‹ Les libertés communalesChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

§ lef. Lutte d'Arnoul III, comte de Flandre, et de son oncle Robert le Frison ; après la mort d'Arnoul, son frère Baudouin ne conserve que le Hainaut. Anarchie en Flandre; efforts d'Arnoul, évêque de Soissons, pour rétablir la concorde. Troubles à Cambrai, où la commune, une première fois supprimée, en 1076, se réorganise du temps de Tévêque Gaucher. — § 2. Caractère et gouvernement de l'empereur Henri IV; querelle des investitures. Une grande partie de l'épiscopat et delà noblesse de l'Allemagne abandonnent le roi. Conduite des villes. Humiliation de Henri à Canossa. Son retour en deçà des Alpes; dévouement que les villes lui montrent: ses efforts en faveur de la paix publique; il se maintient sur le trône malgré de nombreuses défections. La première croisade Vne nouvelle conspiration éclate; Henri IV est déposé et meurt, entouré des sympathies et des regrets des bourgeois. — § 5. Rôle que joue le comte de Flandre Robert II. Situation de ses États. Événements qui se passent à Cambrai à cette époque. La ciiarte de Vamitié d'Aire. Libertés qu'obtiennent d'autres localités. La ville de Tournai. Simultanéité du mouvement communal en Belgique, sur les bords du Rhin, dans le nord de la France et en Angleterre.

La grandeur de la Flandre et la tranquillité dont cette contrée jouissait reçurent un coup terrible à la mort de Baudouin de Mons

qui ne laissait, de son union avec Riehilde, que deux fils fort jeunes, dont l'aîné n'était pas encore chevalier, Arnoul III et Baudouin. La violence était un vice si général à cette époque, que l'avenir n'inspirait aucune confiance. Baudouin de Lille, dont la vie avait e'té remplie d'agressions contre son père même, contre son suzerain, contre ses voisins, n'avait pu fermer les yeux sans prendre des précautions contre l'ambition de son fils Robert. Peu de temps avant sa mort, il convoqua à Audenarde ses barons et là, après avoir assigné tous ses domaines à l'aîné de ses enfants, Baudouin dit de Mons, à qui tous les nobles présents jurèrent foi et hommage, il exigea de Robert la promesse qu'il n'élèverait jamais aucune réclamation contre le nouveau comte et ses héritiers (')•

Robert, qui avait déjà donné à son père des sujets de mécontentement, se rendit en Frise et devint le souverain de cette contrée, ou plutôt de la Hollande, par son mariage avec la veuve du dernier comte, Gertrude de Saxe. Quant à Baudouin de Mons, il mourut après un règne très-court (-). Au moment d'expirer, ne voulant pas laisser ses enfants exposés à l'inimitié de leur oncle, il fit venir celui-ci à Bruges et exigea de lui l'hommage féodal et une promesse formelle de rester en paix (^).

Tandis que Riehilde et le jeune Baudouin retournaient à Mons, Arnoul alla visiter Cassel, Saint-Omer et les localités voisines. A peine avaient-ils quitté Bruges, qu'une conspiration formidable s'y organisa. Galbert ne lui assigne d'autre cause que la perfide ambition de Robert ; mais, d'après Lambert d'Ardres, Riehilde aurait excité le mécontentement des Flamands en prescrivant la

(') Hérdian. — GisLEBERT, Clifonica Hannotiiae, p. 4, parle aussi de cette assemblée, mais en attribue à tort la convocation à Baudouin de Mons.

C^) Le 17 juillet 1070 (Sigeberti auclarium Hasnoniense, dans Pbrtz, loc. cit., t. VI, p. 442).

(^) Galbert, Fita beati Caroli boni, c. 109.

levée d'un impôt montant à quatre deniers par habitation, cette habitation fût-elle une chaumière. Des e'missaires de Robert visitent en secret Isendyck , Oostburg , Rodenburg, toute la Flandre voisine de la mer et assurent à leur maître, à prix d'or et à force de promesses, le concours des princes, c'est-à-dire des nobles. Les fre'quents voyages d'un de ces agents, qui e'tait clerc ou prêtre, attirèrent l'attention et il dut fuir pour ne pas être arrête', mais il parvint à se cacher et revint jouer son rôle, en simulant cette fois la ce'cite' et en se faisant accompagner par un pre'tendu guide.

Quand tout fut pre'pare', Robert de'barqua à l'improviste à la tête d'une arme'e, au lieu dit Clipel, et y donna le signal de l'appel aux armes en incendiant une maison. En un instant les conjurés se réunissent et se portent sur Cassel. Quoique le jeune Arnoul n'eût autour de lui que peu d'hommes armés, il marcha contre les envahisseurs et leur livra bataille. Mais il fut mortellement blessé par ses propres serfs, c'est-à-dire par ses serviteurs, qui venaient de le recouvrir de son armure et en connaissaient les joints (celuturae). La plupart de ceux qui lui étaient restés fidèles furent tués ou pris, mais le vainqueur faillit périr aussi. Il errait dans le voisinage, ignorant encore la mort d'Arnoul, lorsqu'il fut fait prisonnier par un chevalier, nommé Wulfric Kabel, qui le conduisit à Saint-Omer. La bataille finie, les pairs du comté allèrent assiéger cette ville, dont le châtelain fut obligé de rendre la liberté à son prisonnier. Robert fut, de commun accord, reconnu comte de Flandre.

Cette narration, que nous empruntons à Galbert, est évidemment incomplète et partiale. On y omet une quantité de détails acquis à l'histoire. Ainsi il est bien établi que Richilde s'aliéna l'opinion en accordant une confiance illimitée au Normand Guillaume, fils d'Osbern, comte d'Hereford, sénéchal de Normandie.

Loin d'avoir été un simple combat entre deux troupes peu nombreuses, ce fut une lutte sanglante, où plusieurs milliers de Normands et de Français furent massacre's ('). Et que d'autres erreurs re'pe'te'es par les historiens! Lambert d'Asschaffenbourg, qui e'tait cependant contemporain (0, nous montre Robert, menacé en Frise par son frère Baudouin, essayant de l'apaiser par le souvenir de ses expéditions lointaines, si souvent infructueuses, forcé enfin de livrer un combat où son frère périt et s'emparant ensuite de la Flandre. Le jeune Baudouin (pour Lambert, Arnoul 111 n'existe pas) implore alors, d'après lui, l'appui du roi des Français ; mais celui-ci se laisse surprendre et se hâte de prendre la fuite. Hériman de Tournai, quoique mieux informé se borne à écrire quelques lignes à ce sujet. Giselbert, prévôt de Mons, qui vivait vers l'an 1200, est plus détaillé, mais entremêle des faits controuvés à des faits exacts.

En réunissant tout ce que nous apprennent divers auteurs, on peut tracer le tableau suivant de la journée du 21 février 4071 (3). Robert le Frison avait pris position à Bavichove, au pied de la montagne de Cassel. Il y fut attaqué par Richilde et Arnoul, qui avaient été rejoints par le roi de France Philippe l"' et le Normand

(') ffoc anno (1070) ohiit Baldwinus, consul Flandriae. Successit Arnulfus filius ejus quem debebant manu tenere rex Franciae et rex Angliae. Robertus autem Frizensis illuc veniens occidit Arnulfmn cognatum suiim et dapiferum régis TVillelmi et multa millia hominum iitriusque régis (Annales TFaverleienses, dans les Scriptores rerum Anglicarum, t. II, p. 150).

(^) Il naquit entre lOôi et 1058. Pertz, loc. cit., t. V, p. 153.

(') C'est la date généralement adoptée, notamment par Lambkrt, moine de Saint- Omer, dont la chronique finit en 1120 ^Pertz, loc. cit., t. V, p. 66). Albéric de Sëpt-Fontai>es [Chronicon, II» partie, p. 113, de l'édition de Leibnitz), parle du 21 avril : Hoc undecimo calendas inuii agilur. La meilleure relation de la bataille est celle que Sigebert de Gembloux a donnée en cinq lignes où il n'y a rien à reprendre, sauf la date de 1072.

Guillaume d'Osbern. La lutte fut longue et disputée. Arnoul fut tué par l'un de ses anciens vassaux, nommé Gerbodon, et d'Osbern périt également. Quant à Robert et à Richilde, ils furent Tun et l'autre pris par leurs ennemis, mais immédiatement échangés.

Le roi de France, après avoir quelque temps soutenu la lutte et emporté, le 6 mars, la ville de Saint-Omer ('), ne tarda pas à abandonner Richilde. Non-seulement il accepta l'hommage de Robert, mais il s'unit à lui par des liens étroits en épousant Berthe, fille du premier mariage de Gertrude de Saxe, et il ne tarda pas à approuver, de la manière la plus solennelle, la fondation du chapitre de chanoines que Robert institua à Cassel en commémoration de sa victoire. La veuve de Baudouin de Mons, forcée de chercher un autre appui, obtint de l'évêque de Liège Théoduin des hommes et de l'argent en lui cédant le Hainaut et Valenciennes, qu'elle reprit de lui en fief, par un traité conclu à Fosses.

Le 10 mai 1071, par un acte daté d'Aix-la-Chapelle, le jeune roi d'Allemagne, Henri IV, ratifia cet accord, et l'évêché de Liège étendit sa suzeraineté de la Sambre à l'Escaut. Mais Robert prévint les projets de Richilde. Il pénétra jusque près de Mons et infligea à son ennemie une deuxième défaite dans la forêt de Broqueroie, à l'endroit qui conserva les noms de : les Mortes haies (Mor- (alis liayii) et les Bonniers sanglants, et oii la comtesse fonda depuis l'abbaye de Saint-Denis. En retournant en Flandre, il bâtit sur les bords de l'Escaut, près de Douai, à Wavrechin, une forteresse entourée de palissades et de fossés et occupée par une garnison considérable, trois cents chevaliers, selon Giselbert (*), qui en ravageait cruellement les environs. Mais le fils de Richilde, Bau-

(') Lambert mentionné plus haut, loc. cit. (^) Clironica Hannoniœ, p. 15.

douin, s'empara de Wavrechin par surprise, fait d'armes qui, paraît-il, mit fin à la guerre ('),

Robert conseiva le comté de Flandre, mais sans dominer à Valenciennes, qui fitdepuis lors partie du Hainaut; ni à Douai, dont le jeune Baudouin et son fils du même nom restèrent les maîtres jusque vers 1100 (2). Cette ville, probablement à la suite d'une insurrection de ses habitants, retourna alors à la Flandre. Baudouin II de Hainaut, après avoir gouverne' avec sa mère Richilde jusqu'en l'an 1080, prit part à la première croisade et disparut en se rendant d'Antioche à Constantinople. La mort inopinée du duc de la Basse-Lotharingie, Godefroid le Bossu, en 1076, avait délivré Robert d'un ennemi redoutable, qui l'avait

(') Ce fait d'armes se passa probablement en 1076. La Chronique d'Jnchin, de celte année, s'exprime ainsi : BaldiUniis puer, frater Armilfi occisi ad Donengium, hellacit contra exercitum patrui sui Roberti, queni pugnando devicit (Pertz, loc. cit., t. VI, \). 393). Peut-être faudrait-il déplacer la virgule et la mettre après occisi, car Arnoul fut tué près de Cassel et non près de Denain, qui est peu éloigné de Wavrechin.

(^) Selon Thojielltis et d'autres écrivains, le jeune Baudouin, fils de Richilde, perdit l'occasion de récupérer Douai, en refusant d'épouser une fille de Robert le Frison. C'est là un conte forgé à plaisir; une union entre cousins germains n'aurait pas eu l'approbation de l'Église, à cette époque. Au surplus, en 1089, Baudouin se qualifiait de prince des Douaisiens aussi bien que des Hennuyers et des Valenciennois {Opéra diplomatica, t. I, p. 517), et en HOl, à en juger par une charte où Hugues, châtelain de Cambrai, confirme une donation faite à l'abbaye d'Anchin par ses vassaux Guy et Walter, fils d'Ursion de Douai, la comtesse Ide et son fils Baudouin III étaient encore en possession .de Douai {Jctum principauté Roberto juniore in Flandria, Ida comitissa Faletitianensi et Balduino, filio ejus, Duacum obtinentibus , quorum consensii et volunfate hoc factum est. D'Odltreman, Histoire de Falenciennes, p. 268 et preuves). Mais plus tard, suivant André de MARCHiEivTfES, Baudouin III, « séduit par les intrigues » de Robert II, comte de Flandre, perdit Douai, que l'empereur Henri V, accouru à son aide, assiégea en vain. Il est probable que la volonté des Douaisiens fut pour quelque chose dans ces événements, car la charte de Valenciennes, de l'an H 14, les exclut du bénéfice de la sécurité dont on devait jouir dans cette ville.

chassé, sinon de la totalité, du moins d'une partie de la Hollande. Godefroid se trouvait à Anvers et satisfaisait un besoin naturel, lorsqu'il périt par la main dun inconnu, dans lequel la rumeur publique vit, à tort ou à raison, un émissaire du comte de Flandre. Quelques écrivains, répétant les assertions d'anciennes chroniques et suivant l'exemple de Pierre d'Oudegherst, ont reproduit une narration détaillée de l'invasion de la Flandre, narration où l'on impute à Richilde les cruautés les plus odieuses et, ce qui me ramène à mon sujet principal, oii l'on fait jouer aux villes de Flandre, à leurs députés, un rôle considérable, mieux approprié aux idées et aux usages du quatorzième et du quinzième siècles qu'à ceux du onzième. Les erreurs excessives dont ce récit est émaillé ne permettent pas de l'accepter. Ainsi on y donne pour favoris à Richilde des sires deMailly et de Coucy inconnus dans nos annales, tandis que l'on passe sous silence le rôle capital que joua auprès de la comtesse le Normand Guillaume, fils d'Osbern. On y voit Richilde, après la défaite de Cassel, se cacher dans le monastère de Messines en Flandre pour y expier ses forfaits et ses fautes, tandis qu'en réalitéelle continua à gouverner le Hainaut (')• Si les événements généraux des annales de la Flandre sont entourés de tant d'obscurités, combien n'y a-t il pas de ténèbres répandues sur son histoire intime? On a représenté quelquefois l'avènement de Robert comme un triomphe de l'esprit de liberté, comme une réaction contre le despotisme de Richilde, comme l'aurore d'une époque de tranquillité. Au contraire, la paix ne se rétablit en Flandre qu'avec la plus grande difficulté. Resté maître du pays, Robert dut compter avec l'ambition de ses partisans et se défendre contie la haine de ses adversaires. Si l'on en croit Gal-

(") Elle mourut en iOSG, poslquatu tirilitcr et bene (erram suatn tcnuerat, liil lUL'uocn D'AvESiSES, qui descendail de Hicliilde.

bert ('), il « tint toujours pour suspects les traîtres qui lui avaient n livré le pays et ne leur donna point accès dans ses conseils. Ils « résolurent alors de le tuer et d'appeler au trône Baudouin, « le frère d'Arnoul; mais Tun d'eux se jeta à ses pieds et lui re'véla « le complot. Cités en champ clos, convaincus par le comte, ils « furent décapités, bannis ou proscrits. »

Il y eut à cette époque d'importants changements dans le personnel féodal de la Flandre. Gérulphe, châtelain de Tournai, et Hugues, seigneur de Mortagne (-), furent chassés de leurs domaines, qui passèrent à Rodolphe Radou, frère de Conon d'Oudenbourg. Walter de Douai, on ne sait par suite de quelles circonstances, fut réduit à la pauvreté ('). Les domaines de Tronchiennes, de Vuas ou du pays de Waes et de Rusla ou Ruysselede furent donnés par le comte, sans doute à la suite d'une confiscation, à Baudouin d'Alost (qui mourut le 24 avril 1082) (*). Or, circonstance curieuse et qui ne peut être fortuite, ce furent précisément Everard de Tournai, son frère Conon et Baudouin de Gand qui contribuèrent le plus à l'arrivée en Flandre d'Arnoul, évêque de Soissons. N'étaient-ils pas, en effet, les plus intéressés à apaiser les querelles dont leur nouvelle grandeur était peutêtre la cause réelle ?

Les monastères n'étaient pas plus calmes que les châteaux. A Saint-Bavon, de Gand, l'abbé Etienne d'Egmond fut installé de force ('), et l'abbaye de Saint-Bertin fut également en proie à de

(^) Chronica Tornacensis, dans De Smet, loc. cit., t. II, pp. 497 et oôl .

(') Charte de 1089, dans les Opéra diploin,atica, 1. 1, p. 268. Voir, sur ce personnage, une lettre du pape Grégoire VII, du 25 mars 1077.

{*) De Smet, loc. cit., t. I, p. o98.

