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à l'empereur et lui firent connaître leur malheureuse situation. Henri leur donna pour comte Henri de Grandpré (1122). Bientôt une conspiration s'organise et Grandpré' est introduit dans la ville au moyen de fausses clefs. Éveille' par le tumulte, e'pouvante' par les clameurs des bourgeois et de leurs allie's, Tëvêque s'enfuit à peine vêtu, traverse la Meuse en toute hâte et va chercher un refuire auprès de Renaud de Bar. Celui-ci avait déjà e'té averti des projets du sire de Grandpré' et e'tait parti pour veiller à la de'fense de ses domaines. Ses vassaux sont imme'diatement appele's sous les armes ; à leur tète il de'fait les Verdunois et leur nouveau comte, puis il met le siège devant la ville. Cette dernière résista à ses assauts, Henri de Grandpré ayant pris à sa solde des guerriei's de la Flandre et d'autres contrées. Grandpré, prenant ensuite l'offensive, se rua sur le comté de Bar, qu'il mit à feu et à sang, vainquit Renaud à Ouehe et brûla le château de Clermont, où Renaud avait placé une troupe d'élite, qu'une ruse de guerre attira dans une embuscade. Ces succès mirent fin à la lutte. Par la médiation du comte de Toul, Frédéric, un accord se conclut à la Chalade : le seigneur de Grandpré rendit le comté de Verdun à Renaud de Bar et celui-ci promit solennellement de ne causer aucun tort aux bourgeois (')•
Dans la Basse-Lotharingie, le duc Godefroid I" ou le Barbu, comte de Louvain, se montra, ainsi que les Baudouin de Hainaut, le vigilant défenseur de la frontière vers l'Escaut. Seulement, lors de la prise d'armes à Cologne, en 1112, il entra dans la ligue formée par les mécontents. Un seul noble de premier rang, le comte Gislebert ou Gilbert de Duras resta fidèle à l'empereur, ainsi que le vieil évèque Obert. Le duc commença les hostilités
(') Foir, pour les détails de ceUe guerre, Laurent de Liège et âlbéric. — Foir aussi De Chesne, Histoire généalogique de la maison de Bar.
par «ne attaque contre Saint-Trond, où aucun moyen de défense n'avait ëte' pre'paré; les fossés de la ville étaient endommagés et en plus de cent endroits on aurait pu les traverser; les entrées n'étaient fermées ni par des portes, ni même par des barrières, et l'on y avait accès, non par des ponts, mais par de simples remblais de terre. Saint-Trond avait probablement grandi depuis les dernières guerres et l'on n'avait pas eu la pensée ou la prévoyance d'y protéger suffisamment les habitations nouvelles. La population n'en essaya pas moins de résister. Contre toute attente, elle réussit à repousser deux assauts, mais le troisième livra la ville aux assiégeants, qui y firent un grand massacre et refoulèrent les habitants dans V atrium ou cimetière, qui était forliûé ('). L'incendie vint compléter le désastre de la ville, dont toutes les maisons furent brûlées, à l'exception de quinze.
En l'année 1118, l'empereur visita la Lotharingie et parvint à rallier à sa cause quelques-uns des princes de cette contrée, les uns en employant la force ou la menace, les autres par des flatteries, d'autres encore en donnant satisfaction à leurs griefs Q. Le duc Godefroid, entre autres, se réconcilia avec lui ; mais la mort de l'évêque Obert, qui arriva le ol janvier 1119, priva Henri V d'un conseiller fidèle et dévoué. Sigebert de Gembloux était également descendu dans la tombe. Obert, dont l'administration nous est peu connue, paraît avoir été favorable au mouvement communal, sans que l'on puisse rien préciser à ce sujet.
Lorsqu'il s'agit de lui donner un successeur, les partis- qui divisaient alors l'Empire germanique se trouvèrent en présence. Quelques chanoines de l'église Saint-Lambert destinaient leurs suffrages au frère du comte de Namur, Frédéric, archidiacre et
(') Le 19. juillet MU (Robolphe dk Sai>t-Tro\d, liv. X, clans Pertz, t. X).
(*) Anselmi, abbutis Gemblacensis, continuatio Sigeberti, dans Pertz, t VI.
prévôt de la cathédrale; mais, pendant que Télection se pre'parait, l'archidiacre Alexandre alla trouver l'empereur et obtint l'investiture de re'vêché par l'anneau et la crosse, au prix, disent ses adversaires politiques, d'une forte somme d'argent, que certains e'crivains fixent à 7,000 livres. Grâce à l'appui du duc Godefroid de Louvain, il fut intronisé, tandis que son compétiteur était élu par les dissidents dans une assemblée tenue à Cologne, sous les auspices de l'archevêque de cette ville (le 25 avril), puis recevait la consécration épiscopale du pape Calixte II lui-même, à Reims(le 26 octobre).
Outre le duc Godefroid, Alexandre compta pour adhérents le comte Giselbert de Duras, le porte-bannière de l'église Saint-Lambert René, le comte Lambert de Montaigu et presque toute la famUia ou vassalité de l'évêché. Frédéric, de son côté, se vit appuyé par son frère, le comte Godefroid ; par le comte Waleran de Limbourg, héritier à la fois des domaines de son père et de son ressentiment contre l'empereur ; par Gosuin de Fauquemont, par tous les abbés et par la plupart des archidiacres, des prévôts et des autres ecclésiastiques. Dans le Brabant, dans la Hesbaye, Alexandre réunit les suffrages de toute la noblesse; le comte de Looz seul fit exception et encore garda-t-il une stricte neutralité. Quant aux villes, elles se partagèrent aussi : presque toute la cité de Liège (') se prononça pour Frédéric. Huy en fit autant et, lorsque Alexandre vint occuper le château de cette ville, les bourgeois, sans craindre ses partisans, ouvrirent leurs portes à son compétiteur et au comte de Namur, leur promirent un dévouement absolu (-), et les aidèrent à repousser successivement le comte de Montaigu et le duc de Louvain, qui ne purent ni s'emparer
(') Cirilas tota, exceptis aliquibiis (Rodolphe de Siim-Tro>d, liv. XI). (^) Se siiaque omnia dedentes.... (Rodolphe de SAnT-TROi^oj.
du pont de Hiiy, ni porter secours au château et à ses défenseurs, ni combiner leurs efforts avec les sorties de ceux-ci. A Saint- Trond, au contraire, les habitants se montrèrent favorables à Alexandre (').
Lors de la mort prématurée de Frédéric (27 mai 1121), qui fut attribuée à un empoisonnement, Alexandre faillit atteindre le but de son ambition; mais son espoir fut déçu. Son grand allié, le duc Godefroid, semble s'être rapproché alors de l'archevêque de Cologne, car tous deux préférèrent à Alexandre un frère du duc, nommé Albéron, primicier de l'église de Metz, que l'on nous représente comme un homme « simple et juste, doux, « pudique, sans avarice, de bonnes mœurs, et plus noble que « les plus nobles (■). » H reçut l'investiture des mains de l'empereur et fut sacré à Cologne, en 1 125. Les vertus d'Albéron et les liens de parenté qui l'unissaient à la fois aux familles de Louvain et de Namur promettaient aux populations liégeoises un gouvernement réparateur; mais Albéron ne vécut que jusqu'en 1128 et l'archidiacre Alexandre parvint, enfin à monter sur le siège épiscopal de Liège. Son règne fut le signal d'une rupture avec le duc de Louvain. Celui-ci et le comte de Duras ravagèrent affreusement les environs de Saint-Trond, mais ils ne purent s'emparer de cette ville, dont les habitants, toujours belliqueux, s'étaient empressés de relever leurs remparts et d'en nettoyer les fossés. L'abbé de Saint-Trond, Rodolphe, avait d'ailleurs ménagé à cette ville et à son abbaye une protection certaine, en négociant une étroite alliance entre l'évêque de Liège, qui était le chef du
(') Oppiduni nos/ri omncsilli faiorubiles erant, ntpole semper lerissimus ad talia populus (Ibidem).
