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En Tannée 1124, une terrible famine désola la Flandre; une foule de malheureux moururent et beaucoup d'autres devenaient malades au spectacle des maux qui accablaient les pauvres. Le comte déploya en cette occasion une extrême générosité : il exempta ses fermiers d'une partie de leurs redevances et distribua une grande quantité d'aumônes. Ainsi, à Bruges seulement, il nourrissait cent treize pauvres des débris de sa table et tous les jours il en habillait un complètement. A Ypres, il lui arriva de donner en un seul jour sept mille huit cents pains, et quelquefois il se dépouillait de ses propres vêtements pour en couvrir des nécessiteux. Mais à ses largesses il joignit quelques mesures d'une efficacité plus ou moins douteuse : il défendit de brasser, il enjoignit de cuire du pain d'avoine, il fixa le prix du grain à 6 nummi (deniers?) il prescrivit de semer des légumes à croissance hâtive. Après avoir réprimandé les Gantois de ce qu'ils avaient laissé des pauvres mourir à la porte de son habitation, il ordonna d'ouvrir les greniers où les marchands emmagasinaient du grain et fit distribuer aux pauvres ce qui s'y trouvait (').
Mais le comte lui-même prépara sa perte en s'attaquant à l'une des plus puissantes familles de la Flandre, celle des châtelains de Bruges. Ceux-ci devaient leur origine à Erembold de Bruges, qui avait séduit Dedda, surnommée Dumi ou la Colombe, femme du châtelain Holdran ou Baudran. De ce mariage étaient nés Bertulphe, qui devint piévôt de Saint-Donatien de Bruges et chancelier de Flandre; Lambert Nappin ou Knop, Didier Haket, Wulfric, et une fille qui épousa Berewald de Jabbeke. Eremboldavait eu d'une autre femme un fils nommé Robert, qui lui succéda en qualité de châtelain, et qui, suivant un écrivain de cette époque, montra, ainsi que son frère Lambert, peu de déférence pour le comte Bau-
(') Gi'ALTEH, c. 16 el suiv.; — Galbert, c. îi et 6.
douin VII (')• L'un des fils de Robert, Walter, lui avait succédé en IH5; mais ce Walter étant mort et ses frères Robert II et Winric étant, sans doute, trop jeunes, ce fut son oncle Désiré ou Didier Haket qui le remplaça.
Les biographes de Charles ont retracé sous le jour le plus favorable sa conduite, qui fut pourtant la cause directe de ses malheurs. « Jl voulut, dit Galbert, rétablir la réputation de TEtat (Jionnes- '■■ tatem rcgni); il rechercha qui était serf, qui était libre; quand « on tenait des plaids, il y assistait souvent et examinait avec soin « les diverses conditions des assistants, sachant que les hommes «> libres ne daignaient pas répondre aux serfs. C'est pourquoi il « s'efforçait de revendiquer ses droits sur tous ceux qu'il pouvait «' réclamer. » Au nombre des personnages qui ne se considéraient plus comme serfs, parce que les prédécesseurs du comte ne les avaient jamais inquiétés à ce sujet, se trouvaient le prévôt Bertulphe, le châtelain son frère, leurs neveux et leurs parents, qui formaient la lignée la plus puissante et la plus considérée de la Flandre. Le prévôt avait marié ses filles à des chevaliers libres de naissance, afin de leur assurer la liberté ; mais l'un de ceux-ci ayant un jour appelé un autre chevalier en combat singulier, son adversaire refusa de se mesurer avec un homme qui n'était pas son égal ; en effet, d après le droit du comié (jus comitis), le mari d'une serve, après un an de mariage, devenait serf lui-même. Cet affront porta au comble la colère du prévôt et des siens, surtout lorsque Charles, après avoir ouvert une enquête et entendu les avis de ses barons, eut décidé que la famille du prévôt lui appartenait.
On devine l'émotion que la conduite irréfléchie de Charles provoqua. Si elle était de nature à satisfaire quelques nobles, issus d'une naissance irréprochable, et quelques envieux, elle dut semer
(') Anokymds, De morte Caroli boni.
partout le mécontentement. Qui pouvait espérer de ne pas être rejeté dans le servage lorsqu'on infligeait une pareille humiliation au prévôt du chapitre de Saint-Donatien, l'un des ecclésiastiques les plus distingués de la Flandre, le chancelier du comté; à son frère, le châtelain de Bruges, et à tous leurs parents? Ceux-ci, ne pouvant tolérer une pareille injure, se répandirent en plaintes et préparèrent leur vengeance. La contestation dura longtemps. Un jour, dit-on, Bertulphe fut cité à comparaître à Cassel; il arriva à la tête de trois mille amis, la plupart chevaliers. Le comte effrayé remit la décision à une autre assemblée et enfin déclara, sans préjuger les droits du comte sur d'autres personnes, que la dame que l'on disait être serve prouverait son ingénuité par le témoignage de douze nobles.
On attribuait ces recherches odieuses et qui ne pouvaient avoir qu'un résultat funeste, à deux des conseillers habituels du comte: Walter de Locres ou de Lokeren et Thangmar, appelé de Straeten, d'un bien situé près de Bruges. Une haine violente éclata entre celui-ci et son neveu Walter, d'une part, et Botsiard ou Burchard, fils de Lambert et neveu du prévôt et du châtelain, d'autre part. Elle se traduisit par des actes de violence que le comte essaya de réprimer : d'abord, par la douceur, puis, après son retour d'un voyage en France, par une sentence datée d'Ypres, le 27 février H27, et condamnant Burchard à réparer les dégâts causés par lui. En se rendant à Bruges, le comte fit démolir l'une des forteresses de Burchard et, le lendemain, lorsque Guy de Steenvoorde vint lui présenter les réclamations du piévôt, il protesta que Burchard allait être obligé de prouver son origine libre. Sa conduite porta au comble l'irritation de Bertulphe et des siens. Ils se réunirent, jurèrent, sauf le jeune Bobert, la mort du comte, puis, dans une seconde réunion où Bobert ne fut plus appelé, ils convinrent de donner à ceux qui frapperaient le
comte : 4 marcs d'argent à chaque chevalier, 2 à chaque sergent.
Le 2 mars, Charles e'tant allé de grand matin prier dans l'église Saint-Donalien, fut frappe' par Burchard au moment où, agenouillé dans Tune des galeries supérieures, devant Tautel delà Vierge, il allait faire l'aumône à une pauvre femme. L'assassin lui porta ensuite un second coup et le renversa sans vie sur les dalles. Thémard, châtelain de Bourbourg, fut immolé à côté de son maître, et ses deux fds, Walter etCiselbert, furent atteints par les meurtriers, qui tuèrent le premier à la sortie du faubourg (la véritable ville), sur la plaine dite les Sables {ffarenac), l'autre à la porte de son hôtel. Quelques serviteurs du comte parvinrent à s'échapper, mais Walter de Lokeren, qui avait excité le comte à réclamer le prévôt comme un de ses serfs, périt aussi. Le jour même où Charles de Danemark fut tué à Bruges, le comte Guillaume de Bourgogne était également assassiné dans une église. Le sort fatal du prince flamand affecta tellement son frère utérin, Guillaume de Fouille, petit-fils de Robert Guiscard, qu'il en mourut de douleur.
Bertulphe avait appelé l'abbé de Saint-Pierre, de Gand, pour enlever les restes de sa victime, mais les chanoines de Saint-Donatien et les Brugeois s'opposèrent à main armée au départ de la dépouille mortelle du comte. Elle resta sous la garde des assassins et de leurs amis, qui firent célébrer les obsèques du comte, le 4, dans l'église Saint Pierre, hors des murs de Bruges. Un tombeau provisoire fut élevé à la hâte à l'endroit du crime par quelques-uns des serviteurs de Charles.
La grande difficulté se présenta alors. Il fallait chercher les moyens de faire accepter l'acte infâme dont Bruges avait été le théâtre, solliciter son pardon, se procurer des appuis. L'entreprise était difficile et ne put réussir. Le prévôt ayant écrit à
l'évêque de Noyon-Tournai pour le prier de venir purifier l'église
Saint-Donatien et l'informer qu'il se justifierait, ses lettres ne lui parvinrent pas, le porteur, qui ne'tait autre que le chroniqueur Rodolphe de Saint-Trond, ayant e'te' arrête' en route. Simon de Vermandois, dont Charles e'tait le beau-frère, s'empressa de lancer l'anathème sur les coupables. Les évêques de Tërouanne et d'Arras joignirent leur réprobation à la sienne.
