CHAPITRE SEPTIÈME
§ 1". Hègiie (lu roi Lothaiie de Saxe. Luttes dont plusieurs villes de la Lotharingie sont le théâtre. Conduite du roi envers elles. L'abbé Wibald essaye de fonder une ville à Logne. Conrad IIL Guerres qui éclatent de son temps dans l'Ardenne. Troubles à Cologne et à Utrecht. Deuxième croisade. — § 2. Frédéric Barberousse. Luttes de ce prince contre les villes lombardes. Défaite des Messins, suppression de la commune de Trêves, troubles et destruction de Mayence ; caractère que déploient d'autres cités et en particulier Cologne. Privilèges que Frédéric accorde à des villes et notamment à Aix-la-Chapelle. — § 3. Luttes de la commune de Cambrai pour le maintien de ses franchises. Contestations des habitants de Nivelles et de Saint-Trond avec leurs abbesses et leurs abbés. Les villes dans le Namurois, en Hainaut, en Brabant.
L'élévation du loi Lothaiie au trône rencontra peu de sympathie en Lotharingie, où la plupart des princes se brouillèrent avec lui. Les chefs de la famille de Hohenstauffen, qui s'étaient constamment montrés les partisans dévoués de l'empereur Henri V, ne tardèrent pas à prendre les armes: l'un d'eux, Conrad, se rendit en Italie, où il reçut à Milan la couronne royale; l'autre, le duc de Souabe, Frédéric, soutint sa cause en Allemagne. Le mauvais vou-
loir des princes de nos contre'es se manifesta dès la fête de l'Epiphanie, en 1128, où ils s'abstinrent de paraître à l'assemblée d'Aix-la-Chapelle. L'archevêque de Cologne, Fre'de'ric, et celui de Trêves, Me'gingaud, étaient au nombre des mécontents: le premier ne se réconcilia avec le roi que le 16 mai 1129; quant à Me'gingaud ou Méginher, qui s'était rendu en Italie, il se laissa persuader par le pape de lancer une sentence d'excommunication contre Conrad, qui s'en vengea en le faisant prendre et en l'envoyant dans une prison, où il mourut en 1131. Godefroid le Barbu, duc de Basse-Lotharingie, s'étant aussi déclaré contre Lothaire, le roi lui enleva sa dignité, qu'il conféra à \Yaleran-Payen, comte ou duc de Limbourg; mais celui-ci ne put jamais faire prévaloir son autorité à l'ouest de la Cette (').
Lothaire reçut à Liège, en 1131, la visite du pape Innocent II, qui tint dans cette ville une sorte de concile. L'archevêché de Trêves avait d'abord été conféré à un chanoine de cette ville nommé Brunon, qui devint ensuite archevêque de Cologne; mais, sur son refus, une partie du clergé se prononça en faveur d'Adalbéron, primicier ou premier archidiacre de Metz, prévôt de Saint-Arnoul, de cette ville, archidiacre à Verdun et à Toul,et prévôt de Saint- Gengulphe dans cette dernière ville. Quant aux laïques, le peuple, comme les nobles, tous auraient préféré pour chef spirituel le prévôt Godefroid. Le débat resta longtemps indécis, l'empereur ne voulant pas le terminer, disant que s'il avait promis d'approuver le choix d'Adalbéron, c'était à condition que les laïques et les ecclésiastiques eussent été d'accord. Le châtelain Lodoyc ou Louis, qui s'était emparé à Trêves de la gestion des domaines archiépiscopaux, accabla de mauvais traitements les partisans d'Adalbéron; toutefois, lorsque celui-ci, après avoir été consacré à Reims, s'approcha avec
(') Annales Erphesfurdenses, dans Pertz, t. VI, p. 557, à l'année 1129.
des forces considérables, il n'osa tenter de lui résister. Mais comme Adalbéron n'avait pas d'abord sollicité de l'empereur la concession des régales, ce monarque refusa de lui donner l'investiture et l'avoué Louis ne voulut lui céder qu'une part minime des revenus de son siège. Adalbéron dut se confiner dans Palatiolum ou Pfalz, qui était en ruine et inhabitable, mais qu'il fît restaurer et fortifier, et y habita pendant trois ans, jusqu'au moment où le châtelain fut forcé de se soumettre (').
A Metz, l'évéque Etienne de Bar, qui n'avait été reçu dans cette ville que deux ans après son élection, profita, en 1125, de l'avénementdu roi Lothaire et de l'appui que lui prêta son frère, le comte Renaud, pour ressaisir toute l'autorité et revendiquer les droits de son siège Ç). A Verdun, l'évéque Henri de Winton, cédant aux conseils de saint Bernard, renonça à cette dignité épiscopale qu'il n'avait obtenue qu'au prix de tant de souffrances pour son diocèse. Ursion, abbé de Saint-Remi à Reims, fut élu pour le remplacer (en 1129). Pendant son absence, Renaud de Bar, qui n'avait pas renoncé à dominer dans Verdun et à se venger des bourgeois, ses anciens ennemis, arriva inopinément dans cette ville, suivi d'un grand nombre de soldats, de maçons, de pionniers, etc., fit détruire à la hâte l'enceinte du palais épiscopal et ordonna de bâtir en cet endroit une tour redoutable, dont la garnison ne cessa de commettre des déprédations, enlevant les chariots et les denrées des habitants et accablant de flèches ou de pierres ceux qui passaient dans le voisinage. Ursion, désespéré, abandonna Verdun et se rendit à Liège, où il résigna son évêché entre les mains du roi Lothaire et du pape Innocent IL
Les chefs du clergé et du peuple élurent à sa place Albéron ou
(') Gesta Treviroium infegir», l. I, pp. 21o et suiv. (^) Gallia christiana nova, 1. XIII, col. 744 el suiv.
Adalbéron, fils du comte de Chiny Arnoul, et oncle d'Albert, qui gouvernait alors le comte' de Chiny (1151). Le nouveau prélat supplia en vain le comte Renaud d'abandonner cette tour siodieuse aux Verdunois; en vain il eut avec lui une entrevue à Dieulouard, où il s'efforça de le toucher par ses prières, en pre'sence du le'gat, le cardinal Mathieu ; le comte resta inflexible. Il se fiait à la force de la tour et à la bravoure des gardiens, qui e'taient des e'trangers. Adalbéron et le primicier de Verdun se décidèrent alors à corrompre l'un de ceux-ci. Le jour de la Pentecôte, 29 mai , après le dîner, ce gardien infidèle attira tous ses compagnons dans les guérites extérieures de la tour Ç), se mit à jouer avec eux, puis, comme il perdait son argent, feignit d'être furieux et retourna dans le donjon, dont il referma la porte sur lui. Puis il courut arborer au sommet un drapeau. Les bourgeois étaient prévenus ; ils accourent en armes, accablent de pierres et de traits les gardiens, les forcent à se rendre et les enferment dans ce donjon dont ils étaient les maîtres un instant auparavant. Renaud, furieux, appelle aux armes ses vassaux et vient occuper les abords de Verdun, qu'il livre aussitôt au pillage. Le prélat, profitant de la division des assiégeants en plusieurs corps, tombe à l'improviste sur Hélias, l'un des capitaines du comte, qui était posté à Rensières, le fait prisonnier avec toute sa troupe et brûle le manoir qu'il occupait. Renaud appela à son aide le duc de Lorraine, qui lui amena un grand nombre de barons et de chevaliers ; mais, à la vue de l'église Notre-Dame, de Verdun, ses troupes refusèrent d'avancer et de combattre. L'évêque Adalbéron repoussa obstinément toutes les offres du comte au sujet de la tour. Il déclara que, plutôt que de la restituer, il mourrait ou s'exilerait, puis il la fit démolir, en même temps qu'il rétablissait avec soin
(') Ectetas domunculas antemurales (Laurent de LiÉtiK).
l'enceinte fortifiée de la ville. Des trêves ayant e'té conclues pendant que Renaud souffrait d'une maladie de langueur, l'e'vêque en profita pour brûler le château à'Amblive ou Ambli. Enfin, une paix conclue en 1134, grâce à l'intervention de l'e'vêque de Metz, Etienne de Bar, rendit le calme à l'évêché de Verdun ; Renaud renonça à toutes ses re'clamations en e'change d'une somme d'argent et du château de Clermont, qui lui fut ce'de' pour le tenir en fief (*).
Un autre traité scellé, en 1136, par l'évêque de Toul Henri et le comte de cette ville, Frédéric, en mettant fin à une querelle longue et sanglante, compléta la pacification de la Haute-Lotharingie. L'autorité des chefs épiscopaux s'y releva; mais, comme les princes de l'Église avaient souvent à lutter contre les princes laïques et même contre de simples barons, ils durent plus d'une fois recourir à leurs bourgeoisies, dont l'aide leur était nécessaire et dont les droits et les privilèges continuèrent à s'accroître.
En Allemanie et en Souabe, les sympathies des villes étaient surtout acquises au roi Conrad : Spire, Nuremberg, Ulm, etc., s'y montrèrent dévouées à sa cause. Spire soutint courageusement un siège de deux ans et ne se rendit au roi Lothaire que le 28 décembre 1129. Dans la Basse-Lotharingie, plusieurs bourgeoisies montrèrent des sentiments analogues. Ainsi, lorsque le roi vint à Aix-la-Chapelle, à l'Epiphanie de 1127, 6 janvier 1128, sa présence fut marquée par une émeute C^) : lui et les citoyens s'y traitèrent assez injurieusement. Ce différend ne prit fin que grâce à la modération du roi ('). Lorsque celui-ci voulut, en l'année 1 1 34, célébrer la Noël à Cologne, le même incident se reproduisit; cette
(') Lalre!nt ue Liège; — Albéric.
(^) Anselme de Gembloux, dans Pertz, t. VI, |). 580.
(') Sed moderatione ejus adnuUatur (Anîiausta Saxo).
fois le soulèvement des habitants fut si énergique et si persistant que Lothaire dut se retirer à Aix-la-Chapelle sans avoir re'ussi à l'apaiser et ce ne fut qu'à la Noël de l'anne'e suivante que les Colonais lui envoyèrent des de'putés pour solliciter leur pardon (').
La mode'ration que l'on attribue à Lothaire n'était que le résultat de son impuissance à venger sa majesté souveraine, dans cette Lotharingie où tant de princes lui étaient hostiles. Il agit tout différemment en d'autres circonstances. Conrad d'Eickstedt et d'autres chevaliers ayant été tués par les bourgeois de Halle, le roi se montra cruel envers ceux-ci, qui furent mutilés, aveuglés, frappés d'amendes énormes ou forcés de s'expatrier (O- Lothaire signala aussi son règne par le pillage de la ville d'Augsbourg, où on l'avait cependant reçu avec honneur. Une cause des plus futiles, une querelle entre des gens de la suite du roi et les habitants à propos du prix d'objets ou de denrées, fut le prétexte de la lutte. Les chevaliers de Lothaire se réunirent autour de lui, tandis que les citoyens prenaient les armes au son du tocsin. L'évêque essaya en vain d'apaiser la contestation. Le 28 août 1152, après deux jours de négociations infructueuses, Lothaire livra l'assaut à la ville. Le prélat n'échappa qu'en se réfugiant dans le sanctuaire de sa cathédrale d'où il fut bientôt expulsé, presque nu, et d'où le vainqueur fit arracher, pour les conduire en captivité, tous ceux qui y avaient cherché asile (''). En punition de sa résistance, Ulm fut saccagée en l'an 1154 par le duc de Bavière.
Le pays commença à respirer l'année suivante. Le duc de Souabe, puis le roi Conrad et l'archevêque de Cologne, Brunon,
(') Annalista Saxo ; ~ Chronicon Sancti Pantaleonis.
[^) A iina/es Erphesfurdenses, à Vannée 1150.
{') C'est dans une lettre d'IIennan, évèqiie d'Augsboui'S, adressée à Ollion, évêque de Bamberg, que se trouvent les détails les plus circonstanciés sur ce funeste événement. Elle a été reproJuile par Eckhart, loc. cit., t. 11, col. 56i.
se réconcilièrent avec le roi Lothaire, et le duc Godefroid le Barbu envoya à celui-ci des députés. Une grande assemblée décréta une paix générale, qui devait durer dix années et dont l'observation devait être prescrite dans chaque partie de l'Empire. Lothaire entreprit successivement deux expéditions en Italie, expéditions pendant lesquelles il fut couronné empereur, mais dont les résultats furent médiocres et qui furent suivies de sa mort (1137).