{') Fir simplcx cl reclus, lenis, pudicus, sine ararilta, bonis nioribns, nobiliornobilibns (Hodoi.phe de Saikt-Tro.\d, loc. cit., liv. XII). — Pour la vie de l'évêque Frédéric, consultez sa Fie (|ui a été publiée dans les Acta sanclontni.
diocèse dont Saint-Trond dépendait , et Fe'vêqiie de Metz, seigneur de cette ville. En peu de temps, dit l'abbe' Rodolphe, les bourgeois, qui n'avaient pas de fortifications pour se de'fendre, en e'tablirent de si formidables, qu'on n'en avait jamais vu de pareilles au milieu d'un pays de plaines. Le combat sanglant de Wilder, entre Saint-Trond et Le'au, gagné par les Lie'geois sur les Brabançons, le 7 août 1129, mit fin à la guerre.
D'après ce qui pre'cède, on peut dire que dans plusieurs parties de l'Allemagne, les villes étaient de'voue'es à la cause impériale. Elles luttaient volontiers pour le chef de l'Etat contre les princes dont les domaines les entouraient et contre leurs chefs spirituels. Ce mouvement, qui paraît avoir e'te' spontané' plutôt que combiné, aurait été plus remarquable encore sans les fautes de l'empereur. On lui reproche d'avoir été plus avide d'autorité que soucieux de rendre la justice, d'avoir aimé l'argent à l'excès, d'avoir été peu heureux à la guerre, quoique audacieux et vaillant ('). Lorsqu'il mourutà Utrecht,le 23 mai ll^o, il n'emporta pas au tombeau l'affection de ses sujets.
La lutte dont nous venons d'esquisser les péripéties fut accompagnée d'une recrudescence de violences et de désordres, que les principaux écrivains de l'époque s'accordent à flétrir. En l'année H17, dit Dodechin (2), il se produisit beaucoup de maux, de conspirations funestes, d'incendies, d'homicides, de destructions d'églises, de spoliations des biens de ceux qui servaient
(') Foir Ekkehard, qui lui est pourtant sympathique, et Othoiv de Freysingkn, Chronicon'rerum gestarum, liv. VII, c. 16, dans Pertz, t. XX. (^) Jppendix ad Marianiim Scofuiii.
Dieu. Cela se vit surtout, ajoute-t-ii, dans la Gaule, c'est-à-dire à l'ouest du Rhin, où les bourgeois s'élevèrent les uns contre les autres et se'virent contre leurs ennemis, séquestrant leurs biens, détruisant ou brûlant leurs villages, châteaux, maisons, fermes; traitant les hommes, non comme tels, mais comme des animaux, et les tuant. L'Allemand Ekkehard (') rejette ces crimes sur la féodalité. « D'abord en Saxe, dit il, puis dans toute l'Allemagne, à mesure que cessaient les guerres contre l'étranger, on voyait naître des séditions; partout se multipliaient les brigands qui, sous le nom de chevaliers (équités), envahissaient les biens des églises, en maltraitaient les tenanciers et dépouillaient de tout ceux qui vivaient de pain et d'eau. Chacun vengeait lui-même ses injures par le fer et le feu, ce qui amena la famine. >» Dans quelques villes les bourgeois commençaient à imiter cette rage de combats 3 le biographe de saint Norbert, le fondateur de l'ordre de Prémontré, nous montre la ville de Maestricht troublée par une querelle terrible que ce religieux dut passer tout un jour à apaiser (^).
Le règne de Henri peut néanmoins être considéré comme une période remaïquable de l'existence des cités de l'Allemagne et des Pays-Bas. La confiance des bourgeoisies dans leur force et le respect réel ou affecté qu'elles inspiraient, s'accrurent dans de notables proportions ; elles s'habituèrent de plus en plus à guerroyer, à négocier, à s'administrer. La sécurité dont on jouissait à l'intérieur de leurs murailles, tandis que les campagnes souffraient
(') Ekkeeard, à l'année 1125.
C) Uabebatur vero inter cives quoddam mortale odiuiii, ad quod cunt in crastino per totam diem pater Norbertus componendnm et sopiendum laborasset et per Dei gratiani pacem inter eos ex intégra reformasset... {Miracula sancti Norbcrti, dans Pertz, loc. cit., t. XII, p. 688, et Labbe, Bibliotheca Pracinonstrutensis, p. 587 .
extrêmement de la guerre et des querelles féodales, y attirait les populations et y favorisait le développement de l'industrie.
Les chartes de liberté' inspiraient tant d'orgueil qu'on en e'talail à tous les yeux le contenu. C'est ainsi qu'à Spire on reproduisit sur la façade de la cathédrale, en lettres d'or, le texte du diplôme par lequel Henri V avait aboli la budeil ou mortemain ('); qu'à Mayence on grava sur des tables d'airain, dans la grande église, les dispositions d'un diplôme où l'archevêque Adalbert accordait des immunités aux bourgeois, en reniercîment des services qu'ils lui avaient rendus (-); c'est ainsi encore que l'affranchissement de la commune de Crest par Aimar de Poitiers, comte de Valentinois, en H88, fut inscrit sur la façade de l'église, à côté de la porte, et celui de la commune de Monleil ou Montélimart, par Géraud Adhémar et son cousin Lambert, en H 98, gravé en lettres capitales et onciales sur une table de marbre qui se vit longtemps sur les remparts de la ville (').
Une assertion, qui a été maintesfois répétée en Allemagne, attribue à Henri V l'affranchissement des artisans des villes Q). C'est là une simple hypothèse dont il serait difficile de fournir la preuve et qui repose uniquement, selon toute apparence, sur le développement que les villes prirent alors. Il est plus exact de dire que l'on commença à réprouver la taxe « infâme et cruelle • (Jex neqiiissima et nefanda), appelée en Allemagne budeil, dans notre pays et en France wzorïemam ; elle consistait dans le prélèvement, au profit du seigneur, de la succession d'un mourant, réduit quelque-
(') Clironicon praesulum Spirensis civitatis, loc. cit., col. 2265.
(*) JoANNES, Res Mo/juntiacœ, t. I, p. 547.
{') Deloye, Des chartes lapidaires en France, dans la Bibliotlièque de l'École des chartes, 2'= série, t. III, p. 32.