On était à l'époque de la foire d'Ypres, A la nouvelle de la mort du comte et des brigandages exercés par quelques-uns des partisans des assassins, les marchands se dispersèrent, mais ils ne tardèrent pas à revenir. Guillaume d'Ypres, qui espérait succéder à Charles en qualité de petit-fils de Robert le Frison et avec qui Bertulphe et les siens étaient en relations, essaya de profiter de l'occasion qui se présentait. Il obligea les marchands qui se trouvaient à Ypres à lui faire hommage et à le reconnaître pour leur prince. 11 alla ensuite établir son autorité dans la ville d'Aire, qui était alors très forte; à Saint-Venant, à Cassel, à Bailleul, à Bergues- Saint-Winoc, à Fiirnes, dont les habitants espéraient, avec son aide, se venger de leurs ennemis. Partout il réprima les désordres et ordonna d'observer la paix, comme les autres barons le firent aussi dans les diverses parties de la contrée. En général les bourgeoisies formèrent des vœux en sa faveur et presque tous les serviteurs du dernier comte, groupés autour de lui, s'empressèrent de lui former une espèce de cour. Mais il aurait mieux fait de se rendre immédiatement à Bruges et de tirer une éclatante vengeance des assassins. Cette démonstration aurait écarté les soupçons qui pesèrent longtemps sur lui et, de l'avis des écrivains du temps, facilité son avènement au comté.
Les Brugeois aussi vécurent pendant quelques jours en bonne harmonie avec les meurtriers; ils assistaient, dit Galbert, à leurs réunions, mais dans le but de se tenir en garde contre leurs intrigues. Ce fut, ajoute le même écrivain, par les conseils du prévôt
qu'ils se déterminèrent à entourer le faubourg de fosse's et de haies. Sous la direction du châtelain, ils employèrent à ce travail des arbres coupés dans les biens du comte et dans ceux de Fromold le Jeune, qui s'attendait alors à être exile et dont on avait conGsqué les propriëte's. On construisit des tours, des bastions (propugnacula), des sorties (cxilus). Tous les habitants travaillèrent, jour et nuit, à ce travail; des gardes furent posées, et Ton fit défense de sortir à tous, les bourgeois seuls exceptés. Ceux-ci s'attendaient évidemment à des hostilités qui pouvaient être trèsfunestes à leur ville, si cette dernière n'était pas mise à l'abri d'une attaque soudaine. Les événements vinrent bientôt prouver qu'ils avaient eu raison.
Le 7, Gervais de Praet se mit en marche avec trente chevaliers. Après avoir brûlé le manoir de Ravenschot, près d'Eecloo, et la maison de Lambert Cnop, père de Burchard, il s'approcha de Bruges, où des négociations secrètes le mirent bientôt en rapport avec les bourgeois, qui promirent de l'introduire dans la ville le lendemain. Il vint en effet brûler, du côté de l'est, trois hautes maisons appartenant à Burchard et au jeune Robert. C'était un signal. Tandis que quelques-uns des meurtriers s'élançaient dans cette direction, on livra à Gervais la porte du Sablon, du côté de l'ouest. Trois combats successifs, dont l'avant-dernier fut livré près d'un pont conduisant à la maison du prévôt et le dernier devant la porte du château, vers l'est, refoulèrent les assassins et leurs amis dans l'enceinte du château ou palais comtal; les bourgeois étaient en ce moment occupés à dîner, mais ils s'empressèrent d'accourir et aidèrent les assaillants à vaincre. Les assiégés étaient presque tous blessés ; plusieurs avaient été tués et d'autres furent pris et étouffés dans la boue, sous les yeux de leurs complices, que cette mort honteuse n'effraya pas.
Bientôt des forces considérables vinrent ôtér aux assiégés tout
espoir de salut. Le 10, arrivèrent Siger, châtelain de Gand, et Iwain d'Alost, qui furent suivis de Daniel de Termonde, de Thierri, châtelain de Dixmude, deWalter deLillers,etc. ; mais ils ne furent admis dans l'enceinte de la ville qu'après avoir promis de respecter les propriétés des habitants et d'attaquer le château sans merci. Quatre jours après, sur l'appel de son châtelain, se pre'senta la commune de Gand, qui s'était adjoint tous les archers, tous les artisans, tous les gens audacieux, coupables de meurtre et de vol, etc., et qui escortait trente chariots remplis d'armes de toute espèce. Les Gantois se préoccupaient peu de venger le comte; ils auraient voulu enlever son corps, mais les Brugeois s'effrayèrent des prétentions et des allures de tels auxiliaires et peu s'en fallut que l'on n'en vînt aux mains. Enfin un accord fut conclu. Les Gantois furent admis à prendre part au siège, mais à la condition qu'ils n'introduiraient pas avec eux d'hommes mal famés.
Les barons de Flandre ouviirent un moment des négociations avec les assiégés. Ceux-ci consentirent à lestituer le trésor du comte, mais on ne tint pas les promesses qu'on leur avait faites. « N'est-il pas permis, dit Galbert, de ne pas observer la foi pro- « mise, ni les serments, vis à-vis de serfs impies ayant immolé " leur seigneur légitime, le père du peuple? » Ce raisonnement ne témoigne pas en faveur de la loyauté de l'écrivain et nous permettrait de douter de la véracité de certaines de ses assertions. Le châtelain de Bruges, ajoute t-il, parla aux assiégeants du haut des murailles. Il demanda pour ses neveux, que l'on accusait d'être les auteurs du meurtre, la faculté de sortir du château à condition de s'exiler pour toujours. Ces neveux, de leur coté, se déclarèrent, ainsi que le piévôt et leurs vassaux, prêts à prouver leur innocence. On repoussa leurs propositions de la manière la plus absolue. Les Brugeois cependant leur étaient favorables et ne craignaient pas de dire que les de Straeten étaient les véritables
auteurs de ce qui arrivait ; qu'auparavant le pre'vôt et les siens étaient des hommes pleins de picte, affables pour les bourgeois et e'quitables envers tous. Le jeune Robert surtout, qui n'avait pris part à aucun méfait, mais ne voulaitpas abandonner ses amis, inspirait une grande pitié'. Peu s'en fallut qu'une scission n'éclatât entre les nobles flamands et les bourgeois de Bruges.
Pre'voyant le sort qui les attendait, le pre'vôt et quelques uns de ses parents et amis quittèrent le château, mais peu d'entre eux parvinrent à échapper au sort qui les menaçait. Bertulphe, entre autres, périt à Ypres dans d'affreux tourments ; Guy de Steenvoorde fut pendu dans la même ville et son parent Eustache, traqué par les bourgeois de Saint Omer, blessé par eux, fut enfin brûlé dans sa propre maison, où il s'était réfugié. Quantau meurtrier Burchard, il fut cruellement torturé et ensuite roué, à Lille. Plus heureux, Enguerrand d'Eessene disparut, et Guillaume de Wervicq, inutilement poursuivi par les Tournaisiens, réussit à arriver en Hainaut. Leurs amis se trouvaient de plus en plus resserrés dans le palais. Après un assaut inutile, quelques jeunes Brugeois,à la faveur d'un grand froid, parvinrent à escalader les murs et à ouvrir les portes du palais, qui fut alors livré au pillage (19 mars). Les assiégés se retranchèrent dans l'église et dans la galerie voûtée qui y établissait une communication avec le reste du château. Ils étaient pleins d'ardeur, bien armés, abondamment pourvus de provisions, mais leur nombre diminuait chaque jour. Une nouvelle attaque livra aux assiégeants les nefs du temple et ne laissa à leurs adversaires que les galeries supérieures et les tours.
Pendant que ces événements se passaient à Bruges, le pays ^it déchiré par les efforts de plusieurs factions, dont chacune prétendait imposer à la Flandre son candidat préféré. L'une des filles de Robert le Frison, Adèle, mère de Charles de Danemark, avait un petit-fils, Arnoul dit le Danois; d'une autre, Gertrude, et de son
second mari, Thierri, comte d'Alsace, e'tait ne' un fils du même nom, que la voix publique acclamait de pre'fe'rence. Quant aux autres prétendants, Guillaume de Normandie, et Henri, roi d'Angleterre, le premier petit-fils, le second fils de Guillaume le Conquérant et de Mathilde, sœur de Robert le Frison; Thierri, comte de Hollande, fils du comte Florent et de Gertrude de Saxe, veuve de Robert, et Raudouin, comte de Hainaut, petit-fils de Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, frère aîné de Robert, leurs droits étaient plus contestables. Le roi d'Angleterre, après avoir chargé le comte de Boulogne d'appuyer ses prétentions, arma en sa faveur le duc de Lotharingie Godefroid, Thomas de Coucy et deux princes qui figuraient aussi parmi les prétendants : Baudouin, comte de Hainaut, et Guillaume d'Ypres. La comtesse de Hollande, pour répondre à quelques avances que les Brugeois lui avaient faites, selon Galbert, vint avec son fils renforcer l'armée assiégeante. Quant au comte Baudouin de Hainaut, il pouvait alléguer en sa faveur sa descendance directe de l'ancienne lignée des comtes; mais les luttes de son aïeule et de son père contre les deux Robert de Flandre vivaient encore dans tous les souvenirs, et le temps n'était pas encore venu où l'on devait voir les Flamands et les Hennuyers marcher sous les mêmes drapeaux, obéir à un seul chef. Baudouin, toutefois, n'hésita pas à réclamer la Flandre et à se rendre à Arras, où il offrit de prouver en champ clos la justice de sa cause ; mais le roi Louis, après avoir paru incliner en sa faveur, n'ayant plus voulu l'écouter, le comte de Hainaut retourna dans ses États et entra à main armée en Flandre.
