traitte C
peut tuer pour un soufflet receu, est probable dans la spéculation. N’est-ce pas là mot à mot le contraire de vostre discours ? Et qui peut assez admirer avec quelle hardiesse vous produisez en propres termes le contraire d’une vérité de fait ?
5 De sorte qu’au lieu que vous concluyez de vostre passage supposé que Lessius n’estoit pas de ce sentiment, il se conclut fort bien de son véritable passage qu’il est de ce mesme sentiment.
Vous vouliez encore faire dire à Lessius qu'il en condamne 10 la pratique. Et comme je l’ay desja dit, il ne se trouve pas une seule parole de condamnation en ce lieu là ; mais il parle ainsi : Il semble qu'on n'en doit pas facilement permettre la pratique : Inpraxi non videtur facile permittenda. Est-ce là le langage d’un homme qui condamne une maxime ? Diriez- 15 vous, mes Peres, qu’il ne faut pas permettre facilement dans la pratique les adultérés et les incestes ? Ne doit-on pas conclure au contraire, puisque Lessius ne dit autre chose, sinon que la pratique n’en doit pas estre facilement permise, que la pratique mesme en peut estre quelquefois permise, quoy que 20 rarement ? Et comme s’il eust voulu apprendre à tout le monde quand on la doit permettre, et oster aux personnes offensées les scrupules qui les pourroient troubler mal à propos, ne sçachant en quelles occasions il leur est permis de tuer dans la pratique, il a eu soin de leur marquer ce qu’ils 25 doivent éviter pour pratiquer cette doctrine en conscience. Escoutez-le, mes Peres : Il semble , dit-il, qu'on ne doit pas le permettre facilement, a cause du danger qu'il y a qu'on agisse en cela par haine, ou par vangeance, ou avec excès, ou que cela ne causast trop de meurtres. De sorte qu’il est clair que ce 30 meurtre restera tout permis dans la pratique selon Lessius, si on évite ces inconveniens, c’est à dire si l’on peut agir sans haine, sans vangeance, et dans des circonstances qui n’attirent pas beaucoup de meurtres. En voulez-vous un exemple, mes Peres ? En voicy un assez nouveau. C’est celuy du soufflet 35 de Compiegne. Car vous avoüerez que celuy qui l’a receu a témoigné par la maniéré dont il s’est conduit qu’il estoit assez maistre des mouvemens de haine et de vangeance. Il ne luy restoit donc qu’à éviter un trop grand nombre de meurtres : et vous sçavez, mes Peres, qu'il est si rare que des Jésuites 40 donnent des soufflets aux Officiers de la maison du Roy, qu’il n’y avoit pas à craindre qu’un meurtre en cette occasion en
15. là mes Peres G. 17. que puisque . . . permise, son sentiment est
que cette pratique peut G. 27. om. y G. 30. tout à fait G.
TREIZIEME LETTRE
eust tiré beaucoup d’autres en conséquence. Et ainsi vous ne sçauriez nier que ce Jesuite ne fust tuable en seureté de conscience, et que l’offensé ne peust en cette rencontre pratiquer en son endroit la doctrine de Lessius. Et peut-estre, mes Peres, qu’il l’eust fait s’il eust esté instruit dans vostre escole, et s’il eust appris d’Escobar qu’un homme qui a receu un soufflet est réputé sans honneur jusqu' à ce qu'il ait tué celuy qui le luy a donné. Mais vous avez sujet de croire que les instructions fort contraires qu’il a receuës d’un Curé que vous n’aimez pas trop, n’ont pas peu contribué en cette occasion à sauver la vie à un Jesuite.
Ne nous parlez donc plus de ces inconveniens qu’on peut éviter en tant de rencontres, et hors lesquels le meurtre est permis, selon Lessius, dans la pratique mesme. C’est ce qu’ont bien reconnu vos Auteurs citez par Escobar dans la pratique de l'homicide selon vostre Société. Est-il permis , ditil, de tuer celuy qui a donné un soufflet ? Lessius dit que cela est permis dans la spéculation ; mais qu'on ne le doit pas conseiller dans la pratique , non consulendum in praxi, à cause du danger de la haine ou des meurtres nuisibles à V Estât qui en pourroient arriver. Mais les autres ont jugé qu’en évitant CES INCONVENIENS, CELA EST PERMIS ET SEUR DANS LA
pratique : In praxi probabilem et tutam judicarunt Henriquez, etc. Voila comment les opinions s’élèvent peu à peu jusqu’au comble de la probabilité. Car vous y avez porté celle-cy en la permettant enfin sans aucune distinction de spéculation, ny de pratique, en ces termes : Il est permis, lorsqu'on a receü un soufflet , de donner incontinent un coup d'espée, non pas pour se ranger, mais pour conserver son honneur. C’est ce qu’ont enseigné vos Peres à Caën en 1644, dans leurs écrits publics, que l’Université produisit au Parlement dans sa troisième requeste contre vostre doctrine de l’homicide, p. 339.
Remarquez donc, mes Peres, que vos propres Auteurs ruinent d’eux-mesmes cette vaine distinction de spéculation et de pratique que l’Université avoit traitée de ridicule, et dont l’invention est un secret de vostre politique qu’il est bon de faire entendre. Car, outre que l’intelligence en est necessaire pour les 15, 16, 17 et 18 impostures, il est toûjours à propos de découvrir peu à peu les principes de cette politique mystérieuse.