(^) En iQ~iù{Jnnales Sancti Bavonis, dans De Smet, loc. cit., 1. 1, p. 417 ; — Chronicon Sancti Bavonis, dans le même, p. 562).

longues dissensions. EnGn, à Térouanne, la mort de Drogon, qui y occupait depuis soixante ans le sie'ge e'piscopal, fut le signal de longues querelles pendant lesquelles les scènes les plus affligeantes se passèrent. Hubert, successeur de Drogon, fut chassé et blessé par ses diocésains ; Lambert de Belle, que le comte Robert intronisa à main armée, eut la langue et les premières articulations des doigts coupées par l'avoué Eustache, et la concorde ne se rétablit qu'à la longue, grâce à la lassitude des partis. Robert le Frison, exaspéré par l'opposition qu'il rencontrait dans une partie du clergé de Térouanne, se montra longtemps dur et cruel. Il fit emprisonner, torturer et supplicier plusieurs hauts personnages et d'autres n'évitèrent le même sort que par la fuite. Dans ses États et en particulier à Bruges, à Oudenbourg, etc., les discordes étaient si violentes que verser le sang y paraissait un jeu. Le père y épargnait à peine son fils et celui-ci son père; frères, ondes, neveux s'entre-tuaient pour le plus léger motif. Les grands comprirent qu'une pareille anarchie conduisait la patrie à sa ruine et ils appelèrent en Flandre un enfant de ce pays qui, après avoir été chevalier et avoir brillé dans les tournois, était devenu moine, puis évêque de Soissons. Arnoul,tel était son nom, était né à Tieghem,près d'Audenarde, de parents nobles et riches, appelés Fulbert et Mélissende. Ce savant ecclésiastique ramena avec lui les nobles flamands qui gémissaient dans l'exil et au moment où il plaidait leur cause auprès du comte, ils furent introduits auprès de celui-ci et se jetèrent à ses pieds. Robert se fâcha d'abord, mais Arnoul insista avec tant d'ardeur que le comte finit par leur pardonner. L'évèque, accompagné d'une suite nombreuse, parcourut ensuite le pays, et surtout le pays voisin de la mer : Bruges, Aldenbourg, Furnes, etc. Partout sa parole chaleureuse réussit à calmer les querelles et les haines. On calcula à cette époque que si l'on avait dû apaiser à prix d'argent, selon

l'usage ordinaire, les crimes dont les tristes conséquences furent détournées par son intervention, il aurait fallu dépenser plus de 10,000 marcs. Ce fut le châtelain de Bruges, Erembold ou Erembald de Furnes, qui, par ordre du comte, dirigea l'enquête à la suite de laquelle on constata le montant de ce chiffre. Or, si l'on en croyait la rumeur publique, Erembold lui-même aurait dîi sa dignité à un crime. C'était lui, disait-on, qui avait tué le châtelain Holdran, dont il était le sénéchal et avec la femme duquel il entretenait un commerce criminel. Pendant que Holdran bataillait sur un pont, contre le peuple de Bruges, il l'avait frappé de son glaive ('), puis l'avait remplacé à la fois dans ses fonctions et dans le lit conjugal.

Un fait qui se passa à Thourout semble attester que l'autorité de Robert n'était guère respectée. Pendant que ce prince résidait dans cette ville, où se tenaient en ce moment des foires qui furent longtemps célèbres, deux chevaliers se prirent de querelle et se frappèrent, au mépris de la Paix du comte. La foule alla se plaindre au souverain du pays, en répétant, comme par moquerie, qu'il n'avait aucune énergie celui qui ne savait pas protéger ces foires renommées. Ici encore l'évêque Arnoul intervint et réussit à rétablir le calme. Toutefois, il faut le dire, les pérégrinations d'Arnoul n'eurent qu'un résultat passager. De nouveaux désordres venaient d'éclater et l'avaient déterminé à reparaître à Oudenbourg, à la demande des notables de la contrée, lorsqu'il mourut, en 1087 (^). Il fallait, en effet, plus que des prédications pour

(') Dominum suum, in quodam ponte Brugis cum populo dwiicantem inter cueteros, mucrone confoderet et perfossum inter tumultum in morte praecipitaret (Anonymcs, de passione sancti Caroli, c. 2).

(-) La \'ita sancti Jrnul fi Suessionensis episcopi a été écrite par Hariulphc, abbé d'Oudenbourg, et achevée en 1114. Elle se trouve dans Macrlon, loc. cit., saec. FI, pars II, pp. 502 et suivantes.

rétablir et maintenir la tranquillité j il fallait une institution qui s'en constituât la gardienne.

Les diplômes de l'époque sont pleins de lamentations : « Elle « s'aggrave la tristesse du monde, qui est entièrement voué au » mal ; elle s'accroît avec les dévastations des tyrans habitant autour « de nous », dit Giselbert d'Alost dans un diplôme de l'an 1088 ('). Baudouin, frère de ce seigneur, guerroyait alors contre Amelric de Ninove, qu'il surprit et lit prisonnier (^), et, en 1091, à la suite d'une querelle entre les chanoines de Tronchiennes et les serfs de Baudouin, ceux-ci, excités par le maire, nommé Conon, chassèrent les chanoines, pillèrent leurs meubles et incendièrent leur habitation commune (^).

Comment Robert le Frison aurait-il mis fln à cette situation déplorable, entouré d'ennemis avoués ou secrets : les comtes de Hainaut, dont il avait usurpé le plus beau domaine ; les rois normands d'Angleterre, contre lesquels plusieurs expéditions furent dirigées avec son assentiment plus ou moins avoué; le roi d'Allemagne, Henri JV, qu'il avait aussi offensé; les Zélandais, qui se soulevèrent contre lui et le déflrent dans une bataille où ils prirent deux étendards? Outre qu'il avait mécontenté une partie de sa noblesse, Robert froissa encore le clergé en élevant la prétention de s'emparer de l'avoir mobilier laissé par les ecclésiastiques décédés, prétention à laquelle il renonça en l'an 1092, peu de temps avant sa mort, sur l'invitation du pape Urbain II. En 1086 il avait associé à son autorité son fils aîné, Robert H dit de Jérusalem, et, vers le même temps, il partit pour l'Orient et visita le tombeau du Christ. Enfin il mourut le 15 octobre 1095^ sans avoir

(') Opéra diplomaticu, I. I, i>. 7i.

(■■') Ibidem, p. 5:28.

(,=) Chroniques de Flandre, t. 11, pj». COU elOOI.

jamais, à ce qu'il semble, réussi à rendre le calme à ses États, sans avoir scelle' aucun acte de'notant chez lui l'intention, qu'on lui a prête'e gratuitement, de se déclarer le protecteur de la liberté.

Une ville pourtant, peu éloignée de ses domaines, et aux agitations de laquelle il ne resta pas complètement étranger, avait, pour une première fois, établi tumultueusement une commune, comme les habitants le projetaient et le désiraient depuis longtemps (•). Cette ville était Cambrai, oii des luttes passionnées divisaient les esprits. Le châtelain y jalousait l'autorité de l'évêque et les chanoines y étaient, les uns hostiles, les autres favorables aux innovations considérables que le pape Grégoire VU commençait alors à introduire dans la discipline ecclésiastique. On avait vu le châtelain, Hugues d'Inchy, profiter du séjour de l'évêque Lietbert dans le village de Boiri-Sainte-Rictrude pour s'emparer de sa personne et l'enfermer, chargé de fers, dans son manoir d'Oisy; mais la comtesse Richikle et son fils Arnoul étaient intervenus et avaient arraché sa proie au châtelain. Lorsque Gérard II, prévôt de Saint-Vaast, qui était né dans le pays d'Alost, succéda à Lietbert, en 1076, Robert le Frison et ses barons parvinrent à le réconcilier avec Hugues; mais celui-ci, ayant causé de nouveaux désordres, fut privé de sa châtellenie, qui fut alors donnée à Robert, avec le dioit de percevoir ce que l'on appelait la gavenney taxe qui consistait en un muid de grain dû par charrue et deux mencauds dus par chaque journalier.

Gérard H eut d'abord quelque peine à obtenir du pape la confirmation de son élection, parce que c'était le roi Henri IV qui lui avait donné l'investiture. Il voulut se concilier le souverain pontife

(') Multo tenipore siisurratam et desideratam (Contindator Balderici, Gesta episcoporum Cameracensium, t. VII, p. 476). Le volume VII des Scriplores de Pertz, contient plusieurs fragments de chroniques cambrésieniies qui olFrent le plus grand intérêt pour l'étude du xi<^ siècle.

en faisant|exécuter ses décrets contre la simonie et l'incontinence, mais alors il souleva dans son clergé une opposition formidable, qui trouva un e'cho dans les eccle'siastiques de Noyon. Toutefois cette polémique n'avait pas encore commencé lorsque le mouvement communal éclata à Cambrai, en 1076. En revenant de la cour du roi, l'évêque, en arrivant à Lobbes, apprit qu'une nouvelle puissance dominait dans Cambrai. Après s'être assuré de l'appui du comte de Hainaut, il résolut de feindre et de temporiser. Il offrit aux bourgeois de s'accorder avec eux, par-devant sa cour, au sujet de la conspiration tramée par eux. Sur cette promesse, on lui ouvrit les portes de la ville; mais, à peine entrés, ses chevaliers s'y conduisirent comme dans une ville prise d'assaut. Les bourgeois qu'ils rencontrèrent furent tués ou blessés et les autres, après s'être réfugiés dans la cathédrale, se virent forcés de se livrer à l'évêque. Les vainqueurs envahirent leurs maisons, y forcèrent les celliers, y brisèrent les coffres, y prirent tout ce qu'ils trouvèrent à leur convenance en or, argent, habillements, vases de prix ; chargés de dépouilles et emmenant une foule de captifs, ils retournèrent dans leurs manoirs après avoir rétabli de la sorte l'autorité de l'évêque.

Un autre incident montre à quelles extrémités se portait, sous le prétexte le moins fondé, la colère des tyrans de l'époque : « Un « citoyen vénérable » , poursuit le continuateur de Baldéric, « marchand qui était connu dans beaucoup de pays et nommé « Wibert, avait perdu dans la catastrophe son frère Fulbert. Pour « se venger de l'évêque, il s'entendit avec les ennemis de celui-ci « afin de leur livrer la ville... Voici comment la chose fut connue. « Wibert lui-même révéla le complot à l'évêque, prétendant qu'il « n'en était pas l'auteur, mais que d'autres voulaient se servir de « lui. Sur son refus de dire leurs noms, on le condamna à être u frappé jusqu'à ce qu'il avouât. Il fut lié à un tronc d'arbre et

« cruellement fustige' sans qu'on pût rien lui arracher. Les sergents « de l'e'vêque le traînèrent par la ville comme un larron, les mains <■ lie'es derrière le dos, puis ils le conduisirent hors de la ville, « lui coupèrent la langue, lui arrachèrent les yeux et l'abandon- « nèrent mourant dans cet e'tat. » Le chroniqueur ajoute, en citant saint Augustin, que tuer dans Tintérct de la justice n est pas pécher; sans vouloir interpréter les pères de l'Eglise, traitons d'infamie l'acte d'immoler, avec des raffinements de cruauté, un homme ^ vénérable > qui avertit son ennemi politique du danger qu'il court, mais qui ne veut pas s'abaisser au rôle de délateur.

D'autres causes encore provoquaient des scènes non moins révoltantes. Il existait à 5t7iere, près d'Haspre, un penseur appelé Ramirhd (?), qui comptait un grand nombre de partisans, surtout parmi les tisserands. Cité devant l'évêque, il répondit d'une manière irréprochable, mais en accusant le clergé entier de simonie ou d'avarice. Une clameur générale s'éleva contre lui et, sans y mettre plus de façon, les serviteurs de l'évêque l'enfermèrent dans une chaumière à laquelle ils mirent le feu. Il mourut en martyr, sans opposer de résistance, sans manifester d'effroi, et laissa dans le peuple une mémoire vénérée. Une lettre de Grégoire Vil, du 2o mars 1077, retrace l'indignation qu'un acte pareil avait excitée dans son âme. Mais on ne pouvait en prévenir le retour à l'aide de demi-mesures et encore moins en déchaînant le fanatisme. Grégoire Vil voulait, à coups d'autorité, réformer la discipline de l'Église et établir en même temps l'ascendant du saint-siége sur les monarques; pour l'accomplissement de ces projets irréalisables, il devait provoquer, à son insu et contre son gré, des luttes sans nombre, dont l'issue ne devait répondre ni à ses aspirations, ni à ses espérances.

Le Cambrésis continua à être en proie à l'anarchie. Les familles

puissantes se divisèrent. Hugues dlnehy, reprenant le cours de ses violences, re'claraa la châtellenie de Cambrai et força les villageois des environs de cette ville à fuir leurs demeures et à se disperser. Gérard, pour avoir un protecteur contre lui, dut donner au comte de Flandre une somme de 200 marcs et entourer d'un mur en pierres, de tours nombreuses et de fossés plus larges que les anciens sa capitale, qui n'avait qu'une circonvallation en bois, et dont la partie ancienne, le castellum, où se trouvaient la cathédrale et l'église Saint-Aubert, fut munie d'un mur très-élevé et d'un fossé immense. La mort de Gérard II, arrivée en 1095, ne modifia pas la situation.

Indignés des querelles qui divisaient les ecclésiastiques et de la lenteur de ceux-ci à se choisir un chef, les citoyens s'assemblèrent et déclarèrent qu'ils ne reconnaîtraient pour prélat que celui qui serait choisi par l'empereur, de concert avec la majorité du clergé et du peuple. On résolut aussi d'envoyer à l'empereur la crosse épiscopale, mais deux dignitaires de la cathédrale, le sacristain et le prévôt, se disputèrent cette mission et provoquèrent ainsi de nouveaux retards. Irrités de tant de délais, les bourgeois et les vassaux (') choisirent pour chef spirituel et temporel un Français nommé Manassès, frère du comte de Soissons. Les chanoines, de leur côté, élurent le prévôt Mascellin, puis se désistèrent de leur opposition, parce qu'ils ne se sentaient pas le courage d'entamer la lutte. Toutefois, leur acquiescement à la volonté du peuple n'eut aucune suite avantageuse, car Manassès ne put obtenir de l'empereur les insignes de la dignité épiscopale. Le clergé se vit alors en butte à la colère des bourgeois, colère qui s'accrut encore lorsqu'ils virent la cité d'Arras profiter de ces dissensions pour obtenir sa séparation du diocèse de

(') cives cum vMsatis (Salderici contittiKilio).

Cambrai, auquel elle était unie depuis plus de cinq siècles.

L'anarchie qui vint alors de'soler le Cambre'sis et ses environs eut enfin pour re'sultat le rétablissement de la commune, qui depuis ne cessa d'exister, bien qu'elle fût fréquemment supprime'e ou paralysée par la connivence des souverains et des ëvêques (*). Tandis que les vassaux de l'e'vêque, restant sans suzerain, livraient la campagne au pillage, y élevaient des forteresses et s'assuraient un protecteur en jurant fidélité' au comte de Flandre, les citoyens se rapprochaient du cierge' et donnaient leurs suffrages, de l'avis de l'archevêque de Reims, Rainald, et avec le consentement de l'empereur, à Walcher ou Gaucher, archidiacre de Brabant, sacristain de l'ëglise de Tournai et de Noyon. Le nouvel élu leva aussitôt des troupes de mercenaires (solidarli) et, assisté par ses partisans, guerroya vigoureusement contre ses ennemis. Après s'être emparé des châteaux de Gouy en-Arrouaise et de Rumilly, qu'il fit détruire de fond en comble, il espérait jouir en paix de sa dignité. Mais le pape Urbain II, après l'avoir reconnu, revint sur sa décision, et lui signifia qu'il eût à céder l'évêché à Manassès, son compétiteur (50 novembre 1095).

Foulques le Vidame, Amauri et d'autres, « li plus grant « de la cité » allèrent trouver Manassès à Avesnes, en Hainaut, et lui firent hommage des fiefs qu'ils tenaient de l'évêché. L'élévation d'un oncle du nouveau prélat, appelé comme lui Manassès, à l'archevêché de Reims ('), accrut en outre les forces de son

(') Le Carpentier, qui s'esl montré un si insigne faussaire, bien qu'il se qualifie lui-même « d'iiistoriograplie intègre '^ , place l'origine des prévôts de la ville de Cambrai sous Erluin, après l'acquisition du comté et de la cité par l'évèque. 11 a fabriqué une liste de prévôts où tigurent Godeiroid de Riberaont et Alard de Poix comme ayant été les chefs de la magistrature locale en 1089, « ensuite du décret portant « que la ville devoit être maniée par deux prévôts. » Inutile de dire que ces données sont imaginaires.

(^) En remplacement de Rainald, mort le 21 janvier 1096.

parti. Mais son compétiteur ne perdit pas courage, les bourgeois et les chanoines lui ayant promis de ne jamais l'abandonner. Bravant l'excommunication lance'e contre lui par le pape, il s'empara des reliques qu'on voulait emporter hors du pays et exila les eccle'siastiques qui lui e'taient hostiles. Plusieurs châteaux servant d'asile à ses ennemis, il les fit assaillir avec la plus grande vigueur : Oisy, l'un des manoirs de son parent Gosuin, fut pris et comple'tement rasé; Busegnies, Bousies, etc., furent pris d'assaut. Grâce à son énergie, la tranquillité la plus complète régna bientôt dans le Cambrésis.

L'une des chroniques à laquelle nous avons emprunté ces détails fait un grand éloge de Gaucher : elle le dépeint comme doux et pieux, comme pacifique, comme favorable aux petits. Elle signale sa conduite comme ayant toujours été humaine. Elle ajoute qu'après avoir rendu la paix à l'évêché, il pardonna aux partisans de Manassès. Cet excès de débonnaireté lui devint funeste. Un an s'était à peine écoulé qu'une sédition éclata dans Cambrai. Le clergé et le peuple lui signifièrent leurs volontés en ces termes : « Sire Gaucher, notre sire, vous êtes rebelle à l'église de Rome « et à celle de Reims; nous ne voulons plus souffrir à cause de « vous, mais allez tôt quérir réconciliation et pouvoir de faire » office d'évêque, ou sinon jamais ne repairez. » L'évêque sollicita et obtint un délai, dont il profita pour aller trouver l'empereur Henri IV.