Le 20 mars, le roi de France invita les princes et les barons qui assiégeaient les assassins du comte Charles dans l'église Saint- Donatien, de Bruges, à venir le trouver pour choisir un comte, de commun accord avec lui, et pour faire cesser ainsi une situation dans laquelle le pays ne pouvait rester sans danger. Les
défiances du roi et son éloignement pour les villes se trahissent dans sa lettre. Il s y excuse de ne pas venir se joindre aux assie'geants, parce qu'il est arrivé à Arras à la hâte et accompagné seulement d'une faible suite; il ne veut pas pousser plus loin, de crainte de tomber entre les mains des traîtres, car il y en a beaucoup, dit-il, qui plaignent les assiégés, excusent leurs crimes et préparent leur évasion. Guillaume d'Ypres était le plus redoutable des compétiteurs de son protégé; afin de le déconsidérer davantage, le roi engage les grands à ne pas reconnaître pour chef un bâtard, issu d'une union inégale entre un homme de noble race et une femme du peuple (ignobilis) qui avait passé sa vie à filer la laine. Presque en même temps arriva une missive de Thierri d'Alsace. Ce prince revendiquait ses droits et promettait solennellement de gouverner avec équité, avec douceur, avec prudence. On fit peu d'accueil à ses réclamations, on éleva même des doutes sur leui' authenticité, et les seigneurs résolurent de partir pour Arras, non cependant sans avoir inspiré une grande frayeur aux assiégés.
Vers le milieu du Carême, le roi appela à AiTas le jeune Guillaume de Normandie dit aussi Cliton, à qui il avait résolu de donner le comté de Flandre. Ce prince, que son oncle, le roi d'Angleterre Henri V\ avait privé du duché de Normandie, devait son éducation à Louis VI, qui lui avait fait épouser Jeanne de Montferrat et lui avait donné le Valois en dot. Agé de vingt-six ans, il montrait déjà les talents, sinon d'un prince habile, du moins d'un capitaine valeureux.
Bien que le roi de France ne les eût pas appelées à concourir à l'élection du nouveau comte, les communes manifestèrent l'intention d'y participer. Le 27 mars, les bourgeois de Bruges et les Flamands du voisinage (c'est-à-dire les habitants de la chàtellenie) se réunirent sur le champ contigu à la ville, que l'on avait tout
récemment compris dans l'enceinte palissade'e de la cite'. Là le juge Folpert, après avoir touché les reliques des saints, prononça en leur nom le serment suivant : « Je jure de ne choisir pour comte « de ce pays que celui qui pourra gouverner avec fruit les États « de ses prédécesseurs et défendre efficacement nos droits contre (1 les ennemis de la patrie. Qu'il soit bon et généreux à l'égard « des pauvres et plein de respect pour Dieu ! Qu'il suive le sen- « tier de la justice et ait la volonté et le pouvoir de servir les « intérêts communs de son pays ! » Tous les bourgeois notables jurèrent de même, ainsi que les plus puissants des Flamands (ou habitants du Franc). Dans les autres villes et les bourgs, les mêmes formalités s'accomplirent ; partout on résolut de ne rien décider, sinon de commun accord, au sujet de l'affaire capitale qui préoccupait alors les esprits.
Mais ni le roi, ni les barons ne voulaient consulter le peuple. Guillaume leur convenait ; peu leur importait dès lors l'assentiment des bourgeois. Lorsque, le 50, les barons revinrent d'Arras, ils annoncèrent l'approche du roi de France à la tête de son armée, et ils montrèrent les lettres que le monarque adressait « à tous les ■■( loyaux habitants de la Flandre. » — « Prévoyant, y est-il dit, que « la mort du comte Charles entraînerait la ruine de votre pays, et « mus de pitié, nous avons pris les armes pour le venger par les « plus terribles supplices ; de plus, afin que la Flandre puisse se « pacifier et se fortifier sous le comte que nous venons de choisir, « écoutez les ordres que nous vous adressons, exécutez-les et « obéissez. » Ce fut Walter ou Gautier de Lillers, bouteiller de Flandre, qui donna connaissance de ces lettres; il ajouta que Guillaume de Normandie avait été élu par les barons de France, sur l'oidre du roi, et qu'il avait déjà reçu, à Arras, l'hommage de ses barons. Il vanta la générosité du nouveau comte, qui avait distribué des domaines à sa noblesse et promis de nouveaux privi-
lëges aux Briigeois. On accueillit en silence le discours de Walter, dont la teneur ne re'pondait que me'diocrement aux sentiments de la multitude. Le même jour, dans une assemblée où furent appelés les habitants du Franc {Flandrir/enac), on nomma, parmi les personnes les plus âge'es et les plus sages, vingt chevaliers et douze bourgeois, qui se rendirent à Ravenschot pour se concerter avec les Gantois. Là il fut résolu que Ton se soumettrait aux volontés de Louis VI, car la résistance eût été impossible.
Le 2 avril, le roi et le comte, après avoir visité Lille, arrivèrent à Deynze, où les Gantois étaient allés au-devant d'eux; le 5, à la chute du jour, ils entrèrent dans le faubourg de Bruges, où se trouvaient les chanoines de Saint-Donatien, qui s'élaient portés à leur rencontre, avec les châsses des bienheureux vénérés dans leur église. Le lendemain on apporta ces châsses sur la place des Sablons. Après que les deux princes eurent juré de maintenir les privilèges de l'église Saint-Donatien, on donna lecture d'une petite charte (chartiila), exemptant les Brugeois de tout cens et de tout tonlieu, et leur reconnaissant le droit de modifier et d'amender leurs lois et leurs coutumes. En retour, les citoyens promirent fidélité au comte et s'engagèrent à l'assister, comme ils avaient fait pour ses prédécesseurs. Les Flamands (ou habitants de la Châtellenie) profilèrent aussi de l'occasion. Dans une lettre qu'ils écrivirent au roi et au comte, ils se plaignaient surtout de leur ancien seigneur, Lambert de Rodenbourg ou Ardenbourg, qui, retranché dans son château, y bravait leurs efforts. Il leur était odieux, non seulement à cause de la part qu'il avait prise à l'assassinat du comte Charles, mais parce qu'il avait conseillé à ce prince l'introduction de taxes onéreuses, notamment de nouveaux tonlieux contraires aux mœurs du pays et d'une redevance qui se levait sur les paysans, dont le bétail pâturait au lieu dit Mor, Ils obtinrent ce qu'ils demandaient: « l'abolition des expéditions
« inaccoutumées, des mauvaises exactions des princes, des ton- « lieux piécitës et de la redevance pour le pâturage. » On re'duisit en outre de 16 à 12 deniers la taxe que Ton payait à Rodenbourg lorsqu'on he'ritait de la maison paternelle, imposition qui paraissait excessive. De leur côté, les Flamands offrirent euxmêmes de comminer une amende de 20 sous contre celui d'entre eux qui, sans motifs le'gitimes, ne participerait pas à une expédition ordonnée par le comte. En soumettant ces propositions à Tagrément du roi et du comte, ils demandèrent aussi que les assassins du comte fussent privés, en Flandre, du droit de succéder à quelque bien que ce fût. Leur lettre fut lue en public, le 20 avril, et Guillaume consentit à toutes les conditions qui y étaient formulées, en promettant de les observer franchement et sans restriction, promesse qui fut bientôt oubliée, comme nous le verrons plus loin. A l'imitation de ce qui s'était pratiqué à Arras, puis à Lille, les hommes de fief qui se trouvaient à Bruges furent ensuite admis à faire hommage au nouveau souverain.
