inn. du baptesme C. 85. pechoit C
tient pas : ils ont trompé le diable à force de s'y abandonner.
Le bon Père, qui voyoit assez clairement la liaison de ces conséquences avec son principe, s'en eschapa adroitement, et 5 sans se fascher, ou par douceur ou par prudence, il me dit seulement : Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconveniens, sçachez que nous disons bien, que ces impies dont vous parlez seroient sans péché, s'ils n'avoient jamais eu de pensées de se convertir, ny de désirs de se
10 donner à Dieu. Mais nous soustenons qu'ils en ont tous : et que Dieu n'a jamais laissé pécher un homme sans luy donner auparavant la veuë du mal qu'il va faire, et le désir, ou d'éviter le péché, ou au moins d'implorer son assistance pour le pouvoir éviter, et il n'y a que les Jansénistes qui
15 disent le contraire.
Et quoy, mon Père, luy repartis-je, est-ce là l'heresie des Jansénistes, de nier qu'à chaque fois qu'on fait un péché il vient un remords troubler la conscience, malgré lequel on ne laisse pas de franchir le sault et de passer outre, comme dit
20 le Père Bauny? C'est une assez plaisante chose d'estre Hérétique pour cela. Je croyois bien qu'on fust damné pour n'avoir pas de bonnes pensées, mais qu'on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vrayement je ne le pensois pas. Mais mon Père, je me tiens obligé en conscience
25 de vous desabuser, et de vous dire qu'il y a mille gens qui n'ont point ces désirs ; qui pèchent sans regret, qui pèchent avec joye, qui en font vanité. Et qui peut en sçavoir plus de nouvelles que vous ? Il n'est pas que vous ne confessiez quelqu'un de ceux dont je parle ; car c'est parmy les person-
30 nés de grande qualité qu'il s'en rencontre d'ordinaire. Mais prenez garde, mon Père, aux dangereuses suittes de vostre maxime. Ne remarquez-vous pas quel effet elle peut faire dans ces libertins qui ne cherchent qu'à douter de la Eeligion ? Quel prétexte leur en offrez-vous, quand vous leur
35 dites comme une vérité de foy qu'ils sentent à chaque péché qu'ils commettent un avertissement et un désir intérieur de s'en abstenir? Car n'est-il pas visible qu'estant convaincus par leur propre expérience de la fausseté de vostre doctrine en ce poinct que vous dites estre de foy, ils en estendront la
40 conséquence à tous les autres ? Ils diront que si vous n'estes pas véritables en un article, vous estes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez à conclure ou que la Eeligion est fausse, ou du moins que vous en estes mal instruits.
Mais mon second, soustenant mon discours, luy dit : Vous feriez bien, mon Père, pour conserver vostre doctrine, de n'expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait ce que voua entendez par grâce actuelle. Car comment pourriez-vous déclarer ouvertement sans perdre toute créance 5 dans les esprits : Que personne ne j)^che qu'il nayt auparavant la connaissance de son infirmité, celle du Médecin, le désir de la guerison et celuy de la demander à Dieu? Croira-t-on, sur vostre parole, que ceux qui sont plongez dans l'avarice, dans l'impudicité, dans les blasphèmes, dans le 10 duel, dans la vengeance, dans les vols, dans les sacrilèges, ayent des véritables désirs d'embrasser la chasteté, l'humilité, et les autres vertus Chrestiennes ?
Pensei'a-t-on que ces Philosophes qui vantoient si hautement la puissance de la nature en connussent l'infirmité et 15 le Médecin? Direz-vous que ceux qui soustenoient comme une maxime assurée que Dieu ne donne point la vertu, et qu'il ne s'est jamais trouvé personne qui la luy ait demandée, pensassent à la luy demander eux-mesmes ?
Qui pourra croire que les Epicuriens, qui nioient la pro- 20 vidence Divine, eussent des mouvemens de prier Dieu ? eux qui disoient que c'estoit luy faire injure de l'implorer dans nos besoins, comme s'il eust esté capable de s'amuser à penser à nous.
Et enfin comment s'imaginer que les Idolâtres et les 26 Athées ayent, dans toutes les tentations qui les portent au péché, c'est à dire une infinité de fois en leur vie, le désir de prier le véritable Dieu qu'ils ignorent, de leur donner les véritables vertus qu'ils ne connoissent pas?
Oûy, dit le bon Père, d'un ton résolu, nous le dirons, et 30 plustost que de dire qu'on pèche sans avoir la veuë que l'on fait mal et le désir de la vertu contraire, nous soustiendrons que tout le monde, et les Impies et les Infidèles, ont ces inspirations et ces désirs à chaque tentation. Car vous ne sçauriez me monstrer, au moins par l'Escriture, que cela 35 ne soit pas.
Je pris la parole à ce discours, pour luy dire : Et quoy, mon Père, faut-il recourir à l'Escriture pour monstrer une chose si claire ? Ce n'est pas icy un point de foy, ni mesme de raisonnement. C'est une chose de fait. Nous le voyons, 40 nous le sçavons, nous le sentons.