Au bout de trois mois, il reparut, accompagné de quelques princes et d'une armée. Le clergé et le peuple, qui, en son absence, avaient reçu Manassès, furent contraints de prêter de nouveau serment de fidélité à Gaucher. Le comte de Flandre étant entré dans le Cambrésis et ayant fortifié Marcoing, qui n'est éloigné de Cambrai que de deux lieues, l'empereur lui opposa le comte de Louvain et l'évêque de Liège, celui-là avec deux cents, celui-ci

avec trois cents chevaliers. Ce renfort de'cida Robert à s'e'loigner. L'autorité e'piscopale avilie, le clergé et la noblesse divisés, étaient désormais impuissants à défendre le Cambrésis. Une nouvelle puissance aspira à remplir la mission d'y protéger la tranquillité publique. Le mot de commune, si cher aux Cambrésiens, si odieux aux prélats, fut de nouveau prononcé. Gaucher permit aux bourgeois d'en constituer une, et, en retour, ils lui prêtèrent le serment suivant : •' Nous, bourgeois de Cambrai, jurons tous « ensemble, par Dieu et par ses saints, et promettons que nous « garderons monsieur Gaucher, notre évêque, fidèlement, de sa « vie, de son honneur, de ses membres, tant qu'il sera à la cour de « l'empereur Henri, de son fils et de ses successeurs, ainsi que « les évêques de l'empire jugeront. Et nous prions, par notre « chrétienté, que jamais ne lui faurons, et que nous ne recevrons « abbé, moine, clerc, laïque qui soit contre lui, et que nous lui « garderons ses droits, selon les lois et les coutumes des évêques <f ses prédécesseurs ('). » V^oilà donc, dans toutes ses péripéties, le drame qui provoque la naissance du pouvoir communal. Après s'être débattu contre l'anarchie, on demande à une autorité nouvelle de faire régner la paix et la concorde. Le clergé et la noblesse ne peuvent se plier aux exigences de l'ordre public; c'est à la bourgeoisie, armée et organisée, que l'on demande le maintien de la tranquillité. Dans ces événements, le roi ou empereur Henri IV va intervenir : quelles étaient ses dispositions? voilà ce qu'il reste à connaître.

A l'époque où Robert le Frison enleva la Flandre à ses neveux,

(') Pertz, loc. cit., 1). 516.

deux rois, bien différents de caractère et dont la fortune aussi fut bien diverse, gouvernaient la majeure partie du continent europe'en . L'un d'eux, Philippe l^"", roi des Français, eut le bonheur d'avoir un tuteur fidèle, le comte de Flandre Baudouin de Lille, qui lui laissa des États prospères, mais il re'pondit mal à d'heureux débuts et passa de longues anne'es dans l'apathie et l'incontinence ; toutefois, comme il n'e'tait un danger pour personne, on parut oublier sur le trône un prince qui resta étranger à tous les grands événements de son temps et dont le règne interminable (de 1060 à H 08) ne jeta quelque éclat que lorsque son fils, Louis VI ou le Gros, fut associé à l'autorité paternelle. Le roi d'Allemagne, au contraire, Henri IV, qui n'avait que cinq ans lorsque son père mourut (en 10o6), mérita d'être placé au rang des plus grands princes et les Pays-Bas peuvent le revendiquer comme un de leurs enfants les plus illustres, car ce fut dans la forêt royale de Kessel, sur les bords de la Meuse, qu'il vit le jour. Poursuivi par des ennemis implacables, accablé de calomnies ramassées dans la fange, il subit des outrages et des avanies sans nombre, mais il sut lutter avec courage contre l'adversité; des amis dévoués s'attachèrent à sa fortune et les bourgeoisies, qui pour la plupart lui furent fidèles, entourèrent de leur respect son lit de mort et sa tombe. Avec lui commence l'ère des communes, à l'aide desquelles il soutint une lutte désespérée contre Grégoire Vil et ses successeurs, qui aspiraient à faire de la chrétienté une théocratie, et contre une féodalité sans frein, dont la force brutale était le seul culte. Honneur à ce martyr ! La haine avec laquelle on a poursuivi sa mémoire contraste avec l'oubli dans lequel on a laissé les vices de Philippe P"", vices qui n'étaient compensés par aucune qualité.

Les mérites de Henri IV^, et ils étaient nombreux, lui appartenaient en propre et furent la conséquence de ses efforts personnels; ses vices, que l'on a exploités et grossis, doivent être attri-

bues à ses conseillers. Sa mère Agnès, seconde'e par l'e'vêque d'Augsbourg, gouvernait en paix l'Empire, lorsque rarchevêque de Cologne, Annon, de connivence avec ses collègues: Sigefroid, de Mayence, et Adalbert, de Brème, l'enleva par surprise et, maître de sa personne, s'empara du gouvernement (en 1062). Au moment où Henri aurait dû être entoure' de soins et de sages conseils, on l'abandonna à ses caprices, sans lui inspirer le goût de l'e'tude ni le laisser communiquer avec d'autres que ceux auxquels Annon en accordait la permission. L'archevêque dut ensuite abandonner son royal pupille à Adalbert, qui adopta le même système et, dès que Henri devint adulte, on le maria malgré lui à une dame nomme'e Berthe, pour laquelle il ne tarda pas à e'prouver de l'ëloignement et dont il essaya sans succès de se séparer. L'archevêque Sigefroid, par ses exigences, provoqua le soulèvement des Thuringiens, les princes se disputèrent et s'arrachèrent les principaux domaines ; le beau-frère du roi, Rodolphe, conspira contre lui, et comme si ce n'était pas assez de tant de difficultés, un puissant esprit, l'altier Hildebrand, élevé à la papauté sous le nom de Grégoire Vil, entreprit la réforme de l'Église avec une ardeur souvent poussée jusqu'à la dureté, en. contestant avec une inflexibilité sans pareille les droits que les ancêtres de Henri avaient exercés et dont celui-ci ne pouvait se laisser dépouiller sans résistance. Dans tous ces conflits, les torts ont toujours, et sans ménagement, été imputés au monarque, qui avait à peine vingt-cinq ans lorsque la lutte acquit toute son intensité. La situation avait été préparée par des tuteurs incapables ou perfides ; ils étaient les vrais coupables et cependant ce fut sur lui seul que toutes les foudres, toutes les malédictions furentlancées.

Les souverains de l'Allemagne étaient souvent intervenus dans les élections desj papes, et l'on peut dire que ce fut à l'empereur Henri III que la papauté dut le rétablissement de la considération

dont elle était entourée. Grégoire VIÏ, déjà très-influent sous le pontificat de Nicolas II, profita de l'enfance de Henri IV pour réduire presque à néant cette intervention qui, en définitive, avait été salutaire. Devenu chef de la chrétienté, il poursuivit sans relâche le vice de la simonie, c'est-à-dire Tacquisition à prix d'argent des dignités ecclésiastiques, en même temps qu'il astreignit les prêtres à vivre dans la continence. Mais, en voulant atteindre ces deux buts, il donna naissance à des contestations sans nombre, car les transactions simoniaques et les liaisons coupables étant souvent couvertes de voiles, on ne parvenait à les constater qu'au prix d'enquêtes d'où résultaient des délations honteuses, un espionnage qui empoisonnait toutes les relations de la vie et des men songes dictés par la cupidité et l'envie. Entraîné par une ambition plus haute, Grégoire VII voulut se constituer le juge de toutes les querelles qui s'élèveraient entre les membres de la grande famille catholique et même entre les nations et les rois; il distribua des couronnes et donna des fiefs à qui voulut reconnaître sa suprématie, et il fut sur le point de réussir; mais l'esprit d'indépendance des peuples européens répugnait au joug à la fois spirituel et temporel dont on le menaçait ; plus d'un. souverain, et en premier lieu Guillaume le Conquérant, roi d'Angleterre, brava les ordres du pontife; Henri IV, un instant humilié, se releva de son abaissement, et Grégoire Vil, fatigué, vieilli, mourut à Salerne, laissant à ses successeurs une situation indécise.

Dans les villes épiscopales, des droits de toute nature avaient été abandonnés aux prélats par les rois prédécesseurs et ancêtres de Henri IV. Ceux-ci, cependant, conservèrent toujours la prérogative d'octroyer aux communautés de marchands ou aux bourgeoisies des privilèges. Ces privilèges, en donnant à ceux qui les possédaient l'occasion de recourir au souverain, alimentaient nécessairement des contestations entre le peuple, ou, si l'on veut.

le corps des citoyens, et les seigneurs, laïques ou eccle'siastiques. Lorsque ces derniers e'taient en querelle avec le roi ou empereur, celui-ci cherchait à miner leur puissance. Les bourgeois, de leur côte', qui avaient déjà reçu plus d'une marque de bienveillance de la maison de Franconie, comprirent l'inte'rêt immense qu'ils avaient à se concilier l'autorité' suprême ; ce fut e'videmment la raison pour laquelle ils intervinrent énergiquement en faveur du roi Henri IV, au moment oii il n'avait guère autour de lui que des ennemis et des me'contents.

La ville de Worms eut l'honneur de donner le signal d'un mouvement qui devait prendre rapidement de grandes proportions. Lorsque, en 1073, les princes et nobles allemands pre'tendirent élever sur le trône le duc Rodolphe, l'e'vêque de Worms voulut s'opposer à l'entre'e de Henri dans les murs de cette ville, mais les citoyens chassèrent lepre'lat, armèrent une milice parfaitement équipe'e, qui alla à la rencontre du roi, lui flrent dans leur ville une entre'e triomphale et lui promirent, sous la foi du serment, de le de'fendre à leurs dépens et de lui rester fldèles jusqu'à la mort. Cette marque insigne de de'vouement releva le courage du roi : il se sentit un nouvel homme et re'solut de montrer à ses ennemis qu'un prince pouvant compter sur l'affection du peuple est toujours redoutable. Worms avait donne' un exemple e'clatant; elle me'ritait une re'compense. Par une charte date'e du 18 janvier 1073-1074, Henri exempta ses habitants de payer le tonlieu dans les villes impe'riales : Francfort, Boppard, Hammerstein, Dortmund, Goslar, Amjera ou Anvers et Nuremberg. « Tandis, y est-il dit, que tous les princes de l'Empire ne'gligeaient « la fide'lité qui nous est due, seuls contre tous ils sont reste's « avec nous. Pendant que chaque cite', quoique remue'e à notre « approche, se fermait, surveille'e par des gardiens, Worms seule, M par la décision unanime des citoyens, se garnissait pour nous

«( d'armes de toute espèce ('). » Une ère nouvelle s'ouvre avec cet e'vénement remarquable. La bourgeoisie devient un pouvoir politique.

Il est facile de comprendre l'e'motion que devait inspirer la nouvelle de faits aussi graves. Propage's par les amis du souverain, de'crie's par ses adversaires, ils inspiraient partout au peuple des grandes villes le sentiment de son importance et lui faisaient entrevoir le parti qu'il pourrait tirer de ses ressources. Les villes voisines de Worms furent rapidement conquises à la cause de Henri et il ne tarda pas à s'y manifester une haine croissante contre ses ennemis.

Un prélat que l'Église, on ne sait trop pourquoi, a juge' convenable de béatifier, l'archevêque de Cologne Annon, comptait dans le pays des ennemis sans nombre. Nous avons rappelé l'enlèvement de la personne du jeune roi Henri ; maître de la personne du monarque qui, de l'aveu de tous, fut très-mal élevé, il abusa de sa puissance pour accumuler les dignités et les richesses. Si l'on veut s'édifier sur son caractère, qu'on lise dans le recueil de Chapeauville (-) le récit de ses démêlés avec l'abbé et les religieux de Stavelot, auxquels il voulut enlever le monastère de Malmédy; un autre jour, au mépris des droits d'élection du clergé et du peuple de Trêves, il fit donner à l'un de ses neveux, nommé Conon ou Conrad, l'archevêché de cette ville, ce qui souleva dans le diocèse une irritation telle que Conrad fut attaqué près de Bidbourg, pris et jeté du haut d'un rocher (juin 1066), non par les bourgeois de sa capitale, comme on l'a répété, mais par les vassaux de l'avoué.

L'archevêque de Cologne, ayant reçu la visite de l'évêque de

(') Codicillus diplomatuni, dans Lcdewig, Reliquiae mamtscriplorum, t. H, p. 176.

(*) Ce récit est intitulé : Triumphus sancti Remacli de lHalinundarîensi coenohio (dans les Gesia pontificum Leodiensimn, t. II, pp. 5:22 et siiiv.)-

Munster pendant les fêtes de Pâques de l'an 4074, ordonna à ses officiers de se procurer un vaisseau sur lequel son hôte pût s'embarquer pour retourner dans son diocèse. Ceux-ci, avec le sansgêne que le monde féodal affectait à l'e'gard des marchands, s'emparèrent du premier bateau qui leur parut convenable et jetèrent dehors les marchandises qui s'y trouvaient. Les circonstances étaient peu favorables pour un pareil acte d'autorité', car les Colonais n'attendaient, selon toute apparence, qu'une occasion pour manifester leurs sentiments. Une partie du clergé n'était pas mieux disposée à l'égard du prélat, car lorsque Annon mourut, plus d'un prêtre s'en réjouit, celui-ci en secret, celui-là ouvertement. Averti par ses serviteurs, le fils du marchand propriétaire du bateau accourut, réunit à la hâte quelques amis, et pria instamment les officiers d'Annon de lui rendre ce qu'ils avaient dérobé. L'avoué de la ville voulut intervenir dans la querelle ; il ne fut pas écouté ; l'archevêque, dont un des défauts, suivant son panégyriste même, était d'être très-emporté, intima inutilement aux mécontents l'ordre d'obéir sans se plaindre, s'il ne voulaient en être punis sévèrement, lors du plus prochain plaid ou assemblée judiciaire : sa manière d'agir ne fit qu'attiser le feu de la révolte.

De toutes parts les bourgeois courent aux armes et entourent le palais archiépiscopal, oii Annon et son hôte soupaient paisiblement, sans souci de l'orage qui allait fondre sur eux. L'archevêque devait cependant connaître l'état des esprits, car ce jour même, 23 avril, mercredi de Pâques et jour de saint Georges, il avait prononcé, dans 1 église dédiée à ce saint, un sermon dans lequel il avait signalé Cologne comme une ville vouée au démon et qui devait périr dans peu de temps si elle ne parvenait à fléchir la colère divine. Bientôt des pierres et des flèches arrivèrent jusque dans la salle du festin et blessèrent quelques-uns des convives. Annon eut à peine le temps de fuir et de se réfugier dans l'église

Saint-Pierre, dont il fit fermer et barricader les portes, pendant que la multitude livrait sa demeure au pillage et y massacrait un malheureux que l'on prit pour lui. Lorsqu'on sut que la cathe'drale servait de refuge à l'archevêque, on voulut y mettre le feu. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'Annon put gagner une maison voisine des remparts dans lesquels on fît à la hâte une troue'e pendant la nuit ; suivi seulement de trois cavaliers, il s'enfuit vers Neuss.

La colère de la population colonaise e'tait porte'e à l'extrême. Toutes les portes de la ville avaient ëte' ferme'es et garde'es, afin que personne ne piit sortir ni entrer sans la permission des bourgeois; ceux-ci pendirent à l'une d'elles un homme et jetèrent du haut des murs une femme accuse'e d'être sorcière ; ils menacèrent de mort les religieux de Saint-Pantale'on, qu'Annon avait fait venir du dehors pour en remplacer d'autres, qu'il ne trouvait pas assez bons observateurs des règles monastiques. Mais, après trois jours de désordres, la fureur des Colonais fit place à la crainte. Tous les campagnards des environs, à quatre ou cinq milles à la ronde, avaient pris les armes à la nouvelle des mauvais traitements que l'archevêque avait subis et se pre'paraient à attaquer Cologne, menaçant de la brûler et de la piller si elle ne se hâtait de se soumettre, La re'sistance n'e'tait pas possible, Cologne n'étant probablement que faiblement fortifie'e à cette e'poque ; les messagers envoyés au roi pour solliciter son appui n'étaient pas revenus. Une députation fut donc envoyée à l'archevêque, qui célébra de nouveau la messe dans l'église Saint- Georges et y reçut les excuses et les promesses des habitants.

Le lendemain, il devait y avoir une grande assemblée dans la cathédrale ; mais, pendant la nuit, plus de six cents des plus riches marchands, l'élite de la bourgeoisie par conséquent, quittèrent Cologne et allèrent chercher un asile auprès du roi. Ce qui

suivit justifia leur prudence. Sous pre'texte que ceux qui devaient lui faire réparation n'avaient pas comparu, Annon punit Cologne avec une sévérité qui rend ridicule son élévation au rang des saints. Avec sa complicité, sinon avouée, du moins tacite, ses soldats s'y conduisirent comme dans une ville prise d'assaut, tuant, maltraitant, pillant à leur gré ('). L'archevêque, pour ne pas livrer Cologne aux campagnards, dit-on, avait passé la nuit en dehors des murs, dans l'abbaye de Saint-Géréon, Cette prétendue modération, il ne la montra pas longtemps. Le promoteur de la sédition, ce jeune négociant qui avait eu l'audace de ne pas tolérer l'insolence des officiers du prélat, et plusieurs de ses compagnons, eurent les yeux crevés ; d'autres furent fouettés ignominieusement, et tous, car la cruauté a d'ordinaire la cupidité pour compagne, furent condamnés à payer des amendes exorbitantes. On leur imposa l'obligation de prêter serment de défendre dorénavant l'archevêque contre ses ennemis et de regarder comme tels leurs concitoyens fugitifs, serment impie, que tous, on peut le proclamer, brûlaient de violer Q.

Les panégyristes d'Annon avouent que Cologne, auparavant si florissante, présenta longtemps l'aspect d'un désert ; ils osent prétendre qu'il invita les marchands fugitifs à revenir et leur

(*) Nescio , ut pltirimi asserunt , atque inconsulto archiepiscopo. Ce membre de phrase : utplurimi asserunt, constitue en réalité un aveu.