Le chevalier Gervais, par ordre du roi et des princes, avait fait publier une défense de s'approcher de la tour et de parler aux conjurés, sous peine d'être arrêté et conduit devant les princes. Un bourgeois, ayant été emprisonné pour avoir, en contravention de cette injonction, réclamé de son beau-frère, l'un des chevaliers assiégés, des vases et des vêtements qu'il lui avait prêtés, une émeute éclata, et les bourgeois en armes assaillirent la demeure et les serviteurs de Gervais, en déclarant hautement qu'ils n'entendaient supporter la domination de personne. Vainement Gervais accourut ; il fallut l'iniervention du roi lui-même pour calmer la fureur populaire. Les bourgeois, on le voit, prétendaient maintenir, même par la force, leur droit déjuger, à l'exclusion de tous autres, leurs concitoyens accusés. Pendant la durée du siège, les bourgeois ne cessèrent de témoigner leurs sympa-
thies pour le sort de leurs compatriotes. Ces sympathies s étaient d'abord affaiblies devant l'horreur inspirée par le crime du 2 mars ; elles reprirent de la force dès que les Flamands se trouvèrent en pre'sence d'étrangers et de nobles dont l'ardeur de vengeance prenait sa source dans une cupidité démesurée. Les Brugeois et les bourgeois des autres villes désiraient la punition des assassins; quant aux ennemis de la famille des châtelains de Bruges, ils voulaient l'anéantissement complet de celle-ci. Cependant elle comptait dans son sein un chevalier qui n'était coupable que de ne pas avoir abandonné ses parents et ses amis, c'était le jeune Bobert, l'un des héritiers de la châtellenie. Son caractère aimable, l'affection que lui portait la bourgeoisie le rendaient d'autant plus redoutable. Aussi fut-on sans pitié pour lui. Lorsqu'il parut à l'une des fenêtres, suppliant les bourgeois de se rendre auprès du roi Louis et de déclarer en son nom qu'il était prêt à se soumettre à la sentence des barons, personne n'osa se charger de ce message, tant était grande la colère du monarque contre les assiégés ; les bourgeois durent se borner à implorer en sa faveur la miséricorde divine. Dans l'espoir que l'on se montrerait moins sévère à leur égard, les conjurés répandirent alors le bruit que Burchard avait été tué par Bobert, à la suite d'une rixe, mais Louis VI ne vit dans cette déclaration que la révélation des dangers dont ils se sentaient menacés. Leur situation, en effet, empirait de jour en jour. Sans appui au dehors, ils devaient enfin succomber, et leur chute n'était retardée que par la force de leur refuge. Us avaient obstrué tous les escaliers qui donnaient accès à la galerie ou partie supérieure du chœur de Saint-Donatien. Des tapis suspendus aux fenêtres les protégeaient contre les flèches, tandis que, du haut de la tour, les plus jeunes et les plus vigoureux d'entre eux roulaient des pierres énormes sur quiconque pénétrait dans le bourg.
L'attaque de l'e'glise fut enfin reprise avec vigueur et un assaut furieux, dans lequel les assaillants employèrent un bélier compose' d'une e'norme poutre arrae'e de fer, leur livra enfin le chœur de la coUe'giale. Les assièges furent alors refoules dans la tour. Le lendemain (17 avril), les Brugeois se pre'sentèrent au roi de France, et s'agenouillant devant lui, demandèrent, en récompense de leurs services, que le jeune Robert pût sortir de la tour et se disculper. Louis VI ne leur donna qu'une réponse évasive, tant à eux qu'à plusieurs nobles. Les Brugeois étant revenus à la charge trois jours après, le monarque les regarda d'un air méprisant et leur reprocha leur iniportunité. «^ Dans sa colère, ajoute « Galbert, il prescrivit à ses serviteurs de saper les fondements « de la tour avec des instruments ferrés. » C'est alors que les assiégés se rendirent (19 avril). Le corps du malheureux Charles de Danemark fut ensuite enlevé de son tombeau, enduit d'aromates, puis enfermé dans une peau de cerf et placé dans un cercueil. Le 21, on le transporta processionnellement à l'église Saint- Christophe, où le clergé célébra une messe des trépassés; il y resta jusqu'au 23, jour oii on le reconduisit à Saint Donatien ; là on l'exposa au milieu du chœur. Cette glorification de leur victime fut suivie, à quelques jours de distance, de l'exécution des assiégés. Le roi et le comte, après avoir vaincu Guillaume d'Ypres et le comte Baudouin, rentrèrent à Bruges le 4 mai. Le o, voyant que la cour du palais était pleine de chevaliers et de bourgeois, curieux de voir ce que l'on allait faire des prisonniers, le comte feignit de sortir et fut aussitôt suivi par la foule. Il revint immédiatement sur ses pas, ordonna de fermer les portes du château et, accompagné seulement du roi et des barons, se rendit dans la salle, dite de la tour {turris caméra). Les prisonniers furent successivement amenés en leur présence et jetés ensuite du haut de la tour Ainsi périrent Wulfric Cnop, Walter, fils de Lambert de
Rodenhoiirg, et le cliov.ilicr Kric. F.c jeune Robert fut emmené hors de Bruges et tlecapiU' à Cassel.
Pendant que le roi Louis VI hâtait la prise de la tour de le'glise Saint-Donatien, le comte Guillaume allait se faire reconnaître dans quelques villes oîi son arrivée était attendue avec impatience. Le 10 avril, il partit pour Saint Orner ; mais, ne se fiant pas à la plupart de ceux qui l'escortaient, il n'acheva pas son voyage. Quelques jours après, il en entreprit un second, avec plus de succès. En arrivant de Te'rouanne à Saint-Omer, Guillaume vit venir à sa rencontre une troupe déjeunes garçons armes d'arcs et de flèches, qui feignirent de s'opposer à son passage. Il ne pouvait s'imaginer ce qu'ils lui voulaient, lorsque l'un d'eux s'avança et lui dit : « Seigneur, il est juste que nous recevions de vous le fief « que nous avons tenu de vos aïeux. Il nous a toujours été permis « de vagabonder dans les bois les jours de fêtes, en été ; de « chasser aux petits oiseaux, de tuer à coups de flèches les renards « et les écureuils, de prendre enfin toutes les récréations de ce •■ genre. Jusqu'à présent, nous l'avons fait librement et nous dési- « ions obtenir de vous la confirmation de nos coutumes. » Guillaume, à qui l'âge n'avait pas encore enlevé l'enjouement de la jeunesse, rit beaucoup de ce badinage ; puis, au milieu des battements de mains et des cris de joie des enfants, il leur enleva leur drapeau Entouré de cette escorte folâtre, il s'approcha de la ville, où il entra accompagné par les bourgeois en armes et précédé par le clergé, qui répandait autour de lui des nuages d'encens et entonnait des cantiques d'allégresse. Après avoir, suivant l'usage, été prier à l'église de Saint Beitin, il reçut les serments de la bourgeoisie et lui octroya une charte de liberté, la plus ancienne de la Flandre dont on ait conservé le texte. A l'époque dont je parle, elle constituait si peu une circonstance exceptionnelle, que Galbert n'en dit pas un mot.
Si Ton s'en rapporte à la charte même, elle fut accordée par le comte, principalement en considération de ce que les bourgeois avaient accueilli volontiers sa demande pour la possession du consulat (ou comte') de Flandre, et parce qu'ils s'e'taient montre's plus de'voue's et plus fidèles que les autres Flamands. Cette phrase est remarquable en ce qu'elle ne se concilie guère avec les faits, qui ne nous ont re've'lé jusqu'à pre'sent aucun lien d'amitié entre Guillaume et les bourgeois et qui nous montreront bientôt la ville de Saint-Omer s'insurgeant à deux reprises contre ce prince prétendument aimé. Mais, de même qu'elle fut répétée sans motif dans la charte de Thierri d'Alsace, de même aussi, sans doute, se retrouvait-elle dans un document antérieur, dans un privilège octroyé par Charles le Bon à son avènement au comté. La charte ordonne le maintien de la commune que les bourgeois avaient jurée, et le comte déclare qu'il n'en permettra la dissolution par personne. Promesse de protection pour eux, comme pour ses propres vassaux; droit de se faire rendre justice de tous, même de lui, comte, par jugement de leurs échevins ; droit de faire arrêter leurs débiteurs, droit de punir en commun les offenses causées à l'un d'entre eux, abolition pour eux du duel judiciaire, dans toute la Flandre ; tels sont les principaux avantages, au point de vue du droit, que le comte assure aux habitants de Saint-Omer. Il reconnaît à leurs échevins la liberté la plus large qu'aient des échevins en Flandre et exempte les bourgeois de tout impôt, de toute taille, de toute aide; le droit de cavagium ou de cens par tête et le droit d'avouerie sont abolis pour toute personne demeurant à Saint-Omer ou qui viendra dorénavant y séjourner. Guillaume ne se contente pas d'assurer aux habitants l'exemption du tonlieu à Dix'mude et à Gravelines, de fixer pour eux le taux du péage à Bapaume, à l'égal de ce qu'il était pour les bourgeois d'Arras; d'abolir en leur faveur l'exaction inique du sewerp ou jet de mer
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et, lorsqu'ils iraient commercer dans l'empire, la hanse, espèce de droit de sortie; il s'engage à leur procurer des exemptions de tonlieux dans d'autres États : en Angleterre, s'il se re'concilie avec le roi Henri ; dans le Boulonnais, à Wissant, s'il s'accorde avec le comte Etienne. Bien plus, il obtient pour eux ces immunite's dans les domaines du roi de France et dans ceux de Raoul de Pe'ronne, comte de Vermandois. Après la mort de Charles de Danemark, de l'argent avait ëte' extorqué à la commune, probablement par Guillaume. d'Ypres ; il fut de'cide' qu'elle serait indemnise'e et que les e'chevins seraient appele's à statuer à cet e'gard. Quiconque voudrait venger la mort d'Eustache de Steenvoorde fut à l'avance de'claré coupable de complicité' dans la mort de Charles. Enfin, pour compenser les dommages qu'ils avaient soufferts et afin de couvrir les frais d'entretien de leur gilde, Guillaume céda aux bourgeois la monnaie de Saint-Omer, qui lui rapportait annuellement 50 livres, et leur abandonna le soin d'en établir une pour aussi longtemps qu'il vivrait (14 avril 1127).