Un fait bien simple permet de constater que Lothaire de Saxe jugeait les différends portés devant lui d'après des idées préconçues. Les Hutois avaient contesté au chapitre de l'église Saint-Jean, de Liège, le droit de prélever un péage sur les peaux qu'ils envoyaient au marché de Visé. Un jugement des échevins de Liège leur donna gain de cause ; mais l'affaire ayant été évoquée devant le conseil de Lothaire, en 1151, celui-ci cassa cette sentence et profita de l'occasion pour conflrmer aux chanoines de Saint-Jean leur tonlieu de Visé ('). C'est le même monarque qui détermina à son profit et au profit de son conseiller, le célèbre Wibald, abbé de Stavelot et de Malmédy, les charges qui pesaient sur les sujets de celui-ci. Eux soutenaient qu'ils n'étaient tenus à rien payer à l'empereur que tous les sept ans, tandis que, d'après l'abbé, on pouvait les imposer chaque année. L'empereur et l'abbé réglèrent cette question comme ils l'entendirent, à Aquino, en Campanie, le 22 septembre 1 157. L'abbé devait payer au souverain 20 marcs par an, ou 50 marcs si l'empereur venait loger à Stavelot ou dans un autre bien du monastère. A cet effet, chaque prêtre desservant une église-mère et chaque maire devaient donner 5 sous, et chaque manse 12 deniers (-).
(') Mertene el Durand, Amplissitua collectio, l. I, col. 70-i. (*) Quix, /oc. cit.. p. 75.
Le même Wibald voulut, mais en vain, e'difier une ville à côte' de son château de Logne, sur les bords de l'Ourthe (à l'endroit dit encore Ville?'). Voici comment on s'y prenait, au xii* siècle, pour attirer la population : « J'ai voulu, dit l'abbe'dans un diplôme « du 3 juin H58, par l'e'tablissement d'un marche' et de foires, " assurer la garde et l'approvisionnement du château. Tout le « territoire du village appartenant à nos vassaux, j'ai acquis, après « bien des efforts et quelque de'pense, la libre disposition de la « valle'e et toute la hauteur, A l'exception de la rue du Marché, « longue de trois cents pieds sur soixante de large, la hauteur « et la valle'e ont e'te' partage'es pour être habite'es... Et afin que ' cet endroit se peuplât davantage, nous avons abandonne' aux ' habitants en proprie'té éternelle tout le terrain qu'ils occuperont « pour leurs maisons, leurs jardins et d'autres cultures, sans « qu'ils doivent payer de cens, effectuer de service, reconnaître « de juridiction, mais avec la faculté pour eux de posséder, « d'user, de jouir, de vendre et d'échanger, sans que personne y « puisse contredire. » Après quelques autres dispositions, Wibald s'interdit la faculté d'inféoder sa ville de Logne, de l'engager, de l'échanger ou d'y établir des coutumes nouvelles sans le consentement de ses religieux, des officiers de l'abbaye et des habitants eux-mêmes (*). Ces efforts furent inutiles. Le rocher de Logne se couvrit d'une forteresse redoutable, dont les princes du voisinage disputèrent la possession au monastère ; mais ni la liberté, ni le commerce ne vinrent se fixer dans ce pays retiré, où la tyrannie féodale et le servage devaient régner longtemps encore.
Quelques princes redoutaient l'arrivée au pouvoii- suprême de Henri le Welf, duc de Bavière, gendre de Lothaire; c'est pourquoi ils s'empressèrent de choisir pour souverain l'ex-roi Conrad
(') PoLUN, Ordonnances (le fa principauté de Stare/oi, p. 23,
(7 mars H59). Cette élection fut surtout l'œuvre de rarchevêque de Trêves Adalbe'ron, qui en fut re'compensé par la cession à son sie'ge de l'importante abbaye de Saint-Maximin. Le règne de Conrad III, prince faible et d'un caractère inde'cis, fut marqué par des guerres et des querelles continuelles, surtout en Belgique, Le roi lui-même dut combattre le duc Henri, qui mourut en 1159, et sa veuve Gertrude. L'anne'e de l'avènement de Conrad mourut Godefroid le Barbu; le monarque, reconnaissant des services que la maison de Louvain lui avait rendus, conféra les honneurs, c'est-à-dire les dignités de duc de Basse-Lotharingie et de marquis d'Anvers, dont Godefroid I" avait été investi par Henri V en 1106, à son fils du même nom, qui avait pris pour femme la sœur de la reine ('). Depuis lors les descendants des comtes de Louvain restèrent en possession du titre de duc et des avantages qui y étaient attachés; mais les descendants des comtes de Limbourg continuèrent aussi à se qualifier de ducs, sans que jamais, paraît-il, on ait élevé de contestations à ce sujet. Seulement Waleran de Limbourg ayant occupé les domaines attachés au titre ducal, Godefroid ÏI se fit reconnaître à Saint-Trond comme avoué supérieur, et fit ensuite une entrée solennelle dans Aix-la Chapelle, où il siégea pendant deux jours en qualité de représentant du roi, faisant percevoir à son profit les taxes dues aux ducs de Lotharingie (*).
Godefroid II étant mort de langueur peu de temps après, Conrad transmit son duché à son fils, Godefroid III, qui était encore trèsjeune, et qui, par son mariage avec Marguerite de Limbourg, en 1155, mit fin au différend qui divisait les deux familles ducales. Mais ce prince eut à soutenir une longue lutte contre les plus puis-
(M Albéric ; — Sigeberti contlnuatio Gemblacensis. (*) Sigeberti auctarium Gemblacense.
sants (le ses vassaux, les Bcrthout, dont la re'sidence, Grimberghe, ne fut prise et brûlée que le 1" octobre ilo9. Plus tard, les ducs essayèrent en vain de revendiquer leurs droits de suzeraineté sur le Hainaut et le Cambre'sis, jusqu'à l'endroit dit k> Tronc Béremjer (Trunciis Bercngarii), à la limite de l'Empire et de la France (')• Les comtes de Hainaut les contestèrent formellement et avec succès, tandis que vers l'ouest et le nord les ducs conservèrent des droits sur le comté d'Alost, sur Dordrecht et la partie voisine de la Hollande méridionale, sur le Veluwe, et même, d'après un acte du 17 octobre 1225(-), sur le Sallant, dans l'Over-Yssel. Les ducs de Limbourg, en 1172, revendiquèrent aussi sans succès la suzeraineté sur le Luxembourg. Les empereurs d'Allemagne se montièrent en général peu disposés à soutenir ces prétentions, peutêtre dans la crainte de constituer une puissance qui pût servir de base à la formation d'un État indépendant.
L'Ardenne était alors partagée entre un grand nombre de seigneurs, dont les plus puissants étaient les ducs de Limbourg, qui possédaient aussi Arlon et son marquisat, et les comtes de Namur, qui étaient aussi comtes de Luxembourg et de Durbuy; venaient ensuite les comtes de Montaigu, de la Roche, de Salm, de Chiny etdeVianden. L'église métropolitaine de Trêves, l'église de Liège et l'abbaye de Stavelot y avaient des possessions qui excitaient la cupidité et l'envie de leurs voisins. La cession à l'archevêque de Trêves, Adalbéron, de l'abbaye de Saint-Maximin, dont le comte de Luxembourg était l'avoué, alluma une guerre terrible ("^). Adal-
(') A une extrémité de la terre de Bétliune (Charte du roi de France Louis VIII, du mois de mars 1225-1224, dans le comte de Saint-Génois, Les pairies du Hainaut f p. 511).
(^) BoNDAM, loc. cit., p. 341.
(^) In Belfjica Gallia viris magnis egregiis Jlberone Treverorum archiepiscopo et Henrico Namurcense comité debellantibus , omniaque praeda et
béron, qui avait servi le roi Lothaire dans ses expéditions en Italie, avec un contingent de cent, ou, pour parler plus exactement, de soixante sept chevaliers, était appuyé' par le roi Conrad et le pape Innocent 11. L'abbe' Ge'rard et ses religieux essayèrent en vain de maintenir leur indépendance avec l'aide du comte Henri l'Aveugle. Pendant sept ans (de H59 à 1146), l'Ardenne orientale fut ravage'e par les soldats d'Adalbe'ron et de Henri, dont les exploits ont été racontés, dans un langage très-emphatique, par le biographe du prélat, Baldéric ou Baudry de Florennes, écolâtre de Trêves Q). Le comte eut d abord l'avantage. A la tête de quinze cents cavaliers, il s'approcha de Trêves, qui n'était alors défendue ni par des remparts, ni par des fossés, et il s'en serait peut-être emparé, si le comte Frédéric de Vianden ne l'eût dissuadé de poursuivre son entreprise. L'archevêque ayant enfin pris les armes, obtint bientôt une supériorité décidée; il s'empara à deux reprises du château de Paidolfsberg, près de la Sarre; construisit, pour arrêter les attaques de Henri, une forteresse qu'il appela Novum Castriim ou Mercurii mons; prit Mauderscheidt, Echterjiach et; après avoir vaincu son adversaire, lui imposa la paix à de dures conditions (4 janvier 1147). Du temps de l'archevêque Hillin, qui succéda à Adalbéron, Henri voulut recommencer la lutte qui lui avait été si funeste ; mais il fut bientôt obligé d'y mettre fin, sans avoir rien obtenu que la cession de Macheren, qui s'appela depuis S'Grevenmacheren ou Macheren des comtes.
Quant à l'Ardenne occidentale, elle fut ensanglantée par la lutte des évêques de Liège contre Renaud, comte de Bar, puis
incendio comniisceniibus, maximum rei publicae dispendium expetebatur (Othon de Freysiivgeiv, Gesta Friderici imperatoris, liv. I, c. 29, dans Pertz, l. XX).
(1) Gesta Adulberonis archiepiscopi Trevircnsis. dans Pertz, t. VUI.
contre Henri, comte de Namur. En l'année 1 134, le premier crut le moment favorable pour revendiquer le château de Bouillon, qu'il reclamait comme parent du célèbre duc Godefroid. Ayant corrompu à prix d'ai-gent les gardiens de la forteresse, il s'y introduisit la nuit, au moyen de cordes qu'on lui jeta. L'évêque de Liège, Alexandre, fut désolé de cet attentat, mais il ne put en tirer vengeance, son élection ayant été attaquée comme entachée de simonie, puis cassée par le pape. Son successeur, Albéron II de Namur, somma inutilement Renaud de lui restituer Bouillon. Après avoir, sans plus de succès, porté ses plaintes devant le saint-siége et la cour de l'empereur, le prélat résolut de venger son offense par les armes. Une dernière insulte l'y détermina. En H40, la ville de Fosses fut assaillie tout à coup de grand matin, prise, pillée et brûlée, avec l'église Saint-Pholien et le palais épiscopal. Cet attentat fut attribué par les uns au comte de Namur, neveu de l'évêque ; par les autres au comte de Bar ; en réalité, ces deux princes étaient alors alliés, mais le premier se réconcilia avec l'évêque, tandis que le second fournit à celui-ci un nouveau grief. L'un de ses vassaux, René de Balneio ou Bulnei, ayant dépouillé des marchands de Huy qui voyageaient munis d'un saufconduit de Renaud, celui-ci et René furent cités à comparaître devant l'évêque de Verdun, Albéron de Chiny, et devant Henri de Grandpré, alors comte de cette ville. Ayant méprisé cetle sommation, ils furent attaqués et battus deux fois, et malgré un succès remporté par Hugues, ûls de Renaud, forcés de consentir à la démolition des murs de Bulnei ('). L'évêque de Liège saisit l'occasion qui se présentait. A la tête de ses vassaux, il arriva aux environs de Bouillon, le 17 août H 41, sans que Renaud eût été averti du danger. Ce jour-là précisément, ses fils, Hugues
(') Laurent he Liège, loc. cit.
et Renaud, étaient sortis pour faire, selon leur habitude, des incursions dans les domaines de l'e'vêque; à la vue de l'arme'e liégeoise, ils s'enfuirent en toute hâte et coururent donner Talarme. L'évêque parut devant Bouillon, qui fut assailli avec violence et soutint cependant plusieurs assauts, dans lesquels le comte de Namur se distingua. Grâce à l'intervention de Henri, comte de Salm, le château se rendit enfin, après un siège de cinq semaines (').
