‹ Les lettres provinciales. Edited by H.F. StewartChapitre 39 sur 181 · Caramouél conclut C · texte numérisé non relu

Caramouél conclut C

8o LES LETTRES PROVINCIALES

Hé quoy, mon Père, la vie des Jansénistes dépend donc seulement de sçavoir s'ils nuisent à vostre réputation ? Je les tiens peii en seureté, si cela est. Car, s'il devient tant soit peu probable qu'ils vous fassent tort, les voila tuables sans 6 difficulté. Vous en ferez un argument en forme ; et il n'en faut pas davantage avec une direction d'intention pour expédier un homme en seiireté de conscience. 0 qu'heureux sont les gens qui ne veulent pas souffrir les injures d'estre instruits en cette doctrine ! Mais que malheureux sont ceux

10 qui les offensent ! En vérité, mon Père, il vaudroit autant avoir à faire à des gens qui n'ont point de religion qu'à ceux qui en sont instruits jusqu'à cette direction. Car enfin l'intention de celuy qui blesse ne soulage point celuy qui est blessé. Il ne s'apperçoit point de cette direction secrette,

15 et il ne sent que celle du coup qu'on luy porte. Et je ne sçay mesme si on n'auroit pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportez que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots.

Tout de bon, mon Père, je suis un peu surpris de tout

20cecy, et ces questions du P. L'Amy et de Caramoûel ne me plaisent point. Pourquoy ? dit le Père ; estes- vous Janséniste? J'en ay une autre raison, luy dis-je. C'est que j'écris de temps en temps à un de mes amis de la campagne ce que j'apprens des maximes de vos Pères ; et, quoy

25 que je ne fasse que rapporter simplement et citer fidellement leurs paroles, je ne sçayneantmoins s'il ne se pourroit pas rencontrer quelque esprit bizarre qui, s'imaginant que cela vous fait tort, n'en tirast de vos principes quelque méchante conclusion. Allez, me dit le Père, il ne vous en

30 arrivera point de mal; j'en suis garand. Sçachez que ce que nos Pères ont imprimé eux-mesmes, et avec l'approbation de nos Supérieurs, n'est ny mauvais ny dangereux à publier.

Je vous escris donc sur la parole de ce bon Pare ; mais le

36 papier me manque toujours, et non pas les passages. Car il y en a tant d'autres, et de si forts, qu'il faudroit des volumes pour tout dire. Je suis, etc.

ESCRITTE A UN PROVINCIAL

PAR UN DE SES AMIS

De Paris, ce 28 May 1666.

Monsieur,

Vous ne pensiez pas que personne eust la curiosité de sçavoir qui nous sommes ; cependant il y a des gens qui essayent de le deviner, mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent pour un Docteur de Sorbonne ; les autres attribuent mes Lettres à quatre ou cinq personnes, qui 5 comme moy ne sont ny Prestres ny Ecclésiastiques. Tous ces faux soupçons me font connoistre que je n'ay pas mal reùssy dans le dessein que j'ai eii de n'estre connu que de vous et du bon Père, qui souffre toujours mes visites, et dont je souffre toujours les discours, quoy que avec bien de la 10 peine. Mais je suis obligé à me contraindre ; car il ne les continueroit pas, s'il s'appercevoit que j'en fusse si choqué ; et ainsi je ne pourrois m'acquiter de la parole que je vous ay donnée de vous faire sçavoir leur morale. Je vous assure que vous devez compter pour quelque chose la violence que 15 je me fais. Il est bien pénible de voir renverser toute la morale Chrestienne par des egaremens si étranges sans oser y contredire ouvertement. Mais, après avoir tant enduré pour vostre satisfaction, je pense qu'à la fin j'eclateray pour la mienne, quand il n'aura plus rien à me dire. Cependant '20 je me retiendray autant qu'il me sera possible : car, plus je me tais, plus il me dit de choses. Il m'en apprit tant la dernière fois, que j'auray bien de la peine à tout dire. Vous verrez que la bourse y a esté aussi malmenée que la vie le fut l'autre fois. Car, de quelque manière qu'il pâlie ses 25

Title. om. Eacritte . . . amis C. 24. verrez des principes bien com-

tnodea pour ne j-oiat restituer. Car C.

maximes, celles que j'ay à vous dire ne vont en effet qu'à favorise!' les Juges corrompus, les Usuriers, les Banqueroutiers, les Larrons, les femmes perdues et les sorciers, qui sont tous dispensez assez largement de restituer ce qu'ils 5 gagnent chacun dans leur mestier. C'est ce que le bon Père m'apprit par ce discours :

Dés le commencement de nos entretiens, me dit-il, je me suis engagé à vous expliquer les maximes de nos auteurs pour toutes sortes de conditions. Vous avez desja veù celles

10 qui touchent les Beneficiers, les Prestres, les Keligieux, les Valets et les Gentilshommes; parcourons maintenant les autres, et commençons par les Juges.

Je vous diray d'abord une des plus importantes et des plus avantageuses Maximes que nos Pères ayent enseignées en

15 leur faveur. Elle est de nostre savant Castro Palao, l'un de nos 24 Vieillards. Voicy ses mots : Un juge peut-il, dans une question de droit, juger selon une opinion probable, en quittant l'opinion la plus probable ? Oily, et mesme contre son propre sentiment ; imo contra propriam opinionem. Et

20 c'est ce que nostre Père Escobar rapporte aussi au tr. 6, ex. 6, n. 45. O mon Père ! luy dis-je, voila un beau commencement ! Les Juges vous sont bien obligez ; et je trouve bien estrange qu'ils s'opposent à vos probabilitez, comme nous l'avons remarqué quelquefois, puis qu'elles leur sont si

25 favorables. Car vous leur donnez par là le mesme pouvoir sur la fortune des hommes que vous vous estes donné sur les consciences. Vous voyez, me dit-il, que ce n'est pas nostre interest qui nous fait agir ; nous n'avons eu égard qu'au repos de leurs consciences ; et c'est à quoy nostre grand Molina a

30 si utilement travaillé sur le sujet des presens qu'on leur fait. Car, pour lever les scrupules qu'ils pourroient avoir d'en prendre en de certaines rencontres, il a pris le soin de faire le dénombrement de tous les cas où ils en peuvent recevoir en conscience, à moins qu'il y eust quelque loy particulière

36 qui le leur defendist. C'est en son to. 1, tr. 2, disp. 88, n. 6. Les voicy : Les juges peuvent recevoir des presens des parties, quand ils les leur donnent ou par amitié, ou par reconnaissance de la justice qu'ils ont rendue, ou pour les porter d la rendre à l'avenir, ou pour les obliger à prendre tm soin particulier de

40 leur affaire, oti pour les engager à les expédier promptement. Nostre sçavant Escobar en parle encore au tr. 6, ex. 6, n. 43, en cette sorte : S'il y a plusieurs personnes qui n ayent pas

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