Le 9 avril, le roi Louis Vï avait essayé de gagner Guillaume d'Ypres à la cause de son protégé, dans une entrevue qu'ils eurent à Wynendaele, mais cette démarche resta sans résultat. Les premières hostilités dirigées contre lui ne réussirent pas mieux que les négociations : Hugues Candavaine et Walter de Vladsioo attaquèrent inutilement Aire, où Guillaume avait fortifié la ville et le château. On prépara alors une expédition plus sérieuse. Le roi conduisit ses soldats et les Brugeois à Staden et de là à Ypres, où un combat s'engagea entre eux et Guillaume, qui avait sous ses ordres trois cents chevaliers. La bataille durait depuis trois heures au nord et à l'est de la ville, lorsque, vers trois heures de laprès-midi, un drapeau fut arboré au sommet de l'église Saint- Pierre. C'était un signal de trahison. Les Yprois avaient résolu d'abandonner Guillaume, Ils ouvrirent la porte du raidi aux
Français, qui signalèrent leur entrée par le pillage et Tincendie. En un instant toute Ypres, d'une extrémité' à l'autre, présenta l'aspect d'un océan de fldmmes. Guillaume d'Ypres, averti de la honteuse défection des habitants, accourut, mais ses forces étaient trop inégales. Daniel de Termonde le fit prisonnier et le coiiduisit au roi, dépouillé de ses armes (26 avril). Les princes victorieux se présentèrent successivement devant Aire, Cassel et les autres localités où l'autorité du vaincu était reconnue ; Guillaume de Normandie y entra sans difficulté. Ce furent les habitants de Furnes qui souffrirent le plus de ce changement de fortune. Déjà à cette époque, la contrée dont cette ville est le centre était en proie à des dissensions terribles. Furnes avait embrassé avec ardeur la cause du vicomte d'Ypres, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur et un vengeur. Mais l'attente des bourgeois fut cruellement déçue. A la nouvelle de la défaite de Guillaume, leurs ennemis se jetèrent sur leurs biens, et les dévastèrent, le fer et la flamme à la main.
Un compétiteur plus dangereux avait également fait de grands progrès en Flandre. Le comte de Hainaut s'était emparé de Ninove, où il avait placé la fleur de sa chevalerie ; il entra ensuite dans Audenarde, qu'il fortifia et où il parvint à se concilier l'affection des habitants. Deux puissants barons, Baudouin d'Alost et Rase de Gavre, essayèrent d'arrêter ses progrès. Ils se mirent à la tête de leurs vassaux et d'un nombreux corps de Gantois et les conduisirent par eau à Audenarde; mais le comte Baudouin, à la tête de ses Hennuyers et des bourgeois de cette ville, les attaqua avec impdtuosité, les mit en fuite et prit ou rejeta dans l'Escaut la plupart des vaincus (17 avril). Victorieux de Guillaume d'Ypres, le roi de France et le comte Guillaume marchèrent contre Baudouin. Guillaume, conduisant l'avant garde, emporta et pilla, le 1" mai, Audenarde, qu'il livra aux flammes, sauf la tour de
pierre qui la défendait; l'église même de Sainte-Walbiirge fut entièrement consumée, avec trois cents personnes de tout sexe et de tout âge, qui y avaient cherché un refuge.
Lorsque Louis VI, après un séjour de peu de durée, retourna en France, il laissait à Guillaume de Normandie un pays presque entièrement paciGé, une autorité partout reconnue et légitimée par le succès. Mais le jeune prince ne parvint pas à se concilier les sympathies de ses sujets. Il se montra, dit Galbert, avide d'argent et aussitôt, à son exemple, on vit les nobles et les officiers du comte poursuivre les bourgeois, sous les prétextes les plus futiles, afin de leur extorquer de l'argent. Les bourgeoisies avaient prouvé leur force, mais la plupart n'étaient pas dévouées à la cause du jeune comte, et quelques-unes, notamment celles d'Ypres, de Furnes, d'Audenarde, avaient cruellement souffert. Au lieu de se les attacher, Guillaume se hâta de révoquer ou d'annihiler les privilèges qu'il leur avait accordés. Une seule localité fit exception : Thielt, à laquelle il donna des libertés calquées sur celles d'Harlebeke ('). Mais Bruges, Gand, Lille, Saint-Omer, qui l'avaient accueilli sans difficulté, furent les premières à lever l'étendard de la révolte. Une bonne partie de la noblesse ne lui fut pas plus fidèle, témoignage frappant de la généralité du mécontentement et de la réalité des griefs contre lesquels on protestait.
Au lieu d'assoupir les différends interminables qu'avait soulevés l'attentat de Bertulphe et de ses parents et amis, le comte rouvrit les plaies encore saignantes de la Flandre. Peut-être n'eût-il pu que difficilement agir d'une autre façon, car la vengeance était à cette époque un legs sacré, qui se transmettait de génération en génération. Cependant, lorsqu'il prescrivit à ses sujets de jurer de
(') Gramaye, Flandriu, p. 75; — Sanderis, Chorographia Plandriœ, l. Il p. 4-27.
maintenir la paix par fous les moyens possibles, lorsque lui-même, avec plusieurs seigneurs et un grand nombre de chevaliers, accomplit cette formalité' à Bruges, le 22 mai, il obéit e'videmment au de'sir du peuple, car les inte'rêts commerciaux soufflaient e'norme'ment delà situation exceptionnelle du pays; mais d'autres sentiments agissaient en sens contraire, et ce fut à ces derniers que l'on préfe'ra donner satisfaction. A chaque instant surgissaient de nouvelles re'clamations. Les parents des combattants morts pendant le sie'ge de Te'glise Saint-Donatien se plaignaient de ce qu'un grand nombre d assie'ge's fussent parvenus à s enfuir, à prix d'argent ; ils demandaient leur punition et celle des complices de leur évasion. A leur demande, on entrepritune enquête minutieuse, dans le but de connaître, d'une manière pre'cise, les noms des assassins de Charles de Danemark et de ses serviteurs, de ceux qui avaient mis au pillage le palais comtal, secouru ou aidé les meurtriers et favorisé leur fuite. Le châtelain Gervais et quelques personnes notables de Bruges et du pays voisin furent chargés de cette recherche, à la suite de laquelle on accusa de trahison cent vingt-cinq Brugeois et trente-sept habitants de Bodenbourg. Sommés par Guillaume de comparaître devant lui, quelques-uns de ceux-ci se cachèrent ; d'autres attribuèrent hautement à l'envie et à la haine les reproches qui leur étaient adressés et réclamèrent le droit d'être jugés par les échevins. Ce premier recours au tribunal municipal est remarquable et témoigne des garanties que l'institution offrait dt^jà. Le comte n'osa pas persister dans la voie où il s'était engagé. Après avoir consulté ses barons, il résolut d'accorder une amnistie entière; seuls les vassaux de Charles de Danemark qui avaient défendu avec la famille du prévôt le château de Bruges furent proscrits, et les autres vassaux astreints simplement, en réparation de leur faute, à payer une amende.
On otail au milieu de l'e'to' lorsque la lutte commença entre Guillaume et les communes. La ville de Lille fut la première à se soulever. Le 13 août, le comte ayant voulu faire arrêter un de ses serfs au marche', les bourgeois coururent aux armes, attaquèrent la suite du comte, la chassèrent hors de la cite' et noyèrent dans les marais voisins plusieurs Normands. Pour se venger, Guillaume re'unit une arme'e, assie'gea Lille et força les habitants à lui payer 1,400 marcs, somme conside'rable pour le temps. Le mécontentement, à Lille, n'e'tait pas concentre' exclusivement dans la bourgeoisie : il re'gnait aussi parmi les ecclésiastiques. Guillaume, suivant une vieille chronique, ne respectait guère leurs immunités ; il convoitait leurs richesses et, suivant lui, un clerc devait se contenter de son capuchon et du bruit des matines. Les chanoines de Saint-Pierre, à Lille, ayant voulu exiger une taille de leurs tenanciers, Guillaume défendit au chapitre de la lever et aux tenanciers de la payer. Le chapitre, pour mieux constater ses droits, recourut à l'intervention du roi de France et de l'archevêque de Reims, qui donnèrent tort au comte. Celui-ci céda, quoique à regret. Dans une réunion solennelle, qui se tint devant l'église Saint-Pierre, en l'an 1128, et à laquelle assista l'évêque de Térouanne, les barons de Flandre déclarèrent que les chanoines avaient sur leurs sujets les mêmes droits qu'eux-mêmes ('). Peutêtre est-ce à l'occasion de ces débats qu'eut lieu entre le comte, d'une part, et le prévôt de Lille, Robert, archidiacre de Tournai, et son neveu, Roger de Bruc, d'autre part, la scène violente dont la mémoire nous a été conservée par une chronique manuscrite. Guillaume, indigné de l'ardeur que déployait Robert pour la défense des immunités du clergé, le menaça de lui raser la tonsure avec son glaive. Roger se leva furieux et, sans écouter les repré-
(') MiRœcs et Foppens, Opéra diplomatica , t. IF, p. 684.
sentatioiis de son père Hugues, dit et re'pe'ta au comte qu'il tuerait celui qui infligerait un pareil outrage au pre'vôt C).