On peut juger des souffrances que les populations avaient à endurer, en consultant la correspondance de l'abbé de Stavelot et de Corvey, Wibald, l'homme alors le plus influent peut-être de tout l'empire germanique. La puissance dont il disposait, ses nombreux amis, ses i-elations ne lui permirent pas d'assurer à ses religieux de Stavelot une existence paisible. Vers le milieu de l'année 1147, le Condroz et la Hesbaie étaient également désolés: le premier par les querelles de l'avoué de Stavelot, Henri, comte de la Roche, et de Godefroid, comte de Montaigu ; la seconde, par les luttes du comte de Namur contre les comtes de Looz et de Dachsburg et Moha. L'abbé Wibald parvint à conclure entre ceux-ci des trêves et, entre les autres, une paix définitive; mais à peine avait-il quitté le pays, que des lettres pressantes du prévôt de Stavelot, Bovon, et de la communauté du monastère vinrent réclamer son retour. Les biens de Stavelof,, des deux côtés de la Meuse, étaient en proie à d'affreux ravages, causés en Condroz par les attaques des sires Rodolphe et Macaire ; dans la Hesbaie, par l'usurpation du village de ïourinnes, entreprise par Eustache (avoué de Hesbaie), avec l'appui du comte de Namur.
Dans l'automne de H50, ces contestations n'étaient pas encore
(') Le Triumphîis Sancti Lamberii martyris de Castro Ballonio, dans CiuPKAUvii.i.i:, 1. II, I))). 576 cl suiv., ol Pkrtz, t. XX, p. 497, donne sur ce siéffe des dt'lails Irès-intércssanls.
apaisées. Elles e'taient alimentées par la haine que Ton portait au comte de la Roche, haine que Ton faisait retomber sur les domaines de l'abbaye de Stavelot, où il ne levait cependant ni des cens, ni les compositions judiciaires. L'évêque de Lie'ge Henri 11, successeur d'Albéron II, accusait ce seigneur d'avoir violé les trêves qu'il avait jurées et reprochait au comte de Namur d'avoir, sur le limx bruit de la maladie du roi Conrad 111, déchaîné sa fureur contre lui, envoyé d'abord des messagers porteurs de paroles de paix, puis immédiatement abjuré l'hommage qui le liait à l'église Saint-Lambert et incendié le domaine (dominicalis villa) de Ciney. D'autre part, Wibald reprochait à l'évêque de prendre une part active à ces démêlés et signalait ce fait que le comte de Montaigu, avec ses chevaliers et ceux de l'évêque, avait dévasté et incendié le village d'Ocquier, appartenant à l'abbaye de Stavelot.
Le roi Conrad, comme il l'écrivit en IlSi au pape Eugène III, se rendit en Lotharingie aûn d'y réprimer les luttes à main armée et les brigandages qui troublaient cette contrée; il se vanta au souverain pontife qu'au bruit seul de son entrée dans Cologne, les pillards s'étaient cachés dans d'inaccessibles retraites. Cependant le pape dut encore intervenir et ce qui flt plus pour le rétablissement de la paix que tant de négociations inutiles, ce fut la défaite sanglante que le comte de Namur éprouva près d'Andenne et qui le mit hors d'état de continuer ses entreprises. Andenne fut alors pillé et brûlé par les vainqueurs ; la collégiale, qui devait sa fondation à Begge, la mère de Pépin de Herstal, ne fut pas épargnée et les chanoinesses de son chapitre furent livrées aux traitements les plus révoltants. C'est alors que disparut le pont en pierre, qui reliait Andenne à la rive opposée et qui n'a plus été rétabli (P' février H 51).
La querelle qui s'était élevée entre les Colonais et leur archevêque Arnoul et qui fut marquée par le siège que ce prélat mit
devant sa capitale ('), s'apaisa, quoique avec peine. Mais re'vêchë d'Utrecht fut le théâtre d'agitations plus persistantes. Cette ville e'tait depuis longtemps troublée par des querelles dont les causes sont mal connues. En 1127, un « homme pervers « , nommé Giselbert (probablement Técoutète Giselbert Caso d'une charte du 2 juin 1122), qui s'était révolté contre l'évêque Godebald, fut pris par ordre du roi Lothaire et exécuté (-). En 1152, une lutte sanglante s'engagea en Hollande, entre le comte Tbierri, d'une part, et son frère, le vicomte Florent, qui s'était mis à la tête des Frisons mécontents. Les habitants d'Utrecht, par déférence pour Lothaire, se montrèrent favorables à celui-ci, qu'ils reçurent dans leur ville, malgré les ordres de l'évêque André. Ce seigneur alla brûler l'un des manoirs du prélat, nommé Lakesmunde; mais, en 1153, il fut tué par Godefroid de Cuyck et Herman, son frère, que l'empereur proscrivit, l'année suivante. L'évêque Harbert, qui avait forcé les habitants de Groningue à jurer qu'ils n'entoureraient plus leur ville de murailles, étant mort en l'année 1 150, les factions recommencèrent à agiter Utrecht. Les uns choisirent Frédéric, fils d'Adolphe, comte de Hôvele ; les autres portèrent leur choix sur Herman, prévôt de Saint-Géréon, de Cologne. Celui-ci avait l'appui des comtes de Gueidre, de Hollande et de Clèves, mais tous les vassaux de l'évêché, les bourgeois d'Utrecht et de Deventer, les paysans, la population entière en un mot, soutenaient son compétiteur. Frédéric ayant été reçu par eux comme évêque, le comte de Hollande installa à main armée sur son siège Herman, que le roi Conrad H! favorisait et en faveur duquel le pape se prononça. Mais les Trajectins restant fidèles à la cause de Frédéric, le suc-
(') Aimales Brunwi/arcnscs, îi rannéo 11."!) (Pertz, t. II, p. 216); — Chronicon Sancti Panlaleonis : — Annales Rodenses, dans Ernst, Histoire rie Livibon/f/^ t. VII. p. iî).
(^) Ax>-Ai.iSTA Saxo.
cesseur de Conrad, Frédéric Jiarberousse dut aussi intervenir dans la querelle et punit les bourgeois d'Utrecht en les condamnant à une forte amende (').
Il est intéressant de remarquer à quel point les IJelges étaient alors influents dans les conseils des monarques. Leurs e'coles monastiques étaient sans doute mieux dirigées que celles des autres parties de l'Empire germanique; de là sortaient ces hommes distingués que nous voyons occuper en grand nombre les hautes dignités. Au premier rang figurait Wibald, élu abbé de Staveiot le 10 novembre 1150, à qui Lothaire fit donner le célèbre monastère du Mont-Cassin, berceau du puissant ordre de Saint- Benoît, et Conrad IIF le monastère de Corvey, la plus opulente des corporations religieuses de l'Allemagne du Nord. Sous trois règneS;» Wibald parvint à conserver une influence considérable, sans avoir pourtant possédé de ces talents de premier ordre qui commandent l'admiration et dont le souvenir se perpétue grâce à des établissements utiles. Ce fut un protecteur des sciences et des ai'ts, un homme modéré et prudent, plutôt qu'un génie politique. Avec Wibald, qui mourut le 19 juillet llo8, citons Arnoul, prévôt de Saint-Servais, de Maestricht, chancelier de Conrad III, et Hillin de Falmagne, qui devint archevêque de Trêves, tandis qu'en France l'autorité était exercée au nom du roi par un Flamand né aux environs de Saint-Omer, Suger, fils d'Hélinand, abbé de Saint-Denis. Cette coïncidence est remarquable. Elle montre, sous un aspect tout particulier, l'activité qui s'était emparée des esprits dans nos contrées.
Souverain, de nom plutôt que de fait, d'un État considérable, mais agité par des luttes de tout genre, qu'il était impuissant à
(') Othon de Freysingeiv, liv. I, c. 6'2, et liv. H, c. i. — De rébus ultrajectinis narrai io historica.
dominer, Conrad III commit la faute de partir pour la deuxième croisade, où il dirigea très-mal son armée, dont il ne ramena que de faibles débris. Avant son départ, il avait fait couronner roi, à Aix-la-Chapelle, le dimanche de la mi-carême H47, son ûls, le prince Henri, qui était encore jeune et qui mourut avant lui, en lloO. Celte deuxième croisade présente deux circonstances notables : la première, c'est que les Lothariens, ou habitants de la Lotharingie, au lieu de se joindre à leur souverain, accompagnèrent en Orient le roi de France Louis VII ; les principaux de leurs chefs étaient Etienne, évêque de Metz, Henri, évêque de Toul; Renaud de Mouson. Hugues, comte de Yaudemont, etc. (') ; la seconde, c'est qu'alors on vit se manifester de nouveau, sous rinfluence de prédicateurs de bas étage, la haine que le populaire portait aux juifs. Excitée par un moine nommé Rodolphe, Ja multitude, dans les villes rhénanes, maltraita ou massacra les Israélites et pilla leurs demeures. Un grand nombre de ces malheureux trouvèrent appui et protection dans les forteresses impériales, les châteaux des seigneurs et les palais des prélats ; mais l'irritation contre eux était si grande qu'en beaucoup d'endroits elle dégénéra en sédition et que saint Bernard, lorsqu'il essaya d'apaiser les Mayençais, ne dut son salut qu'à l'immense considération qui l'entourait.
Conrad III étant mort, ce fut son neveu, Frédéric, surnommé Barberousse, qui fut élu pour lui succéder, le o mars 1152. Il se rendit en bateau de Francfort à Sinzich par le Mein et le Rhin ; puis, montant à cheval, il prit la route d'Aix-la-Chapelle, où il reçut la couronne royale. Le nouveau souverain, qui ne man-
(') OtHON de FBEYSINGEiV, liv. I, c, 44.
quait pas de brillanles qualités, était, par malheur, engoue à l'excès de ses droits. Vivant à une e'poque où le pouvoir souverain e'tait re'duit presque à rien, par suite des immenses pre'rogatives que s'étaient attribuées les chefs de l'Église et les princes féodaux, il pre'tendit exercer dans toute sa ple'nitude une autorité dont l'étendue était plus apparente que réelle. Il épuisa l'Empire par ses tentatives inutiles pour dompter la ligue des villes lombardes. En Allemagne il ne parvint qu'à déplacer des intérêts sans donner plus de consistance à la puissance de sa famille.
A peine monté sur le trône, Frédéric Barberousse chercha à rétablir en Italie l'autorité impériale, qui n'y était plus connue, pour ainsi dire, que de nom, et l'on peut croire que la plus grande partie de sa noblesse s'associa volontiers à une entreprise ayant pour but de rabaisser l'orgueil de bourgeoisies dont les institutions offraient tant de rapports avec celles des cités allemandes. Arnaud de Brescia, à la fois prédicateur hérétique et novateur politique, agitait alors l'Italie. Frédéric, qui ne voyait en lui qu'un démagogue coupable, se le fit livrer et l'abandonna aux cardinaux qui le condamnèrent à être brûlé vif. Arnaud mourut, le 18 juin 1155, le jour même de l'entrée solennelle de Frédéric dans la capitale du monde chrétien. Les Romains étaient alors en lutte contre la papauté : ces successeurs dégénérés d'une république illustre prétendaient la relever et espéraient trouver un appui dans le chef de l'Empire; mais Frédéric reçut leurs députés avec arrogance et refusa de les laisser assister à son couronnement. Cette insulte, non moins que le supplice d'Arnaud de Brescia, provoqua, le jour de la cérémonie, dans Rome même, une lutte terrible, qui resta indécise.
