‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 94 sur 172 · des termes B · texte numérisé non relu

des termes B

SEIZIEME LETTRE

équivoques? Car qui s’est jamais servy d’autres termes que de ceux-là, et surtout dans de simples discours de pieté, où il ne s’agit point de controverses ? Et cependant l’amour et le respect qu’ils ont pour ce saint mystère leur en a tellement fait remplir tous leurs écrits, que je vous defie, mes Peres, quelque artificieux que vous soyez, d’y trouver la moindre ombre d’ambiguité et de convenance avec les sentimens de Genève.

Tout le monde sçait, mes Peres, que l’heresie de Genève consiste essentiellement, comme vous le rapportez vous mesmes, à croire que Jesus-Christ n’est point enfermé dans ce Sacrement ; qu’il est impossible qu’il soit en plusieurs lieux ; qu’il n’est vrayement que dans le Ciel, et que ce n’est que là où on le doit adorer, et non pas sur l’Autel ; que la substance du pain demeure; que le corps de Jesus-Christ n’entre point dans la bouche, ny dans la poitrine ; qu’il n’est mangé que par la foy, et qu’ainsi les méchans ne le mangent point, et que la Messe n’est point un sacrifice, mais une abomination. Escoutez donc, mes Peres, de quelle maniéré Port-Royal est d' intelligence avec Ge?iéve dans leurs livres. On y lit, à vostre confusion, Que la chair et le sang de Jesus-Christ sont co7itenus sous les especes du pain et du vin, 2 Lettre de Mr Arnauld, p. 259 ; que le Saint des Saints est présent dans le Sanctuaire, et gu on l'y doit adorer, ibid. p. 243 ; que Jesus-Christ habite dans les pécheurs qui communient, par la presence reelle et véritable de son corps da?is leur poitrine, quoy que non par la presence de son esprit dans leur cœur, Freq. Comm., 3 part., ch. 16 ; que les cendres mortes des corps des Saints tirent leur principale dignité de cette semence de vie qui leur reste de V attouchement de la chair immortelle et vivifiante de Jesus-Christ, 1 part., ch. 40 ; que ce nest par aucune puissance naturelle, mais par la toutepuissance de Dieu, à laquelle rien nest impossible, que le corps de Jesus-Christ est enfermé sous l'hostie et sous la moindre partie cle chaque hostie, Theolog. fam., leç. 15 ; que la vertu divine est présente pour produire l'effet que les paroles de la consécration signifient, ibid. ; que Jesus- Christ, qui est rabaissé et couché sur l'autel, est en mesme temjos élevé dans sa gloire ; qu'il est par luy mesme et par sa puissance ordinaire en divers lieux en mesme temps, au milieu de l'Eglise triomphante et au milieu de l'Eglise militante et

6. trouver ny la moindre apparence d’ambiguité, ny la moindre convenance G.

voyagere, De la Suspension, Rais. 21 ; que les especes sacramentelles demeurent suspendues , et subsistent extraordinairement sans estre appuyées d'aucun sujet , et que le corps de Jesus-Christ est aussi suspendu sous les especes; qu'il ne 5 dépend point d'elles comme les substances dépendent des accidens, ib., 23 ; que la substance du pain se change en laissant les accidens immuables, Heures, dans la prose du Saint- Sacrement; que Jesus-Christ repose dans l'Eucharistie avec la mesme gloire qu’il a dans le ciel, Lettres de M. de Saint-Cyran, lOtom. 1, let. 93; que son humanité glorieuse résidé dans les tabernacles de l'Eglise sous les especes du pain, qui le couvrent visiblement , et que , sçaehant que nous sommes grossiers, il nous conduit ainsi à l’adoration de sa divinité, présente en tous lieux, par celle de son humanité, présente en un lien particulier, 15 ibid. ; que nous recevons le corps de Jesus-Christ sur la langue, et qu'il la sanctifie par son divin attouchement, lett. 32 ; qu'il entre dans la bouche du Pr estre, lett. 75 ; que, quoy que Jesus-Christ se soit rendu accessible dans le S. Sacrement par un effet de son amour et de sa clemence, il ne laisse pas d'y 20 conserver son inaccessibilité comme une condition inséparable de sa nature divine ; parce qu' encore que le seul corps et le seul sang y soient par la vertu des paroles, vi verborum, comme parle l'Escole, cela nempesche pas que toute sa divinité, aussi bien que toute son humanité, n'y soit par une suite et une conjonc- 25 tion necessaire, Defense du Chapelet du Saint-Sacrement, p. 217 ; et enfin que l' Eucharistie est tout ensemble sacrement et sacrifice , Theol. fam., leç. 15, et qu' encore qîte ce sacrifice soit une commémoration de celuy de la Croix, toutefois il y a cette différence que celuy de la Messe n'est offert que pour l'Eglise 30 seule et pour les fideles qui sont dans sa communion, au lieu que celuy de la croix a esté offert pour tout le mo7ide, comme l'Escriture parle. Ib., p. 153. Cela suffit, mes Peres, pour faire voir clairement qu’il n’y eut peut-estre jamais une plus grande impudence que la vostre. Mais je veux encore vous 35 faire prononcer cet arrest à vous-mesmes contre vous-mesmes. Car que demandez-vous afin d’oster toute apparence qu’un homme soit d’intelligence avec Genève ? Si M. Arnauld, dit vostre Pere Meynier, p. 83, eust dit qu'en cèt adorable mystère il n'y a aucune substance du pain sous les especes, mais seule- 40 ment la chair et le sang de Jesus-Christ, j'eusse avoué qu'il se seroit déclaré e7itierement contre Genève. Avoiiez-le donc, imposteurs, et faites luy une réparation publique de cette injure

Page 1