L'orage apaisé sur un point gronda bientôt ailleurs. Au me'pris de ses engagements solennels, le comte re'clama des Brugeois le payement du tonlieu, ceux de ses chevaliers qui jadis tenaient de lui en flef cette branche de revenus lui ayant reproche' les concessions qu'il avait faites aux bourgeois lors de son ave'nement, prétendant qu'elles étaient nulles, faute d'avoir été consenties par eux (17 septembre). Les Brugeois ne manquèrent pas d'éclater en murmures, et, comme on les crut disposés à tenter la délivrance de Guillaume d'Ypres, ce dangereux captif fut conduit à Lille et remis au châtelain de cette ville.
A Saint-Omer, les bourgeois étaient mécontents de leur châtelain, qui, disaient-ils, leur arrachait de force leur avoir et leurs provisions, et ils accusaient Guillaume de montrer pour lui de la partialité. Leurs clameurs étaient sans doute motivées par une de ces exactions que la charte du comte avait supprimées ou réduites. Ils ne se bornèrent pas, comme ceux de Bruges, à des plaintes impuissantes. Le o février 1127-1128, ils se soulevèrent, mirent à leur tête le jeune Arnoul de Danemark, neveu de Charles, et lui jurèrent fidélité et obéissance. Mais le comte ayant aussitôt réuni une armée considérable, et de fortes gelées, survenues à rimproviste, lui facilitant l'accès de la cité, les rebelles craigniient de ne pouvoir résister et achetèrent leur pardon moyennant 600 marcs d'argent.
Un mouvement plus sérieux et plus redoutable éclata à Gand, quelques jours après (le 16 février). Ici encore, l'autorité despotique du châtelain fut cause d'une insurrection générale. Le châtelain se rendit auprès du comte, qu'il ramena à Gand ; il espérait,
(') Cronice FlandrensimHj ins. de la Bibliotlièqiie royale de Bruxelles.
grâce à l'intervention de Guillaume, se re'conciiier avec la bourgeoisie, tandis que le prince comptait employer la force pour faire pre'valoir l'autorité' de son vassal et n'attendait à cet effet qu'une occasion favorable. Les Gantois, pour déjouer ses projets, se concertèrent avec les deux plus puissants de leurs voisins, Daniel de Termonde et ïwain d'Alost, dont l'appui leur e'tait assuré, et se re'unirent en une assemble'e ge'ne'rale, où furent appele's le comte et ces seigneurs. Iwain d'Alost avait reçu la mission d'exposer leurs griefs ; il s'adressa à Guillaume dans les termes suivants ; « Seigneur comte, si vous aviez voulu vous mon- « trer e'quitable vis-à-vis de nos concitoyens, les bourgeois de « votre ville, et vis-à-vis de nous qui sommes leurs amis, loin d'au- « toriser de coupables exactions, vous nous auriez traite's avec " justice, et de'fendus contre nos ennemis. Cependant, contraire- « ment à la foi jurée et à nos propres engagements, vous avez <' viole' toutes vos promesses relatives à l'abolition du lonlieu, « à la confirmation de la paix et des autres privile'ges, que vos « pre'de'cesseurs, et surtout le comte Charles, et vous-même, aviez « accorde's ; vous avez rompu tous les liens qui re'sultaient de ces « serments et des nôtres. Nous connaissons tous les violences et « les pillages que vous avez exerce's à Lille» Nous savons de <i quelles injustes perse'cutions vous avez accable' les bourgeois de <■ Saint-Omer. Maintenant, vous songez à vous conduire de même « à l'e'gard des habitants de Gand, si vous le pouvez. Pourtant, « puisque vous êtes notre seigneur et celui de toute la terre de « Flandre, il conviendrait que vous agissiez avec nous conforme'- « ment à la raison, et non par injustice, ni par violence. Veuillez, «c si tel est aussi votre avis, tenir votre cour à Ypres, au centre «1 de vos États. Que les princes, nos pairs, s'y re'unissent, paisi- « blement et sans armes, aux hommes les plus sages du clergé ' et du peuple, et qu'ils prononcent entre nous. Si vous pouvez
« conserver le comte sans déshonneur pour le pays, nous consen- « tons à ce que vous le conserviez. Si, au contraire, vous êtes tel « que nous le disons, sans foi, ni loi, perfide et parjure, renoncez .< à votre dignité et abandonnez -la à quelqu'un de plus digne, car « nous sommes médiateurs entre le roi de France et vous, de .1 manière que vous ne pouvez, sans prendre conseil de nous et de « l'honneur du pays, rien faire de convenable dans le gouver- <i nement du comté. Et voi!à que nous, vos cautions auprès du « roi, nous, ainsi que les bourgeois de la Flandre presque entière, « nous sommes iniquement traités, au mépris de la bonne foi et « au mépris de vos serments. »
Ce langage, malgré les formes oratoires au milieu desquelles Iwain noyait sa pensée, malgré les restrictions dont il faisait usage, révélait clairement l'intention d'abandonner Guillaume et de lui opposer un compétiteur. Les sires de ïermonde et d'Alost, gagnés par les présents du roi d'Angleterre et du duc de Lotharingie Godefroid, s'étaient joints à ces deux princes, qui soutenaient les prétentions d'Arnoul de Danemark. Le duc, déjà étroitement uni avec le roi Henri, devenu son gendre, voulait donner une autre de ses filles en mariage à Arnoul, de sorte que tous trois, liés par des intérêts communs et des liens de parenté, auraient formé une ligue dont la conclusion ne pouvait que favo riser les relations de leurs sujets respectifs. Guillaume ne fut pas dupe des paroles d'Iwain. il s'indigna de la fierté de son vassal, et sans la foule qui les entourait, il eût rompu le fétu de paille devant le sire d'Alost, c'est-à-dire brisé les liens qui les unissaient encore en apparence : « Je consens, dit-il, à anéantir l'hommage « que lu m'as rendu et à t'élever au rang de mes égaux. Je veux .1 te prouver de suite en combat singulier que toutes mes actions « ont été justes et raisonnables. » Chevalier plutôt que prince, le jeune comte ne se préoccupait que de justifier sa conduite au
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point de vue féodal; il oubliait que l'ascendant naissant des communes lui imposait une autre politique.
Le cartel de Guillaume ne fut pas accepté et ne pouvait pas l'être. Iwain se borna à annoncer que, le 8 mars, les députés des villes se trouveraient à Ypres, pour y délibérer sur les affaires du pays. Que fit alors le comte ? De Bruges, où il se rendit immédiatement, il appela auprès de lui toute la chevalerie du voisinage et lui intima l'ordre de se rendre en armes à Ypres, au jour marqué plus haut. Les Brugeois furent également assemblés, et à l'instante prière de Guillaume, promirent de lui rester fidèles. Iwain, Daniel et les députés de Gand, en arrivant à Roulers, apprirent qu'Ypres était remplie de chevaliers et de cotereaux ou soldats mercenaires. Y entrer, c'eût été se mettre à la discrétion d'un souverain offensé. Ils le comprirent et rebroussèrent chemin, après avoir envoyé à Guillaume le message suivant : « Seigneur comte, puisque le jour « que nous avons choisi appartient au saint temps du Carême, « vous deviez vous présenter pacifiquement, sans ruse et sans « armes. Loin de vous conduire de la sorte, vous voulez nous « mettre à mort et vous vous préparez à nous combattre. Nous 'i vous avons été fidèles jusqu'à ce jour ; aujourd'hui nous renonce çons l'hommage que nous vous avions rendu. • Déjà ils avaient invité toutes les villes flamandes à se confédérer, à se jurer aide et assistance contre les attaques du comte et à se donner des otages, en garantie de leurs promesses mutuelles. Partout on accueillit avec empressement ces propositions : « Voici une année, « disait-on, que les marchands qui avaient l'habitude de visiter la « Flandre n'osent plus y paraître. Nous avons consommé tous >i nos approvisionnements ; ce que nous avons pu gagner dans un « autre temps, nous le perdons aujourd'hui, soit pour faire face « à nos dépenses, soit pour payer les guerres que le comte « soutient contre ses ennemis. Voyons donc comment nous pour-
« rons éloigner de nous ce prince avide, sans blesser notre « honneur et celui du pays. »
Bientôt l'anarchie la plus complète re'gna de nouveau dans toute la Flandre. Les princes voisins, ennemis de Guillaume, n'avaient pas cessé leurs hostilités contre lui, comme en témoignent les plaintes que nous venons de reproduire ; ses rivaux, encouragés par le mécontentement général, reprirent courage et renouèrent leurs intrigues. L'aristocratie resta, assez généralement, groupée autour de Guillaume. Thierri, châtelain de Dixmude, et toute sa parenté le servirent fidèlement, ainsi que le châtelain de Bruges, Gervais de Praet, celui de Gand, celui de Saint-Omer. Mais les villes adoptèrent presque toutes une ligne de conduite différente. Si Bruges tarda à se déclarer; si Ypres, honteuse encore de sa perfidie envers Guillaume dYpres, se montra soumise, il n'en fut pas de même de Gand, de Lille, de Saint-Omer, de Furnes, d'Arras, etc. Toutefois leurs efforts faillirent ne pas aboutir : avec plus d'entente, elles auraient abattu le Normand; les prétentions rivales des divers compétiteurs de ce prince furent sur le point d'assurer son triomphe. Arras et les environs proclamèrent le comte de Hainaut. Les sires d'Alost et de Termonde et les Gantois abandonnèrent Arnoul de Danemark pour Thierri d'Alsace, qui vint rejoindre ses partisans, dans les premiers jours de mars. Enfin, quelques bourgeois de Saint-Omer ouvrirent une seconde fois les portes de leur ville à Arnoul de Danemark. Guillaume, il est vrai, reparut sans tarder devant Saint-Omer, y pénétra, assiégea Arnoul dans l'église de Saint-Bertin, et le força, en menaçant d'incendier ce bel édifice ('), à se rendre et à renoncera ses prétentions (21 mars environ). Arnoul néanmoins renouvela ses tentatives, grâce aux intrigues du roi d'Angleterre et à l'appui des habitants de Furnes et du châtelain de
(') C'était Jean, abbé de Saint-Bertin, qui avait suggéré cette pensée à Guillaume, comme le remarque avec étonnement le chroniqueur Iperius (c. 41).