De la capitale de l'Italie, la révolte gagna de proche en proche toutes les provinces de cette contrée. Le sac de Tortone, celui de Spolette ne firent qu'exaspérer des populations qu'animait une
double haine : la haine de l'étranger et celle du despotisme. La première prise de Milan et la destruction de cette ville après un second sie'ge domptèrent un instant les cite's de la Lombardie sans les décourager. Une nouvelle levée de boucliers eut lieu en 1165 et, cette fois, les ennemis de Frédéric ne déposèrent les armes qu'après avoir complètement vaincu ce prince à Legnago (29 mai M 79) et l'avoir forcé à signer une paix désastreuse pour sa domination (25 juin 1183). Les villes lombardes obtinrent le droit de se fortifier comme elles l'entendraient, et même d'élever des forteresses sur leur territoire ; elles conservèrent celui de s'administrer, de nommer leurs consuls ou magistrats, elles furent maintenues en possession des régales dont elles avaient joui. 11 ne resta à l'empereur que le titre impérial et le droit de juger en dernier ressort.
Frédéric avait d'abord contracté alliance avec le pape Adrien IV ; mais la question délicate de leurs prérogatives les avait bientôt désunis. Lorsque Adrien mourut, un schisme éclata. Quelques cardinaux choisirent l'un d'eux, nommé Roland (Alexandre 111), tandis que les partisans de l'empereur élevaient au souverain pontiticat le cardinal Octavien (Victor IV), qui futreconnu par le clergé allemand, dans un synode qui se tint à Pavie le 4 février 1160. Victor étant mort le 22 avril 1164, on voulut le remplacer par l'évêque de Liège Henri II ; mais celui-ci ayant refusé, le choix des prélats dévoués à l'empereur tomba sur Guy deCi ême ou Pascal III. Frédéric indisposa les esprits par ses violences pour faire accepter l'élection de celui-ci, que plusieurs archevêques, entre autres ceux de Mayence et de Saltzbourg, refusèrent obstinément de reconnaître . Dans la Basse-Lotharingie, l'autorité des deux antipapes fut peu contestée; il existe cependant une lettre où l'empereur Frédéric se plaint à l'évêque de Cambrai, iNicolas, de ce que beaucoup de ses diocésains ne prêtent pas serment d'obéissance à Pascal.
Erlebald, abbé de Stavelot, frère et successeur de ce Wibald dont j'ai parlé à plusieurs leprises, tut délégué, sans beaucoup de succès, pour recevoir ce serment.
Il est hors de doute que le retentissement des événements qui se passaient en Italie dut plusd'une fois émouvoir les cités germaniques. Mais ces dernières vivaient dans d'autres conditions et se préoccupaient surtout d'assurer le maintien de leurs droits et la sécurité de leur commerce. Frédéric semble avoir compris combien ses absences continuelles étaient préjudiciables à la prospérité de l'Allemagne et, à la suite de sa première campagne en Italie, il réprima sévèrement les désordres auxquels les contrées jhénanes étaient en proie. La célèbre loi pour le maintien de la paix, datée du 18 septembre 1156 (^) et la sentence par laquelle il condamna le comte palatin et dix de ses complices, coupables d'avoir porté atteinte à la tranquillité publique, à porter publiquement des chiens attachés sur leur dos, pratique bizarre que Ton appelait liarnescar, ne produisirent qu'un effet temporaire. LAUemagne continua à présenter le spectacle affligeant d'une grande contrée pleine de divisions, sans force léelle contre l'étranger et ne réussissant pas à se créer une vie nationale.
Les guerres d'Italie qui durèrent jusqu'en 1179 et la croisade qu'il entreprit quelques années après et dans laquelle il mourut en voulant traverser à la nage le Cydnus, rivière de l'Asie mineure (10 janvier 1190), détournèrent presque constamment Frédéric Barberousse des affaires de l'Allemagne, qui auraient cependant nécessité sa présence continuelle et son attention soutenue. Il avait à lutter contre l'influence de Henri, duc de Bavière et de Saxe, qui ne l'aida que médiocrement contre les cités italiennes, tandis qu'il grandissait son influence et sa renommée en
(') Pertz, Leges, t. If, pp. 101 etsuiv.
contribuant à étendre l'Allemagne vers la mer Baltique. Frédéric parvint à le vaincre; mais, en donnant une partie de ses domaines à l'archevêché de Cologne, il contribua à consolider une puissance qui s'était déjà montrée hostile à sa famille et devait encore afficher les mêmes sentiments. Dans les dernières années de son règne, les relations de l'empereur et de l'archevêque de Cologne, Philippe de Heinsberg, furent peu cordiales et faillirent même aboutir à une rupture. C'est que le principe féodal était, par son essence même, la négation du principe monarchique, qu'il contribua toujours à affaiblir. A quoi servait, par exemple, de donner en flef au comte de Gueldre (mai 1182) le palais de Nimègue, où le flls et successeur de Frédéric, Henri VI, était né en 1165, si ce n'est à augmenter la puissance de ce comte, au détriment des comtes de Clèves? Ceux-ci perdirent alors le tonlieu de la même ville, qui leur avait été cédé du temps de l'empereur Henri 111(0; ^^^^ ^"^ gagna l'Empire à cette substitution de pouvoirs locaux ? Rien; au contraire, il perdit pour toujours un des points d'appui au moyen desquels il pouvait agir sur les contrées voisines de la mer du Nord. La politique de Henri VI eut le même caractère. Ce monarque quitta l'Allemagne pour aller conquérir la Sicile, entreprise lointaine pendant laquelle il mourut après un règne très-court. Alors commença une nouvelle guerre civile, où se consumèrent, sans utilité, les forces vives de l'Empire, qui devint, de plus, une confédération anarchique, au lieu d'être une monarchie forte et redoutée.
La maison royale de Hohenstauffen aurait pu affermir son ascendant en Allemagne en s'appuyant sur les bourgeoisies qui avaient montré tant de zèle pour les derniers empereurs de la maison de Franconie et pour la cause de Conrad lll pendant le
(') BowDAM, loc. cit., p. 23G.
règne de Lothaire de Saxe. En introduisant leurs repre'sentants dans les diètes, ce qui ne se fit que longtemps après, elle aurait opposé un contre-poids aux prétentions des princes laïques et eccle'siastiques. Aussi que vit-on en Allemagne? Les villes augmentaient en importance et en opulence, sans acque'rir la conside'ration qu'elles méritaient. Leurs droits étaient à chaque instant contestés et méconnus.
Dans la Haute-Lotharingie, la prospérité grandissante de Metz inspirait parfois à ses bourgeois une fierté qui dégénérait en hauteur et à leurs voisins une jalousie qui se traduisait par des actes de violence. Renaud, ce belliqueux comte de Bar, qui avait guerroyé avec tant d'opiniâtreté contre les Verdunois, puis contre l'évêque de Liège, était mort, et son fils aîné, Hugues, était décédé avant lui ; mais un second fils de Renaud, également appelé Renaud, avait hérité de son ardeur belliqueuse. Son caractère excitait tant de défiance que l'évêque de Verdun refusa de lui confier l'administration temporelle de son diocèse, qui fut abandonnée, pour un terme de quatre années, aux principaux bourgeois de Verdun ('). Ce fut ce deuxième Renaud qui se mit à la tête des ennemis de Metz. Pendant que l'archevêque de Trêves, Hillin, se rendait à Glairvaux pour prier saint Bernard d'intervenir comme médiateur, les deux armées se livrèrent un combat terrible devant le château de Tirey, près de Mouson Q). Rejetés vers la Moselle, les Messins eurent en une heure plus de deux mille hommes tués ou noyés. Oubliant ses souffrances, saint Bernard quitta son lit et son monastère avec l'archevêque. Ses exhortations en faveur de la paix rencontrèrent d'abord peu d'accueil et les vain-
(') Gallia cliristiana nova, t. XIII, instruui., col. 1203.
(*) Entre la Moselle et Froidmont, dit Gacchek, le biographe de saint Bernard {Fita sancti Bernardi, liv. V, c. 1, dans les Jeta sanctorum, Augiistit. IV, p. 256).
queurs, fiers de leur triomphe et craignant sa parole persuasive, ne daignèrent pas même le saluer. Des deux côtés on se pre'para pour une nouvelle bataille. Cependant, le ve'ne'rable abbe' ne s'abandonna pas au découragement, et, tout à coup une députation de seigneurs vint lui annoncer qu'ils se repentaient d'avoir causé tant de maux au peuple messin. Les négociations aboutirent enfin à une réconciliation complète. Elle s'opéra dans une Ile de la Moselle. Ce fut le dernier acte de la vie de l'abbé de Clairvaux, dont la maladie reprit bientôt une nouvelle intensité et le conduisit au tombeau le 20 août 1155 (').
L'épiscopat, à Metz, s'effaçait alors totalement et l'évêque de ce temps, Etienne de Bar, n'intervint dans la lutte que pour prier saint Bernard d'user de son influence en faveur des bourgeois. Son neveu et successeur Thierri, frère de Renaud II de Bar, se conduisit de même (1164-1 175). Quant à Bertran, qui monta quelque temps après sur le siège épiscopal et qui ne mourut que le 6 avril 1212, il ne parvint pas à relever le prestige de ses fonctions, car le seul acte auquel son souvenir soit resté attaché ne paraît pas avoir eu de conséquences sérieuses. Avant lui, Metz avait pour chef de la commune un premier écheiin qui était nommé à vie par le clergé et par le peuple. Cette institution ayant paru préjudiciable < à l'église, aux pauvres et à toute la contrée • , Bertran décida, de l'avis des ecclésiastiques, des chevaliers et des bourgeois, que le premier échevin serait dorénavant nommé tous les ans, le jour de Saint-Benoît, 21 mars, par six ecclésiastiques; le primicier et les abbés de Gorze, de Saint-Vincent, de Saint- Arnoul, de Saint-Clément et de Saint-Symphorien. Tout habitant
(') Gaijfrei), loc. cit. — roir Vincent de Beauvais, Spéculum historiale, liv. XXIX, c. 2; — Uiciier, Historia abbatiac Scnonensis, liv. Il, c. 57 (dans d'Achéry, Spicilegium, t. III, p. 526); — Annales Sancti Fincentii Metensis, dans Pertz, Scriptorcs, l. III, p. 158, etc.
lie cette ville ou de ses faubourgs, chevalier ou bourgeois, serait eligible, pourvu qu'il ne fût pas serf (21 mars 1179) (').
A Verdun, tout le pouvoir e'tait passe' e'galement entre les mains de la bourgeoisie, que nous voyons organisée on trois lignages ou familles simule'es, nomme'es de Laponte, d'Azanne et d'Estoufî. En 1175, il y eut dans le diocèse de cette ville une lutte sur laquelle je ne connais pas de de'tails (-). A la mort de Tévéque Henri de Castres, en 1186, une guerre civile s'y alluma. Au me'pris des ordres du jeune roi Henri, les bourgeois de Verdun se déclarèrent pour l'un des candidats à la dignité épiscopale, Robert de Grandpré. Le rival de celui-ci, Albert de Hierges, dut se retirei' à Cernay, d'où il ravagea les environs de Verdun. Deux barons, Conon de Raulen et Alain de Creux, vinrent l'y attaquer, mais furent vaincus. La ville se trouvant plus étroitement bloquée, le peuple, poussé au désespoir par la famine, favorisa en secret la rentrée d'Albert, qui domina dans Verdun jusqu'en 1208, époque où il fut assassiné (^).
L'antique Trêves fut également troublée du temps de Frédéric Barberousse. L'archevêque Adalbéron y avait fait place à Hillin de Falmagne lorsque les citoyens, appuyés par l'avoué de la cathédrale, Conrad, comte palatin, s'organisèrent en commune. Sur les plaintes du nouvel archevêque, l'empereur ordonna l'abolition de cette institution, probablement lorsqu'il se rendit à Trêves et confirma à l'église de cette ville la possession de l'abbaye de Saint-Maximin et de ses autres biens (le 6 janvier 1157); mais
(1) CeUe charte fut confirmée par l'empereur, le 18 avril 1181, et par le pape Urbain 111, le 22 mars ll86{J/istoire de Melz, 1. 111, p. 138; — Gallia christiana noi'a, t. XIII, instnim., col. 407.
(^) Bellum juxta JVirdinum aggreditur, disent les Annales Sancti Fincentîi Mettensis, loc. cit.