(") RoBERTSON, Introduction à l'histoire de Charles-Quint, t. 1, p. 225 (édi(. de nnixelles, 1842).
fois au prélèvement du meilleur meuble laisse' par celui-ci. En certains endroits elle fut e'tablie ou rétablie vers Tan HOO, car, dans une concession faite aux habitants de Saint-Denis près de Paris, le 15 mars 1125-1126, l'abbé Suger déclare que cette coutume n'était pas ancienne, mais avait été introduite par son prédécesseur Ivon (*). Moyennant une somme de 200 livres, qui devait servir à la restauration de son monastère, le prélat la supprima, mais non pour les filles de la localité qui se marieraient à un homme d'une seigneurie étrangère, >< car, ajoute Suger, il n'est « pas convenable de favoriser des ingrats. »
Comme Spire, comme Worms, la plupart des villes en furent exemptées; c'est l'une des plus anciennes prérogatives dont elles jouirent. Les comtes de Hainaut, dans le courant du douzième siècle, essayèrent plusieurs fois, avec des succès divers, d'y assujettir les bourgeois de Valenciennes ; en Brabant, ceux de Tirleraont en étaient affranchis en vertu de dispositions très-anciennes, puisque Godefroid 111, en 1168, les déclare dues à ses prédécesseurs ("). Mais, dans les campagnes, la mainmorte se maintint longtemps encore et pesa même sur la chevalerie, comme j'aurai l'occasion de le constater. Il n'est pas inutile de rappeler ici l'acte généreux attribué, mais sans fondement, à Albéron I", évêque de Liège. Il avait, dit-on, l'habitude de prier la nuit devant la porte des églises pour le troupeau qui lui était confié. Il lui arriva d'entendre une femme déplorer la mort de son mari, après laquelle on avait enlevé leur charrue. C'est ce qui détermina l'évêque, pendant la troisième année de son pontificat (en 1124
(') De exact ionis consiietndiiiis pessime que morlua mmius dicitur et a tempore iJiedecessoris iioslri Yionis iHo/eriasc considla rei ilale probatur non jure dcbito antique consueludinis, sed ambitiosa introductione noiellae exaclionis (Doublet, Histoire de l'abbaye de Saint-Denis, p. 836).
(') Wauters, La Belgique ancienne et moderne, fille de Tirlemont, jt. 28.
par conséquent) à supprimer dans tout le pays de Liège le droit de mortemain qui se lève encore, dit l'auteur auquel ces détails sont empruntés ('), dans quelques seigneuries laïques. Elle consistait dans l'obligafion de livrer, au décès du père de famille, le meilleur meuble ou joyau, et, s'il n'y avait rien chez le défunt, on lui coupait la main droite pour l'offrir au seigneur. Celte dernière et révoltante coutume n'a jamais existé que l'on sache ; le nom de mainmorte a une tout autre origine.
Un concile tenu à Plaisance, en 1095, avait défendu d'exiger des rétributions pour l'administration des sacrements. Un prêtre ne pouvait rien demander lorsqu'il donnait l'extrême onction (t7ir/sm«), ni pour le baptême, ni pour la sépulture. Bien des années toutefois se passèrent avant que cette règle, si sage, fût généralement acceptée. Ainsi, dans le comté de Hollande, on extorquait en cas de mort» une taxe injuste et immodérée »('-), dont le comte Florent, à la demande de l'abbé d'Egmond, fit remise aux habitants d'Heilo le 15 avril 1108 et à ceux d'Alcmaer le 16 juillet 1116, mais à condition qu'ils payeraient au monastère la dîme de tous les fruits de la terre et des animaux domestiques. Ainsi, à Deventer, lorsque l'empereur accorda des privilèges à cette ville, le 2 août 1123, on y vendait le baptême et la sépulture; Henri V interdit alors, de l'avis des évêques et des princes « fidèles à la foi catholique », cet abus contraire « à toutes les lois divines et humaines. -
Les déchirements de l'Église et les défauts que l'on signalait dans la discipline ecclésiastique favorisèrent, d'une manière singulière, à ce qu'il semble, les prédications d'un sectaire ardent, nommé Tanchelme ou Tanchelin. Ce personnage n'est autre, selon toute
(') MafjnutH, chronîcum Belçiicum, dans Chapeauville, loc. cit., p. (37. (-) Otiod pro scpultura injuste et imnioderate mafjis ab eis extorqucbctur (â.-Leydis, Chronicon Ef/ntondaniim, pp. 19 et 20j.
apparence, que ce » philosophe Tanchrade », qui était si populaire vers Tanne'e 1 1 10 que ce fut à lui que l'archevêque de Magdebôurg, Adelgor, s'adressa pour engager à venir à son secours contre les Slaves païens les populations de la Saxe, de la Lotharingie, de la Flandre et même de la France ('). Ses mœurs et ses tendances philosophiques sont retracées, avec une fidélité très-équivoque, dans une lettre adressée par les chanoines d'Utrecht à l'archevêque de Cologne Q. Signaler la provenance de cet acte d'accusation, c'est avertir suffisamment le lecteur qu'il ne doit l'accepter qu'avec défiance.
Il commença, disent ses accusateurs, par prêcher dans les cantons voisins de la mer, chez un peuple grossier et ignorant. Là il convertit à ses doctrines quelques femmes ou jeunes filles ; après les avoir séduites, il acquit, grâce à elles, un ascendant complet sur leurs maris, sur leurs pères. Bientôt, il rassembla la foule autour de lui en plein champ et se montra, semblable à un roi, précédé de gardes qui portaient devant sa personne un drapeau et un glaive. Paré de vêtements garnis d'or, la tête couverte d'une triple tiare, les cheveux en tresses, il attirait autour de lui jusqu'à trois mille personnes, qui l'écoutaient comme un messager céleste. Attaquant sans ménagement les puissances ecclésiastiques, il représentait les églises comme des lieux de débauche, la célébration de la messe comme une action infâme, les sacrements comme n'ayant de valeur que par les mérites et par la sainteté du prêtre et il déclamait aussi contre la perception des dîmes. Ce misérable, ajoute-t-on, est allé si loin qu'il s'est déclaré Dieu, comme ayant reçu en son entier l'Esprit-Saint, et
(") Martène el DiRAivu, Jinplissiina colleclio, t. J, col. 625.
(2) Opéra diplomatica, t. III, p. 567. — /^ozV aussi la Fie de saint Norbert (Àcta sancforum, Junii 1. 1, pp. 819 et siiiv.) et la Sigehcrti continuatw Pracmonstrutensis.
le peuple acceptait si bien ses audacieuses exagérations, que Ton se disputait, comme bénite, l'eau des bains où il s'était plongé... Un jour, dit on encore, \oulant couvrir une nouvelle dépense, il fit apporter une statue de la Vierge et, prenant une des mains de cette statue, il déclara épouser la mère de Dieu et invita les assistants à payer les frais de la noce : «^ Voici deux troncs » , s'écria-t-il, « l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes ; je veux savoir » lequel des deux sexes a pour moi le plus d'amour et d'affection. » Aussitôt le peuple s'empressa d'apporter des dons de toute espèce : les femmes se dépouillaient à l'envi de leurs boucles d'oreilles et de leurs bracelets et, au moyen de ce sacrilège, Tanchelin amassa un immense trésor. L'un de ses complices, le forgeron Manassès, organisa à Anvers, grâce à ses conseils, une confrérie ou gilde qui était dirigée, en mémoire des douze apôtres et de la Vierge, par douze membres et une femme qui, à ce que l'on rapporte, partagea successivement ses faveurs avec ses collègues , comme pour resserrer les liens qui les unissaient.