Bourbourg. Mais bientôt, ne voyant pas augmenter le nombre de ses adhe'rents, il reconnut l'inutilité' de ses efforts et se joignit aux défenseurs de la cause de Thierri d'Alsace. Son abne'gation ne fut pas approuve'e par le duc Godefroid. Le prince brabançon, me'content de la conduite des sires d'Alost et de Termonde, et craignant que Thierri ne re'clamât la dot de sa mère, qui avait e'pouse' en premières noces le comte de Louvain Henri, frère et pre'de'cesseur de Godefroid, se rapprocha de Guillaume de Normandie. Enfin, comme pour accroître la confusion, celui-ci mit en liberté' Guillaume d'Ypres, peut-être parce que, comptant peu sur ses protestations de de'vouement, il s'attendait à le voir arborer un autre drapeau et contrecarrer les progrès de Thierri. Mais Guillaume ne servit pas cette politique astucieuse; il s'effaça et reconnut qu'en Flandre son rôle était fini.
Un compétiteur obscur se mit aussi sur les rangs, mais pour disparaître bientôt. Thierri, qui s'intitulait le comte adoptif, parce que, de concert avec sa sœur Gertrude, il gouvernait alors la Hollande au nom de son neveu, le jeune comte Thierri, envoya saluer les Brugeois et les Gantois, en leur rappelant ses droits à la possession du comté. H promit de confirmer et d'étendre les privilèges des deux villes, de leur assurer une paix complète et une entière liberté de commerce, de les faire jouir, en Hollande, des mêmes avantages qu'en Flandre. Ses communications furent débattues par les Brugeois, le 25 mars; mais Thierri était loin : on l'eut bientôt oublié.
Gand formait alors le centre du parti opposé à Guillaume. Des amis et des serviteurs de ce prince y avaient pourtant cherché un refuge dans la maison du comte, qui était bâtie en pierres, et dans la tour adjacente ('). Les bourgeois essayèrent de renverser les
(') Domns comitis. Galbert, § 163. — Le palais des comtes dont il est ici
bâtiments de cette forteresse au moyen d'immenses mangonneaux et d'autres machines de guerre, mais un jour que la garnison avait fait une sortie et mis le feu à quelques maisons, ces machines furent de'truites à coups de hache, pendant que les Gantois étaient occupés à éteindre l'incendie (2 mai). Les Brugeois ne prirent pas immédiatement une position nettement dessinée. Dès le 16 mars, ils résolurent, il est vrai, de ne plus recevoir le comte dans leurs murs, et le lendemain, eux et les habitants de la côte voisine convinrent de rester inviolablement unis ; mais ils ne tentèrent aucune entreprise contre leur jeune souverain. Cette conduite ambiguë plut médiocrement aux Gantois qui, le 23, les sommèrent de prendre un parti, dans les trois jours Ç).
Le comte, revenu de Saint-Omer, se proposait de marcher contre les sires d'Alost et de Termonde, avec ceux de ses sujets qui lui étaient restés fidèles. Par ses ordres, le châtelain Gervais avait invité tous les habitants de la châtellenie de Bruges à venir se ranger sous sa bannière, à Thourout. Mais, le 24, lorsque Guillaume allait partir pour Bruges, il reçut un message des habitants de cette ville. On y déclarait qu'il eût à s'en éloigner jusqu'à ce qu'il eût expulsé du comté ses ennemis, et que, ce résultat obtenu, on lui remettrait la cité et le château. Les bourgeois firent en outre demander à leur châtelain si son intention était de rester avec eux ou de suivre le comte et ils l'invitèrent à se prononcer catégoriquement. Gervais de Praet hésitait. Son dévouement était acquis à Guillaume, de qui il tenait sa dignité. Il n'osait toutefois se séparer ouvertement de ses concitoyens, dont il connaissait les sentiments. C'est pourquoi on le vit user à leur égard de ménage-
quesUon est le S'Gravesteen, dont Philippe d'Alsace augmenta plus taid les fortifications.
(1) Galbekt, §,§ 147 et 148.
ments de toute espèce. Quand le comte se porta sur Maldeghem,
d'où il pouvait intercepter les communications entre Bruges et
Gand, Gervais lui conseilla de se retirer, afin, lui dit-il, de pas être
enveloppe par ses ennemis. Les Brugeois ayant profité du départ
de Guillaume pour Ypres et appelé Thierri d'Alsace dans leurs
murs, le châtelain jugea sa position compromise. Après être sorti
de la ville, il manda les plus notables bourgeois et leur dit :
« Comme j'entends encore servir uniquement le comte Guillaume,
n l'honneur me défend de le quitter et de rester auprès de vous,
« qui lui avez infligé un si sanglant affront. Mais j'ai de l'affection
« pour vous, et je demanderai au comte de vous accorder une
« trêve jusqu'à dimanche prochain. Si je puis vous réconcilier avec
« lui, je n'y manquerai pas. Dans le cas oii je viendrais à échouer,
« je vous préviendrai des attaques que l'on voudrait diriger contre
« votre ville, chaque fois que j'en serai prévenu. De votre côté,
« veillez, je vous prie, jusqu'au jour fixé plus haut, sur ma femme,
« sur mes enfants, sur tout ce que je laisse dans le château
« (25 mars) ('). «
Pendant que ce serviteur de Guillaume s'éloignait de Bruges, Thierri d'Alsace y entrait, aux applaudissements du peuple. Le 50, à la suite du dîner, un an, jour pour jour, après le retour des barons de l'assemblée d'Arras où Guillaume avait été choisi pour comte, les barons et le peuple se réunirent à la sortie de la ville, sur la place dite des Arènes ou des Sablons. Thierri fut solennellement proclamé, et Daniel, Iwain, Hugues Candavaine et nombre d'autres seigneurs lui firent honimage. Il était de la plus haute importance d'arrêter les poursuites exercées contre les meurtiiers de Charles de Danemark, qui n'aboutissaient qu'à maintenir l'irritation et la discorde dans ce pays; on porta, de commun
(') Galbert, §§ 149 el 151,
accord, un décret qui y mit fin de la manière la plus complète : toute personne accuse'e devait dore'navant se pre'senter devant les barons et autres vassaux du comté, si elle était honorée de la dignité de chevalier ou comptée parmi les serviteurs du prince; devant l'échevinage, si elle était d'autre condition. Thierri reconnut ensuite à ses barons et à son peuple le droit de modifier à leur gré leurs règlements, leurs usages et leurs coutumes ('). Le lendemain, le clergé et le peuple se réunirent de nouveau aux Sablons. Le comte jura, sur la châsse de saint Donatien, le maintien des droits de son peuple ; il donna Jwain et Daniel pour cautions de sa promesse. De leur côté, les députés de Gand, puis les Brugeois, lui prêtèrent serment de fidélité. Le jour suivant, une procession conduisit en cérémonie à Saint-Donatien le nouveau comte, et celui-ci, pour la première fois, dîna au palais.
