçavoir que des paroles y sont. Les choses de fait ne se prouvent que par les sens. Si ce que vous soûtenez est véritable, monstrez-le, sinon ne sollicitez personne pour le faire croire : ce seroit inutilement. Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de 20 fait, non plus que le changer : car il n’y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas.

C’est en vain, par exemple, que des Religieux de Ratisbonne obtinrent du Pape S. Leon IX un Decret solennel par lequel il déclara que le corps de S. Denys, premier Evesque 25 de Paris, qu’on tient communément estre l’Areopagite, avoit esté enlevé de France et porté dans l’Eglise de leur monastère. Cela n’empesche pas que le corps de ce saint n’ayt toûjours esté et ne soit encore dans la célébré Abbaye qui porte son nom, dans laquelle vous auriez peine à faire rece- 30 voir cette Bulle, quoy-que ce Pape y témoigne avoir examiné la chose avec toute la diligence possible, diligentissimè, et avec le conseil de plusieurs Evesques et Prélats : de sorte qu'il oblige estroitement tous les françois, districtè prœcipientes , de reconnoistre et de confesser qu’ils n’ont plus ces saintes reliques. 35 Et neanmoins les François, qui sçavoient la fausseté de ce fait par leurs propres yeux, et qui, ayant ouvert la chasse, y trouvèrent toutes ces reliques entières, comme le témoignent les historiens de ce temps-là, crûrent alors, comme on l’a tousjours crû depuis, le contraire de ce que ce S. Pape leur 40 avoit enjoint de croire, sçachant bien que mesme les Saints et les Prophètes sont sujets à estre surpris.

Ce fust aussi en vain que vous obtintes contre Galilée ce

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