(-) Gallia christiana nora, loc. cit., col. 1208.
ce monarque étant parti pour l'Italie, les Tre'viriens se soulevèrent de nouveau. Une seconde sentence fut porte'e contre eux, à Milan, le 1" septembre H61, Hillin ayant de'claré « qu'ils avaient « adopte de nouvelles coutumes, contraires à son honneur et « aux anciens droits de la cite', et institue' une commune avec des « pre'rogatives inaccoutume'es. » Comme le comte palatin, agissant en qualité' d'avoué, avait adhéré à ces innovations, les princes de l'Empire, sur l'invitation de l'empereur, condamnèrent sa conduite. Frédéric défendit de rétablir la commune, en confirmant à l'archevêque et au comte leur juridiction respective, telle qu'elle existait de temps immémorial. Par ses ordres, Conrad écrivit à ses « chers bourgeois » de Trêves, pour leur ordonner de renoncer à leur commune, de se montrer obéissants envers l'archevêque, et de ne plus contracter d'alliance, sinon de lavis et du consentement du prélat (*).
Vers le bas Rhin, Utrecht était devenu le théâtre de luttes acharnées. En H59, les ministériels ou vassaux de l'évêché, se plaignant d'être opprimés, recoururent à l'intervention du comte de Gueldre, dont la plupart d'entre eux se reconnurent les feudataires. Appuyés par lui, ils assiégèrent leur évêque, Godefroid, dans la tour du palais épiscopal, et l'auraient fait prisonnier s'il n'était parvenu à s'enfuir, avec l'aide de Thierri, comte de Clèves. L'évêque revint plein de fureur contre ses vassaux et les bourgeois d'Utrecht, qui s'étaient joints à eux. La garnison de la tour du palais épiscopal fut renforcée et recommença à porter la mort dans la cité au moyen de balistes, de flèches et de frondes; de son côté, le comte de Gueldre l'assaillit de nouveau. Dans cette nouvelle lutte le palais d'hiver et le palais d'été furent l'un et l'autre
(') HoNTHEiM, Ilistoria Trcvirensisdiplomatica, t. I, pp. 593 et 595; — Beyer, Mitielrheinisches Urkimdcnbucli, t. I, pp. 687 et 680.
brûlés. Les assiégeants se pre'paraient à battre la tour avec des machines de guerre lorsque Godefroid re'ussit à armer en sa faveur le comte de Hollande Florent, qui re'unit une arme'e nombreuse dans laquelle figuraient des archers flamands. De Woerden, qu'il fit fortifier, il porta le fer et le feu dans les campagnes de lévêché, tandis que Thierri de Ratenbourg, à qui le comte de Gueldre avait confié le commandement des siens, attaquait si violemment la tour qu'elle fut enfin détruite. Il fallut l'intervention de l'archevêque de Cologne, délégué à cet effet par l'empereur, pour mettre fin à cette lutte sanglante, qui dura de la Saint-Martin à la Saint- Jean-Baptiste (Il novembre 1159-24 juin 4160) (•).
Il n'est pas inutile de rappeler ici le sort cruel que subit alors la cité de Mayence. Cette cité était autant jalousée que redoutée. En 1147, l'archevêque de Trêves Adalbéron, en revenant d'une diète qui s'était tenue à Francfort, et en descendant le Mein et le Rhin en bateau, passa devant Mayence, dont les habitants lui étaient «odieux et suspects. » Pour faire parade de sa puissance, il enjoignit à ses chevaliers de se montrer sur le pont, couverts de leurs boucliers étincelants de dorures, de leurs cuirasses et de leurs casques, dont la blancheur effaçait celle de l'argent. A la vue de cet appareil militaire, les bourgeois coururent aux armes; mais ce n'était qu'une démonstration, le bateau s'éloigna (■^). Arnoul de Salenhoven,qui fut élu archevêque de Mayence grâce à la faveur dont il jouissait auprès de Frédéric Barberousse et à l'emploi de la violence, se brouilla bientôt avec ses bourgeois, qu'il considérait comme ne pouvant être domptés que par les mesures les plus sévères (^). Loin de s'efforcer de rétablir la paix, le prélat ne se
(I) De rébus ultrajectinis narratio historica.
(*) Gesta Trevirorum antiqua, t. I, p. 256.
(^) Popnlus cui proesum pervivacis ad omnia est miinii, refractarius, ac
préoccupait que de soutenir ses partisans, qui se fortifièrent dans la grande église. Prévenu que ses sujets supportaient impatiemment son autorité, il disait: « Les chiens de Mayence ne savent « pas mordre et ne sont bons que pour aboyer. Ceux qui les crai- « gnent n'ont pas de cœur ('). » Les Mayençais ne tardèrent pas à connaître ses sentiments à leur égard et cherchèrent à se créer des défenseurs. En H5o, ils avaient contracté alliance avec le comte palatin et, en 1 157, lorsque Arnoul leur demanda de l'argent pour les dépenses de la guerre dltalie, ils refusèrent absolument de lui en fournir. Quand il revint pour les déterminer à céder, ils lui fermèrent leurs portes et, quand il repassa les Alpes, ses principaux adversaires le suivirent auprès de l'empereur. Quoique celui-ci les eût accueillis avec une sévérité excessive, les Mayençais ne cédèrent pas. Arnoul ayant reparu dans leur ville escorté de six cents cuiiassiers, ils coururent aux armes et occupèrent toutes les issues du palais, où ils entrèrent pendant une courte absence que fit rarchevêque. Arnoul et les députés de Mayence se retrouvèrent, en l lo9, en Italie, où les députés furent accablés de reproches, surtout par les princes, qui s'écrièrent en les voyant : « Au bûcher ! au feu (-) ! » L'empereur chargea trois députés de sommer les bourgeois de Mayence d'exécuter ses volontés et de bannir les auteurs des troubles. Le prélat, croyant les avoir terrifiés, vint occuper l'abbaye de Saint-Jacques, mais avec des troupes peu nombreuses. Une entrevue, qui eut lieu le jour de Saint-Jean- Baptiste (24 juin), en 1160, n'aboutit qu'à donner à l'archevêque
omnis impatiens obsequii, nec alio, nisidnrissinio lahore,domituqne franf/i, in riam reituci ulqiie ad frur/em conif/i potest i E.r anoiiymi libeUiis de caed e Arnoldi archiepiscopi, § 11, lians .Ioan\es, Res Mo(juntiaeae,i. II, p. 80).
(') Canes Moguntinenses mordere non notant, nec uliqaid raient quaui latratibns déterre/ e. Conte carentibus timeantur.
(=) Ad rogum, ad ignem.
l'occasion de déployer son caractère irascible. A la nuit, une clameur e'pouvantable e'clate : les tambours, les trompettes, le bruit des armes, les clameurs des femmes annoncent au loin la tempête populaire. En vain Dudon de Salenhoven presse son frère de fuir; celui-ci re'pond que, si on l'attaque, il re'sistera bien pendant deux ou trois jours, en attendant l'arrivée de renforts; mais les assaillants se hâtent d'entourer sa retraite et, craignant de ne point parvenir à la forcer, y mettent le feu. Chassé par les flammes et la fumée, le prélat fuit épouvanté, en essayant en vain et trop tard de fléchir ses ennemis par des messages de paix ; enûn on le trouva sous la porte de la tour de la cathédrale, et ce fut là qu'il expira sous les coups d'une foule arrivée au paroxysme de la rage.
L'empereur tira de ce crime une vengeance éclatante. Il vint à Mayence aux octaves de Pâques, en 1163, dépouilla la ville de ses privilèges et de ses droits, ordonna de détruire de fond en comble les murs et les tours de l'enceinte, qui ne furent rétablis que trente-sept ans plus tard (en 1200), prescrivit d'en combler les fossés, fit condamner à mort les assassins du prélat et bannir leurs complices à perpétuité. Presque tous les bourgeois, sauf quelquesuns qui ne partageaient pas les idées de leurs concitoyens et les impotents, avaient fui et, pendant de longues années, la belle capitale de la première Germanie resta silencieuse comme une tombe (').
Les troubles de Mayence, comme ceux de Laon dont il a été dit un mot, montrent ce que devenait l'ascendant des chefs de l'Eglise sur les populations lorsqu'ils oubliaient leur mission religieuse
(') OuU'e \t Libellas cité plus haut, il faut consulter à propos des troubles de Mayence \aChronicon renim Moguntiacanim de 1142 à 1251, qui est souvent attribuée à l'archevêque Christian H.
et les obligations qu'elle impose. Le respect que leur qualité de prêtre inspirait d'ordinaire faisait place à la haine et ne détournait plus les coups d'un peuple exaspéré par la tyrannie. Toutefois les épisodes de ce genre sont peu nombreux et les prélats, souvent pacifiques ou réfléchis, savaient d'ordinaire apaiser les esprits par des concessions ou engager des négociations qui ramenaient insensiblement le calme.
Des sentiments analogues à ceux des Mayençais animaient la ville de Cologne, mais n'eurent pas l'occasion de se produire. L'archevêque Arnoul, grâce à son influence sur le roi Conrad III dont il fut le chancelier, parvint à récupérer beaucoup de biens et de droits appartenant à son église et dont ses prédécesseurs avaient toléré l'usurpation ('). Mais il ne semble pas avoir essayé de restreindre les privilèges de sa capitale, et les prélats qui vinrent après lui, Frédéric II, Ilainald, Philippe de Heinsberg, occupés presque sans relâche par les longues guerres de l'empereur contre les cités italiennes et contre Henri le Lion, suivirent cet exemple.
Seulement, en 1169, Philippe de Heinsberg convertit la dignité d'avoué ou d'écoutète de la ville, qui jusqu'alors était conférée tous les ans par l'archevêque, en un fief héréditaire, dont fut investi le chevalier Gérard d'Eppenstein. Un débat s'étant élevé entre ce dignitaire et le châtelain ou burgrave, rarchevêque fit appeler les maîtres des citoyens, les échevins et les chefs de la Rycherzegf/ede de Cologne, et les invita à faire connaître ce que leurs privilèges contenaient au sujet des prérogatives respectives de l'un et de l'autre. Après s'être concertés, les Colonais ouvrirent, non sans répugnance, leur cofl"re aux privilèges, et y trouvèient une charte à peine lisible à cause de sa vétusté, où ces prérogatives étaient spéciGées et que le prélat ratifia (mai 1169).
(') Sentence royale (in li juin Miiô, dans Pkmx, Legex, 1. II, p. 94,
En 1174, pour contribuer au payement des dépenses occasionnées par la guerre d'Italie, les Colonais avancèrent à leur archevêque une somme de 1,000 marcs, outre 600 marcs que fournit l'un d'entre eux, Gérard Vor dem Hofe. En retour le prélat abandonna à la ville pour tout le temps qu'elle mettrait à rentrer dans ses avances sa monnaierie et donna en gage le tonlieu à Gérard, pour un terme de deux années. Puis, pour mieux les garantir contre toute éventualité, les prélats des églises de Cologne, les nobles, les vassaux de Tarchevêque et, au nom des habitants, les maîtres des paroisses déclarèrent qu'en cas de mort de l'archevêque, ils ne prêteraient serment à qui que ce fût, si, au préalable, l'engagement contracté envers Cologne et Gérard n'était formellement ratifié ('). 11 semble que les Colonais aient ensuite fait difficulté de renouveler des combinaisons du même genre, car, en 1180, se rappelant que peu de temps auparavant ils avaient montré peu de déférence pour l'empereur ('-), et voyant comment celui-ci s'était vengé du duc de Saxe, ils craignirent d'être devenus les objets de son ressentiment. Ils s'empressèrent d'entourer leur ville d'un retranchement d'une élévation incroyable et de larges fossés, dans lesquels ils amenèrent les eaux du Rhin. L'empereur et l'archevêque se montrèrent également mécontents de tant d'audace ; mais, à la suite de quelques pourparlers, la cité obtint, moyennant le payement de 2,000 marcs, une confirmation solennelle des règlements qu'elle avait décrétés au sujet de la construction des maisons et des remparts et l'archevêque renonça au droit de les modiOer (^).