L'accomplissement de ces formalités fut le signal de défections nombreuses parmi les partisans de Guillaume. Les tendances à une réconciliation complète se manifestaient si ouvertement qu'un des plus grands complices de l'assassinat du comte Charles, Lambert de Rodenbourg, osa solliciter sa justification. Il fut admis à faire l'épreuve du fer ardent et en sortit triomphant (6 avril). Knfin, Gervais de Praet lui-même, apprenant que quelques-uns de ses vassaux cherchaient à le faire dépouiller de son office et à lui substituer Walter, gendre de l'ancien châtelain Haket, crut aussi devoir se rallier au parti national.
On a prétendu, à tort, qu'Ypres s'était également soulevée contre Guillaume, et l'on a cité à ce propos une charmante anecdote, que, malgré sa fausseté évidente, je ne puis m'empécher de raconter à mes lecteurs : « Un complot, dit M. Kervyn de Let-
(') TÂbertus de statu reipublicœ et honore terrcc meliorandi omnia jura et judicia et mores et consuetudines ipsorum terrant inhabitantiwn.
tenhovc ('), d'après l'historien normand Orderic Vital, s'était formé à Ypres pour livrer le comte à ses ennemis. Un jour qu'assis auprès d'une jeune fille qu'il aimait tendrement, il laissait flotter entre ses mains les longues ti'esses de sa chevelure pour qu'elle les arrosât de parfums, il sentit une larme tomber sur son front. La jeune fille était instruite du péril qui le menaçait et, quoiqu'elle se tût par dévouement pour la cause nationale, son cœur s'était ému à la pensée des malheurs de son amant. Pressée par ses prières, elle lui révéla bientôt tout ce qu'elle avait appris, et Guillaume, se hâtant de fuir, les cheveux épars, la saisit dans ses bras et l'emporta sur son coursier, afin que la fureur des bourgeois ne lui fît point expier une trahison qu'excusait son amour. » Ypres, au contraire, resta fidèle à Guillaume, probablement par force, et ce fut de cette ville qu'il dirigea ses attaques contre ses adversaires. Thierri, dont l'autorité était reconnue à Gand, à Bruges, à Lille, aurait vu ses forces s'accroître considérablement s'il avait été admis dans Ypres. Quelques bourgeois demandèrent à Thierri, le 9 avril, s'il viendrait immédiatement à leur secours, dans le cas où ils chasseraient son compétiteur. Us ne donnèrent pas de suite à leurs projets, sans doute, et le comte, à ce qu'il semble, en conçut un ressentiment assez vif contre les habitants de cette cité, car, à plusieurs reprises, on lui fît jurer que, s'ils se soumettaient à son pouvoir, il les recevrait en grâce.
Désespérant de se maintenir dans un pays où chaque jour lui révélait un nouvel ennemi, une défection nouvelle, Guillaume réclama l'assistance du roi de France. Louis essaya d'abord d'appeler auprès de lui des députés de la Flandre, dans l'espoir que, de concert avec eux, il pourrait rétablir la paix sans recourir à l'emploi de la force. « Je veux, écrivit-il aux Brugeois, que vous
(') Histoire de Flandre, 1.^", p. 42-i.
« m'envoyiez, le dimanche des Rameaux, huit hommes sages, n choisis parmi vous. J'en convoquerai un pareil nombre de -1 toutes les villes de la Flandre. J'entends examiner, en leur pré- « sence et devant mes barons, la nature de vos contestations avec <( le comte Guillaume, et je m'efforcerai de vous réconcilier avec « lui. Si quelque citoyen craint de venir jusqu'à moi, je lui four- « nirai un sauf-conduit. » Ces ouvertures ne furent pas accueillies, car on redoutait la partialité' du monarque pour son prote'ge'. Les Brugeois se bornèrent à e'crire au roi en énume'rant les fautes et les perfidies du comte. Lui-même, disaient-ils, s'e'tait jadis parjuré en déclarant qu'il n'avait rien exigé ni reçu quand il s'était prononcé en faveur du prince de Normandie, tandis qu'au su de tout le monde, ce dernier lui avait payé 1,000 marcs. La lettre rappelait ensuite l'exemption de tonlieu accordée, puis retirée par Guillaume; la tromperie dont ce prince avait usé en cette circonstance envers ceux qui s'étaient constitués ses cautions, sa conduite perûde, lors de la convocation d'une assemblée à Ypres. « C'est pourquoi, ajoutaient-ils, nous avons élu un héritier plus « direct du comté, le neveu du comte Charles, prince fidèle, < prudent, et qui a été inauguré conformément aux usages du '• pays. » Puis venait cette déclaration catégorique : « Qu'il soit •' connu du roi et de tous les princes, de nos contemporains et « de la postérité, que le roi de France n'a point à s'occuper de « l'élection et de l'avènement des comtes de Flandre. Lorsque « l'un de ceux-ci vient à mourir, les pairs et les bourgeois « peuvent seuls désigner l'héritier du comté et lui remettre l'auto- " rite suprême. Pour ce qui concerne les terres tenues en fief du « roi de France, celui qui en hérite ne doit au roi qu'une troupe « armée, en cas de besoin. Voilà à quoi se bornent les devoirs du « comte de Flandre et le roi de France n'a en aucune façon le « droit de nous imposer un seigneur, soit par la force, soit par
« la corruption. Il est vrai que les pairs, les chevaliers et les bour- <■ geois, conside'rant les liens de parenté qui existaient entre « Guillaume de Normandie et les comtes, ont adhéré au choix « que le roi Louis avait fait de lui, mais ce n'est là qu'une consi- <. dération exceptionnelle, et non une règle fixe résultant de « l'ancienne tradition. »
L'intervention du roi n'ayant pas abouti, il se décida à soutenir le comte par des moyens énergiques. Guillaume rendit à Simon, évêque de Noyon et Tournai, les douze autels ou églises dont ses ancêtres, suivant l'opinion générale, avaient autrefois usurpé la possession, et Simon, de son côté, jeta l'interdit sur la Flandre révoltée. Louis lui-même prit les armes et se présenta devant Lille. Mais, après un siège qui dura du 21 au 23 mai, après avoir livré à cette ville jusqu'à trois assauts en un seul jour et en trois endroits différents, il partit découragé et retourna dans son royaume, où le rappelait une diversion du roi d'Angleterre et du comte de Champagne en faveur de Thierri, de qui le premier s'était rapproché.
Les affaires de Thierri n'en marchèrent guère mieux, car Guillaume sut compenser, par son énergie, par son activité, les difficultés de sa position, et il se vit au moment de reconquérir ses États. Son compétiteur était loin de l'égaler en talents militaires. Les hostilités continuaient du côté de Bruges, dont les environs étaient livrés à la plus affreuse dévastation. Les partisans de Guillaume avaient fortifié Oudenbourg, que lui-même entoura de haies et de fossés, Jabbeke, Wynendaele, Wynghene, et Ghistelles, d'où ils portaient fréquemment la dévastation jusqu'aux portes de la ville. Les Brugeois répondaient à ces attaques par des sorties fréquentes, et des querelles particulières augmentaient encore la confusion. L'audacieux Lambert de Rodenbourg, après sa justification, voulut se venger de ses ennemis. Il convoqua ses parents et
alliés, et il lui vint surtout un très-grand nombre d'auxiliaires des îles de la mer ou îles de la Ze'lande. Lorsqu'il parut sous les murs d'Oostbourg, il commandait près de trois mille hommes. Le châtelain Gervais essaya en vain d'interposer son autorite'. Lambert refusa de s'arrêter; mais, pendant qu'il s'acharnait contre la forteresse, il fut attaqué par d'autres guerriers sortis comme lui de Rodenbourg et fut tué; sa troupe fit des pertes considérables et se dispersa.
L'apparition du comte Guillaume sur le théâtre de la lutte la rendit plus rude à soutenir pour les Brugeois et leurs alliés. Le io, Guillaume lui-même assaillit l'église d'Oorscamp, dans laquelle s'était retiré le grand bailli, et y fit mettre le feu. Le 29, malgré l'insuccès récent du siège de Lille, Guillaume, accompagné d'une armée considérable, parut devant Bruges, qui était alors défendue par Arnoul de Danemark, arrivé depuis peu de Bourbourg, par Iwain d'Alost et par le châtelain Gervais ; il s'engagea près des portes de cette cité quelques escarmouches insignifiantes. L'arrivée de Thierri, qui avait rallié à sa cause les villages voisins de Gand, notamment Axel, Bouchante et le pays de Waes, rendit quelque courage à ses partisans. Le 12 juin, le nouveau comte reprit une forte maison , que ses ennemis , sortis de Jabbeke, avaient surprise la veille, et le même jour une escarmouche fit tomber entre les mains des siens deux habiles guerriers, dont l'un était Walter, neveu de Tangmar, l'auteur de la terrible querelle qui s'était élevée entre ce dernier et Burchard. La joie excessive que ce succès inspira aux Brugeois fut quelque peu tempérée par l'annonce d'un échec infligé à Walter de Somerghem, lequel, avec plusieurs chevaliers et fantassins, resta au pouvoir de l'ennemi, dans un combat livré à Aeltre ('). Les Brugeois, craignant une
(') Galbert, §§ 169, J 71, à 175.