Tanchelin, ajoute-t-on, se rendit à Rome avec un prêtre nommé Everwacher, qui avait provoqué la colère du clergé d'Utrecht en sollicitant du pape la réunion à l'évêché de Térouanne du quart du diocèse d'Utrecht ; puis avait usurpé la possession d'une dîme appartenant au chapitre de l'église Saint-Pierre, de cette dernière ville, et chassé un autre prêtre de sa paroisse. Tanchelin ne se sentait donc pas si coupable, puisqu'il osa se présenter au souverain pontife. Lui et son compagnon furent, il est vrai, emprisonnés par ordre de l'archevêque de Cologne, et étaient encore retenus captifs lorsque la lettre des chanoines d'Utrecht fut rédigée; mais on doit les avoir mis en libjerté, du moins Tanchelin, qui ne fut tué qu'en 1115. Au moment où il allait monter sur un bateau, en Zélande, un prêtre le frappa à la tête d'un coup mortel. H avait répandu ses doctrines, non-seulement à Anvers, mais dans Wal-
cheren et les autres îles voisines ; il avait aussi visité Bruges, où, quoiqu'il fût laïque, il se montra habille' en moine et d'oîi il fut chasse en 1113 (*).
C'est ici le cas de faire remarquer que la dîme de l'immense paroisse d'Anvers (dans laquelle on comprenait alors le territoire de Lillo, Berendrecht, Oorderen, etc.) formait un fief tenu de l'Empire. Le duc Godefroid de Bouillon l'avait donne'e à l'e'glise Saint-Michel, qui était alors la principale de la ville ; mais Henri de Limbourg, duc de Basse- Lotharingie et marquis d'Anvers (1101-1106), l'enleva à cette dernière, « par suite de l'aboie- <: ment de quelques mécontents < (jiuorundam susurrorrim oblatratii), et le duc Godefioid le Barbu, avant de la restituer à l'église, en 1124 environ, en flt don à quelques-uns de ses amis, qu'il engagea ensuite à ne pas la conserver. Ce terme d'aboiement, n'est-ce pas une allusion aux déclamations de Tanchelin qui, d'après cette indication, auraient commencé antérieurement à 1106? Ce qui concerne Manassès et sa gilde n'est pas moins curieux. Tanchelin et son école avaient déjà réveillé, en même temps que le goût des discussions religieuses, les aspirations vers la liberté; à ce titre on doit signaler l'apparition de ce prédicateur. Tanchelin profita, pour répandre ses doctrines, des embarras que la querelle des investitures causait aux princes et aux prélats et c'est pourquoi, sans doute, on ne tenta l'établissement à Anvers d'une communauté de Prémontrés qu'en 1124, après le rétablissement de l'entente entre la papauté et l'Empire.
Les événements qui s'étaient passés sur les bords du Rhin et de la Meuse et dans le nord de la France ne pouvaient manquer d'exercer une certaine influence au cœur de la Basse-Lotharingie,
(') f-'oir la rie citée plus li;iul; Sir/eberli conthiualio Falcellensis; Clirontcon Sniic/i Bavonis, dans De Smët, t. I, p. o7i.
dans une contrée qui avait tant de relations commerciales et politiques avec les pays voisins et dont les princes jouèrent tous un rôle considérable.
Le comte' de Namur avait alors (1 106-1156) pour prince Godefroid, flls d'Albert III, qui e'pousa en premières noces (') Sybille, que le comte de Porcien, Roger, avait eue d'une dame d'origine assez humble et en faveur de laquelle il de'sliërita ses enfants d'un premier lit. Pendant que Godefroid e'tait engage' dans une guerre longue et difficile, Sybille alla demeurer au château de Tour-en- Porcien, où elle oublia ses devoirs conjugaux avec un redoutable guerrier, qui e'tait également un habile séducteur, Enguerrand de Boves, comte d'Amiens. Celui-ci avait déjà eu plusieurs femmes, avec lesquelles il n'avait pas été heureux. Non moins habile cependant à conquérir les bonnes grâces d'une jeune beauté qu'à assaillir un manoir, il s'était emparé, vers l'an 1080, du château de Coucy, grâce à ses intrigues avec Aveline, la femme de Guy, seigneur de cette forteresse. Ses précédentes infortunes matrimoniales ne l'empêchèrent pas de contracter avec Sybille une nouvelle union : elle attira sur eux, il est vrai, les foudres de l'excommunication ; mais l'évêque de Laon, Enguerrand, se laissa toucher par les cajoleries des deux amants et les releva clandestinement des censures de l'Eglise. Le jeune Godefroid, outré de l'aff'ront qui lui avait été infligé, se jeta sur les domaines de son infidèle et les livra à la plus eff'royable dévastation. Les malheureux sujets de la comtesse de Porcien furent traités avec la plus odieuse barbarie : Godefroid fit pendre, aveugler, priver de leurs pieds tous ceux qui tombèrent entre ses mains. Puis il se remaria (vers l'an 1100) avec Ermesinde, héritière du comté de Luxembourg, tandis que sa première femme souillait le lit de son second
(') Cette union tut conclue en 1088 (Ai.béric).
époux avec un jeune gentilhomme nommé Guy, le fiançait, pour cacher leurs liaisons criminelles, avec sa fille, qui était encore fort jeune, et lui confiait la défense de son patrimoine, que Thomas de Coucy, fils d'Enguerrand, menaçait d'envahir (').
C'est au temps de ce Godefroid de Namur, si implacable dans ses vengeances, que commence l'histoire communale du Namurois. Lorsque ce prince acquit l'alleu de Floreffe, où il fit bâtir un château et où il fonda, en 1121, une abbaye de l'ordre de Prémontré, il octroya aux habitants du bourg des libertés que son fils, Henri dit l'Aveugle, ratifia en Hol. « Ils ne payeront rien, « dit celui-ci, pour droit d'étalage en quelque marché que ce soit ; « ils seront exempts de tonlieu dans tous mes domaines et joui- « ront de mes bois de la Marlagne et autres. Les possesseurs •1 cultivant avec leurs propres charrues payeront un cens annuel «c de 2 sous; les boulangers, les pelletiers, les tailleurs et autres « artisans 12 deniers. Ils seront libérés de toute exaction et « précaire; enfin, de même que les bourgeois de.Namur, ils « demeureront affranchis des droits de formariage (pour union « contractée avec des étrangères) et de mortemain ; ils ne devront « que les redevances auxquelles ils sont tenus envers moi (-). » A en juger par ce texte, les bourgeois de Namur étaient affranchis dès l'an 1121 ; mais on ne possède plus la teneur de leur première charte, qui est aussi rappelée dans des diplômes octroyés, en 1151 et 1134, à Tabbaye de Saint-Gérard et dans l'érection de Bouvignes en franchise, en 1215, A en juger par ces documents, les bourgeois de Namur étaient exempts du droit de mortemain, sauf lorsque le défunt était étranger et n'avait pas d'héritier aux premier, deuxième et troisième degrés. Les taxes
(') GUIBERT DE NOGENT, loC. Cit.
(') Galliot, Histoire du comté de Namur, t. V, p. 5:27
pour mariage avec des personnes appartenant à d'autres juridictions, et les trois plaids annuels avaient e'galement été supprimés, et Ton avait assuré à la femme mariée l'usufruit de ce qui constituait sa dot et à l'époux survivant l'usufruit du bien que l'autre avait acquis pendant la durée de la communauté. Les bourgeois de Namur formèrent dés lors une «conjuration» , une réunion d'hommes conjurés, c'est-à-dire liés les uns envers les autres par serment. Pour siéger à côté des échevins, délégués du prince, on établit des jurés ou voir-jurés (vere conjurati) et, dans le principe, un avoué, dignité qui ne continua pas à exister.
