l’ Estât, parce qu’on C
quoy qu’il ne soit pas certain ; puisque vous pourriez faire la mesme chose par la seule crainte des Juges. Examinons donc, je vous prie, de quel principe part ce mouvement.
N’est-il pas vray, mes Peres, que, si vous regardiez veri- 5 tablement Dieu, et que l’observation de sa loy fust le premier et principal objet de vostre pensée, ce respect regneroit uniformément dans toutes vos décisions importantes, et vous engageroit à prendre dans toutes ces occasions l’interest de la Religion? Mais si l’on voit au contraire 10 que vous violez en tant de rencontres les ordres les plus saints que Dieu ait imposez aux hommes, quand il n’y a que sa loy à combattre ; et que dans les occasions mesmes dont il s’agit, vous anéantissez la loy de Dieu, qui defend ces actions comme criminelles en elles-mesmes, et ne té- 15 moignez craindre de les approuver dans la pratique que par la crainte des juges, ne nous donnez-vous pas sujet de juger que ce n’est point Dieu que vous considérez dans cette crainte ; et que si en apparence vous maintenez sa loy en ce qui regarde l’obligation de ne pas nuire à l’Estat, ce n’est 20 pas pour sa loy mesme, mais pour arriver à vos fins, comme ont tousjours fait les moins religieux politiques ?
Quoy, mes Peres, vous nous direz qu’on a droit de tuer pour des médisances en ne regardant que la loy de Dieu, qui defend l’homicide ? Et, après avoir ainsi violé la loy eter- 25 nelle de Dieu, vous croirez lever le scandale que vous avez causé, et nous persuader de vostre respect envers luy, en ajoûtant que vous en defendez la pratique pour des considérations d’Estat et par la crainte des Juges ? N’est-ce pas au contraire exciter un scandale nouveau, non pas par le res- 30pect que vous témoignez en cela pour les Juges ; car ce n’est pas cela que je vous reproche, et vous vous joüez ridiculement là dessus, pag. 29. Je ne vous reproche pas de craindre les Juges ; mais de ne craindre que les Juges, et non pas le Juge des Juges. C’est cela que je blasme, parce que c’est 35 faire Dieu moins ennemy des crimes que les hommes. Si vous disiez qu’on peut tuer un médisant selon les hommes, mais non pas selon Dieu, cela seroit moins insupportable ; mais que ce qui est trop criminel pour estre souffert par les hommes soit innocent et juste aux yeux de Dieu qui est la 40 justice mesme, qu’est-ce faire autre chose sinon monstrer à
22. direz qu’on ne regardant que le loy de Dieu qui defend l’homicide on a droit de tuer pour des médisances ? Et après C. 33. om. et non . . . juges (7. 38. mais quand vous prétendez que C. 40. que faites -vous autre chose C.
TREIZIÈME LETTRE
tout le monde que, par cét horrible renversement si contraire à l’esprit des Saints, vous estes hardis contre Dieu, et timides envers les hommes ? Si vous aviez voulu condamner sincèrement ces homicides, vous auriez laissé subsister l’ordre de Dieu, qui les defend : et si vous aviez ozé permettre 5 d’abord ces homicides, vous les auriez permis ouvertement malgré les loix de Dieu et des hommes. Mais, comme vous avez voulu les permettre insensiblement, et surprendre les Magistrats qui veillent à la seüreté publique, vous avez agy finement en séparant vos maximes, et proposant d’un costé 10 qu’il est permis dans la spéculative de tuer pour des médisances (car on vous laisse examiner les choses dans la spéculation), et produisant d’un autre costé cette maxime détachée, Que ce qui est permis dans la spéculation l'est bien aussi dans la pratique . Car quel interest l’Estat sem- 15 ble-t-il avoir dans cette proposition generale et métaphysique ? Et ainsi ces deux principes peu suspects estant reçeus séparément, la vigilance des Magistrats est trompée ; puisqu’il ne faut plus que rassembler ces maximes, pour en tirer cette conclusion où vous tendez, qu’on peut donc tuer 20 dans la pratique pour de simples médisances.
' Car c’est encore icy, mes Peres, une des plus subtiles adresses de vostre politique, de séparer dans vos escrits les maximes que vous assemblez dans vos avis. C’est ainsi que vous avez étably à part vostre doctrine de la probabilité, que 25 j’ai souvent expliquée. Et ce principe general estant affermi, vous avancez séparément des choses, qui pouvant estre innocentes d’elles-mesmes, deviennent horribles estant jointes à ce pernicieux principe. J’en donneray pour exemple ce que vous avez dit, page 11, dans vos impostures, et à quoy 30 il faut que je réponde, Que plusieurs Théologiens célébrés sont d’avis qu’on peut hier pour un soufflet reçeu. Il est certain, mes Peres, que si une personne qui ne tient point à la probabilité, avoit dit cela, il n’y auroit rien à reprendre, puis qu’on ne feroit alors qu’un simple récit qui n’auroit35 aucune conséquence. Mais vous, mes Peres, et tous ceux qui tiennent cette dangereuse doctrine, que tout ce qu’approuvent des Auteurs célébrés est probable et seur en conscience, quand vous adjoustez à cela que plusieurs auteurs célébrés sont d'avis qu'on peut tuer pour un soufflet, qu’est-ce 40 faire autre chose sinon de mettre à tous les Chrestiens le poignard à la main pour tuer ceux qui les auront offensez en