(*) Foir sur ces faits Lambert d'Affschaffenbourg, dans Pertz, Scriptores, t. V, pp. 210 et suiv.; et la Fie d'Jtinon, par un moine de Siegberg, dans le même recueil, t. XI, p. 462, vie où l'auteur cache avec soin la plupart des fautes que l'on a reprochées à son héros, comme l'éditeur, M. Koepke, l'a fait observer. Les Annales Novesienses {Amplissima collectio, t. IV, pp. o4oet suiv.) ajoutent des détails qui paraissent erronés. De ce nombre est le suivant : Anaon aurait fait aveugler tous les échevins, parce qu'ils avaient rendu une sentence injuste au préjudice d'une femme pauvre; un seul des sept échevins ne fut qu'éborgné, parce qu'il était le filleul du prélat.

pardonna. Ces assertions mensongères sont détruites par le texte même de la lettre de l'archevêque à son confrère, Udon de Trêves. 11 y accuse les fugitifs de conspirer contre lui (graviora minantes)^ annonce que, de l'avis des légats du pape, il les a anathématisës le jour des octaves de la Pentecôte, et supplie Udon de ne pas recevoir dans son diocèse ces coupables, >i dont les paroles, dit-il, ron- « géantes comme un cancer, pourraient y animer la population à « agir de même ('). » L'archevêque avait peur que l'on ne connût sa manière d'agir; il prévoyait le blâme sévère que sa conduite méritait et que les historiens, à défaut des hagiographes trop complaisants, ont le devoir de lui infliger.

Dans la Lotharingie , Henri IV comptait plusieurs vassaux d'un dévouement à toute épreuve. Tels étaient les ducs de Lotharingie, Thierri, de la Haute-Lotharingie, et Godefroid le Bossu, de la Basse-Lotharingie, qui, en 1075, lui amenèrent, pour guerroyer contre les Saxons, des troupes nombreuses et si bien organisées qu'elles surpassaient de beaucoup sous ce rapport le reste de l'armée impériale. Peu de temps après, Godefroid fut assassiné et son duché fut donné au fils de Henri, nommé Conrad; mais celui-ci, qui était fort jeune, n'exerça jamais qu'une autorité nominale, le duc décédé fut, en réalité, remplacé par son neveu, le célèbre Godefroid de Bouillon, fils d'Ide d'Ardenne et d'Eustache, comte de Boulogne, qui servit également Henri IV avec zèle. La plupart des dignitaires ecclésiastiques montrèrent des dispositions analogues, surtout l'archevêque de Trêves, Engilbert (1071-M05), qui succéda à Udon de Flandre; levêque de Verdun, Thierri, qui est parfois surnommé le Grand; les évêques de Liège, Henri, renommé pour sa bonté et son amour de la paix, et Obert, le plus dévoué peut-être de tous les partisans de

(') Ennkiv et EcKERTz, Qnellcn zur Geschichte der stadt Koln, l. I, p. 484.

Henri IV ; enfin, les évêques d'Utrecht, Guillaume, qui mourut en 1076, et Conrad, qui mourut de la main d'un assassin, après un long pontificat.

Quant à Annon, la mort l'enleva le A de'cembre 1075, après qu'il se fut réconcilie' avec le roi ; celui-ci n'avait pu le déterminer à donner des otages comme garants de sa conduite, ni à accorder une amnistie aux habitants de Cologne, mais, toujours clément, avait préféré surpasser Annon en douceur. En mourant, celui-ci pardonna, dit-on, aux Colonais et rappela dans leur patrie ceux d'entre eux qui s'étaient exilés, et à qui il aurait plutôt dû, ce semble, demander l'oubli de ses rigueurs. Le 27 octobre 1074, dans un acte où il est difficile de ne pas voir un souvenir de l'asile qu'il avait trouvé à Neuss, il accorda à cette ville plusieurs privilèges : il y affranchit les serfs, y autorisa la libre élection de la moitié de l'échevinage, dont l'autre moitié devait être nommée par lui, et détermina les droits que pourrait dorénavant y réclamer son église métropolitaine. Hildolplie, que le roi Henri lui donna pour successeur, puis après lui, Sigewin, suivirent une ligne de conduite entièrement opposée à la sienne.

Mais l'opinion publique, dominée par la parole éloquente de Grégoire VU, se prononçait avec tant de force en faveur de celui-ci, que le roi, après que le souverain pontife l'eut frappé d'une sentence d'excommunication, se vit abandonné par presque tous ses partisans. Plusieurs princes, entre autres le duc Rodolphe de Souabe, et l'archevêque de Mayence Sigefroid, attisaient contre lui le feu de la rébellion et préparaient tout pour sa déposition. Leur but manifeste, en secondant la révolte des Saxons et les intrigues des légats du pape, était de préparer, comme on le vit bientôt, l'élévation de Rodolphe au trône. Henri, livré au découragement, leur fit en vain les plus larges concessions et consentit même à leur livrer la ville de 'Worms, dont il avait fait sa place d'armes et oii

les princes saxons et siièves s'empressèrent d e'tablir l'autorité de re'vêqiie. Enfln, ayant constaté que rien ne pouvait calmer la fureur de ses ennemis, Henri IV prit le parti d'aller trouver le pape et d'essayer de se réconcilier avec lui. On connaît cette grande scène de Canossa (janvier 1077), dont le nom seul est un soufflet vivant donné à la royauté et un éternel témoignage de l'excès d'orgueil auquel un homme peut atteindre. On vit, sur ceplateau des Apennins, le père de la chrétienté laisser le chef du premier État de l'Europe implorer son pardon pendant trois jours, les pieds dans la neige, comme pour montrer à l'humanité, d'une manière éclatante, le despotisme inexorable que la théocratie lui réserve si quelque jour elle vient à triompher. En cette occasion solennelle, Grégoire VU perdit l'occasion de déployer aux yeux du monde des sentiments d'équité et de bienveillance qui auraient encore ajouté au prestige dont son nom était entouré.

^es ennemis de Henri triomphaient. Découragé par les revers et les défections, il avait courbé la tête devant l'inexorable pontife; mais son humiliation n'abattit pas son courage, elle enflamma plus vivement dans son cœur le désir de la vengeance, elle excita l'indignation de ses partisans, en même temps qu'elle mécontenta tous les hommes modérés. Soutenu par le revirement qui s'opéra en sa faveur dans l'opinion publique, le suppliant de Canossa se releva bientôt de son abaissement. Les cités de l'Allemagne centrale, toujours fldèles à sa cause, commencèrent contre les partisans de Grégoire VH une lutte à laquelle elles durent une position toute nouvelle.

Le jour même où Rodolphe, son rival, fut sacré roi à Mayence, (26 mars 1077), les citoyens de cette ville prirent les armes contre l'usurpateur. Quelques-uns des serviteurs de celui-ci célébraient la fête par des exercices militaires; les Mayençais, blessés de cette démonstration antipathique à leurs sentiments, engagèrent

avec eux une rixe qui ne tarda pas à devenir un combat sanglant, dont l'issue est diversement raconte'e par les historiens du temps, selon qu'ils appartiennent à l'un ou l'autre parti. A en croire les uns ('), les se'ditieux, de'cime's et effrayés, implorèrent humblement un pardon qu'ils obtinrent avec peine et grâce seulement à l'intervention de l'archevêque Sigefroid. D'après les autres (^), le peuple, vaincu d'abord par les chevaliers de Rodolphe, reprit ensuite courage, refoula ses ennemis dans le palais et se disposait à les brûler dans cet e'difice, lorsque Sigefroid vint déclarer que Rodolphe se préparait à partir. En effet, le lendemain matin, le roi saxon quitta la ville avec tous ses adhérents et l'archevêque abandonna sa résidence, où les conséquences de son avidité et de son ambition avaient fait couler des flots de sang et qu'il ne devait plus revoir. A Worms, un nouvel affront attendait Rodolphe. Les habitants, plus dévoués que jamais à son compétiteur, refusèrent de lui ouvrir leurs portes. Ils avaient pris à leur solde des troupes nombreuses et tout préparé pour soutenir une lutte à main armée (^).

Cependant, une révolution complète s'opérait dans les esprits. Les progrès du roi Henri en Italie, où son ascendant grandissait chaque jour, réveillaient la terreur dans le cœur de ceux qui s'étaient déclarés contre lui et l'espoir dans l'âme de ses partisans. Rodolphe put à son tour compter dans les rangs des siens de nombreuses défections. Les prêtres stigmatisés du nom d'incontinents et de simoniaques reprirent courage et usèrent de leur influence pour ébranler sa domination. Ils entraînèrent dans leurs idées la majeure partie du peuple, soit que celui-ci trouvât en eux

(") Bertholdi Jnnales; — Bri]?(o, De bello Saxonico, c. 92. (^) Ekkëhardi Chronicon universale ; — Sigebert de Gembloux. (') Bertholdi Annales.

un commerce plus agréable, soit que le parti vainqueur eût abuse' de ses succès. Dans le déchirement universel qui s'ensuivit, les liens les plus sacrés furent rompus : parenté, amitié, subordination, tout perdit son empire. Les cœurs ne furent plus animés que par le fanatisme et la passion politique.

Le retour du roi Henri ne fut, pour ainsi dire, qu'une marche triomphale. Un grand nombre de nobles et de dignitaires ecclésiastiques lui amenèrent des troupes et le servirent ûdèlement. Les villes surtout l'accueillirent avec transport. Wurtzbourg se défendit vigoureusement contre Rodolphe, qui fut forcé de lever le siège de cette ville, à l'approche de l'armée de Henri, « dont les « marchands constituaient la principale force (')et qui, pour cette « raison, était regardée comme peu redoutable. » L'année suivante, dans une contrée hostile au roi, douze mille paysans prirent les armes pour ce monarque, témoignant ainsi de la haine profonde qu'ils portaient à leurs maîtres. Cette tentative ne fut pas heureuse. Henri essuya, le 7 août 1078, une défaite complète, et les paysans furent vaincus par les Souabes, à qui ils voulaient interdire le passage du Necker. On les traita avec d'autant plus de cruauté qu'on les craignait davantage. Par un raffinement barbare, les vainqueurs coupèrent les parties sexuelles à ceux des vaincus qui tombèrent entre leurs mains et bientôt, poussant l'oubli des lois de la guerre au delà de la dernière limite, ils ne rougirent pas de mutiler leurs prisonniers de la même manière et de leur couper le nez(-). Us semblaient vouloir, à force de férocité, dompter des ennemis qui se multipliaient pour ainsi dire sous leurs pas. Partout, en effet, la multitude se prenait de haine pour

(') Nam maxima pars ejtis ex mercatoribus erat. Bruno, c. 95. — f oîV Ber- THOi.ui Annules; Ekki;ii\ri)1 C7(/o></com.

(2) Pliuimos autem misericorditer casligando eunuchizaverunt. Bernoldi Chronicon. — Foir Bertholdi Annales.

odù —

les brigands bardés de fer ou mitre's, dont la rage ensanglantait l'Allemagne depuis plusieurs années et, à la bataille de Strowi, on vit les paysans du voisinage assaillir, tuer et de'pouiller les évêques et les chevaliers qui fuyaient le champ de bataille (*).

Deux combats sanglants, mais peu de'cisifs, furent livre's en 1080, le 27 janvier et le 16 octobre. Ils causèrent de grandes pertes à Henri, sans parvenir à abattre son courage. L adversité semblait alimenter l'activité de ce monarque et, après chaque défaite, il reparaissait plus formidable que jamais. Dans la seconde de ces batailles, près des rives de l'Elster, son rival reçut deux blessures mortelles (^) de la main d'un guerrier belge auquel la destinée réservait une gloire impérissable, le duc Godefroid de Bouillon. Cet événement, qui survint peu de temps après l'approbation par Grégoire VII de l'élection de Rodolphe comme roi, porta un coup terrible au parti pontifical. Le roi Henri, après avoir rétabli son autorité dans la majeure partie de l'Allemagne, se rendit en Italie, rallia presque toute cette contrée à sa cause, entra dans Rome où il fut couronné empereur, et vit enfin son persécuteur mourir fugitif à Salerne, toujours feime dans l'adversité , mais réduit à n'être que le protégé d'un duc normand, Robert Guiscart (25 mai 1085).

Les détails dans lesquels je viens d'entrer sont étrangers à notre pays ; il est indispensable cependant de bien les connaître. Pendant que les amis et les adversaires de Henri IV combattaient au delà du Rhin, le pays situé en deçà du fleuve était plus tranquille, car la plupart des princes et des prélats y restaient attachés à la cause du souverain. Quelques seigneurs, comme Herman de Luxembourg, comte de Salm ; Arnoul de Chiny, Foulques, comte d'Arlon, etc.,

(') Ekkehardi Chronicon ad annum 1078.

(*) Bërtholdi Annales ; — Brunon, c. 121 et 122.

lui étaient contraires et, après la mort du duc Rodolphe, Herman fut même choisi pour remplacer celui-ci, mais il n'e'tait pas en e'tat de re'sister à un monarque belliqueux et habile. A peine eut-il été' élu par les Saxons, à Goslar, le 9 août 1081, qu'il se dégoûta de la royauté, sans avoir rien fait de mémorable, et se retira dans ses domaines de l'Ardenne, où il mourut, en 1088, en entrant dans un château. La Saxe, qui avait été si longtemps hostile à Henri IV, s'était enfin réconciliée avec lui.

Une ville, qui devait plus tard être un des meilleures appuis de la politique impériale et où les évêques allaient perdre toute influence, avait cependant embrassé avec ardeur la cause des pontifes romains. Je veux parler de Metz, d'où l'évêque Herman, qui avait été nommé par le pape le 6 avril 1077, fut deux fois chassé par le roi, en 1078 et en 1085. Son compétiteur Walon, abbé de Saint-Arnoul, renonça alors à l'épiscopat, mais son successeur, Brunon de Calb, moine de Saint-Trond, ne put se faire agréer par les Messins, qui prirent les armes contre lui, l'assiégèrent dans sa cathédrale et lui laissèrent à peine le temps de fuir. Ils déclarèrent alors qu'ils ne reconnaîtraient plus d'autre pasteur légitime que Herman. Celui-ci était alors en Toscane; il revint en hâte et fut reçu aux acclamations des habitants (en 1089) et, après la mort d'Herman, ceux-ci refusèrent encore de recevoir Adalbéron ou Adalbert, qui était un des partisans de l'empereur, et lui préférèrent, en 1094, Poppon, l'un des archidiacres de l'église de Trêves, qui dut se faire sacrer à Lyon. Au milieu de l'adhésion générale de la Lotharingie à l'empire, Metz présentait une exception qui fut peut-être la conséquence de sa situation près des frontières de France.

Ces événements eurent leur contrecoup en Hesbaie, où l'église de Metz possédait l'abbaye de Saint-Trond. Après la mort de l'abbé Adalard, les religieux choisirent, pour le remplacer, un des leurs

nommé Lupon ou Loup, tandis que Tévéque de Metz donnait le monastère à Lanzon, qui avait été abbé de Saint-Vincent, de Metz. Lorsque celui-ci se présenta, on refusa de l'admettre comme supérieur. Il implora l'assistance de l'évêque de Liège Henri, qui vint mettre le siège devant Saint-Trond, le 1" juillet 1085. Cette ville n'était plus ouverte, comme elle l'avait été longtemps. Elle était entourée de tous côtés par une circonvallation, garnie d'une palissade faite de poteaux très-solides, reliés par de grands massifs de pierre. D'espace en espace, au-dessus de chaque porte, s'élevaient de hautes tours en bois, à pavement en pierre, renforcées par d'énormes poutres. Au milieu de la ville se dressait une forte tour de l'église abbatiale, la seule qui eût échappé à un récent incendie. Les assiégés auraient pu facilement se défendre grâce à leur nombre et à ces fortiûcations, si la concorde avait régné parmi eux. Mais les uns désiraient se rendre, les autres voulaient résister ; les premiers l'emportèrent enfm et il fut convenu que Saint-Trond serait remis à l'évêque, qui prendrait sous sa protection les bourgeois et leurs biens. Déjà l'on avait échangé des otages, lorsque les habitants du village voisin de Brusthem, qui étaient constamment en guerre avec ceux de Saint-Trond, s'introduisirent dans la ville, y mirent le feu et commencèrent un pillage auquel tous les assiégeants s'empressèrent de prendre part. Les bourgeois s'armèrent aussitôt et engagèrent un combat terrible sur le marché; ils luttèrent longtemps avant d'être refoulés dans l'abbaye et résistèrent jusqu'à la nuit que la lutte cessa. Pas une maisonnette n'échappa au feu et même l'église paroissiale de Notre- Dame, que l'abbé Adalard venait de faire reconstruire, fut consumée ('). Ce désastre arriva le 8 juillet et fut suivi de la remise à l'évêque delà tour de l'église abbatiale, oii l'abbé Lupon s'était retiré.

(') Gesta abbatum Sancti Laurentii, dans Chapeauville, t. II, p. 55.

