CHAPITRE PREMIER
Il faudrait faire attention. Voulezvous savoir comment les pays finissent?
Regardez autour de vous, vous apercevrez les symptômes d'une rupture de l'unité nationale.
Il y a des lézardes sur la maison.
Elles ne font que s'étendre et s'élargir. Elles dessinent sur notre pauvre pays des divisions qui correspondent assez exactement aux régions que César trouva
dans les Gaules. Les Gaulois, malgré leur état d'anarchie, tendaient à L'unité. Aujourd'hui, malgré notre unité réalisée, nous tendons à l'anarchie. Sous des mains insensées, le beau, le long travail historique s'écaille, s'effrite, et voici que réapparaissent les nations diverses dont fut fait ce chef-d'œuvre de volonté que nous appelons la France.
Il faut bien savoir que notre patrie fut créée par une volonté sage et continue. Que celle-ci vienne à manquer et laisse la place à des brutaux incohérents, on parlera très vite d'une dissolution de communauté.
J'ai soulevé quelques étonnements et des irritations (mais fort suspectes) quand j'ai poussé le premier cri d'alarme. Pourtant je ne fais pas de polémique. Je lâche de voir clair, je prends par la main mes amis ou mes adversaires ; je ne les distingue guère, s'il s'agit du salut public : moD nationalisme n'est point un syndicat politique, mais une conception historique de la France. J'essaye de les mener au point où je me place, c'est tout en dehors des par-
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tis, la position d'un témoin rempli" d'amour pour sa patrie.
Pour nous autres Lorrains, il e«t impossible d'accepter la politique partisane, nullement nationale, où s'entête la l'action qui gouverne. Et là-dessus nous sommes unanimes. Tous les lorrains ont exigé de leurs députés qu'ils affirmassent du respect pour l'armée, de la fidélité à l'Alsace-Lorraine et un esprit libre de fanatisme anticlérical. Nous avons bien un député, celui de Toul, M. Chapuis, qui paraît faire exception : il figure dans le bloc. Mais il n'est pas lorrain : bourguignon de naissance.
D'ailleurs s'il sert le ministère, il se proclame tout de même anti-dreyfusard.
Sans doute, je puis penser que, dans le gâchis français, mes compatriotes lorrains, les Ferry, les Méline,les Krantz ont leur responsabilité. Ils ont commis des fautes. Du moins, s'ils ne maudissent pas leur erreur dans son principe (c'est un mystique attachement au parlementarisme), ils la délestent dans ses conséquences.
Une partie de Tannée, j'habite une petite ville lorraine sur la haute Moselle. Elle s'accote à des hauteurs. Nos troupes les occuperont au premier signal de guerre, et c'est là que la France, selon toute probabilité, subira le grand choc, l'instant sublime du destin. Ma ville et ma maison seront certainement brûlées, sans qu'on puisse rien en déménager. (En 1870, j'ai déjà vu ces tragiques horreurs). Et si nos troupes sont les moins fortes, j'achèverai mes jours sujet de l'empereur allemand. (H en va déjà ainsi d'un grand nombre de mes camarades d'enfance).
Dans de tels lieux et qui parlent si fort, nous sommes unanimes sur plusieurs points de vie ou de mort. D'abord, nous voulons une armée solide. Nous la souhaiterions ardente, capable d'offensive et de porter la guerre plus avant sur une terre d'Empire qui, selon nous, demeure terre de France. Nous n'acceptons pas de donner à l'Allemagne, formidablement armée, « le généreux spectacle d'une grande nation qui désarme ». — En second lieu, nous
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voyons une situation financière très difficile, et nous autres, gens de l'Est, nous concluons tout droit qu'il ne faut point inventer de nouvelles dépenses.
