‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 116 sur 172 · sçavent certainement C · texte numérisé non relu

sçavent certainement C

DIX-HUITIÈME LETTRE

Decret de Rome qui condamnoit son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu’elle demeure en repos ; et, si l’on avoit des observations constantes qui prouvassent que c’est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l’empescheroient pas de tourner, et ne s’empescheroient pas de tourner aussi avec elle. Ne vous imaginez pas de mesme que les lettres du Pape Zacharie pour l’excommunication de S. Virgile, sur ce qu’il tenoit qu’il y avoit des antipodes, ayent anéanti ce nouveau monde ; et qu’encore qu’il eust déclaré que cette opinion estoit une erreur bien dangereuse, le Roy d’Espagne ne se soit pas bien trouvé d’en avoir plûtost cru Christophe Colomb, qui en venoit, que le jugement de ce Pape qui n’y avoit pas esté, et que l’Eglise n’en ait pas receu un grand avantage, puisque cela a procuré la connoissance de l’Evangile à tant de peuples qui fussent péris dans leur infidélité.

Vous voyez donc, mon Pere, quelle est la nature des choses de fait, et par quels principes on en doit juger : d’où il est aisé de conclure sur nostre sujet que, si les cinq propositions ne sont point de Jansenius, il est impossible qu’elles en ayent esté extraites, et que le seul moyen d’en bien juger et d’en persuader le monde est d’examiner ce livre en une conférence réglée, comme on vous le demande depuis si long-temps. Jusques là vous n’avez aucun droit d’appeller vos adversaires opiniastres, car ils seront sans blasme sur ce point de fait, comme ils sont sans erreurs sur les points de foy ; catholiques sur le droit, raisonnables sur le fait, et innocens en l’un et en l’autre.

Qui ne s’estonnera donc, mon Pere, en voyant d’un costé une justification si pleine, de voir de l’autre des accusations si violentes ? Qui penseroit qu’il n’est question entre vous que d’un fait de nulle importance, qu’on veut faire croire sans le monstrer? Et qui oseroit s’imaginer qu’on fist par toute l’Eglise tant de bruit pour rien, y>ro nihilo, mon Pere, comme le dit S. Bernard ? Mais c’est cela mesme qui est le principal artifice de vostre conduite, de faire croire qu’il y va de tout en une affaire qui n’est de rien, et de donner à entendre aux personnes puissantes qui vous écoutent, qu’il s’agit dans vos disputes des erreurs les plus pernicieuses de Calvin et des principes les plus importans de la foy ; afin que, dans cette persuasion, ils emploient tout leur zele et toute leur autorité contre ceux que vous combattez, comme si le salut de la Religion catholique en dependoit ; au lieu

que, s’ils venoient à connoistre qu’il n’est question que de ce petit point de fait, ils n’en seroient nullement touchez, et ils auroient au contraire bien du regret d’avoir fait tant d’efforts pour suivre vos passions particulières en une affaire 5 qui n’est d’aucune conséquence pour l’Eglise.

Car enfin, pour prendre les choses au pis, quand mesme il seroit véritable que Jansenius auroit tenu ces propositions quel malheur arriveroit-il de ce que quelques personnes en douteraient, pourveu qu’ils les detestent, comme ils le font 10 publiquement ? N’est-ce pas assez qu’elles soient condamnées par tout le monde sans exception, au sens mesme où vous avez expliqué que vous voulez qu’on les condamne? En seroient-elles plus censurées quand on diroit que Jansenius les a tenuës ? A quoy servirait donc d’exiger cette reconnais- 15 sance, sinon à décrier un Docteur et un Evesque qui est mort dans la communion de l’Eglise? Je ne voy pas que ce soit là un si grand bien, qu’il faille l’acheter par tant de troubles. Quel interest y a l’Estat, le Pape, les Evesques, les Docteurs, et toute l’Eglise ? Cela ne les touche en aucune 20 sorte, mon Pere, et il n’y a que vostre seule Société qui recevrait véritablement quelque plaisir de cette diffamation d’un auteur qui vous a fait quelque tort. Cependant tout se remué, parce que vous faites entendre que tout est menacé. C’est la cause secrete qui donne le branle à tous ces grands 25 mouvemens. qui cesseraient aussi-tost qu’on auroit sçeu le véritable estât de vos disputes. Et c’est pourquoy, comme le repos de l’Eglise dépend de cét éclaircissement, il estoit d’une extrême importance de le donner, afin que, tous vos déguisemens estant découverts, il paroisse à tout le monde que vos 30 accusations sont sans fondement, vos adversaires sans erreur, et l’Eglise sans heresie.

Voila, mon Pere, le bien que j’ay eu pour objet de procurer, qui me semble si considérable pour toute la Eeligion que j’ay de la peine à comprendre comment ceux à qui vous 35 donnez tant de sujet de parler peuvent demeurer dans le silence. Quand les injures que vous leur faites ne les toucheraient pas, celles que l’Eglise souffre devraient, ce me semble, les porter à s’en plaindre ; outre que je doute que les Ecclesiastiques puissent abandonner leur réputation à la 40 calomnie, sur tout en matière de foy. Cependant ils vous laissent dire tout ce qu’il vous plaist, de sorte que, sans l’occasion que vous m’en avez donnée par hasard, peutestre que rien ne se seroit opposé aux impressions scanda-

DIX- HUITIEME LETTRE

leuses que vous semez de tous costez. Ainsi leur patience m’estonne, et d’autant plus qu’elle ne peut m’estre suspecte nyde timidité ny d’impuissance, sçachant bien qu’ils ne manquent ny de raisons pour leur justification ny de zele pour la vérité. Je les vois neanmoins si religieux à se taire que je 5 crains qu’il n’y ayt en cela de l’excès. Pour moy, mon Pere, je ne croy pas le pouvoir faire. Laissez l’Eglise en paix, et je vous y laisseray de bon cœur. Mais pendant que vous ne travaillerez qu’à y entretenir le trouble, ne doutez pas qu’il ne se trouve des enfans de la paix qui se croiront obligez 10 d’employer tous leurs efforts pour y conserver la tranquillité.

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