LA PREPONDERANCE DES MERIDIONAUX
Voici donc, que sur la construction politique française, la Loire apparaît comme une profonde Assure. La vieille Gaule Belgique, la Celtique aussi, c'està-dire la France au nord de la Loire sont menées et brimées par l'Aquitaine et la Xarbonnaise.
Ces vieilles nations qui composèrent la France, tout au fond elles subsistent, demeurent pareilles à travers
les siècles. Voulez-vous que nous les désignions par des mots du jour? Eh bien, je vous dirai que c'est le groupe des députés delà Dépêche, qui constitue le Gouvernement, et j'ajouterai que la France du Nord ne peut pas vivre gérée par ce syndicat despotique (1). Contre cette prépotence méridionale il y a des objections, non seulement lorraines, normandes, bretonnes, flamandes, mais françaises. Cette rupture de l'équilibre rompt l'unité nationale. On commence à demander une dissolution de communauté.
Quelle horreur ! De toutes parts, l'on m'écrit : « Vous avez vu juste, vous n'avez fait qu'atténuer. » Et l'on me cite de mémoire un article de la Dépêche qui nous réplique : « Les sentiments séparatistes que la Bretagne ou la Lorraine manifestent sur la question militaire ou religieuse, le Midi les manifesterait, à l'occasion, s'il fallait revenir au sabre ou au goupillon. »
(1) Voir les uote* à la fin du volume.
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Je retourne, pour mieux éclairer la question, sur le terrain qui m'est familier, là-bas, près de la frontière.
11 n'y a guère plus d'un siècle que nous autres Lorrains nous avons dû renoncer à notre autonomie. Notre duché de Lorraine a versé toutes ses richesses dans le patrimoine des Français. Notre petite nationalité politique s'est confondue dans une plus large nationalité. C'est la force qui nous y contraignit. Nous ne sommes pas entrés dans la patrie française parce que c'était notre goût, mais nous étions piétines tantôt par la France, tantôt par l'Allemagne; notre maison ducale, inférieure en intelligence politique aux capétiens, manquait à nous défendre; après les atrocités dont nous avaient accablés les Français, il nous fallait de l'ordre et de la paix.
Certes, cette grande France avec sa gloire et la séduction de ses mœurs nous a vite mêlés à ses meilleurs fils. En pénétrant dans la famille, nous apportâmes de magnifiques cadeaux : nous avons ajouté à l'art français Callot et
Claude Gellée, qui nous appartenaient ; nous avons fourni Victor Hugo, que nous venions de préparer, et cinquante maréchaux ou grands chefs militaires.
Notre province a été heureuse de faire, plus qu'aucune province, des sacrifices dans les armées de la France.
Aujourd'hui encore, c'est au milieu de nos populations de l'Est et avec nos réservistes lorrains que se forment les meilleurs régiments.
Aux dernières élections (de 1902), l'accord est apparu de notre esprit politique lorrain avec l'esprit politique de Paris. D'ailleurs par le Temps, qui est à peu prés un journal de l'Est, par les Ferry et les Méline, n'est-ce pas nous qui avons heaucoup contribué à former la tradition et l'esprit politique de cette troisième république ?
Je ne multiplierai pas les preuves d'un fait évident : l'unité franco-lorraine est réalisée. Mais il n'empêche que, pour comprendre dans quelles conditions peut durer cette entente, l'historien et le philosophe doivent toujours revenir au principe de notre annexion :
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Nous sommes venus à la France comme à la force,. Nous avions besoin de sécurité. Insultés et ruinés à l'est et à l'ouest, désolés par l'instabilité, nous sommes allés à ce qui dure.
J'abandonne ma chère, ma noble indépendance ; assure, du moins, mon existence.
Or, la pauvre France, ayant dû, il y a trente-trois ans, livrer une partie de notre Lorraine à l'Allemagne, voici qu'aujourd'hui l'idée de revanche est rejetée, comme une sottise et comme un crime, par les plus autorisés porteparoles du régime dans les assemblées politiques,dans la presse et dans l'Université.
Bien plus, loin de songer cà récupérer les territoires perdus, nos gouvernants mettent leur générosité et leur raison à désarmer, en sorte que les Lorrains, non encore annexés, peuvent s'attendre à devenir Allemands, s'il plaît à l'Allemagne.
Xos frères annexés, les Lorrains, et les Alsaciens, quand ils demeurent quand même fidèles à la France et
qu'ils déserteut l'Allemagne pour s'engager dans nos régiments, sont mis indignement — en dépit de la loi Relier — dans la légion étrangère et souvent sous la coupe d'Allemands.