Victorieux de Grégoire YII, victorieux aussi de ses compe'titeurs Rodolphe et Herman, Henri IV se vit de nouveau l'arbitre de l'Allemagne presque entière. Il avait e'te' couronne' empereur à Rome le 51 mars 1084. Une des premières pre'occupations de ses partisans, après son retour en Allemagne à la suite de la triste journe'e de Canossa, avait e'te' d'affermir la tranquillité' publique en de'crétant des peines se'vères contre les auteurs de désordres ou de violences. C'est ce qui se fit : le 20 juin 1085 à Cologne par les soins de l'archevêque Sigewin, en 1085 à Mayence, dans une assemblée où assistèrent l'empereur lui-même et les députe's de l'antipape Guibert de Ravenne, et, à une époque encore indéterminée (probablement en 1090-1091), le 27 mars, à Liège, dans une réunion présidée par l'évêque Henri ('). Les statuts arrêtés à Cologne rendaient obligatoire le maintien de la Paix de Dieu pendant les parties suivantes de l'année : de l'A vent à l'Epiphanie, de la Septuagésime à la Pentecôte, les jours de fête, aux Quatre- Temps, etc., et toutes les semaines, du jeudi soir au lundi matin. Les pénalités sont sévères : le meurtrier encourt la peine de mort ; celui qui blesse, la peine de la mutilation; le coupable âgé de moins de douze ans, la peine de la fustigation ; quant au simple violateur de la paix, il est banni et dépouillé de ses biens. L'accusé qui veut se justifier doit produire en sa faveur, s'il est un homme libre, douze conjurateurs; s'il n'est qu'un serf, soit lite (ou tenancier), soit ministériel (ou vassal), il est tenu de subir en personne l'épreuve de l'eau froide (^),

Promulguées de nouveau à Mayence, ces prescriptions sont reproduites à peu de chose près dans les textes où l'on attribue à

(') Waiters, Ce que l'on appelait en Brabant les trêves du comte et, à ce propos, de la Paix instituée par l'évêque de Liège Henri /'«• {Bulletins de l'Académie royale de Belf/ique, 2<^ série, t. XXXI, pp. 77 et suiv.)-

(*) Pertz, Legum t. Il, |). 3:2.

oo/

révéque de Liège, avec !e concours des princes laïques de son diocèse, 1 établissement de la paix, à laquelle le seigneur de la Roche refusa d'adhe'rer et qu'il fut, dit-on, exempté d'observer, grâce à 1 énergique re'sistance qu'il opposa dans son manoir à l'e'vêque. Les termes ou délais pendant lesquels le maintien de la paix était de rigueur diffèrent peu. Si le coupable était Un homme libre, il perdait son héritage, était dépouillé de son fief et devait quitter l'évêché; si c'était un serf, on lui enlevait son avoir et on lui coupait la main droite. Celui qui était accusé d'une infraction à la paix était tenu de se justifier ; s'il était un homme libre, par le témoignage de douze conjurateurs; s'il n'était pas libre, par le témoignage de sept témoins, à moins qu'il n'existât des indices frappants de sa culpabilité, cas où il devait subir le jugement de Dieu (').

Cette institution, qui valut à l'évêque Henri le surnom de Pacifique (-), donna naissance à cette juridiction exceptionnelle que ses successeurs prétendirent exercer hors des domaines de leur église, au préjudice des princes leurs voisins, et qui provoqua de fréquents débats avec le Brabant, au xiv^ siècle. Pour admettre que les princes laïques aient reconnu la suprématie judiciaire du prélat, il faudiait autre chose que les assertions intéressées d'un jurisconsulte, comme Hemricourt, ou la vague énonciation d'un fait par un chroniqueur. 11 semble positif, au contraire, que

(') Gilles d'Orval, dans Chapeauville, loc. cit., t. II, p. 37.

(*) Dans un bref du pape Adrien IV (1154-1159), la paix établie par l'évêque Henri I" est formellement confirmée (Watjters, loc. cit., p. 81). Un passage des annales de l'abbaye de Saint-Laurent (dans Marténe et Dlraivd, Jmplissùna collectio, t. IV, col. 1072), exprime celte opinion : Episcopus Henricus,convocatis principibiis suae diœcesis, pacem Leodii ordinavit, propter quod pacificus dictiis est. Comparez ce que dit de lui Albéric {loc. cit., t. II, p. 218). Sigebert, en parlant de la mort de Henri, en 1091, le qualifie d'amator pacis et reliyionis.

des princes laïques procédèrent comme les évêques. Citons, entre autres, le comte de Louvain Henri III, tue' dans un tournoi, en J095. « Il avait, dit He'riman, si complètement expulsé de ses domaines les voleurs et les brigands, que nulle part on ne trouvait une paix mieux assurée ni tant de sécurité » (') et, en effet, on constate Texislence en Brabant d'une paix dite les Trêves du comte ou la Paix dit duc et frappant d'une forte amende celui qui commet quelque méfait après que ces trêves ou celte paix ont été proclamées par le juge ou officier du prince (•).

Tous ces règlements paraissent n'avoir été que médiocrement observés; de là vient que l'on en renouvela souvent la promulgation. L'archevêque de Reims Rainald (1085-1096) confirma de nouveau la Paix de Dieu qui avait été établie dans la province de Reims, et le pape Urbain II en ratifia les dispositions, dans ce célèbre concile de Clermont où la première croisade fut proclamée. Une sécurité perpétuelle devait être assurée aux moines, aux prêtres, aux marchands, aux femmes, à tous enfin, sauf à ceux qui étaient des bellatores ou guerriers de profession, et l'on devait se garder de toucher aux animaux, sauf aux chevaux, comme servant spécialement à la guerre. Du lundi au mercredi seulement, les luttes à main armée n'étaient pas prohibées. Le renouvellement de ces règles, qui fut décrété dans un synode réuni à Saint-Omer, le 14 juillet 1099, montre combien l'on s'efl'orçait de faire régner le calme. Une paix de cette époque, dans laquelle intervient le comte Robert, oblige le noble et le chevalier comme le serf à se justifier d'une accusation de violation par le serment de douze de leurs pairs et, pour le serf, par le serment de son maitrc en plus. La paix doit être maintenue par le comte Robert

(') D'AciiÉRY, Spicilegixim, l. XH, p. 577. (^) f'oir Waiters, loc. cit., p. 78.

dans tous ses États, où aucun château ne peut être eleve' sans sa permission, sinon on le lu: livrera ou on le détruira. Une clause finale, qui de'termine Tëpoque de la re'daction de cette paix, re'serve au comte la faculté' de guerroyer contre son parent, le comte de Hainaut, Baudouin (').

Le concile de Troyes en Champagne, en 1107, que le pape Pascal II présida, et celui de Reims, en 1119, où sie'gea le pape Calixte H, s'occupèrent également de la Trêve de Dieu ; mais, dans ce que l'on a conservé des résolutions prises par ces assemblées, perce une certaine crainte de froisser les coutumes locales. « Chaque diocèse, y est-il dit, conservera ses usages raisonnables et canoniques et sa juridiction. > Puis on défend de convertir en forteresses les églises et les cimetières, on menace d'excommunication les infracteurs de la paix, leurs complices, les ecclésiastiques qui les admettraient à la communion; on les frappe d'une amende de 9 livres, en sus de l'indemnité à accorder aux personnes lésées ("^). Mais bientôt on se soucie moins de cette paix si ardemment désirée. Le devoir de s'en occuper devient l'un des attributs des princes et plus leur puissance se consolide, plus ils sentent la nécessité de mettre une fin à l'anarchie féodale.

Cette digression est un peu longue, mais elle était nécessaire et m'a permis de citer plusieurs tentatives ayant le même but, se produisant à une époque où les désordres étaient pour ainsi dire permanents. Revenant à Henri IV, on le trouve à Aix-la-Chapelle en 1087, faisant couronner roi son fils Conrad et donnant à Godefroid de Bouillon le duché de Basse-Lotharingie. En 1090, il se rendit en Italie et y resta pendant sept années environ, mais il eut le chagrin de voir son fils Conrad se soulever contre lui et

(M WarnkOnig et Gheldolp, Histoire de la Flandre, t. I, p. 168. ('^) LiBBE et CossART, CoHcilia, t. X, col. 864.

recevoir les hommages de la plupart des Italiens. Sa femme l'abandonna aussi et se retira auprès de ses ennemis les plus acharne's. Il se manifesta à cette époque, dans l'Empire, des dispositions toutes nouvelles. L'ennui qu'inspiraient les guerres continuelles, dont une grande partie de l'Europe e'tait le théâtre, la tristesse causée par de terribles maladies (*), une grande mortalité, une famine qui sévit particulièrement en 1094 et 1095, inspirèrent un profond découragement. On se dégoûta de l'existence dans le monde, et un fol engouement pour la vie monastique se déclara, non seulement parmi les prêtres, mais aussi chez les laïques. Un grand nombre de personnes et surtout de femmes renoncèrent au mariage pour se vouer au célibat et, en quelques années, on vit s'organiser un très-grand nombre de communautés nouvelles. Portés au mysticisme par leurs souffrances, les esprits accueillirent avec transport l'idée d'une grande entreprise ayant pour but la délivrance du sépulcre de Jésus-Christ. Nulle part, plus qu'en Belgique, on ne répondit avec transport aux lamentations de Pierre lErmite sur la triste situation des chrétiens de la Palestine et aux exhortations du pape Urbain 11. La plupart des princes belges, placés alors dans une situation équivoque, entre les liens qui les attachaient à l'empereur et l'obéissance qu'ils devaientau souverain pontife comme chef spirituel de la chrétienté, semblent avoir saisi cette occasion pour s'éloigner momentanément du théâtre d'une lutte à laquelle ils ne participaient qu'à contre-cœur. Tandis que l'Allemagne et l'Angleterre ne fournissaient à l'armée chrétienne aucun chef de renom, tandis que l'Italie n'y comptait qu'un représentant illustre, le prince de Tarente Bohémond, et la France que quatre grands chefs féodaux : Hugues de France, comte de Ver-

(') La peste, suivant Sigebert de Gemblocx {od anniim 1089), sévit surtout dans la partie occidentale de la Lotharingie.

niandois, Robert, duc de Normandie, le comte de Blois et Raimond, comte de Toulouse, dont deux seulement, Robert et Raimond, allèrent jusqu'à Jérusalem, la Belgique vit partir pour l'Orient le duc Godefroid de Bouillon;, son frère Baudouin, Robert II, comte de Flandre, Baudouin, comte de Hainaut, Werner, comte de Grez, qui tous se distinguèrent par leur valeur.

Ceux qui restèrent dans leurs foyers profitèrent avec empressement des besoins des croise's. Afin de se procurer l'argent ne'cessaire, ils vendirent jusqu'aux ornements d'e'glise et pressurèrent leurs sujets ; ils eurent ainsi des ressources suffisantes pour acheter des biens, et, au prix de sacrifices momentane's, ils obtinrent le grand re'sultat d'accroître considérablement leurs domaines. Les limites de l'évêche' de Lie'ge furent pousse'es jusqu'au delà de la Semoi et jusqu'à la Sambre : outre Bouillon et Couvin, l'e'vêque Obert acheta la forteresse de Mirwart, dont il augmenta les fortifications, au grand de'plaisir des religieux de Saint-Hubert. Godefroid de Louvain paraît avoir aussi agrandi ses domaines, et Henri , comte de Limbourg , devenu le chef de l'antique famille d'Ardenne, hérita du titre de duc de Basse-Lotharingie, que l'empereur lui conféra en liOl, après la mort de Godefroid de Bouillon.

Mon plan ne me permet pas de suivre, dans leur sanglante et glorieuse expédition, les héros de la première croisade ; mais c'est le lieu de faire remarquer combien on s'est trompé en attribuant à cette dernière l'élan des populations vers la liberté. Pierre l'Ermite n'avait pas encore poussé ce cri de : Dieu le veut, Dieu le veut! qui devait avoir un si grand retentissement, lorsque la vie communale naquit dans nos contrées. La formation^de Gildes et d'Amitiés, les premières chartes d'émancipation, les communes tumultueuses les plus précoces, les premières bourgeoisies guerroyantes, Worms, Metz, etc., sont antérieures au mouvement

religieux qui précipita rOccident sur l'Orient et arrêta un instant les progrès de l'islamisme. Dans ce contact de ces deux parties du monde, ce fut l'Orient qui subit l'influence au lieu de faire ressentir la sienne. Les mœurs et les coutumes sarrasines ne s'infiltrèrent en Europe qu'à la longue, tandis que les institutions gallo-germaniques s'implantèrent imme'diatement en Palestine. Le royaume de Jérusalem et les petits États chrétiens du voisinage furent immédiatement organisés à l'européenne; ils eurent leur système féodal, se morcelèrent en fiefs, se couvrirent de châteaux comme les royaumes, les duchés et les comtés de la France ou de l'Allemagne ; Jérusalem vit s'ouvrir une cour de bourgeois et plus d'une bourgade syrienne fut, à l'imitation de nos villes, administrée par des échevins et des jurés.

Un fait qui mérite d'être noté, car il atteste les tendances de certains esprits d'alors vers la tolérance religieuse, c'est la protection que l'on commença à accorder aux juifs L'évêque de Spire Rudiger ou Roger (1077-1090) montra sous ce rapport des inclinations exceptionnelles et prodigua les privilèges aux familles juives qu'il attira dans sa résidence. Elles étaient agréables à Henri IV, qui ratifia et amplifia ces immunités en 1090, la même année où il donna Tévêché de Spire à son neveu, Jean (1090-1104). Celui-ci se montra également grand partisan de l'émancipation communale ; aussi fut-il plus tard accusé d'avoir « toléré l'octroi « aux habitants de franchises préjudiciables à la juridiction « ecclésiastique (*). » Mais une tempête terrible s'éleva bientôt contre les Israélites. Les premiers croisés, non pas l'armée conduite par Godefroid, mais une tourbe fanatique ramassée par

(I) Dicitur tmnen quod pcrmisit milita privilégia dari civilati Spirensi in praej'udicium cleri{Chronica praesulum Spirensis civitatis, dans Eckhart, t. II, col. 2265).

Pierre l'Ermite et Gautier Sans Avoir, tourbe indisciplinée qui alla se faire sabrer par les Ottomans, se rua sur les juifs des villes rhe'nanes, en leur donnant le choix entre la mort et la conversion au christianisme. Cologne, Trêves, Worms, furent le the'âtre de scènes révoltantes. La plupart des juifs se tuèrent eux et leurs enfants plutôt que d'apostasier : à Trêves, ils se jetèrent dans la Moselle; à Mayence, ils pe'rirent au nombre de plus de neuf cents ; à Worms, invite's par re'vêque à se convertir pour e'chapper aux meurtriers, ils profitèrent du délai qu on leur accorda pour se frapper mortellement les uns les autres, dans les appartements mêmes du prélat (*).

Henri IV était alors absent; il ne put donc s'opposer à ces scènes révoltantes; mais il montra hautement son mécontentement. Dès 4097, il permit aux juifs de Ratisbonne, qui avaient été forcés de recevoir le baptême, de pratiquer de nouveau le judaïsme. L'année suivante il ouvrit une enquête contre leurs persécuteurs. L'archevêque de Mayence, accusé d'avoir accepté sa part du pillage, et qui prétendit n'avoir pu résister aux croisés, quoiqu'il eût réuni un grand nombre de chevaliers (~), s'étant retiré en Thuringe avec ses complices, l'empereur fit confisquer ses biens et ordonna la vente des domaines des autres coupables et la destruction de leurs forteresses (^). L'évêque de Spire s'était montré conséquent avec ses principes : dans ce siècle de fanatisme, il ne craignit pas de recevoir les juifs dans son palais et de les protéger, et, plus tard, il punit de mort les chrétiens qui avaient été impliqués dans les crimes qui avaient ensanglanté les villes rhénanes (*).

(') CeUe scène se passa le ranrdi avant la Pentecôte, 27 mai 1096 (Ansalista Saxo, dans Pertz, t. VI, p. 729).

{^) Bernoldi Chronicon, dans Pertz, t. V, p. 464. (') Ekkeharu.

(*) Bernoldi Chronicon.

Dans une assemblée tenue à Bamberg, en l'an 1099, l'empereur enjoignit aux princes de l'Empire d'éloigner d'eux ceux qui commettaient des violences ou des brigandages et défendit aux avoués des églises et des monastères d'établir des sous-avoués, l'existence de ceux-ci étant un véritable fardeau pour le clergé et le peuple ; mais ses injonctions furent méconnues : les princes ne voulaient pas se priver d'un entourage militaire qui les relevait aux yeux de la multitude et qui maintenait à leur disposition une force habituée à leur obéir et toujours disposée à soutenir leurs querelles ('). Toutefois, Henri sévit contre les ennemis de la paix publique. Aux plaintes de l'abbé de Priim contre le comte Henri de Limbourg, qui avait usurpé le domaine de Prumisfeld, il répondit en levant une armée. Les châteaux du comte furent assiégés et détruits et Henri, bloqué dans le manoir dont il portait le nom, fut obligé d'implorer sa grâce. L'empereur, qui aimait à pardonner, la lui accorda et, de plus, lui conûa le duché de Lotharingie et le marquisat du saint-empire romain ou d'Anvers (25 décembre 1101) (-).

A cette période de tranquillité appartient le premier acte dans lequel on voit plusieurs villes nouer des relations amicales et s'entendre pour favoriser mutuellement leur commerce. C'est un diplôme émané de l'archevêque de Cologne Frédéjic, et daté du 4 décembre 1105. Les marchands de Liège et de Huy s'étaient longtemps plaints qu'on ne respectait plus, à Cologne, leurs immunités; leurs démarches, appuyées par l'évêque Obert, provoquèrent un jugement des échevins de Cologne, qui rétablit les Liégeois et les Hutois dans la possession de leurs franchises et qui détermina le taux du tonlieu qu'ils devaient payer et les cas dans

(') Ekkkhard.

(=) f'oir Ernst, Histoire du Limbourg, l. IJ, pj). 170 à 190.

lesquels ce tonlieu était exigible ('). La re'vision du tarifdu tonlieu de Coblentz, dont la conûrmalion est de Tannée 1104, atteste que les intérêts commerciaux constituaient une des préoccupations du moment et nous montre aussi d'activés relations se maintenant entre nos contrées et la vallée du Uhin.