Comme dispositions curieuses, citons les suivantes : Le coupable trop pauvre pour payer l'amende est banni pour le terme d'un an après avoir été emprisonné pendant quatre jours. — Celui qui en injurie un autre en l'appelant fils de mauvaise femme, voleur, adultère, époux trompé {zelotipum, ici est wilioth), et qui porte la main sur lui, paye une amende de sept sous de Namur, s'il est convaincu du fait par le témoignage de deux voir-jurés ou de deux échevins. — Si quelqu'un doit être arrêté et que l'on pousse contre lui le cri de hahay, que l'on sonne de la trompette ou que l'on mette en branle la cloche banale, tous les habitants sont tenus de se lancer à sa poursuite jusqu'aux limites de la juridiction, etc. (').
En Hainaut le comte Baudouin III concéda, sous le nom de paix, une charte des plus remarquables à la ville de Valenciennes et à son territoire. Si l'on en croyait le préambule de ce diplôme (-), celte paix aurait été une concession bénévole de Baudouin et de
(') Tous ces faits ont été exposés en détail par Julks Borgnet {Histoire du comté de Namur, pp. 44 et suiv.).
(*) Ainsi que Gislebert, loc. cit.^ p. 57. — Cet auteur prétend que la paix autorisait le comte à percevoir la morteraain de tous ceux qui n'étaient pas clercs ou chevaliers; rien ne Justifie cette assertion.
sa femme Yolende; mais on doit en expliquer autrement l'octroi. Baudouin III était encore mineur lorsque son père mourut pendant la première croisade. Le Hainaut, gouverne' par sa mère, Ide de Louvain, fut impliqué dans des luttes sanglantes contre les Cambrésiens et le comte de Flandre Robert II. Le plus puissant des vassaux de Baudouin III, devenu en quelque sorte son égal par la réunion entre ses mains des immenses domaines d'Avesnes et de Leuze, Gosuin d'Oisy, prétendit construire une tour à Avesnes, contrairement à la défense du comte, prit les armes contre lui et lui livra, près de la Sambre, une bataille qui ne dura pas moins de trois jours et se termina à l'avantage de Baudouin. Gosuin fut forcé de se couper la barbe, fut mis en liberté et obtint ensuite la permission d'achever la tour qui avait été la cause de la guerre (').
De toutes les belles cités que les comtes de Flandre possédaient, le petit-fils de Richilde n'avait conservé que Valenciennes, qui était devenue le véritable boulevard de l'Empire contre Robert II. Autour de l'ancienne villa carlovingienne, convertie en château redoutable, avaient grandi à la fois: au nord et à l'est le quartier appelé depuis le Vieux-bourg (ou paroisse de Saint-Géry), et au sud le Nouveau-bourg (Novum burgum d'un acte de l'an 1081, ou paroisse de Saint- Vaast), où Richilde fonda un temple magnifique, dit depuis de Notre-Dame la Grande (2).
Valenciennes , située sur les rives d'un beau fleuve , prospérait par le commerce. Les bourgeois, organisés depuis plus de quarante ans en une gilde dont j'ai fait connaître les statuts et les tendances, s'assurèrent de nouvelles libertés, en accordant de larges subsides à Baudouin III. D'après un texte qui est joint à la
(') GisLEBERT, Chronicon Ilannoniae, p. 28.
(*) Près du château de Valenciennes, secus casirum opidi Falentianensls, dit Richilde dans un diplôme de Tan 108G [Opéra diplomatico, I. i, p. 268).
paix, les habitants de Vaienciennes « rachetèrent au comte ses « rentes, qu'il avoit engagées pour trop grand argent qu'il avoit « de'pensë à peu de profit, et ce ont ils fait parce qu'ils ne pou- « voient souffrir que lui, leur sire, eut nul de'faut, mais ve'cut « entre eux honorablement. Et pour ce, le comte B. a promis et « jure' que lui ni ses hoirs ne viendroienl jamais à mettre en gage « nulle l'ente de cette ville, et que de la rente devant dite, il ne « dépendra (dépenserait) rien delà l'eau de Marchipont, à moins « qu'il n'assiégeât un château ou qu'il fut avec ceux de Valen- « ciennes en ost ou en chevauchée. »
La paix prend sous sa protection tous les habitants de Vaienciennes et de sa juridiction, et en particulier les clercs ou ecclésiastiques, les religieux, les religieuses, les femmes de toute condition. Dès qu'un enfant a atteint l'âge de quinze ans, il doit jurer l'observation de la loi de la paix et s'il ne satisfait pas à cette obligation, après qu'on lui a donné un délai d'un jour et une nuit, il est expulsé de la ville; s'il y reparaît, on le traite comme un violateur de la paix. Le délinquant dont l'âge est contesté, doit prouver qu'il n'a pas quinze ans, par le témoignage de ses plus proches parents. Mais, si le bourgeois est justiciable des échevins de la paix, le chevalier est soumis à la juridiction du comte et de son conseil, et le droit du comte ne peut être amoindri par un jugement des échevins ou des jurés de la paix. Un seigneur reste libre de flageller son serviteur (ciiens) ou son serf pour tout délit n'ayant pas de rapport avec la violation de la paix, et lorsqu'une querelle s'élève entre des serfs habitant ensemble, chez le même maître, les jurés ne s'en occupent pas à moins qu'il ne s'ensuive mort d'homme. De plus, le serf ne peut témoigner contre son maître. L'homme d'avouerie, c'est-à-dire l'habitant d'une seigneurie qui vient habiter en ville, doit payer à son maître J2 deniers, si c'est une personne du sexe masculin ; six, si elle est du sexe féminin.
La charte dit peu de chose de la commune même, de ses droits, de ses chefs. Elle n'institue pas ceux-ci, elle constate leur existence sous les noms de pre'vôts, d'e'chevins et de jure's (comme à Tournai). Il y avait deux pre'vôts et ceux qui e'taient nomme's à cette dignité' ou à celle de jure' devaient l'accepter ou payer une amende de 100 sous. Le comte nomme les prévôts de commun accord avec les jure's ou, si l'entente ne s établit pas entre eux, la nomination appartient aux jure's. Les jure's e'taient probablement au nombre de trente (comme à Tournai et y compris les deux pre'vôts ?), ou trente-trois (comme à Landrecies); ils doivent être seize pour rendre une sentence régulière. Personne ne peut , sans méfaire, attaquer quelqu'un à cause d'un jugement rendu par eux. Il y a, en outre, un chancelier de la paix, espèce de secre'taire ou de greffier; des connétables, qui commandent la milice de la ville; deux sergents (clientes), recevant par an 20 sous ; le messier ou garde champêtre, un messager, etc.
La charte se préoccupe surtout des attentats contre les personnes, et, en premier lieu, de la sécurité de ceux qui vont au marché de Valenciennes ou en reviennent. En quelque lieu que le marché ou la foire soient établis, on doit y jouir de la tranquillité la plus complète, et un seigneur ne peut arrêter un homme d'avouerie, ni même son avoir, le jeudi et le vendredi, sous peine de 60 sous. La paix commine une amende semblable contre le chevalier qui attente à la sécurité publique, contre la personne qui en assaille une autre ou lui tend des embûches. Elle condamne à la peine de la pendaison le clerc ou l'écuyer qui, la nuit, est pris en flagrant délit de brigandage, ainsi que l'étranger qui blesse gravement un bourgeois; à une amende de 20 sous, l'écuyer ou le fils de bourgeois coupable de vol et le détenteur d'objets dérobés; à une amende de 10 sous, celui qui tire la barbe ou les cheveux d'autrui, par moquerie; ;i 5 sous d'amende celui qui accuse de
mensonge les hommes de la paix, etc. Si le comte dépouille un homme de la paix, les seigneurs de la paix (c'est-à-dire les magistrats de la ville) le font prier de réparer le dommage. Dans le cas où la spoliation est manifeste, le comte restitue immédiatement. S'il atteste, sous la foi du serment, que le fait n'est pas notoire, le messager de la paix le cite à comparaître, dans la quinzaine, devant les jurés de la paix, pour entendre ce que la raison et la justice décideront. S'il ne comparaît pas, on prélèvera sur la part des amendes qui lui revient une indemnité pour l'offensé, outre 20 sous pour celui-ci, 60 sous pour le chancelier de la paix et la somme nécessaire pour indemniser le messager de ses frais de voyage.