« Ah ! disent les Méridionaux , ces Lorrains, les voilà bien: des ladres, comme dit le proverbe ; nous allons profiter de notre présence au pouvoir pour venger nos rancunes électorales. Nous allons fermer des écoles. » — Eh bien, nous, bonnes gens de Lorraine, cela nous dégoûte d'avoir à construire de nouvelles écoles qui vont encore coûter un argent fou. On n'a jamais constaté chez nous, que je sache, d'exaltation religieuse; nous ne sommes point des mystiques primaires, comme le sont évidemment la moitié de nos socialistes, tout dégoûtants d'optimisme béat, mais nous pensons que les grands ordres contemplatifs sont la réserve qui vivifie les congrégations plus humbles et plus pratiques. — Enfin, nous trouvons insensé que ces coûteuses machinations anticléricales viennent diviser notre nation, déjà si fort dissociée faute d'un
cerveau chef et par mille parasites venus de l'étranger...
L'autre jour, (en juin 1903) devant le tribunal correctionnel de Nancy, le Père Tailleur (des Rédemptoristes de Saint- Nicolas) était poursuivi pour n'avoir pas obéi à la notification de dispersion.
Avec une grande force, mais avec une sage mesure, au cours de sa défense, il prononça des paroles pleines et comptées:
« Rester chez nous, nous le devions à notre chère Lorraine. N'a-t-elle pas, par le vote de ses députés, demandé la conservation de ses religieux? Treize députés sur dix-sept ont voté en leur faveur ; trois se sont abstenus, un seul a voté contre. Le Conseil municipal de Saint-Nicolas a émis à l'unanimité un avis favorable à notre demande d'autorisation. La population a manifesté hautement sa volonté formelle de garder ses religieux. En nous chassant de la Lorraine, la France voudrait-elle aller contre le sentiment presque unanime d'une province qui lui est si dévouée ?... »
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Entendez-vous l'accent ? 11 est irréprochable, et pourtant le cœur se serre, car une opposition, un conflit sont marqués entre les droits de la Lorraine et les forces de la France. Cela s'accentue dans un petit discours de grand effet que vient d'adresser à Mgr de Nancy le maire d'Arracourt, chef-lieu de canton sur la frontière :
« ... Si un jour la Lorraine et l'Alsace doivent s'unir de nouveau et posséder l'autonomie de leurs races, c'est vous, nous l'espérons bien, qui resterez l'évêque du pays lorrain définitivement pacifié, libre de conserver ses coutumes et sa religion, tel en tin mot que nos pères l'avaient voulu quand ils se sont ralliés à la France. »
De toutes parts, de Normandie, du Nord, de Savoie, nous constatons le même frémissement d'hommes libres qui ne veulent point d'associés devenir esclaves. De Bretagne, toutefois, par le journal la Résistance de Morlaix, on entend une voix plus âpre où ce mal nouveau de la France prend un accent farouche :
« ... Il n'est pas possible de nous haïr plus que nous haïssent les Français du Midi. Les menaces adressées aux Bretons par les Français font bouillir le sang dans les veines. Plusieurs, en Bretagne, sont prêts à s'insurger connue au temps passé. Soyons donc défiants à l'égard des traîtres, et unissons nos cœurs et nos esprits en vrais et loyaux Bretons qui n'ont jamais été les esclaves des Français. » (Traduit par le journal Le Matin du 10 juin).
Des actionnaires croient que leur Société — ici, c'est la patrie — est gérée, non pour le bien de l'aflaire, mais à leur détriment et selon l'esprit particulier d'un syndicat. Ils pensent naturellement à une liquidation.
11 fallait d'abord que j'eusse — et je m'en félicite — assez de courage intellectuel pour constater (bien qu'il m'en coûtai) qu'en France il y a des lézardes.
Combien de fois, suus combien de formes faudra-t-il frapper les cervelles
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politiciennes avec ce faible cri crime Cassandre sans emploi ?
Hypocrites contradicteurs, quand je constate ce qui est, n'affectez pas de supposer que je prends mon parti de notre cœur ainsi divisé et de nos membres tirés à quatre chevaux. Mais que sert de vanter (selon le parti où l'on s'enrégimente) ce qui subsiste de compétence et de tradition dans les bureaux, ce qui se gaspille de générosité et de talent littéraire dans l'opposition, ce qui éclate de génie électoral chez nos maîtres? Pourquoi servir un des partis, quand on n'aspire qu'à servir la France? Je voudrais être un pur témoin. « Tiens, me dis-je, voilà que ça craque!... Quel malheur, c'est ma maison, ma ville, ma patrie, ma vie.... »