3. pratiquera envers luy la G. 31. Parlement lorsqu’elle y présenta sa G. 32. l’homicide, comme il se voit en la p. 339 du livre qu’elle en lit alors imprimer. G,
Quand vous avez entrepris de décider les cas de conscience d’une maniéré favorable et accommodante, vous en avez trouvé où la Religion seule estoit intéressée, comme les questions de la contrition, de la penitence, de l’amour de Dieu, 5 et toutes celles qui ne touchent que l’interieur des consciences. Mais vous en avez rencontré d’autres où l’Estat a
interest aussi bien que la Religion, comme sont celles de l’usure, des banqueroutes, de l’homicide, et autres semblables. Et c’est une chose bien sensible à ceux qui ont un véritable 10 amour pour l’Eglise, de voir qu’en une infinité d’occasions où vous n’avez eü que la Religion à combattre, comme ce
n’est pas icy le lieu où Dieu exerce visiblement sa justice,
vous en avez renversé les loix sans aucune crainte, sans reserve, et sans distinction, comme il se voit dans vos opinions 15 si hardies contre la penitence et l’amour de Dieu.
Mais, dans celles où la religion et l’Estat ont part, vous avez partagé vos decisions, et formé deux questions sur ces matières : l’une, que vous appelez de spéculation, dans laquelle en considérant ces crimes en eux-mesmes sans regarder 20 à l’interest de l’Estat, mais seulement à la loy de Dieu qui les deffend, vous les avez permis sans hesiter, en renversant ainsi la loy de Dieu qui les condamne : l’autre que vous appelez de pratique, dans laquelle en considérant le dommage que l’Estat en recevroit, et la presence des Magistrats qui 25 maintiennent la seüreté publique, vous n’approuvez pas toûjours dans la pratique ces meurtres et ces crimes que vous trouvez permis dans la spéculation, pour vous mettre par là à couvert du costé des Juges. C’est ainsi par exemple que sur cette question, s’il est permis de tuer pour des médi- 30sances, vos Auteurs Eiliutius, tr. 29, cap. 3, num. 52; Reginaldus, 1. 21, cap. 5, num. 33, et les autres, répondent : Cela est permis dans la spéculation : Ex probabili opinione licet : mais je n'en approuve pas la pratique à cause du grand nombre de meurtres qui en arriveroient, et qui feroient tort à V Estât 35 si on tuoit tous les mèdisans ; et qu' aussi on seroit puny en justice en tuant pour ce sujet . Voila de quelle sorte vos opinions commencent à paroistre sous cette distinction, par le moyen de laquelle vous ne ruinez que la Religion, sans
6. en avez trouvé G. 11. combattre, vous en avez renversé les loix sans reserves, sans distinction, et sans crainte, parce que vous sçaviez que ce n'est pas icy le lieu où Dieu exerce visiblement sa justice. Mais dans celles où l’ Estât est intéressé aussi bien que la Religion, l’apprehension que vous avez eüe de la justice des hommes vous a fait partager vos decisions et former deux questions sur ces matières, l’une C, 27. afin de vous G,
TREIZIÈME LETTRE
blesser encore sensiblement F Estât. Par là vous croyez estre en assurance. Car vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l’Eglise empeschera qu’on ne punisse vos attentats contre la vérité, et que les précautions que vous apportez pour ne mettre pas facilement ces permissions en 5 pratique vous mettront à couvert de la part des Magistrats, qui, n’estant pas juges des cas de conscience, n’ont proprement interest qu’à la pratique extérieure. Ainsi une opinion qui seroit condamnée sous le nom de pratique se produit en seüreté sous le nom de spéculation. Mais cette base estant 10 affermie, il n’est pas difficile d’y élever le reste de vos maximes. Il y avoit une distance infinie entre la defense que Dieu a faite de tuer et la permission spéculative que vos Auteurs en ont donnée. Mais la distance est bien petite de la permission à la pratique. Il ne reste seulement qu’à 15 monstrer que ce qui est permis dans la spéculative l’est bien aussi dans la pratique. On ne manquera pas de raisons pour cela. Vous en avez bien trouvé en des cas plus difficiles. Voulez-vous voir, mes Peres, par où l’on y arrive? Suivez ce raisonnement d’Escobar, qui l’a décidé nettement dans le 20 premier des six tomes de sa grande Théologie morale, dont je vous ay parlé, où il est tout autrement éclairé que dans ce recueil qu’il avoit fait de vos 24 vieillards : car au lieu qu’il avoit pensé en ce temps-là qu’il pouvoit y avoir des opinions probables dans la spéculation, qui ne fussent pas seüres dans 25 la pratique, il a connu le contraire depuis, et l’a fort bien étably dans ce dernier ouvrage ; tant la doctrine de la probabilité en general reçoit d’accroissement par le temps, aussi bien que chaque opinion probable en particulier. Escoutezle donc in Præloq., n. 15 : Je ne voy pas, dit-il, comment il se 30 pourvoit faire que ce qui paroist permis dans la spéculation ne le fust pas dans la pratique, puisque ce qu'on peut faire dans la pratique dépend de ce qu'on trouve permis dans la spéculation ; et que ces choses ne different l'une de l'autre que comme l'effet de la cause. Car la spéculation est ce qui détermine à 35 l'action. D’ou il s’ensuit qu’on peut en seüreté de conscience SUIVRE DANS LA PRATIQUE LES OPINIONS PROBABLES dans la SPECULATION, et mesme avec plus de seüreté que celles qu'on n'a pas si bien examinées spéculativement.
En vérité, mes Peres, vostre Escobar raisonne assez bien 40 quelquefois. Et en effet il y a tant de liaison entre la spéculation et la pratique, que quand l’une a pris racine, vous ne