La paix protège le bourgeois de Valenciennes au dehors de la ville comme au dedans. Quand un chevalier ou l'un de ses vassaux ou serfs maltraite un bourgeois, deux bans publiés le samedi citent le coupable à comparaître, et, si l'accusation est prouvée, il est emprisonné pendant quinze jours, puis livré à l'offensé pour que celui-ci l'oblige à faire satisfaction, sans pouvoir, toutefois, lui ôter la vie. L'action de battre ou d'insulter un bourgeois est non moins sévèrement punie, et « l'homme puissant » qui soutient un infracteur de la paix est également poursuivi.
La police des plaids est sauvegardée par un ensemble de pénalités. Y commettre des insolences, injurier un témoin, déposer une plainte et la poursuivre ailleurs, refuser de comparaître en justice, menacer un tiers à cause de sa conduite devant les juges constituent autant de délits qui sont punis d'amende. Dans quelques cas on recourt au duel judiciaire; mais, d'ordinaire, lorsqu'il y a défaut de preuves, l'accusé se justifie en produisant deux conjurateurs. Dans plusieurs cas on coupe le poing au malfaiteur.
S'il s'élève en ville une clameur, c'est-à-dire une rixe, sans que
la cloche sonne, personne ne peut accourir, arme' ou de'sarme', sans ordre des jure's, sous peine de 5 sous d'amende. Mais si les deux cloches de la commune sonnent ensemble, les conne'tables sont astreints à se re'unir devant la chapelle Saint-Pierre, pour attendre des ordres. Quand on est dehors, en armes, on ne peut ni pre'ce'der la troupe, ni rester en arrière.
Des dispositions spe'ciales concernent les propriéte's. On paye 3 sous si l'on traverse les blés en e'pis, soit sur un cheval, soit sur un âne ; 12 sous si Ton fauche nuitamment le blé ou l'avoine d'autrui ; 5 sous si Ton supprime un chemin ou si l'on en établit lin autre à travers les blés; 7 sous si l'on enlève du grain, du foin, de l'herbe, etc., ou si l'on cause du dégât dans un jardin ou un verger. Quand on parcourt un champ de blé à cheval, ce dernier est saisi, puis vendu, moitié au profit du comte et de la paix, moitié au profit de la personne lésée.
« Toutes ces conditions de paix, est-il dit à la fin du diplôme, « ont été jurées par le comte Baudouin, par sa femme, par tous « les princes, chevaliers et barons présents, qui promirent, sans « exception, de les observer inviolablement. » Le comte reçut ensuite, en public et avec solennité, le même serment de tous les jurés de la paix et de tous ceux qui habitaient dans la ville et dans son territoire (').
A partir de ce moment, Valenciennes devint un véritable lieu d'asile. Tout étranger ayant commis au dehors un homicide non prémédité, y était reçu, à la seule condition de demander son admission et à moins qu'il ne fût poursuivi par ses adversaires. Dans ce dernier cas, il devait se présenter à l'église Saint-Pierre, sur le
(') Jacques de Gcyse, loc. cit., liv. 111, c. 20 à 53, et t. XII, pp. 261 et suiv. de l'édit. de Fortu d'Ukuan ; — Giselbert, loc. cit., p. 301 (édit. de Hanovre, 1869, in-12); — Cellier, ^ec/ierc/ies ««//• les institutions politiques de la ville de faleticiennes, pp. 294-304.
marché, en criant à haute voix : Franchise! Franchise! mais la partie adverse avait toujours le droit de prouver que le fait était « vilain et punissable. » Les serfs ayant habité Valenciennes devenaient libres au bout d'un an et un jour lorsque aucune réclamation ne s'élevait à leur charge. Les aubains ou étrangers y conservaient la libre disposition de leurs biens, les bourgeois pouvaient porter des armes dans tout le Hainaut et ne pouvaient être arrêtés en aucune localité, ni en leur personne ni en leurs biens, si ce n'était pour leurs propres dettes ('). Privilégiée de la sorte, Valenciennes devint une véritable puissance, avec laquelle les souverains de Hainaut eurent désormais à compter. Ses lois et ses coutumes se répandirent dans une grande partie du pays, dont les localités prirent l'habitude d'y aller à chef de sens, et, pendant la génération qui suivit, on commença à doter les autres villes de libertés plus ou moins calquées sur les siennes.
Godefroid I" ou le Barbu, qui intervint si souvent et si vigoureusement dans les affaires du pays de Liège et qui prit aussi une grande part aux guerres civiles de la Flandre en 1119 et en 1128, fut-il favorable aux développements des institutions communales dans ses propres États ? S'il est permis d'en juger par des rapprochements un peu vagues, le Brabant vit alors se réaliser des améliorations notables et Godefroid mérita d'être regardé comme un saint, ainsi que le duc, son petit-fils, le proclame dans un acte de Tan 1178 (*). On ne possède, il est vrai, qu'une seule charte de franchise remontant à son règne, celle que le duc Godefroid accorda, en 1116, au village de Mont-Saint-Guibert, l'un des biens de l'abbaye de Gembloux. En employant cette expression : « que ce lieu ait le même droit légal et coutumier que
(') D'OuLTREMAN, Histoùe de Falentienne, pp. 334, 342, etc. (^) Annales de la Société archéologique de Namur, t. V, p. 440.
« la ville de Gembloux (') » , le duc donne suffisamment à entendre que cette dernière localite'était déjà affranchie. On peut hardiment en dire autant de Bruxelles et de Le'au, qui e'taient déjà fortifle'es; de iXivelles, à laquelle l'existence d'un monastère, devenu un chapitre de chanoinesses nobles, donnait une grande importance; de Tirlemont, dont j'ai déjà eu occasion de parler, et surtout de Louvain et d'Anvers. Si l'on en croyait Divaeus ('), les premières lois municipales de Louvain dateraient du temps de Lambert H;, qui vivait vers l'an 1045. L'esprit de liberté se répandait déjà dans le Brabant avec tant de rapidité que, dans une charte de l'an 1125 relative aux moulins à grains de Bruxelles, on lit cette phrase significative : « Si les meuniers viennent à être molestés par le « duc ou l'un de ses officiers principaux, ils ne seront astreints « qu'à remplir leurs obligations (^J. » La position que la charte leur assurait ne pouvait donc être modifiée à leur désavantage.
Dans les comtés de Luxembourg, de Juliers, de Looz, de Gueldre, de Zutphen, dans toute la partie du Brabant qui prit le nom de Campine après s'être appelée la Taxandrie, on n'aperçoit encore aucune trace du mouvement communal. Si le Brabant proprement dit en ressentit vivement l'influence, il faut l'attribuer au commerce qui, souvent gêné par les événements dont les rives du Bhin inférieur étaient le théâtre, s'habitua à prendre la route conduisant par Tirlemont, Louvain et Bruxelles vers Anvers, Malines, Gand et Wissant.