Sept ans après, le bruit s'étant répandu que l'empereur réunis-
(') Lacojiblet, loc. cit., t. I, p. 518.
(^) Qui et ipsi imperatori in Italiam proficiscenti rebelles aliquantulum exliterant {Chronicon Sancti Pantaleonis, p. 193].
(^) La charte de l'archevêque est du 27 juillet 1180, celle de l'empereur du 18 août.
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sait une armée, sous pre'texte de porter secours au roi de France, mais en réalité' dans le but d'assiéger Cologne, les bourgeois firent travailler aux fossés des remparts et fortifier les entrées de la ville, et Tarchevéque s empressa de remplir ses forteresses de soldats et de munitions. L'empereur, qui n'avait point de desseins pareils à ceux qu'on lui supposait, se montra très-offensé. Une assemblée fut convoquée à Worms ; Frédéric y formula ses griefs contre l'archevêque de Cologne et les Colonais, ordonna de fermer le Rhin à dater du jour de saint Jacques, et provoqua, dit-on, une guerre au sujet du Veluwe entre l'évéque d'Utrecht et le comte de Gueldre, afin d'entraver complètement la navigation sur le Rhin inférieur ('). Toutefois cette contestation n'eut aucun résultat fâcheux. L'empereur et l'archevêque craignirent également de favoriser, par leur désunion, les projets de Heuri le Lion et se réconcilièrent, au moins en apparence. Frédéric Barberousse avait alors à s'occuper de l'archevêché de Trêves, où l'on avait nommé malgré lui un prélat nommé Folmar ; de plus il avait mécontenté une grande partie de son clergé en réclamant le droit de s'emparer de la succession mobilière des prélats. Ces difficultés lui imposaient une grande modération dans sa conduite envers l'archevêque et la ville de Cologne.
Le pays de Liège, pendant plus de quarante ans, jouit dune tranquillité non interrompue, sous trois prélats : Henri 11 de Leyen, qui mourut le 6 octobre H 64 ; Alexandre II de Oeren, qui expira le 9 août 1167, et Rodolphe de Zahringen, qui périt en revenant delà troisième croisade, en H91. Tous, à l'imitation d'Obert, se montrèrent les défenseurs de la politique impériale. Le premier, avant de partir pour accompagner Frédéric Barberousse dans sa deuxième expédition en Italie, prit une résolution impor-
{'ïy^hronicofi Sancli Pantaleonts.
tante. « Il réunit amicalement les citoyens de tout l'e'vêche', tant « ceux de Lie'ge que ceux des autres villes, les coalisa en faveur « de la paix et de la justice, et leur flt promettre que, si l'on vou- « lait causer quelque tort à un particulier en sa personne ou en « ses biens, la cité entière se lèverait en masse contre l'agres- « seur (*). » C'était, en réalité, organiser en fédération toute la population bourgeoise de l'évêché et habituer les villes à se concerter entre elles en cas d'événements importants. Les bourgeoisies, en effet, formaient de plus en plus l'une des bases essentielles de l'État liégeois. Dans les batailles, c'étaient elles d'ordinaire qui décidaient delà victoire. A Wilder, c'étaient les Hutois surtout qui s'étaient distingués (■) ; à Andenne, les milices de Liège et de Huy avaient triomphé de la chevalerie namuroise; quand, du temps de l'évêque Rodolphe, le comte de Looz ravagea les domaines de l'église Saint-Lambert, les troupes des villes l'eurent bientôt forcé à demander la paix Q).
L'altération notable que subirent à cette époque les mœurs du clergé séculier à Liège, comme dans une foule d'autres villes affaiblit l'élément ecclésiastique de la société au profit de l'élément civil. Oublieux des leçons sévères des anciens prélats, dédaigneux de la vie austère à laquelle se condamnaient certains ordres religieux, les prêtres menaient, dit-on (*), une vie relâchée et, pour la plupart, vivaient maritalement avec des filles de bourgeois.
(') Totius episcopatus cives, tam in Leodiensi civitate quant in aliis oppidis, bénigne convenit, et in vinculapacis et justitiae eos confoederavit, ut si forte aliquis cahtmniose in corpore rel rébus datnnum alicui inferret oinnis civifas in praecaricatorem pacis unanimiler insurgemt (Gilles d'Orval, dans Chapeacville, t. Il, p. 115).
(") Brdsthem, dans Chapeaiville, loc. cit., p, 71.
(^) Gilles d'Orval, dans le même, loc. cit., p. 112.
(*) Idem, loc. cit., p. 95.
Pendant le schisme qui de'chira longtemps l'Eglise, la voix des souverains pontifes e'tait peu e'coutee et celle des antipapes ne parvenait que difficilement à se faire entendre. Les e'vêques, occupe's de combats et de négociations, négligeaient les inte'rêts spirituels de leurs diocèses. C'est pourquoi les e'crivains des temps poste'rieurs, qui vivaient à une e'poque de discipline plus rigide, traitent durement leur conduite et les accusent hautement de simonie.
L'abus, au reste, était flagrant et, dès l'e'piscopat de Rodolphe de Zahringen, une voix e'ioquente s'éleva pour signaler les progrès de la corruption et stigmatiser les coupables. Un prêtre, nommé Lambert le Bègue, tonna avec une violence inouïe contre les prêtres incontinents et cupides : « Interrogez, dit-il dans un de •1 ses écrits qui est conservé à Paris, interrogez ceux qui insis- « tent pour avoir une femme légitime; demandez-leur pourquoi « ils en changent si souvent et pour quel motif ils y renoncent « quand ils sont à l'article de la mort? Car, s'ils peuvent valable- <i ment se marier, peuvent-ils changer de femme et est-il néces- 11 saire qu'ils n'en veuillent plus à la fin de leur carrière? Si, au « contraire, de pareilles unions sont défendues, ne sont-ils pas <■ fornicateurs? » Lambert condamne aussi l'avarice des curés, leurs exigences à propos de la dîme, des offrandes, des messes d'anniversaire, etc. 11 leur reproche de vendre l'ensevelissement des morts, d'échanger contre de l'argent les prières pour les défunts. « Voilà, ajoute-t-il, ce qu'ils prêchent, ce qu'ils ensei- « gnent, les choses sur lesquelles ils insistent, déguisant leur « avarice sous un prétexte de religion, méconnaissant les pré- « ceptes les plus sacrés ('). »
Ce prêtre zélé eut à subir de longues persécutions, qui ne
(') ViLLENi'AGiSK, Recherches sur l'histoire de l'ancienne principauté de Liéf/e, t. Il, |). 4o0.
lassèrent pas son courage. C'est à lui cju'est due la formation des premières communaute's de filles et de femmes vivant ensemble dans la continence sans s'astreindre à des vœux perpe'tuels, communautés qui prirent de lui le nom de béfjuines. Des réunions analogues d'hommes s'organisèrent aussi, mais sur une moindre échelle, et furent connues sous la dénomination de bégards ou bogards.
L'empereur Frédéric, malgré ses griefs contre les villes lombardes, malgré les motifs de mécontentement que Trêves, Mayence, Utrecht, etc., lui donnèrent, ne se montra pas systématiquement hostile aux villes. Il accorda à Worms de grands privilèges, notamment en 4156 et en 1180, confirma aux bourgeois de Spire leur exemption de la mortemain et de tout tonlieu (27 mai 1182), octroya des immunités considérables aux Cambrésiens, prit un grand nombre de dispositions favorables au commerce et contribua beaucoup à augmenter l'importance de la ville d'Aix-la-Chapelle.
Cette résidence de Charlemagne avait, depuis trois siècles, passé presque inaperçue dans l'histoire. On n'en avait parlé, depuis le temps des Normands, que pour y constater la présence d'un souverain ou une donation faite à quelque église. En 1163, un premier épisode y est signalé. Des chevaliers ayant blessé deux chanoines de la collégiale de Notre-Dame, l'empereur donna l'ordre de détruire leurs maisons ('). L'empereur Frédéric voulut sans doute faire d'Aix une sorte de capitale de la Lotharingie. Le 29 décembre 1165, on y exhuma les restes de Charlemagne, qui fut alors béatifié. A cette occasion, le monarque allemand, à qui le chapitre avait exhibé un privilège attribué à Charlemagne, gratifia les Aixois de grandes immunités, les prit tous, grands et
(') Annales Aqueuses, dans Qiix, loc. cit.. t. 1, \). 71.
petits, sous sa protection et ordonna que dorénavant ils pourraient négocier dans l'Empire sans devoir payer de tonlieu (8 janvier 1166). De plus, le lendemain, il institua à Aix deux foires annuelles qui devaient durer quinze jours chacune, avec exemption de tonlieu pour tout marchand se rendant à ces foires ou qui séjournerait à Aix une année entière. Comme on se plaignait des altérations subies par la monnaie et des variations de valeur qu'elle subissait, Frédéric enjoignit de frapper à Aix des sous équivalant à la vingt-quatrième partie d'un marc ou à un demi-sou de Cologne. Ces pièces devaient porter l'effigie et le nom, d'un côté, deCharlemagne et, de l'autre, de Frédéric. A cette époque aucune monnaie autre que celle d'Aix n'y avait cours et ne pouvait y être échangée qu'à la monnaierie. Ces restrictions, onéreuses au commerce, furent abolies. Enfin la ville, qui était complètement ouverte, fut fortifiée avec le plus grand soin. En l'année 1172, à la demande de l'empereur, les habitants s'engagèrent envers lui à ceindre leur ville de remparts et ce fut alors que l'on entoura de murs la hauteur dite Berenstein (').
En dehors des contrées où l'action de l'empereur se faisait sentir plus directement, on s'attachait également à favoriser les villes. C'est ce que fit Henri le Lion, en Bavière, avant d'être expulsé de ce duché ; c'est ce qu'il fit encore dans les contrées voisines de la mer Baltique, où il releva Lubeck de ses ruines et où, pour essayer de maintenir dans sa splendeur l'ancien port de Bardervvick, il traita avec peu de ménagement la ville de Brème.
Ea preuve la plus évidente que l'on entrait dans une période nouvelle, c'est l'importance que l'on attribuait aux intérêts matériels ou, pour mieux dire, aux besoins du commerce. Dans le siècle
(') Annales Jquenses, loc. cit.
précédent il n'était que rarement question des négociants : le zèle qu'ils manifestèrent pour l'empereur Henri IV fut en quelque sorte une révélation de la vitalité que cette classe de la société avait acquise. A la fin du xii'' siècle on rencontre à chaque instant des conventions relatives aux marchés, aux tonlieux, aux monnaies, à tout ce qui concerne la circulation et rechange.
A Coblentz, les bourgeois réclamaient, comme devant être employé à l'entretien des édiflces de la ville, le quart du produit du tonlieu que le chapitre de Saint-Siméon, de Trêves, y percevait de temps immémorial. Cette prétention, produite par les échevins dans une assemblée présidée par l'avoué et le maire de la ville, fut rejetée par l'archevêque Arnoul ; mais, pour dédommager les habitants, il assigna aux bourgeois, en 1182, une somme de 60 marcs (')•
C'était Cologne surtout qui constituait le centre du commerce dans l'Allemagne occidentale. Cette ville était déjà, paraît-il, en relations directes avec des contrées très-éloignées, comme la Russie. Ses rapports constants avec les autres villes rhénanes et celles qui s'élèvent sur les bords de la Meuse sont constatés par quelques conventions intéressantes. Ainsi les Dinantais obtinrent, en 1171, que l'on fît droit à leurs justes plaintes contre les sous-percepteurs des tonlieux (subthelonearif) . On leur confirma leurs anciennes exemptions, en maintenant : à 1 denier le taux de ce qu'ils payaient pour le cent de cuivre en feuilles (cw/?r«m infulum), sauf qu'ils donnaient le quadruple à la foire dite de Saint-Séverin et pendant les trois semaines suivantes ; à 4 deniers la taxe en cas de chargement ou de déchargement de leurs chariots ; à 8 deniers le péage perçu aux foires du mois d'août, etc. Un accord conclu avec les bourgeois de Verdun, en 1178, réglemente le payement
(•) HoNTHBiM, Historia Trevirensis diplomutica, t. J, \). 613.
des dettes contracte'es par des habitants des deux villes. Un autre termina les difficultés qui s'étaient élevées entre les Colonais et les Gantois, à qui Ton prétendait interdire la niivigation sur le Rhin en amont de Cologne, droit qui leur fut formellement reconnu, à la demande du comte de Flandre, en 1178. Un quatrième enOn, daté du 23 mars 1197, assit sur des bases équitables, les mêmes à peu près que celles qui avaient été adoptées pour les Verdunois, les rapports entre les Colonais et les Gantois, et vers le même temps on rétablit aussi l'amitié qui unissait les bourgeois de Cologne à ceux d'Utrecht, amitié qui avait été troublée un instant à la suite de la saisie, par ordre de Guillaume, frère du comte de Hollande, de biens appartenant aux premiers (').