En 1102, on crut un instant que la paix allait être sérieusement compromise. Le comte de Flandre Robert avait dévasté les frontières du Cambrésis et essayé de prendre Cambrai. En agissant ainsi, il obéissait aux suggestions du pape Pascal II, qui, après l'avoir remercié d'avoir accompli ses ordres dans le diocèse de Cambrai, l'exhorta à traiter de même le clergé excommunié de Liège, à poursuivre sans relâche Henri et ses complices, et à mériter ainsi la rémission de ses péchés (21 janvier). Mais la tâche imposée à Robert était au-dessus de ses forces. Henri, avant de marcher contre lui, fit répandre une protestation éloquente de l'église de Liège, due à la plume du chroniqueur Sigebert, abbé de Gembloux, comme celui-ci le déclare dans son traité : De viris illuslribus. Après avoir déploré la dévastation et l'abaissement de l'église de Cambrai, celle de Liège, qui prend ici son titre de « fille de l'église de Rome », en témoigne sa profonde douleur, et se désole à l'idée que tout cela est causé par un ordre émanant du souverain pontife. La guerre, sur laquelle je reviendrai plus loin, fut de courte durée.

Mais la perte de l'empereur était jurée et l'on était résolu à ne reculer devant aucun moyen pour arriver à ce résultat. Elle fut décidée par la conduite du jeune Henri, le fils et successeur de Henri IV, à qui l'on ne connut jamais aucune raison de détester son père. D'ailleurs, Henri V s'est chargé de justifier Henri IV, car presque tout son règne fut rempli par des luttes sanglantes

(') Chronique de Jean d'Outremeuse, t. V, p. 26i.

contre la papauté et la majeure partie de l'épiscopat allemand. Le vieil empereur avait surve'cu à la plupart de ses capitaines et de ses conseillers. Conrad, évêque d'Utrecht, avait été assassiné, le 15 avril 4099, par un meurtrier que les uns qualifient de marchand, les autres d'architecte ou de constructeur; de nouveaux prélats, moins sympathiques ou même hostiles à Henri, occupaient les sièges les plus importants, notamment ceux de Cologne et d'Utrecht. Seul Obert, évêque de Liège, témoignait à son souverain un dévouement inaltérable.

Ce fut en HOi, à Frizlar, pendant une expédition contre un comte saxon que la querelle commença ('). Le jeune Henri s'enfuit en Bavière, oîi il fut reçu par ses complices avec de grandes démonstrations de joie. Il se hâta de nouer d'étroites relations avec Pascal ÏI, tandis que son père marchait contre lui. Mais il y avait chez les princes peu de sympathies réelles pour le vieux monarque et les deux armées étaient à peine en présence que les chefs des troupes de Henri IV déclarèrent qu'ils ne voulaient pas tremper leurs épées dans le sang de leurs frères. L'empereur, réduit à fuir, se réfugia à Liège.

Il repartit bientôt de cette ville pour aller à Mayence dissiper une assemblée qui devait s'y tenir aux fêtes de Noël. Par malheur, autant Henri était redoutable dans les combats, autant il montrait parfois de faiblesse. Il se laissa circonvenir par son flls et consentit à licencier ses troupes, dont il ne conserva qu'un détachement, fort de trois cents hommes. Sa confiance excessive fut bientôt punie . Au lieu de le conduire à Mayence, son fils le fit arrêter et enfermer dans le château de Beckelnheim. Là on exigea de lui la remise des ornements impériaux, qui étaient gardés dans la forteresse de Hammerstein, puis on le transféra à Ingelheim, où on le somma,

(') Annausta Saxo, loc. cit., p. 759.

sous menace de mort, d'abdiquer la couronne. La résistance e'tait inutile; le vieux monarque ce'da, comme il le raconte lui-même, dans une lettre touchante qu'il adressa au roi de France (<). Afin d'empêcher ses rapports avec les nombreux partisans qui lui étaient restés, on voulait l'envoyer dans une autre prison, lorsqu'il trouva moyen de s'évader. Henri se rendit par eau à Cologne, où il refusa les honneurs qu'on voulait lui rendre, puis il alla à Aix-la-Chapelle. L'évêque de Liège s'y trouvait et le conduisit dans sa résidence, où, dit l'empereur dans la lettre dont je viens de parler et après avoir également cité Cologne : « j'ai trouvé des hommes fidèles et tou- « jours constants dans leur dévouement à l'Empire. »

Au surplus, ce n'était pas dans la Lotharingie seulement que les villes montraient un zèle particulier pour la cause de Henri IV. Partout sa querelle était épousée par la bourgeoisie. Au mois de juillet llOo, celle de Wurtzbourg s'attira l'aniraadversion du jeune Henri, qui la punit de ses sympathies. A Ratisbonne, le comte Sigehard, accusé par la voix jinblique d'être l'un des instigateurs de la guerre civile, fut assiégé dans sa demeure par les bourgeois et les vassaux, dont la fureur ne put être apaisée, ni par le vieux monarque, ni par le jeune prince; pris enfin dans sa retraite, Sigehard fut décapité, au grand mécontentement du prince Henri, qui, bientôt, devenu maître de la situation, punit les bourgeois de Ratisbonne comme ceux de Wurtzbourg de leurs sympathies pour son père (^).

Henri V menaça alors Mayence, d'où les bourgeois avaient expulsé l'archevêque Rothard (f). Partout la multitude montrait les dispo-

(') Recueil des historiens de France, t. XIV, p. 807. — Sigebert dans Pertz, t. VI, p. 569.

(^) EKKEHARn. — Chronica S. Panlaleonis dans Eckhart, 1. 1, col. 918 et 920.

(^) Lettre des Mayençais à l'emperenr, en septembre 1103 {Udalrici Babenbergensis codex epistolaris, dans Eckhart, t. II, col. 220).

sitions les plus antipathiques aux re'voltés (') ; partout elle répéta bientôt, ce qui était vrai, que c'était par trahison que Tempereur avait été attiré dans un piège et jeté en prison ('■). De nombreux soulèvements éclatèrent. A Trente, sur les frontières (!e ritalie et de l'Allemagne, les bourgeois, à l'appel du comte Adalbert, prirent les armes et s'emparèrent de plusieurs prélats qui se rendaient à Rome; en Alsace, une révolte eut également lieu ; sur le bas Rhin, Cologne, Juliers, Bonn et les villes voisines monti"èrent des dispositions analogues et se virent énergiquenient appuyées par l'évêque de Liège, le duc de Limbourg, qui avait un instant embrassé la cause du jeune Henri; le comte de JVamur, etc. (^).

Le prince Henri, déterminé à traquer son père dans sa retraite, se mit en marche dans l'intention de venir célébrer les fêtes de Pâques, de iJ06, à Liège. En vain son père lui écrivit pour tâcher de le dissuader de ce dessein, il persista. Le jeudi-saint, 22 mars, l'avant-garde de son armée occupa Visé et le pont jeté sur la Meuse en cet endroit. Mais, au moment où elle déboucha sur la rive occidentale du fleuve, elle fut attaquée par une troupe de cavaliers que commandaient Henri, duc de Limbourg, son fils Waleran et le comte de Namur Godefroid. Attirés, puis refoulés par les manœuvres de la cavalerie liégeoise, les guerriers de Henri V sont mis en fuite, tués ou rejetés dans le fleuve. Le pont de Visé s'écroula et entraîna dans sa chute un grand nombre d'entre eux. La ville de Cologne ajouta à la confusion des révoltés en expulsant son archevêque. Sortant de leurs murailles, les bourgeois allèrent

(') Piopter cavendum vuUjus, vulgi suae potius qumn filii parti caret c sotentis. ëkkehard, loc. cit.

(*) Fulgaris stultitia, patrem a filio captum et custodiae viancipatum circumqiiaquc difj'umavit {Ibidem).

(*) Pour CCS événements il laiil consulter surloul Ekkehakd.

à Neuss arrêter levêqiie de Munster Burchard, qu'ils envoyèrent à l'empereur. Lorsque le jeune Henri se pre'senta devant Cologne, à la tête de vingt mille hommes, elle avait été' entoure'e d'un rempart et de fosses ('), et le duc Henri de Limbourg y avait fait entrer une troupe d'élite qui, de même que les habitants, combattit avec une vaillance dont on n'avait jamais vu d'exemple. Ces soldats à qui un adversaire, V Annaliste saxon, rend un si bel hommage, c'étaient des gelduni, des hommes de gilde, comme nous l'avons déjà dit.

Après un sie'ge d'environ trois semaines, qui lui coûta beaucoup de monde, le prince se vit re'duit à renoncer à son entreprise, et sa rébellion aurait peut-être eu une issue fâcheuse pour lui, sans la mort prématurée de son père, qui expira à Liège, le 7 août H06, à l'âge de cinquante-six ans. En mourant, il avait fait demander à son fils qu'on l'enterrât dans la cathédrale de Spire et il lui fit connaître ses intentions à cet égard par Burchard, évêque de !^îunster, qui remit au nouveau roi l'anneau de son père. Mais la haine des implacables ennemis de celui-ci n'était pas assouvie. Ils entendaient refuser à Henri IV les honneurs d'une sépulture chrétienne, ils entendaient le traiter, mort comme vivant, en excommunié. Ordre fut donné de l'exhumer et la cathédrale de Saint-Lambert fut regardée comme souillée, parce que l'on y avait transporté le corps de l'empereur. Henri, évêque de Magdebourg, légat du saintsiége, interdit d'y célébrer l'office divin aussi longtemps que le corps y resterait. La résistance était impossible. Le 15 août, on transporta les restes de Henri dans un oratoire situé hors de la ville et qui n'était pas encore consacré, l'église du Mont-Cornillon, oii on le déposa provisoirement.

Neuf jours après arrivèrent des délégués de Henri V et le corps

(') Chronica Sancti Pantaleonis, toc. cit., p. 924.

fut de nouveau exhume' ; mais, maigre' le haut cierge', il fut de nouveau porté à Saint-Lambert. Le peuple fit hautement e'cialer ses sentiments de vëne'ration pour le monarque ami des communes. De pauvres prêtres, gagnés par la rétribution qu'on leur donna, chantèrent les vigiles, et des citoyens, l'épée à la main, passèrent la nuit autour du cercueil. Au matin, ils voulurent l'inhumer de nouveau et ce ne fut qu'à force d'instances que l'on parvint à les en empêcher. Mais, ce que l'on ne put arrêter, ce furent les démonstrations passionnées de la multitude, qui se croyait bénie lorsqu'elle avait réussi à toucher le cercueil : quelques-uns y apposaient de la terre, qu'ils allaient ensuite rejeter dans leurs champs et leui's jardins, croyant par là en augmenter la fertilité ; d'autres y frottèrent du vieux froment et le semèrent afin d'obtenir une meilleure récolte. Enfin, le corps partit pour Spire, au milieu de la désolation générale et malgré la résistance du peuple, qui proclamait, à haute voix, que ce départ marquerait, pour la cité, l'heure des dangers et de la désolation (').

Honorons ces lamentations populaires. Elles ont devancé la justice de l'histoire. La personnalité de Henri IV, si longtemps flétrie par des juges partiaux, resplendit aujourd'hui d'une éclatante auréole. On rend justice, non-seulement à ses rares qualités, que quelques-uns constatent comme à regret, mais à sa lutte contre des prétentions exagérées. On comprend mieux l'importance de la révolution communale, on sait gré à Henri de s'être uni aux villes pour combattre la féodalité et ce n'est pas un médiocre honneur pour la vieille cité liégeoise d'avoir adouci par son dévouement les dernières heures de la vie du monarque allemand et honoré son tombeau par ses pleurs.

(') Fragment du inaniiscril jjriiicipal de Sigebert, publié dans Pbrtz, loc. cit., p. 371, en noie.

Les agitations et les difiicultcs qui avaient trouble le règne de Robert le Frison se reproduisirent du temps de son fils Robert II. Une innovation conside'rable, mais dont les conse'quences ne se firent pas sentir inime'diatement, futla création de re'vêche'd'Arras, qui fut détaché de celui de Cambrai en 1094 par le pape Urbain II.

Dans Tévêché de Térouanne, aucune race noble, si ce n'est celle des comtes de Roulogne, ne surpassait en puissance les comtes de Guines, dont la domination pesait sur une grande partie de la côte. Ils n'étaient sympathiques, en effet, ni à leurs vassaux, qui supportaient avec impatience leur suzeraineté, ni à leurs sujets d'un rang plus humble, dont leur dureté provoqua souvent les plaintes. Cet Arnoul d'Ardres que nous avons vu fonder la ville de ce nom, refusa, dans la suite, de reconnaître pour suzerain Baudouin, comte de Guines, et se reconnut le vassal du comte de Flandre. Celui-ci, de qui il reprit en fief son donjon et quelques terres allodiales, l'admit à siéger parmi ses pairs et lui reconnut le droit de donner asile aux bannis pendant un an et un jour, à moins qu'ils n'eussent conspiré contre le comte et la comtesse. Mais, à la mort d'Arnoul, Robert se conduisit envers son fils comme le père s'était conduit envers le comte de Guines et reçut l'hommage d'Eustache de Hennin et de Baudouin de l'Ecluse, qui avaient jusqu'alors relevé leurs domaines de la terre d'Ardres.

Cette manière d'agir ne pouvait que provoquer des débats. Et, en effet, Arnoul II d'Ardres passa à guerroyer contre ses voisins les années qui précédèrent la première croisade. D'une part, il se vengea des seigneurs de Hennin et de l'Ecluse, en livrant leurs biens au pillage et en réduisant en esclavage leurs sujets; d'autre part, il guerroya contre les sires de Fiennes. II avait converti en place

d'armes le cimetière de Frelinghem, garni de baies et d'arbustes le fossé du cbâteau d'Ardres, qu'il embellit par la construction de tours et qu'il munit de machines de guerre. Ce fut lui aussi qui entoura d'une circonvallation la ville du même nom. Manassès, comte de Guines, vint l'y attaquer et réussit à prendre Ardres, qui fut pillée, mais le château brava ses attaques (').

Quand le comte Robert II, après quatre années d'absence, revint de Jérusalem, au mois d'août liOO, avec Robert, duc de Normandie, et Eustache, comte de Boulogne (-), il trouva ses Étals livrés à de nouveaux déchirements. Les hommes sages blâmaient sa longue absence et un contemporain remarque qu'en abandonnant les rênes du gouvernement de son comté, il s'était montré excellent chevalier , mais mauvais prince ("). Les Brugeois surtout s'étaient livrés aux querelles avec fureur et leur rage allait si loin que les pères ne reculaient pas même devant le meurtre de leurs enfants, ni les enfants devant un parricide. Pour essayer de les calmer, on porta en procession le corps de saint Donatien ('').

Les premiers actes du comte ne furent pas de nature à rétablir la tranquillité. Il dépouilla la veuve et les enfants de Baudouin d'Alost, qui avait péri à ses côtés à la bataille de Nicée, du village de Tronchiennes et du pays de Waes (^). Il aida, à main armée, l'abbé de Saint-Bertin, Lambert, à réformer son monastère et celui de Bergues-Saint-Winoc, dont les moines furent chassés. L'anarchie sévit derechef avec force et l'on vit les religieux de Saint-Amand porter en procession le corps de leur

(') Lambert d'Akdrks, loc. cit., c. 1:23 et 126.

(') Annales IFavciieienses, dans Scriptores rerum Jngliae,t. U, p. 142.

(') Raoul de Caen, p. 123.

(*) iMeyeb, ad annum 1097; — Cousiiv, Histoire de Totirnai, liv. 111, p. lil>.

(■■) Ue Sjikt, Chroniques de Flandre, l. H, p. 602.

patron, afin d'essayer de re'cupe'rer leurs biens du pays d'Âlost (<). Robert faillit être à la fois entraîne' dans une double guerre. En re'clamant avec trop de hauteur du roi d'Angleterre, Henri V\ le fief d'argent dont plusieurs de ses pre'de'cesseurs avaient joui, il fut sur le point de provoquer une rupture avec ce puissant prince. Mais un accord fut conclu et l'on assigna au comte une rente annuelle de 400 marcs d'argent, à la condition qu'il servirait le roi quand il en serait requis, avec cinq cents ou mille chevaliers (^).

Sa querelle avec l'empereur Henri IV ne s'apaisa pas aussi facilement. J'ai dit que le comte, fidèle aux exhortations du pape Pascal n, avait porte la guerre sur le territoire de l'Empire et ravage' le Cambrésis. Heni'i IV ne voulant pas laisser cette agression impunie, appela aux armes ses sujets, qui reçurent l'ordre de se re'unir à Tongres, à la Toussaint. Henri prit en personne le commandement et, peu de temps après (pendant l'hiver de 1102-1103), arriva avec une si grande armée que le comte Robert ne put tenter la moindre re'sistance. En peu de temps, cinq châteaux : Marcoing, Paluel, Incliy, l'Ecluse et Boucliain, furent pris et de'truits. De fortes pluies empêchant Henri IV de pousser plus loin ses conquêtes, il remit la continuation de la guerre à l'anne'e suivante, et, dans l'intention d'assaillir la Flandre par mer aussi bien que par terre, il ordonna de construire un grand nombre de vaisseaux.

Son de'part laissait les Cambrèsiens dans une position pe'rilleuse. Le comte Robert s'empressa d'en profiter et, à la faveur de la nuit, parvint à entrer dans la ville, à laquelle ses soldats mirent le feu. La violence des agresseurs fit échouer leur entreprise. Au moment

{') Âcta sanctormn Belgii, t. IV, p. 284.