(') Ut locvs ille cum oppido Gemblacensi jus légale et consuetudinarium in omnibus haberel unuiii. — CeUe charte, dont on connaissait nn texte datant de Tannée lJ25(0/>e/o diploniatica,i- I, p. 1"-), remonte à 1116, comme je l'ai prouvé dans un travail ^)ùcial {Fragnienls inédits concenianl l'aiicieinie ahbaje de Gembloux, dans les Bulletins de la Commission d'instoire, i^ série, t. II).
(^) Un Godescalc, éciievin de Louvain, est déjà mentionné du temps de Godelroid !«•■ (PiOT, Histoire de Loinain, p. 67).
(') Brabanlsche yeesten, t. !'•'•, p. 607.
Le comte de Flandre Robert H ou de Je'riisalem mourut subitement à Cassel, où il reçut la sépulture dans la crypte de la collégiale de Saint-Pierre. Un seul de ses fils, Baudouin le Jeune, lui survivait ; il gouverna la Flandre sous le nom de Baudouin VII, surnommé Hapkin (Hapiola ou la Petite hache), parce qu'il portait d'ordinaire une hachette qui lui servait à punir les brigands ('). A peine eut-il été reconnu qu'il convoqua ses grands vassaux et, sans les forcer à jurer la paix, leur demanda leur aide pour la maintenir, ajoutant qu'il punirait ceux qui l'enfreindraient. Tous s'engagèrent à maintenir la tranquillité; mais la plupart ajoutèrent que le comte ne réussirait pas dans ses efforts et que personne ne le craindrait (^).
Deux puissants barons, Gauthier, seigneur de Hesdin,et Hugues Candavaine ou Champ d'avoine, comte de Saint-Pol, prirent les armes contre le jeune prince, mais furent bientôt réduits à l'obéissance. Gauthier, dépouillé de ses domaines, n'en obtint la restitution qu'en implorant sa grâce (en 1112); quant à Hugues, il perdit en 1115 le château d'Encre, que Baudouin donna à son parent Charles de Danemark, et, l'année suivante, assiégé dans Saint-Pol, il se vit obligé de solliciter en sa faveur l'intervention du comte de Boulogne. Les simples chevaliers qui osèrent trou-
(') André de Marchiennes.
{') Une charte de l'an 1115 déclare cependant que la paix fut Jurée à Saint- Omer par le comte et les barons de la Flandre : Jctmn est hoc, y est-il dit, upiid Sunctutn Audomarum, in solenni curia, anno M. C. XIII, .... ea scilicet die qua ab ipso comité cunctisque proceribus Flandrie pux confirmata est sacramentis (Du Chesne, Histoire généalogique des maisons de Guise, etc., preuves, p. 67).
hier le repos public furent traite's sans pitié. Lun d'eux ayant enlevé' deux vaches à une pauvre femme, le comte fit prendre et conduire à Bruges le coupable. Les autres nobles ayant interce'dé pour que celui-ci ne fût ni pendu, ni aveuglé, Baudouin promit qu'il ne subirait pas ces supplices, mais il fit apporter sur le marché une chaudière remplie d'eau bouillante, dans laquelle le chevalier fut jeté couvert de son armure. Un autre jour, au moment où Baudouin entrait dans l'église Saint-Pierre, de Gand, une femme pauvre se plaignit du vol de sa vache. Le comle lui ayant ordonné d'attendre la fin des vêpres pour lui exposer l'affaire, elle repartit que son nombreux cortège de chevaliers ne lui permettrait plus d'approcher. Il lui donna alors son manteau à garder et refusa d'écouter quelque affaire que ce fût, avant d'avoir terminé celle-là. Enfin une année, à la Saint-Jean, pendant que se tenait la foire de Thourout, il apprit que dix chevaliers, se (fiant à leur haute origine, avaient voléjin marchand. Ils furent bientôt pris et, par les ordres de Baudouin, enfermés dans une maison. Leurs parents, prévoyant le sort qui les attendait, offrirent de donner, pour obtenir leur grâce, tout ce que le comte exigerait en argent et en chevaux; les coupables, de leur côté, implorèrent humblement leur pardon. ^Mais, les appelant tour à tour, il les fit succèssivement pendre l'un par Faulre; quant au dernier, on l'attacha par une corde à une poutre, puis Baudouin repoussa du pied le banc sur lequel avait dû monter le malheureux, qui resta suspendu dans le vide. En partant il rencontra les parents de ces voleurs et leur dit: « Entrez là et emmenez-les, mais en les prévenant qu'ils « ne prennent plus rien dans mes domaines. » Une pareille sévérité répandit la teireur à ce point que l'on n'aurait pas même osé enlever un vêtement précieux, un vase d'or, abandonnés sur la voie publique. Mais la Flandre ne jouit pas longtemps d'un repos complet. Baudouin jugeant indigne de lui de vivre en paix,
prit part à une guerre qui l'enleva à la fleur de l'âge ('). En il 17 il marcha avec le roi de France contre le roi d'Angleterre Henri I"; une blessure au front lui causa une maladie qui dura dix mois et dont il mourut le 17 juin 1119, à Roulers, âgé de vingtsix ans.
On possède quelques diplôipes où Baudouin VII confirme des privilèges d'abbayes et de chapitres; mais on ne sait rien au sujet de ses rapports avec les bourgeoisies, si ce n'est que le 15 septembre 1H6 il octroya aux bourgeois d'Ypres le privilège de ne pouvoir être appelés en champ clos, ni forcés, pour se justifier, de subir les épreuves par le fer et le feu ; dorénavant ils pourraient établir leur innocence, \ou plii^tôt leur non-culpabilité, en produisant le témoignage, sous la foi du serment, de quatre de leurs parents et amis (^).
Baudouin VII eut pour successeur son cousin (Charles de Danemark, fils du roi Canut, qui avait été assassiné, et d'Adèle de Flandre, fille de Robert Le Frison. Le comte défunt avait montré beaucoup d'aff'ection pour ce prince, lui avait donné le château d'Encre et |ui avait fait épouser Marguerite de Clermont, fille de Renaud, seigneur de Clermont, et d'Adèle de Vermandois, à qui le roi de France avait restitué le comté d'Amiens, propriété des parents de sa mère. Mais la propre mère de Baudouin, Clémence, dont le douaire comprenait douze des villes de Flandre et qui s'était remariée à Godefroid le Barbu, duc de la Basse-Lotharingie, essaya de s'opposer à l'élévation de Charles au trône. Liguée avec le comte de Hainaut et secrètement favorisée, dit-on, par le roi de France, elle prétendit faire recon-
(') Hérdun, Hisloria restaurationis S. Martini ecclesiae, c. 20 et suiv. — Foir aussi le Go?iTi.\CATOR DALUiiRici, c. 12. (^) Warivkonig et Ghëldolf, Histoire de la Flandre, t. V, p. 521.
naître son autorité. Quelques grands seigneurs profitèrent de l'occasion pour se livrer au brigandage, entre autres Hugues Candavaine, comte de Saint-Pol, Gauthier, comte de Hesdin, et Philippe d'Ypres, fils naturel de Philippe, fils de Robert Le Frison (')-
Mais Charles déploya une activité peu ordinaire et rétablit la paix presque sans effusion de sang. Après avoir tenu à Saint-Omer une grande assemblée, il marcha contre ses ennemis. Clémence fut obligée d'acheter la paix en cédant quatre villes : Aire, Bergues- Saint-Winoc, Saint- Venant et Dixmude. Philippe d'Ypres fut pris. Le comte de Saint-Pol vit son château attaqué et détruit et fut contraint de vivre en paix. Walter de Hesdin fut dépouillé de ses domaines, au moment où il allait marcher au secours de son voisin, et depuis vécut pauvre jusqu'à ce que Charles, prenant pitié de sa misère, daignât lui assigner quelques revenus. Le comte de Hainaut et son beau-frère, Thomas de Coucy, qui haïssait sans doute Charles parce que le comté d'Amiens, dont ce prince avait été gratifié par le roi de France, était un ancien domaine de sa famille, furent repoussés, puis attaqués dans leurs propres États. Bientôt la tranquillité la plus complète régna en Flandre (-).