Les Colonais obtinrent, à cette époque, de grands privilèges commerciaux. Le roi ou empereur Henri Yï les exempta, ainsi que les bourgeois de Neuss et des autres villes de l'archevêché, de l'obligation de payer le tonlieu de Keyserswerth (2o mars 1190) (^); puis déclara qu'ils ne devaient à Boppart que l'ancien tonlieu (28 juin 1195). En Angleterre, le roi Henri H (1154-1189) les autorisa à vendre leurs vins sur les marchés oii se débitaient les vins français, les prit sous sa protection, ordonna de ne leur causer aucun tort au sujet de leurs biens et notamment de leur maison de Londres, et son fils, le célèbre Richard Cœur de Lion, en leur accordant un pouvoir illimité de circuler, d'acheter, de vendre à Londres ou ailleurs, supprima la taxe de 2 sousparanqu'ils payaient dans sa capitale pour leur maison ou halle de la gilde, en latin gildhalla. Ce prince se trouvait alors (le 6 février 1191) à Louvain et
(') Van 1)Ki> Bkkgh, Oorkondeiiboeh van Hollniut vu Zcelund, 1. 1, p. 108. (■') Le 12 juillel 1 11)8. le roi Ollioii IV abolit ce tonlieu, comiiK.' ayant clé noiivcllemeiil établi, contre toute justice (Lacojiblet, loc. cit., t. I, |t. 592).
sortait des prisons de Leopold d'Autriche, d'oii l'archevêque de Cologne et le duc de Brabant s'e'taient efforce's de le tirer (').
La ville bien moins importante de Duysburg attirait à cette époque l'attention, parce qu'elle appartenait encore aux empereurs. C'était une des rares localite's situe'es sur les bords du Rhin où ils e'taient les maîtres. Aussi etait-elle l'objet de leur bienveillance. Du temps de l'archevêque Adalbert le Vieux, « par haine du roi Henri », on imposa à Mayence un tonlieu excessif aux marchands de Duysburg, qui ne payaient auparavant que 4 deniers par bateau et même 1 seul denier quand le bateau e'tait chargé à Mayence. Après de nombreuses plaintes adressées au roi Frédéric, l'ancien tarif fut rétabli par l'archevêque Arnoul de Salenhoven, en 1155. Plus tard, l'évêque d'Utrecht Gadefroid ayant astreint les bourgeois de Duysburg à payer le tonlieu dans ses domaines, Frédéric Barberousse les en déclara exempts, sauf I denier qu'ils donnaient lorsqu'ils n'avaient pas avec eux de mesure (28 décembre 1166). En H7o, quatre foires spéciales pour les Flamands ayant été établies dans l'Empire, à la demande du comte Philippe d'Alsace, deux de ces foires, destinées aux marchands voyageant par eau, furent placées à Duysburg, tandis que les deux autres, pour les voyageurs par terre, étaient fixées à Aix-la-Chapelle ("). Enfin, vers l'année 1187, une querelle qui éclata entre le roi Henri, fils de l'empereur, et l'archevêque de Cologne, fut provoquée par les exactions que celui-ci s'était permises à l'égard des marchands de Duysburg (^).
Thiel était alors déchue, peut-être par suite des travaux entrepris pour améliorer la navigation du Rhin et de la Meuse. Le
(') /'o?> Rymer, pussim.
C^) Lacomblkt, loc. cit., t. 1, passùn.
(-) Krantz SAXONicts, liv. VI, c. 48 ; - Secuiis, p. ôl
péage impérial que l'on y levait était, dès 1174, transféré à Keyserswerth. De ce côté, c'était Utrecht surtout qui grandissait. Dans un diplôme impérial du 2 juin 1122 on voit qu'il se rendait dans cette ville des marchands de Duysburg et des contrées situées plus en amont, de la Frise, de la Saxe, des pays orientaux (oesterlant), du Danemark, de Normandie, etc.; que l'on y vendait surtout des grains, du vin, des harengs, du sel, du cuivre, etc. Quatre foires y avaient lieu chaque année. L'évêque Godebald avait décidé que deux se tiendraient près du Fossé-Neuf, à la Nativité de la Vierge et à la Saint-Martin, et deux au lieu dit Stathe, à Pâques et à la Saint-Jean; mais, à la demande des marchands, appuyée par le duc de Basse-Lotharingie, Herman de Cuyck et d'autres nobles, il les transféra toutes en ce dernier endroit, qui était plus convenable et où les maisons avaient plus de solidité (2 octobre 1127). Les bourgeois d'Utrecht, qui avaient combattu avec tant d'ardeur contre l'évêque Godefroid, obtinrent de l'empereur, le 2 août 1174, la confirmation de leur exemption de l'ancien tonlieu de Thiel, qu'ils ne payaient que lorsqu'ils revenaient de commercer dans les pays d'outre-mer. En 1177, le comte de Gueldre les affranchit également d'une taxe (bédé), que ses vassaux percevaient à Rynwyk (près de Wyck-te-Duerstede) et déclara les prendre sous sa protection.
La multiplicité des tonlieux devenait de plus en plus gênante et odieuse. Si les princes et les seigneurs les maintenaient autant que possible ou en établissaient de nouveaux, les commerçants ou autres particuliers ne cessaient de réclamer et en obtenaient, tantôt la suppression ('), tantôt la réduction à un taux
(') Diplôme de l'empereur Henri VI, du 18 avril 119i, interdisant, à la demande des Aixois, au comte d'Alir, Gérard, de percevoir des tonlieux j> Ec/cendorfel Rudensberc (Quix, /oc. cit., p. 39).
inférieur ('). Les contestations qui s'e'levaient à ce sujet à chaque instant montrent combien la vie du marchand et celle de l'industriel, dont le produit n'acquiert de la valeur que par la facilité de la vente, devaient être agitées et précaires. Mais l'homme actif et laborieux, placé en face de grandes difiîcultés, n'en devient que plus ardent à atteindre le but qu'il se propose, et ce fut dans les épreuves par lesquelles elles durent passer que les bourgeoisies du moyen âge puisèrent ce courage héroïque dont elles donnèrent si souvent des preuves éclatantes.
Qui pourrait ne pas admirer la persévérance des Cambrésiens à défendre leur commune contre des ennemis sans cesse renaissants ? Chaque fois qu'un nouveau prélat devenait leur chef spirituel, leur situation politique se modifiait. L'empereur Lothaire nomma pour succédera l'évêque Burchard son chapelain Liéthard, prévôt de la cathédrale d'Utrecht, qui ne sut se concilier ni Taffection de la noblesse du Cambrésis, ni l'attachement de la bourgeoisie de sa capitale. Gérard Maufdâtre, seigneur de Saint-Aubert, fut le premier à se révolter contre lui. Appuyé par des renforts que le comte de Hainaut lui envoya, Gérard s'empara, en 1155, de la ville de Câteau-Cambrésis, où cinq églises furent brûlées, avec les cent personnes qui y avaient cherché asile. L'inaction de Liéthard exaspérait ses sujets, lorsque Simon d'Oisy prit un parti décisif. II assembla «i grand ost, pristà lui ceux de Cambrai » et attaqua le coupable avec tant de vigueur qu'il le força à implorer
(') Diplôme de rarchevèqiie de Trêves, Arnoiil, de l'an 1177, déclarant que les sujets de Tabhaye de Saint-Trond ne doivent, à Carden, sur la Moselle, qu'un firton de Trêves, par bateau.
son pardon. L'évêque, qui n'avait participé en rien à cet Iieureux re'sultat, ne consentit à relever Ge'rard de rexcommunication qu'il avait encourue, qu'à des conditions très-one'reuses. Les négociations auraient échoué si les Cambrésiens n'avaient offert de payer une partie de l'amende imposée à Gérard. Ceux qui avaient coopéré au sac du Gâteau, en furent quittes en payant chacun, les chevaliers 5 et les écuyers 2 sous.
En 1156, Liéthard renonça à une dignité qui ne lui avait causé que des déboires. Lothaire, sans consulter les Cambrésiens, lui donna pour successeur le prévôt de la cathédrale, Nicolas, fils d'isaac, châtelain de Mons. C'était un homme sévère et trèsinfluent. Il s'occupa activement du rétablissement de la tranquillité publique, mais sans y mettre de mesure. Il força Gérard Maufilâtre à abandonner la tour épiscopale, au Gâteau, qu'il occupait encore, et fit aveugler quelques-uns de ses serfs accusés de brigandage. Gérard parut tout à coup avec ses vassaux devant le Gâteau, tentative qui lui coûta cher. Le 6 juillet, lors d'un assaut inutile livré à cette forter esse, il tomba blessé. Saisi aussitôt au moyen de crochets de fer (uncis ferrois), il fut entraîné â l'intérieur du Gâteau et périt sous une grêle de pierres, digne fin d'une existence marquée par des aventures sans nombre.
Tous les grands de l'évêché conclurent aussitôt une ligue et forcèrent Nicolas à bannir les meurtriers de Gérard. La tutelle des enfants de celui-ci fut confiée à leur oncle, Simon d'Oisy. Les Cambrésiens se vengèrent des deux familles en assaillant, avec l'aide du comte de Hainaut, le château de Saint-Aubert, qu'ils ne purent emporter, et en saccageant dans leur ville la demeure de Simon. L'évêquc se résolut alors à les quitter et les d'Oisy allèrent solliciter l'aide du comte de Flandre. Les bourgeois de Cambrai ne renoncèrent point à la lutte ; mais, le 17 janvier 1158-1159, leurs milices furent surprises et battues près de Crèvecœur, par
Simon d'Oisy et Michel de Haines, porte-étendard de Flandre. La commune fle'chit alors, l'he'ritage de Maufilâtre fut rendu à ses fils et re'vêque rentra en triomphe dans Cambrai. La commune e'tait restée puissante, car re'vêque et le comte se brouillèrent à propos de la garenne, que le roi Conrad II, par son diplôme du oOde'cembre 11 4G, défendit formellement à tout laïque d'exiger.
En 1151, un grand de'bat s'e'Ieva à Cambrai. L'un des chanoines, nommé Eustache, avait des neveux qui menaient une vie scandaleuse. Un jour ils firent piller son cellier par de jeunes garçons, qui furent fouettés par ses ordres et dont l'un, Agason, fut laissé à moitié mort. Conduit devant les seigneurs de la commune (senior es commiimae), celui-ci protesta énergiquement de son innocence et déclara que ses camarades ayant succombé sous le fouet, avaient été jetés dans les égouts de la maison du chanoine. L'opinion publique se prononça alors avec violence contre celui-ci et quelques notables, ses ennemis personnels, s'empressèrent d'attiser le ressentiment de la multitude. « Ce crime affreux, s'écrièrent-ils, « mérite une répression sévère. — Oui, oui, répondent d'autres; « qu'on brûle vif Eustache, avec ses neveux, ou plutôt qu'on mette « les chiens à ses trousses et qu'on le chasse de la ville ; quant à « ses neveux, qu'on les pende. » Sans observer de formes judiciaires, sans entendre la défense des accusés, les magistrats de la cité adoptent ce dernier avis et prononcent leur sentence.