(') Accord du 17 mai 1101 et du 10 mars 1 103, dans Rvmkr, Foedeta, etc., t. I

où ils allaient tiiompher, ils se prirent de querelle entre eux et laissèrent les bourgeois en paix. Mais ceux ci, qui ne pouvaient plus espérer d'en êti'e quittes à si bon marcbé une seconde fois, conclurent une trêve avec le comte ; elle n'était pas expirée, lorsque Robert, de l'avis de ses barons, se réconcilia avec l'empereur dans une grande assemblée, qui se tint à Liège, le 29 juin 4103 Ç).

Qui ne croyait qu'une ère de repos allait enfin s'ouvrir? Le contraire, cependant, arriva. A peine la paix était-elle conclue que les sujets de Gaucher demandèrent à l'archevêque de Reims de lever l'excommunication qui avait été jetée sur la cité. Le prélat, accompagné de deux de ses suffragants : les évêques de Laon et de Térouanne, vint à Cambrai. Après une grande assemblée qui se tint à l'entrée de la ville, le 14 septembre, il réconcilia les églises et les autels et reçut des habitants le serment d'obéissance à la métropole de la province, mais il excommunia Gaucher et interdit la célébration de l'office divin aux ecclésiastiques qui restaient fidèles à ce prélat. Gaucher, confiant dans l'appui de ses chevaliers, choisit pour retraite le manoir qu'il avait fait élever à Estrun. Ses ennemis créèrent Godefroid, fils d'Anseau, défenseur de la cité, et le chargèrent de protéger le pays, de percevoir les revenus épiscopaux et de soudoyer au besoin des chevaliers. Accompagné de Hugues d Inchy, à qui il restitua la châtellenie de Cambrai, et suivi de tout le peuple, Godefroid assiégea Estrun, prit ce manoir et le détruisit. Toutefois, les menaces de Henri IV et de Robert de Flandre arrêtèrent ses succès, et lui-même, malgré le clergé et le peuple, contribua à rétablir Gaucher, qui s'était retiré à Càteau-Cambrésis, sous la protection du comte.

Sur ces entrefaites, Manassès, qui était devenu évêque de

(1) Annalista Saxo, dans Pertz, t. VI, |>|>. 757 et 738.

— ôm —

Soissons, vint à mourir. Ses partisans lui donnèrent pour successeur Odon, abbé de Saint-Martin, de Tournai, qui fut sacré le 22 juillet 1 105 Cette fois, le comte Robert introduisit le candidat de l'archevêque de Reims dans sa capitale, tandis que Gaucher, abandonnant encore une fois son siège, allait trouver son ami, l'évêque de Liège Obert, et voyait bientôt son protecteur, l'empereur Henri, perdre presque en même temps la couronne et la vie.

Tant de conflits durent peser lourdement sur la situation intérieure de la Flandre. Un prince guerroyeur, comme Robert II, dut maintes fois réclamer de ses sujets des sacrifices d'hommes et d'argent et les difficultés dont il fut entouré, jointes aux querelles féodales qui éclataient à chaque instant, provoquèrent évidemment des murmures desquels sortirent les chartes d'affranchissement de tout genre, dont la Flandre fut alors dotée A en juger par la multiplicité et la variété des concessions qui nous sont connues, on peut placer à cette époque la grande efflorescence des libertés du comté.

Les anciennes gildes proscrites par Charlemagne et son fils, celles de marchands, comme celle de Thiel; les confréries charitables, comme celle de Valenciennes, la formation des communes avaient déjà révélé dans les populations de notre pays un sentiment très-vif des bienfaits de l'esprit d'association. Il se manifesta avec une grande intensité dans l'organisation de V amitié (amicitia) d'Aire, où le point essentiel est la répression des délits portant atteinte à la tranquillité publique. Alors que tout est confusion, anarchie, la gilde d'Aire décrète la concorde. Elle protège la vie et les biens de ceux qui en font partie, non-seulement à l'intérieur de la ville, mais aussi à l'extérieur; s'il le faut, le comte de Flandre lui-même ordonne la destruction de la maison de l'ennemi de l'Amitié. Nous trouvons ici la première mention de ce droit d'arsin ou d'incendie, si célèbre dans les annales de la Flandre. Tous les

articles de la charte d'Aire sont remarquables; se borner à les analyser, ce serait en dénaturer le caractère :

<i Ceux qui appartiennent à l'Amitié d'Aire promettent, par foi «' et par serment, de secourir leurs frères de l'Amitié en tout ce « qui est juste et honnête. Si l'un d'eux commet contre l'autre « quelque délit en parole ou en action, le lésé n'en prendra pas (( vengeance par lui ou par les siens, mais il portera plainte à « l'oflîcier du comte ou au chef de l'Amitié, selon que l'affaire <; sera de la compétence de l'un ou de l'autre, et le coupable « amendera le délit selon l'arbitrage de douze juges choisis par « l'Amitié.

« Si celui qui a causé le dommage ou celui qui l'a subi, après « trois avertissements successifs, ne veulent pas se soumettre à «1 la décision des juges, ils seront exclus de l'Amitié comme « méchants et parjures, et leur avoir sera adjugé au comte ou au « châtelain, sauf trois livres qui seront payées comme amende à '■ l'association.

« S'il s'élève quelque tumulte dans la ville, le membre de « l'Amitié qui aura entendu le bruit et ne sera pas accouru pour « intervenir de tout cœur, payera une amende de 100 sous.

« Celui qui injuriera honteusement son ami de l'Amitié payera < o sous à l'Amitié et à l'ami insulté. Si l'amende n'est pas payée « dans les huit jours, elle sera portée au double; la seconde * semaine, elle sera triplée; enfin, le coupable récalcitrant sera « déclaré parjure.

« Si quelqu'un tue son conjuré, il aura quarante jours pour « amender ce meurtre, selon la décision des juges, et pour satis- « faire les parents du défunt. 11 faudra attendre l'expiration de ce « délai pour tirer vengeance du crime et chasser le meurtrier de «' l'Amitié. Tous les amis doivent accepter le jugement prononcé, « sous peine d'être déclarés parjures, et si les douze l'ordonnent,

« le comte et le châtelain détruiront la maison du criminel..

« Les chevaliers et les vavasseurs devenant membres de l'Amitié' « et qui auront consenti, à la suggestion du chef de l'Amitié, à « payer avec la ville les tailles et autres impôts, seront considérés . comme étrangers s'ils commettent un voK En outre, il sera •< interdit de leur vendre et de les loger, sous peine, pour le « délinquant, d'une amende de 5 sous au profit de l'Amitié, et « d'une indemnité en faveur de la personne lésée par le vol.

« Une peine semblable est comminée contre celui qui, se fiant « sur le nombre de ses parents, injurie ou maltraite un membre « de la gilde.

« L'étranger qui blesse ou tue un ami et parvient à s'échapper « sera, s'il est repris plus tard, présenté au chef de l'Amitié et « jugé par les douze. S'il est tué ou blessé lors de son arrestation, « le comte ne pourra rien réclamer pour ce fait, et celui qui « s'éloignera afin de ne pas coopérer à cette arrestation, payera ' 20 sous à l'Amitié et 40 au comte et au châtelain.

« Tous ceux qui viendront au marché, sauf les homicides, « pourront arriver et repartir en pleine liberté, à la seule condi- « tion de demander des trêves au chef de l'Amitié, Mais l'homicide « doit être arrêté sur-le-champ.

a Si un membre de l'Amitié est dépouillé ou privé de son avoir « de quelque autre manière, et s'il est sur les traces de ce qui lui « a été enlevé, il ira se plaindre au chef de l'Amitié. Celui-ci, « après avoir convoqué les amis, ira à leur tête à la recherche des « objets volés jusqu'à la distance d'une journée de marche pour « l'aller et le retour. Celui qui ne se rend pas à cet appel payera « une amende de 5 sous. Si le coupable n'est pas de l'Amitié « et refuse toute restitution, le chef de l'Amitié, après avoir « entendu la plainte du lésé et ouvert une enquête, interdira « toute communication avec lui.

. « Si quelque membre a sa maison brûlée, ou si, tombé en « captivité, îl doit payer pour sa rançon la majeure partie de son « avoir, chacun des amis donnera une pièce d'argent à lami '■ appauvri.

<' Le droit de l'Amitié ne détruit pas le droit du comte et réci- « proquement. De quelque manière qu'un ami en lèse un autre, « c'est la loi de l'Amitié qui détermine la peine ('). »

L'institution de l'Amitié d'Aire remonte au moins au règne de Robert II, puisque ses statuts furent confirmés par ce prince et par Clémence, sa femme. Elle constitue évidemment une protestation chaleureuse contre les abus et les brutalités dont la Flandre souffrait alors. 11 a certainement existé de nombreuses imitations de cette législation caractéristique. A Lille, dans cette grande ville dont la plus ancienne charte connue ne date que de 1255 (!), et à Dixmude, le premier des magistrats communaux s'appelait le reward ou gardien de l'Amitié. A Gand et à Bruges il y a eu aussi une amitié (en flamand, minne), selon toute apparence, car des biens appartenant à la commune y portaient le nom : à Gand, de Minnemecrsch, ou Pré de l" Amitié ('-); à Bruges, de Minnewater, ou Eau de l' Amitié, ou Aqiia amoris(^). Ces noms poétiques, qui ne tardèrent pas à tomber en désuétude, appartiennent à une époque où le sentiment de la liberté était encore dans toute sa ferveur. Ailleurs on se servit de préférence des mots de Pax (Paix) ou Cora (Keure), comme à Furnes, où, suivant Gramaye, une keure fut octroyée en l'an 1 109 par la comtesse Gertrude, veuve de Robert le Frison (*); à Poperinghe, où dès 1110, on établit une distinc-

(') D'AcHERY, Spicilegium, t. XI, p. col; — Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens, t. IIF, p. 19d.

n Acte de 1478. Diericx, Mémoires sur la ri/le de Gand, t II, p. 203. (^) Acle (iu xm^ siècle. Delepierre, Jlbum pittoresque de Bruges, p. ii. (*) Cramave, Antiquilates Flandriae, p. 143. — La paix ou ktMiic de Furnes

tion entre les cas qui étaient de'cidés d'après ies dispositions de la keure et ceux dont l'abbé de Saint-Bertin, seigneur de la ville, pouvait juger ('), etc.

D'autres localités ont certainement été atTranchies ou privilégiées, comme Hennin-Liétard le lut, du consentement des barons flamands (-). Sans parler des villes principales, qui grandissent et prospèrent de plus en plus ('), on voit les villes secondaires se montrer agissantes. Ainsi, à Audenarde, ce sont les citoyens, c'està-dire les bourgeois, qui bâtissent à frais communs une chapelle dédiée à la Vierge, avec l'assentiment du comte Robert II et de sa

existait déjà en 1147, puisqu'elle fut alors concédée aux bourgeois de Poperinghe, et, en 1161, lorsque Thierri d'Alsace défendit de l'étendre au territoire dit depuis les Huit paroisses.

(') 11 existe sur Poperinghe un bon travail dû à Altmeyer {Messager des sciences historiques de Belgique, année 1840), qui a analysé les chartes de cette ville. Déjà en l'an 1107 on avait défini les droits que le bailli de l'abbaye de Saint-Bertin pouvait exercer dans cette ville.

(^) .... In quibiis confirmantur libertates villae que dicebatur ffinninutn quas cornes Flandriae Roberius, cutn assensu baronum suorum constitiiit, constitutas laudavit. Cornes aufent Theodoricus, postea dominus et advocatus praefutae villae existens, constitutiones et libertates ej'usdem, quas Robertus constituerut . siiarmn iitteraruni sigillo consignavit anno Domini IXii, ubi particulatiin describit redditus ac décimas, serritiaque qiiibus astringeban~ tur incolae Henniacenses. De Ba.r, Index monasteriorum Jrtesiae, fol. 160.

(^) La première charte de Saint-Omer qui nous soit restée est de l'an 1127. Sans parler de la mention péremptoire donl-il a été question plus haut (p. 277), maint fait isolé prouve que les libertés y étaient bien plus anciennes. Aussi, dès le temps des prédécesseurs de Guillaume de Normandie, les bourgeois n'étaient pas tenus à aller à lagueire hors de la Flandre: Libertatem vero qnam antecessorummeoruni teniporis habiierunt, eis concedo, scilicet quod nunquam de terra sua in expeditioneni proficiscentur, esl-il dit au paragraphe 4 de la charte de 1127. Dés 10o6 ils avaient des prairies communales, au sujet desquelles ils entrèrent en contestation avec l'abbaye de Saint-Derlin. Les droits de pâture qui leur étaient aUribués dès le temps du comte Robert le Barbu (ou le Frison) leur furent aussi conBrmés en 1 127.

femme Clémence (*). Les liberte's d'Harlebeek devaient e'galement exister, car elles furent, dit-on, accorde'es à la ville de Thielt un peu plus tard, par Guillaume de Normandie (^).

Enfin, ce qui prouve le développement que prit à celte e'poque le mouvement vers l'affranchissement, même dans les campagnes, c'est la belle charte qui fut donnée par le comte Robert à ses hommes de lerquin et de Steenwerk, « jusqu'à la chaussée d'Etaires» , ajoute l'acte. En retour d'une redevance en froment qu'ils payaient tous les ans (d'où le nom de Taerwelant donné à une partie des deux villages), ils sont affranchis de tout travail servile et du service militaire; ils obtiennent en outre la faculté de se choisir un ministre ou magistrat, chargé de leur rendre la justice, en présence du sénéchal du comte. Si ce ministre se montre injuste, ils sont autorisés à le remplacer, et si le châtelain de la châtellenie ou un autre délégué du comte les opprime, ils ont le droit d'en appeler à celui-ci de ses décisions (^).

On peut juger de l'impression que produisait dans les campagnes la condition nouvelle faite aux bourgeois. Le servage devait y paraître un poids de plus en plus lourd, comme quelques épisodes de r Histoire des comtes de Guines et des seigneurs d'Ardres (^) le prouvent à l'évidence. Arnoul II d'Ardres, y est-il dit, avait épousé une dame dont le caractère n'était pas moins altier que le sien. Baudouin d'Alost dit le Gros, qui mourut au siège de Nicée en

(') Foir dans mes Preuves, p. 10, deux actes curieux relatifs à cette chapelle.

(*) Gramaye, loc. cit., p. 75. — Le même auteur (p. 70) utlribue à Thierri d'Alsace la concession d'une keure à Harlebeek, qui, dans une charte de ce pr\nc(i{Cartulaire du chapitre, aux Archives du royaume de Belgique, fol. 6), est déjà qualifié à.''oppidum.

(') Confirmation, par Philippe d'Alsace, en 1160, de la charte du comte Robert (Wakinkonig et Gheldolf, Histoire de la Flandre, t. V, p. 466).

(•) §§ 123, 128, etc.

1096, avait eu l'occasion d'admirer l'adresse d'Arnoul dans une joute au pays de Tournai. Il s'empressa de l'invitera partager son gîte et lui donna, avec la main de sa fille Gerirude, les alleux qu'il possédait dans la châlellenie de Bruges : à Rodenbourg, à Oostbourg,à lsendyck,à Vulcndic et à Gaternesse. Gcrtrude se fit bientôt haïr par ses exigences. Un jour, pour repeupler ses bergeries, elle fit prendre des agneaux chez ses sujets d'Ardres et, comme une pauvre femme, mère de sept enfants, refusait en se plaignant de ne rien posséder que ceux-ci, elle enjoignit à ses serviteurs d'en enlever un bon gré, mal gré. C'était une jeune fille, que Gertrude maria dès qu'elle fut nubile, en la rangeant parmi ses serves. Quelques hommes libres, originaires d'Oostbourg, l'avaient suivie lors de son mariage ; elle les traita en serfs et ils furent depuis considérés comme tels.

Les vassaux et les voisins d'Arnoul ne se conduisaient pas autrement. Le chevalier Guillaume de Bocherdes s'étant marié, le sire de Hames réclama de sa femme le payement de la Colvekerlie ou taxe des serfs. Elle, rougissant de honte, affirma en vain qu'elle était libre et née de parents libres; à peine put elle obtenir un délai de quinze jours. Ce fut aussi sans succès que ses parents et ses amis attestèrent son origine. Par bonheur, la comtesse de Guines, Emma de Tancarville, était aussi compatissante que Gertrude était fière. Elle représenta à son mari, le comte Manassès, la honte que des exactions pareilles imprimaient à leurs sujets. Manassès se laissa toucher et prononça l'abolition de l'odieuse Colvekcrlio, en cédant au sire de Hames cinq charmées de terres.

Moins heureuse que Cambrai et d'autres villes voisines, la cité de Tournai n'a gardé aucun souvenir précis des premiers temps de son existence comme commune. Peut-être, il est vrai, la liberté y naquit comme conséquence inévitable d'une situation particulière. L'évêché de Tournai étant depuis des siècles réuni à

celui de Noyon, le chef commun des deux sie'ges n'exerçait dans la première de ces villes qu'une autorité contesle'e. Le chapitre de la cathédrale, composé de nobles, prétendait à une indépendance qu'il s'efforçait de rendre aussi complète que possible. Les pouvoirs civils ne s'entendaient pas mieux. La ville, ou du moins la partie à l'ouest de l'Escaut, ressortissait au royaume de France, mais, en réalité, obéissait au comte de Flandre, qui possédait encore, en l'an IHO, la dîme des quatre moulins voisins du château ('). Les châtelains, après avoir été enrichis par Robert le Frison, firent la guerre à son fils, comme je le dirai bientôt. Les avoués, qui étaient seigneurs de Leuze et de tout le pays avoisinant, depuis Renaix jusqu'à Condé, ne montraient pas plus de zèle pour le repos public. A Fastré I", qui fut tué par ses ennemis (vers l'an 109o), succéda son fds du même nom, qui assassina à la chasse le chevalier Thetber, prévôt de l'évêque, qu'il haïssait à cause de sa vive sollicitude pour les pauvres paysans des domaines épiscopaux. Les frères de Thetber, Rodolphe, et Thierri le Monnaieur, qui avait la réputation d'être le plus riche des Tournaisiens, ayant demandé la punition de ce crime, Fastré fut chassé de Tournai, se vit dépouiller deson avouerie, que l'évêque donna à un autre Rodolphe, chevalier noyonnais, et vécut trois ans environ auprès de son oncle, Thierri d'Avesnes.