Les relations avec les pays voisins ne tardèrent pas à se rétablir. Charles d'Encre (de Anchora), comme on appelle quelque-
(') TVillelinus de Ipni, cognomento Bastardus, dit la Sigebe) ti continuatio Aquicinctina, à l'année Hoi.
(') Foir la Gencalogia comitum Flandriae ab anno 792 usque ad annum 1 120, dans le Recueil des historiens de France, t. XIV, p. 522. — Deux sources peuvent être consultées avec fruit pour l'histoire du comte Charles : ce sont les Fitae ou Fies de ce prince écrites peu de temps après sa mort : l'une par Gactier, archidiacre de Tournai, et qui était alors chanoine à Bruges, l'autre par Gdalbert ou Galcekt, notaire ou attaché à la chancellerie du comte. Elles ont été publiées ù plusieurs reprises et en particulier dans les Acta sanctorum, Mardi t. I, pp. 163 à 219, et dans Pertz t. XII, pp. 557 à 619.
fois ce comte, plein de sollicitude pour ses sujets, ve'cut en paix avec le roi d'Angleterre et ses autres voisins ('). Enfin il acquit une telle re'putation de bonté et de sagesse que, suivant des assertions qui ne sont sans doute que la repétition de vagues rumeurs répandues dans le peuple, on lui offrit la couronne royale de Jérusalem, après la mort de Baudouin du Bourg, en 1125, et celle d'Allemagne, après le décès de l'empereur Henri V (-).
Le principal soin de Charles fut de maintenir rigoureusement la paix, mais sans abdiquer ses prérogatives et ses prétentions. Son prédécesseur Baudouin Vil avait, à son lit de mort, renoncé en faveur de l'évêque de Cambrai à toute sa juridiction dans le Cambrésis. Charles révoqua cette cession et, malgré l'évêque Burchard, fit don de la châtellenie à Hugues d'Oisy, qui lui en fit hommage. Le Câteau-Cambrésis fut aussi restitué à Hugues, à condition que le comte et l'évêque y auraient libre accès. Mais les vassaux de Hugues ayant commis des exactions, Burchard rassembla des troupes, prit Oisy et Crèvecœur et força à la soumission le turbulent châtelain. Le chevalier Gérard Maufilâtre et les chevaliers de l'Ostrevant ayant, en H26, ravagé le Cambrésis, l'évêque invoqua l'appui du comte Charles, à qui il confia le soin de maintenir la paix, avec le consentement de l'empereur et à la grande joie de la bourgeoisie (^).
Il serait difficile de préciser les rapports que Charles eut avec ses villes. On sait qu'il confirma les statuts de [Amitié d'Aire, qu'il favorisa beaucoup les Gantois, qu'à Saint-Omer il limita à trois cas : le viol, le bris d'église ou de cimetière, la blessure infligée à un clerc, la juridiction des tribunaux ecclésiastiques sur
(') Ordéric Vital, 3e partie, liv. XII, c. 1.
C) Galbert, c. 7, 8 et 9.
(') Chronique de Cambrai. - Lambert uk Waterlos.
les bourgeois ; mais on le vit aussi, par ordre du roi de France Louis VI et de concert avec le se'ne'chal Etienne, sur les instances de l'abbé de Saint-Riquier, restreindre conside'rablement les droits de cette commune. Cette dernière perdit alors les droits de mesurage, que, d'après l'abbe', elle avait usurpe's ; une exemption entière des charges publiques fut octroye'e à cinquante-deux vavasseurs ou vassaux de l'abbaye, à tous les serviteurs de cette dernière, ainsi qu'aux paysans de ses domaines ; le comte dePonthieu, Guillaume, et tout prince ayant château, furent exclus de la commune, dans laquelle ils ne purent dorénavant entrer que du consentement de l'abbé (').
Il y avait alors plus de calme dans le comté de Guines, où Manassès et sa femme prirent plusieurs mesures favorables à leurs sujets.
En 1124, les habitants de 5ca/cs ou Escalles, domaine de l'abbaye de Saint-Bertin, furent libérés de l'obligation de travailler à l'entretien du château de Guines, à la seule condition de payer par an o sous et 40 deniers répartis sur trente parcelles de terre Les populations de la côte voisine étaient encore si barbares qu'elles considéraient comme une chance heureuse d'avoir l'occasion de recueillir les épaves des bateaux échoués sur le rivage. Ce qui se recueillait de la sorte, depuis Peternesse (ou Calais) jusqu'à Hildernesse, devait être apporté au château de Guines trois fois par an(^).
L'avoué de Térouanne avait élevé un château dans le cimetière de Notre-Dame. Charles se rendit dans cette ville à la demande de l'évêque et y détruisit cette forteresse ('). Comme le dit Gualter, l'un de ses historiens, •' il était humble et se soumettait à toutes
(') Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 184.
(*) Dd Chesne, Histoire généalogique des maisons de Guines, etc., preuves, p. 40; MoRAivD, Appendice au cartulaire de l'abbaye de Saint-Bertin, p. 56. (') Gilles de Roye, c. 26.
« les représentations que les pre'lats et les religieux lui adres- « saient. » Il était grand partisan du maintien de la discipline religieuse et cependant, de son temps, les monastères de Saint- Bertin et de Bergues-Saint-Winoc furent le théâtre de dissensions intestines (').
Charles prit toute une série de mesures en faveur de la tranquillité publique. La quatrième année de son règne (en 1122), il décida que personne ne pourrait désormais paraître armé, soit au marché, soit dans les châteaux ou villes, et que quiconque ne se fierait pas à ces mesures de sécurité générale, serait puni par ses propres armes. Ensuite il défendit de poiter des arcs, des flèches, etc. en dehors des villes, partout où il n'y avait rien à craindre (-). Comme le dit un moine de l'abbaye de Marchiennes, « les plus puissants n'astreignaient' plus leurs sujets à des ser- « vices forcés (coacta servitia) ; satisfaits de leurs revenus, ils « s'efforçaient de ne donner aucun motif de plainte à leur souve- « rain. Cultivateurs, bourgeois, tous en un mot bénissaient le « prince qui punissait sans pitié le grand qui avait l'audace de « causer quelque tort à son prochain (^). » Avec une sévérité excessive, il réprima la férocité des populations des côtes de la Flandre, qui avant lui n'avaient pu être domptées. Il défendit surtout d'ériger ce que l'on appelait des bacchae ou bake (en latin spécula), espèce de signaux que l'on dressait en cas dappel aux armes. En partie par gratitude pour ses efforts, en partie par crainte, ses ordres furent ponctuellement exécutés et bientôt on ne trouva plus personne qui se permît de les enfreindre (^).
(') Il'ERtUS, c. 40.
(^) Galbert, c. 4.
(') Miracula sanctae Rictrudis, dans les Jeta scmclorum. Belyii, t. IV, p. 550.
(*) GUALTBR, C. 20.