Et cependant un gouvernement qui est mené par une majorité méridionale dilapide les finances de la France, où notre contribution est supérieure à celle des provinces gouvernantes, et ces méridionaux prétendent nous imposer leurs conceptions antireligieuses^ qui, a bien voir les choses sous les mots, sont des conceptions fanatiques, intolérantes, bassement religieuses —
Dans l'été de 1902, lesVosgiens de la Bresse, de Bains et de plusieurs villages industriels ont sonné le tocsin, pris des fourches, se sont groupés autour des Sœurs. L'audace de ces rustiques méritait qu'on y réfléchit. Elle fit tout simplement lever les épaules aux beaux messieurs du ministère. Hier encore, (Juin 1903) le tribunal de Nancy infligeait des huit et dix mois de prison — quelle boute pour le juge, quel honneur pour le condamné! — aux paysans de
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la plaine de Sion, coupables d'un mouvement d'enthousiasme pour le lieu saint dé la Lorraine. Lieu saint, je veux dire hautement vénérable par la masse des souvenirs historiques qui, depuis dixhuit siècles, s'amassent sur cette colline et dans la conscience lorraine. Là-dessus, les gens du Midi s'écrient : « Vilains, petites gens de l'Est, nous vous civiliserons malgré vous. » M. Jules Véran, de Montpellier, a trouvé le mot qui fait éclair jusque dans le lointain passé. 11 nous répond sous ce titre : La Revanche des Albigeois.
Est-ce à dire que les Lorrains veulent la guerre ? Ils seraient les premiers à en souffrir et plus rudement que lesgens de l'Aquitaine ou de la Narbonnaise, mais ils la prévoient et supplient qu'on leur donne toute les chances favorables.
Est-à dire que les Lorrains prétendent subordonner aucune parcelle du pouvoir civil au pouvoir ecclésiastique?
En vérité, il s agit bien, dans les ateliers vosgiens et sur le plateau de Sion, de
ces savantes querelles! Tout simplement, bien que nous soyons entrés comme des vaincus dans la patrie française, il y a cent trente ans, nous prétendons y être traités comme des hommes libres.
Des hommes libres en face de l'Allemagne : donc il nous faut une armée.
Des hommes libres, sur notre sol, tant que nous respectons les intérêts de la France : donc, nous supportons mal qu'on vienne molester des braves et vénérables fdles plébéiennes, des paysannes de chez nous, au demeurant, que nous sommes habitués à voir circuler paisiblement en cornettes dans les villes et les villages, où elles ne représentent rien que de noble.
Comment! des ordres de Paris, rédigés par des volontés méridionales, prétendent diminuer notre sublime paysage historique de Sion-Vaudémont — intervenir sur la côte du Bois-Chenu, où nous honorons Jeanne d'Arc, qui partit de chez nous pour sauver la France — fermer la chapelle, enfin, où le génie de Ligier Richier éclate avec ses puis-
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sances intactes auprès de la poussière des ducs, chefs jadis de notre nationalité!
Ce n'est point la peine de vivre, s'il faut subir des humiliations!
Toutes les belles phrases chantantes des Jaurès et de ces étonnants ténors que produit avec surabondance le glorieux sol de Toulouse — mais oui, glorieux! je ne m'en dédis pas : elle est si belle, dans toutes ses parties, cette France si mal gérée! — ne nous feront point accepter de telles indignités. L'élégant homme du Sud, l'Aquitain, dédaigne, veut mettre sous le joug le rude homme du Nord, le Lorrain, le Flamand, le Breton. Par dessus la Loire deux Frances irritées se regardent.
Qu'y a-t-il désormais de commun entre nous? Nos intérêts? Vous les sacrifiez.
Nos vénérations instinctives? Vous les bafouez. Notre titre de Français? Mais si nous mettons sous le mot France des conceptions opposées? Si nous arrivons
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à sentir qu'une terre et des morts tout différents nous portent?
C'est ici que je me retourne, l'accusation aux lèvres, contre les mauvais gérants de la France. La connaissance des variétés provinciales devrait être au centre de la science d'un homme d'Etat français, comme le respect des caractères régionaux devrait faire l'essentiel de ses préoccupations.
Le crime de la République contre la France, c'aura été de laisser réapparaître à la surface ces antiques oppositions naturelles, ou plutôt — n'ayant point une raison à placer au-dessus d'elles toutes qui les départageât — de ne pas leur avoir laissé un jeu normal par des libertés régionales.
L'Aquitaine et la Narbonnaise, les pays au sud de la Loire mènent notre République. A quoi la mènent-elles? Au démembrement.