On ne peut attribuer l'honneur d'avoir fondé une commune ou paix, à Tournai, aux auteurs de ces dissensions funestes. Elle fut, au contraire, établie en face d'eux et même contre eux, car, dès son origine, elle autorisa son prévôt, c'est-à-dire son premier magistrat, à citer devant lui le châtelain, l'avoué et leurs sergents s'ils s'emparaient par violence de l'avoir d'un citoyen ; s'ils négligeaient de réparer leurs torts, la commune pouvait saisir les

(') Il fil (it alors don ;■> la cathédrale. Cousin, loc. cit., liv. HI, p. 184.

émoluments que le délinquant recevait d'elle. Respectant des prérogatives légitimées par Tusage, elle reconnut au châtelain et à l'avoué le droit de prélever une part des amendes, mais en subordonnant cette perception au consentement préalable du corps des jurés.

A en juger par le caractère des habitants de Tournai, on peut supposer qu'ils réclamèrent la liberté dès qu'elle leur parut désirable. S'ils ne prirent pas l'initiative, ils ne se laissèrent pas longtemps distancer sous ce lapport, on peut en être certain. Leur charte de 1187 n'est qu'une confirmation de la législation inaugurée à Tournai : « Nous donnons, dit le roi, à nos bourgeois de Il Tournai une institution de paix et de commune, avec les mêmes « usages et coutumes que ces bourgeois tenaient avant l'établisse- « ment de la commune. Voici ces usages... « Et plus loin : » Nous « concédons aux Tournaisiens les coutumes précitées et, si nous « en avions oublié, celles qu'ils suivaient et devaient avoir. » Ainsi Philippe-Auguste semble répudier la révolution qui a fait prévaloir l'institution communale et remettre en vigueur les lois qui existaient auparavant. En réalité, rien de plus faux. La charte sanctionne entièrement les innovations du xi* siècle : l'abolition du duel judiciaire, la restriction du droit d'asile dans les églises, la subordination du châtelain et de l'avoué à l'administration municipale , l'établissement de peines sévères et graduées contre les crimes et les délits, l'obligation pour les citoyens de s'enlr'aider, etc. Un seul détail permet de supposer que cette organisation est très-ancienne : le jugement par l'épreuve de l'eau froide y est maintenu.

L'histoire du rétablissement de l'abbaye de Saint-Martin par Odon d'Oi'léans, tableau curieux de la situation du clergé tournaisien depuis l'année 1087, laisse par malheur dans l'ombre tout ce qui ne concerne pas la vie ecclésiastique. Odon semble tour à

tour hostile et sympathique aux bourgeois. A peine installé dans ses fonctions d'e'colâtre, il abolit l'usage des chevaliers et des citoyens de tenir leurs assemble'es dans le cloître de la collégiale. Cinq années après, les citoyens se montrent ses amis dévoués et lui font obtenir de l'évêque, malgré l'opposition du chapitre, l'église Saint-Marlin; plus tard, ce sont eux encore qui réclament son retour immédiat à Tournai dans une assemblée où ils appellent le châtelain et tous les notables.

La part que l'évêque Radbod prit à l'établissement du nouveau monastère fut peut-être une des causes qui déterminèrent le chapitre de la cathédrale à solliciter à plusieurs reprises le rétablissement d'un évêché distinct pour Tournai , rétablissement qui fut enOn effectué en 1146. Lun des nouveaux prélats, Gérard, restreignit presque immédiatement les droits de l'avouerie ('); quant à la commune, que les évêques, soit Radbod, soit son successeur, Baldéric, le créateur de la commune de Noyon, constituèrent peut-être pour les aider à résister au châtelain et au chapitre, elle était assise sur des bases trop solides pour être aisément renversée (*). Elle resta indépendante jusqu'au jour où,

(') Après la mort de l'évêque Anselme, Nicolas d'Avesnes prétendit que la garde de la maison épiscopale appartenait à son frère Gosuin en qualité d'avoué; mais, à la suite du retour de celui-ci de la Palestine, tous deux renoncèrent à ces prélentions{charte de l'année lloOdansle cartulaire intitulé Registrum quod vocatur..., fol. 85).

(') 11 existe une charte de Simon, évêque de Noyon et de Tournai, de l'an 1130, qui renouvelle l'exconiraunication lancée depuis longtemps contre les juges d'autres juridictions qui condamnaient à la prison et aux coups les sujets de l'église de Notre-Dame et les forçaient de la sorte à payer des am' ndes; les maires de l'église qui réclamaient comme étant de leur dépendance les habitants d'autres localités et d'autres domaines, ceux qui s'ap|iropriaient le produit du tonlitu. Il étend sa sentence d'interdit sur ceux qui vont chercher leur drèche ;iiiieurs qu'au moulin de la collégiale et qui fréquentent le marché situé au delà de l'Escaut {Gallta chrisliana nova, t. III, instrum., col. 44). On voit qu'à cette date la question, à

grâce à la connivence d'un comte de Hainaut, contre qui les Tournaisiens avaient défendu e'nergiquement les d'Avesnes ('), Philippe- Auguste, appelé' par un autre e'vêque, put parvenir jusqu'à Tournai sans passer sur les terres du comte de Flandre. Car c'était celui-ci qui dominait auparavant au nord, à l'ouest et au sud de la ville; c'était lui qui y dominait encore d'une manière absolue, en l'an 1050, lorsque l'empereur d'Allemagne Henri III en fit le siège. On ne peut assigner qu'une époque à la cessation de cette dépendance, l'époque de la première croisade. L'année que Robert de Jérusalem revint de la Palestine, en 1100, il marcha contre Tournai et y passa l'hiver (*). Le châtelain Everard, à la tête d'une nombreuse chevalerie, faisait des excursions continuelles dans la Flandre, où il capturait sans merci tous ceux qu'il rencontrait, riches ou pauvres ; Odon, qui était lié avec Robert et sa femme Clémence, se faisait un devoir de rendre ces captifs à la liberté. L'institution de la commune de Tournai fut-elle le résultat d'une convention par laquelle le comte de Flandre, se vengeant du châtelain et profitant de la zizanie qui régnait entre l'évêque et le chapitre de la cathédrale, autorisa les bourgeois à se gouverner eux mêmes, en se conformant à des statuts rédigés et acceptés par eux seuls? Ce qui est certain, c'est que Tournai était au xii* siècle une commune très-libre, administrée, dès 41o3, par deux prévôts, par un corps de jurés (dont faisaient sans doute partie les cïïki juges de la cité mentionnés en 1098) et par des

échevins.

Si l'on compare le mouvement communal de la Flandre, du

Cambrésis, du Tournaisis, à la fin du onzième et au commence-

Tournai, est une affaire d'intérêt ; il n'y a déjà plus de lutte pour la juridiction, pour les grands droits politiques.

(') Chronique riviée de Philippe Mouskès, vers 19294 et suiv.

(*) Contra Tornacum inocit exercitum et ibidem hyeniante.. Iperiis, c. 40 ,

ment du douzième siècle, et le rôle conside'rable que les cite's rhe'nanes jouèrent pendant la première guerre des investitures, époque où elles reçurent de l'empereur et des e'vêques de nombreuses chartes (le fait est incontestable), dont très-peu, il est vrai, nous sont parvenues ; si on les compare, dis-je, à la re'volution dont la Picardie et l'Jle de France furent le the'âtre, à la même e'poque, on trouve cette dernière bien moins intense, bien moins fe'conde en résultats. Des chartes, telles que celle de Grammont (1067-1070) et d'Aire (1095-1110) sont des monuments auxquels on ne trouve lien à opposer, pour le même temps, dans la France septentrionale. Ce pays, où florissaient de belles et populeuses cités, fut néanmoins en proie à des agitations qui trahissent le malaise des populations et leur haine pour le régime sous lequel elles vivaient. Les disputes entre les évêques et les châtelains au sujet de la juridiction, la querelle des investitures, les accusa^ tions de simonie, etc., provoquèrent des débats, quelquefois très-sanglants et dont le peuple avait toujours à souffrir. Ainsi s'expliquent les séditions au sujet desquelles il ne nous est parvenu que de vagues notions.

A Beauvais, le clergé et le peuple s'insurgèrent contre leur évêque, qui recourut cependant à Grégoire Vil pour obtenir la levée de la sentence d'excommunication lancée contre eux ('). A Reims, lorsque l'archevêque Manassès fut déposé pour crime de simonie, les nobles (proceres), le clergé et les bourgeois, réunis dans une pensée commune, l'expulsèrent et le remplacèrent (en 1082). Mais tolérer une entreprise semblable, c'était autoriser le peuple à agir également à sa guise dans d'autres circonstances. Il devint de moins en moins endurant et, de toutes parts, on s'habitua à lui faire des concessions. Vers 1091, les comtes d'Amiens,

(') roir à ce sujet un bref du pape en date du 13 avril 1071.

— 5fi7 —

Guy et Yves, s'émurent des plaintes qui s'élevaient contre la rapacité de leurs vicomtes ou oflîciers et mode'rèrent le taux des amendes judiciaires, en même temps qu'ils réglaient quelques détails de procédure ('). A Beauvais, un différend ayant surgi entre les habitants et le chapitre de la cathédrale, au sujet d'un moulin, les premiers profitèrent de l'occasion pour se constituer en com • mune et leur évêque, Ansel, se déclara pour eux. Les chanoines, abandonnés par leur chef, virent, à ce qu'il semble, leurs maisons livrées au pillage et leurs terres usurpées, et jetèrent l'interdit sur la ville ; puis, comme les bourgeois avaient sollicité l'intervention du roi, ils recoururent à un prélat d'une grande réputation, Yves, évêque de Chartres. Celui-ci engagea Philippe I" à rendre un jugement équitable et, d'autre part, engagea le chapitre à persister dans sa résistance, afin de soutenir les droits de l'Église. Cette affaire, disait-il, ne concernait les lois en aucune façon, et la promesse, par laquelle l'évécjue s'était engagé à observer les coutumes de la cité de Beauvais et « la turbulente institution de la commune » , ne pouvait porter préjudice aux lois ecclésiastiques ('"').

Le mauvais vouloir d'Yves de Chartres ne parvint pas à ébranler la commune de Beauvais, que le roi Louis VT confirma et à laquelle il accorda des privilèges en 1115 et en 1122. Il sanctionna de même l'institution semblable que Baldéric, évêque de Noyon, établit dans cette ville en l'an 1108, et celle que l'évêque Gaudry octroya, en 1109, à prix d'argent, à la ville de Laon et qui était modelée sur celles de Noyon et de Saint-Quentin ('). Mais ce prince eut le tort de consentir, pour une somme d'argent que

(') Du Carge, Histoire des comtes d'Jmiens, pp. 2:26 et suiv.; — Acgcsti> Thierry, Essai sur l'histoire du tiers-état, p. 520.

(^) Yvonis Carnotensis epistolae, ii" 77.

(*) GciBERT, abbé de Nogent, de Fita sua, dans le Becueil des historiens de France, t. XII, p. 230.

Gaudry lui donna, à l'annulation du privilège accordé à la population et il en re'sulta une commotion terrible dans laquelle le pre'lat fut tue' (29 avril 1 H2). Les bourgeois se virent alors l'objet de la colère royale et furent rudement cbàtie's, mais le re'tablissement de l'oppression épiscopale ramena de nouveaux troubles, qui furent enfin calme's par la concession à Laon d'une charte de commune, de'signëe sous le nom de Paix (en 1 128). A Amiens, ce ne fut qu'après une longue lutte (en 1113 et anne'es suivantes) contre les comtes et les châtelains que la commune, agrée'e par l'évêque Godefroid et soutenue par le roi, parvint à s'établir ('). Enfin, si l'on ajoute que la vieille cité de Soissons et le port, alors si commerçant, de Saint-Riquier, virent également leur population réclamer une organisation municipale, on constatera qu'au midi de la Belgique, depuis la Champagne jusqu'à la mer du Nord, les aspirations vers la liberté communale se manifestaient avec une grande énergie.

Plus au midi, l'émotion semble s'apaiser à mesure que l'on s'éloigne du grand foyer de l'agitation communale. Le soulèvement qui avait eu lieu au Mans, en 1066, reste sans écho, si ce n'est qu'en 1 104, une commune s'organise à Chartres, avec l'appui du comte et malgré les réclamations de l'évêque Yves C) et, qu'en 1123, une sédition s'étant élevée à Tours, l'église Saint- Martin est incendiée ('); à côté de la cité, un faubourg devient une commune, dont l'existence ne rencontre que des obstacles. Mais, dans les États de Guillaume le Conquérant, le gouvcrnemenl s'établit sur des bases plus régulières et les villes s'habituent

C) Pour le récit de ces événements, l'ouvrage d'AuGusTirt Thierry {Lettres sur l'histoire de France, pp. 173 et suiv., édit. de Bruxelles, 1839) reste un guide «ans pareil.

(') Yvonis Carnotensis epistolae, ii° 240.

C) Sigeberti auctarium Mortui maris.

— nlli) —

A la vie polidquo. En 1080, Giiillaiinie lui-même convoqua à Lillebonne le clergé, la noblesse et les plus riches bourgeois (le la Normandie et de'fendif, à celte occasion, d'attenter à la sécurité des marchands. Ses ordres furent si ponctuellement observés, ajoute un chroniqueur ('), que l'on aurait pu voyager sans crainte en Normandie, avec la ceinture remplie dor. Mais, en 1090, ce pays sinsurgea contre le filsaîné de Guillaume, Robert, qui punit sévèrement les révoltés : un seul bourgeois dut payer 5,000 livi-es pour obtenir sa grâce (^), preuve manifeste des richesses que la classe moyenne avait déjà amassées. En Angleterre, l'invasion de l'année 1066 avait porté une rude atteinte aux privilèges des gildes de marchands ou de bourgeois, mais ces dernières ne tardèrent pas à se relever et à obtenir des rois normands des confirmations de leurs immunités et de nouvelles faveurs. Guillaume II ou le Roux paraît n'avoir rien fait pour elles, si ce n'est qu'en 1088, à l'occasion d'une prise d'armes de ses barons, il voulut se concilier le peuple en défendant les exactions et rendit aux Anglais leurs bois et leurs chasses ; mais sa bonne volonté à leur égard fut de courte durée (^). Son frère et successeui-, Henri P"", semble, au contraire, avoir pris plaisir à s'attacher les villes. Les bourgeois de Londres furent alors autorisés à choisir parmi eux un justicier, le seul devant lequel ils dussent comparaître, et à prendre à ferme, moyennant 500 livres par an, le produit des amendes judiciaires du comté de Middiesex ; ils furent en outre exemptés de différentes taxes, telles que le schot et loth, le danegeld, le ton lieu, etc., et reçurent le droit de chasse dans plusieurs comtés (*). Douvres obtint de Henri P' la confirmation de ses immunités et les droits

(') Recueil des historiens de France, [. XIII, p. 51.

(2) Ordertc Vital, liv . VIII.

(*) annales TFarerleienscs, loç. cit., p. I."îG.

C) Charte de Taii IIOô(?), dans Rymer, 1. I, pars 7, p. Il,

dont les bourgeois jouissaient du temps de ce monarque sont rappelés dans différentes chartes anglaises, notamment dans celles que son petit-fils, Henri II, octroya à Nottingham et à Lincoln, en 1154. Ces dernières renferment des clauses qui méritent d'être rappelées. L'une et l'autre garantissent la possession d'un bien ou la qualité de bourgeois à celui qui aura gardé ce bien ou habité la ville pendant un an et un jour, sans qu'il se soit élevé de réclamations à sa charge. A Lincoln, depuis le temps d'Edouard le Confesseur, tous ceux qui s'occupaient de commerce formaient une association dite ^//(/o mercaloriu ; autour de INotlingham, à dix milles à la ronde, on ne pouvait travailler les draps teints, cette industrie étant réservée aux bourgeois. Du temps de Henri I", les statuts qui étaient alors en vigueur à York furent étendus aux habitants de Beverley par l'archevêque de la première de ces villes, Turstin, qui donna aux bourgeois une maison appelée Hanshus, la Maison de la Hanse, pour y délibérer sur leurs intérêts; il leur abandonna aussi, moyennant 18 marcs par an et sauf pendant trois jours, le tonlieu qui se levait à Beverley (')• Dans toute l'Europe occidentale, la révolution communale s'accentuait donc, vers l'an 1100 : sous Louis le Gros (1 108-1 Io7) en France, sous Henri I" (1100-1 155) en Angleterre. A la faveur de la seconde guerre des investitures, entre Henri V, d'une part, et Pascal II et ses successeurs, d'autre part, les villes allemandes renouvelèrent les efforts auxquels elles avaient dû une importance nouvelle et l'on vit un peu plus tard, après la mort de Charles de Danemark, comte de Flandre, les villes de ce dernier pays jouer un rôle considérable. C'est au récit de ces nouveaux épisodes que le chaj)itre suivant sera consacré.

(') Coiilirmalion par le roi Henri II, cii date de liai (U^jier, lue. vil.\, '

Page 1