L'évêque était alors absent. A son retour, Eustache court implorer son appui et offre de se disculper devant les dignitaires du clergé, qu'il regardait comme seuls compétents pour le juger. Sur l'ordre du prélat, les archidiacres et les abbés du diocèse se rassemblent; mais à peine sont-ils réunis, qu'on entend sonner la cloche de la commune; des clameurs confuses s'élèvent, elles grossissent en approchant, et bientôt la foule entoure le palais épiscopal, en manifestant hautement l'intention de le détruire
comme un repaire de tyrans, un asileouvert à tous les oppresseurs. En vain Te'vêque essaye de rappeler les Cambre'siens à robéissance; en vain il leur demande d'attendre que le crime d'Eustache soit constate' le'galement; ils ne veulent rien entendre et courent saccager la maison du chanoine, où ils causent un de'gât que Ton évalua à plus de 4,000 livres. Impuissant à dompter par la force un peuple e'nergique, le prélat lança sur lui, sans plus de succès, les foudres de Texcommunication; il ne put énerver ni son courage, ni sa persévérance.
Nicolas lui-même ne tarda pas à avoir besoin des trésors et des bras des habitants de sa capitale, pour défendre ses domaines et ses prérogatives. Le comte de Flandre jetait un regard d'envie sur l'opulente cité de Cambrai et voyait sans doute avec dépit les larges immunités des habitants et l'influence que leur résistance à l'arbitraire exerçait dans ses propres États. En se rappelant qu'une victoire de ses chevaliers avait été remportée sur la commune cambrésienne, il pouvait espérer un second succès, plus fécond encore en résultats. Pour atteindre ce but, il réclama de l'empereur le comté, c'est-à-dire l'exercice de la juridiction temporelle dans le Cambrésis. Si l'évêque n'était inopinément arrivé à la cour d'Allemagne et n'avait rallié à sa cause les prélats allemands, Conrad III eût cédé aux instances de Thierri.
Des trêves avaient ajourné les hostilités, lorsqu'une querelle particulière entre Hugues de Beaumanoir et Jean de Marcoing, l'un et l'autre parents du châtelain de Cambrai, Simon d'Oisy, vint donner le signal des combats. Gravement insulté en public par .ïean de Mai-coing, Simon d'Oisy se refusa à lui pardonner, malgré toutes les instances de l'évêque; puis il se rendit auprès du comte de Flandre, à qui il inféoda ses seigneuries, ce qu'il n'aurait pu faire que du consentement de l'évêque, des grands du pays et de toute la commune. Sommé de s'expliquer sur ses intentions, Simon
nia les projets qu'on lui attribuait et offrit de combattre celui qui (Jouterait de sa fidélité'. Mais, après ces assurances trompeuses, il sortit de la ville et alla à la rencontre du comte de Flandre, qui revenait en ce moment d'une expe'dition en Normandie. Après avoir entendu les plaintes de Simon, Thierri le reçut au nombre de ses vassaux. Le 24 août, la noblesse flamande pilla Thunl'Evêque, et saccagea le manoir que 1 évêque possédait en cet endroit. Des amis communs parvinrent à conclure des trêves. Ces dernières finissaient à peine, que Nicolas, accompagne' de sa chevalerie et des milices de la commune de Cambrai, livrait aux flammes le village de Noyelles-sur-l'Escaut et en massacrait les habitants. La lueur de l'incendie ayant attire' l'attention du veilleur placé sur la tour d'Oisy, le châtelain Simon fut averti et fit armer ses vassaux. Le comte Thierri, qui se trouvait à l'Écluse, accourut avec quelques-uns de ses fidèles, et les deux alliés marchèrent en hâte contre lesCambrésiens. Ceux-ci, surpris en désordre, n'opposèrent aucune résistance : « Frappez avec vigueur, criait le comte « aux siens, frappez, n'en épargnez aucun! » Malgré ces exhortations, qui témoignent peu en sa faveur, les vaincus n'eurent que quelques tués; le nombre des blessés fut, il est vrai, très-considérable. L e'vêque s'échappa à grand'peine, on s'empara de son cheval, et il eût été fait prisonnier sans le respect qu'inspirait la dignité épiscopale. Jean de Marcoing, déjà pris par Bernard de Rosbes, fut aperçu par le châtelain, qui courut à son oncle l'épée haute, et, malgré les efforts des chevaliers présents, le frappa deux fois à la tête et le laissa à demi mort. Le fils de Jean, Walter de Lens, neveu de l'évêque, et plus de trois cents bourgeois furent faits prisonniers; environ une centaine de ces derniers moururent en combattant (5 septembre, jour de Saint -Remacle, en 1153). Une réconciliation ne tarda pas à s'opérer entre l'évêque et le comte. Elle se fit aux dépens de Simon, à qui le prélat enleva lachâtellenie
de Cambrai, pour la donner à ïhierri. Le 1^" novembre, ce prince, accompagne' de sa femme et de ses fils, entra en triomphe dans Cambrai, où il ne porta pas atteinte, semble-t-il, aux privilèges de la commune affaiblie ; mais Tévêque dut lui reconnaître le droit de percevoir la gavenne. A la suite de nouvelles hostilite's, une paix fut conclue à Bapaume, le 19 janvier 1160. Thierri d'Alsace et son fils Philippe furent reconnus en qualité de défenseurs du Cambrésis, sous réserve des droits de Tévêque. La gavenne fut alors donnée à Gilles de Saint-Aubert, à condition de la tenir en fief des comtes (12 mars 1161) et, dans la suite, en 1189, on stipula qu'elle ferait retour à l'évêché, lorsque Philippe d'Alsace aurait cessé de vivre (').
La mort de l'évêque Nicolas (1" juillet 1167), réveilla les partis qui avaient jadis troublé le diocèse. Les partisans de l'empereur choisirent pour candidat l'archidiacre Alard; la majeure partie du clergé donna ses voix à Pierre d'Alsace, le plus jeune des fils du comte de Flandre. Les bourgeois se déclarèrent aussi en faveur de celui-ci, qui l'emporta, grâce à l'appui de son père et de l'impératrice. Une nouvelle élection lui assura l'évêché (le 9 décembre). Mais, tout en se déclarant pour lui, les Cambrésiens voulurent donner une preuve de leur haine pour tout ce qui pouvait rappeler leur ancienne sujétion. « Ils avaient le droit, disaient-ils, de détruire les châteaux illicitement construits auprès de leur cité. C'était un fief qu'ils tenaient de l'empereur et qui leur avait été garanti à perpétuité. » L'évêque Nicolas avait fait bâtir à grands frais un château à Thun ; puis, à son lit de mort, il avait, à ce que l'on assura, regretté d'en avoir agi ainsi à l'insu de la commune et enjoint de démolir ce manoir. Que l'ordre fût réel ou
(') Lambert de WatérloS, Jknales Catnet^acenses, datis Î*biitz, l. ÎCVl : CoiSTlBUATOR Dalderici, (i;iiis If mènif, t. Vllli
non, il était trop agréable aux Cambre'siens pour ne pas être suivi d exe'cution. Thun fut livre' aux flammes et rasé en partie. Mais, à peine installe', Pierre d'Alsace fit appeler les maires de la commune (majores communiœ) et leur demanda, sans pouvoir l'obtenir, réparation de cet acte de vigueur. Excommuniés, puis attaqués, les bourgeois de Cambrai cherchèrent en vain à obtenir l'appui de la cour impériale et se virent obligés à payer une amende de 000 livres. L'interdit lancé contre eux fut levé le 2 février 1 170- 1171 (').
Pierre d'Alsace vécut dans le repos, satisfait du titre d'évêque et sans se soucier d'être consacré ; puis, au bout de quelques années, après le décès de son frère Mathieu, comte de Boulogne, il rentra dans la chevalerie et épousa Mathilde, veuve d'Odon, seigneur d'Issoudun, et de Guy, comte de Nevers ; mais il survécut peu de temps à ce mariage et expira à Issoudun, au mois d'août 1177. Son successeur au siège de Cambrai fut Robert, prévôt d'Aire, qui avait déjà été élu évêque d'Arras ; mais ce favori de Philippe d'Alsace comptait de nombreux ennemis et fut tué par eux, à Condé, en 1174. L'archidiacre Alard, qui était très-riche et que son extrême bonté rendait cher au peuple, réunit alors tous les sufl'rages, mais mourut peu de temps après son prédécesseur, en 1177. On lui substitua l'archidiacre Roger, fils de Roger, seigneur de Wavrin, sénéchal de Flandre, et d'Isabelle de Béthune, qui fut consacré à Rome par l'archevêque de Reims, dans l'église Sainte-Sabine, sur le mont Aventin.
Roger eut bientôt à se défendre contre de puissants adversaires. Philippe d'Alsace ayant acheté la prévôté du Neuf-Châleau ou Câteau-Cambrésis, le prélat craignit que le comte de Flandre ne saisît cette occasion pour étendre son autorité sur le Cambrésis
(') Wateklos, loc. cit.
et parvint à conclure, avec l'approbation de Tempereur et du roi de France, un accord qui assurait à Te'glise de Cambrai la possession de la prévôté', après la mort du comte. Roger, ayant ensuite accuse' les bourgeois de Cambrai d'attenter à la liberté des ecclésiastiques, Frédéric Barberousse prononça la suppression de la commune; mais l'attente des amis des droits des clercs fut déçue; « au premier privilège de liberté on substitua un statut de servi- « tude ('). » Au lieu de se départir de ses exigences, Roger de Wavrin voulut aggraver le poids de son autorité, comme le dit fort bien l'auteur auquel j'emprunte ces détails. Dans leur désespoir, les citoyens de Cambrai recoururent à l'empereur et, à force d'argent, obtinrent une nouvelle charte pleine de dispositions favorables à leurs prétentions et le rétablissement de la commune; mais comme ce dernier mot inspirait la terreur, on se détermina à le remplacer par celui de paix Q). L'évêque Roger, désespéré de son échec, en butte aux récriminations de ses amis, impliqué dans des guerres, et, en quelque sorte « trituré comme le grain de froment dans l'aire », quitta l'épiscopat pour prendre l'habit de chanoine régulier et partit pour la Terre sainte, où il mourut à Tyr, en 1191, pendant la troisième croisade.
On ne possède pas le diplôme que l'empereur octroya à Cambrai; mais les conditions que l'évêque imposa à la ville, après une sentenceprononcéepar huit arbitres, ont été conservées et publiées. On y reconnaît au prélat de larges attributions : le droit de faire recevoir dans la ville les nobles, les chevaliers et leurs serviteurs, et, lorsqu'il revient de se faire consacrer ou de rendre visite à
(') O primant felicitatem magno mutatam infortunio, dum privilegium libertatis in quaedam servitutis instituta commulalur (Contincator Baldërici, dans Pertz, loc. cit., p. 510).
(") Quum (amen pair non esset) elitninato communiae noinine, quodsemper ahominabile eaiitil {Continvatiun de Waterlos, loc. cil , p. 541).
Tempereur, les homicides, les personnes coupables d'enavoir mutile d'autres, etc., de faire mettre en liberté' tout accuse' n'ayant pas été traduit en justice ; de disposer des moulins de Seilles et de toutes les eaux, de faire juger les contestations au sujet des héritages, d'avoir vingt-quatre sergents exempts de toute charge, comme devaient l'être aussi les quatre sergents de la cathe'drale et les fiefs des sergents et des huissiers des e'glises principales. La cite' ne conserve que le droit de faire juger ses bourgeois sans appliquer la peine de mort et sans pouvoir faire sonner la cloche, ce qu'elle avait fait pendant trente ans, maigre' les re'clamations des e'vêques ; les jurés ont le droit de bannir ceux qu'ils jugent coupables; ce sont eux qui ont juridiction sur les poids et mesures, sur les marchés, etc. Les barres^ c'est-à-dire les barrières où on levait des taxes, devaient être placées, de commun accord, par les ordres des officiers du prélat, des prévôts, des échevins et des jurés, et l'on devait appliquer le produit de ces taxes à l'entretien des chaussées. Enfin, les remises de peines pécuniaires ne pouvaient être accordées par l'évêque sans le consentement des jurés et c'était parmi ceux-ci que les échevins devaient être pris (').
Plusieurs des clauses énumérées ci-dessus donnèrent plus tard lieu à de longs débats ; aussi est-il probable qu'elles ne furent pas agréées par les citoyens, ni ratifiées par l'empereur. Mais on ne sait rien de positif à cet égard. Seulement, Cambrai était alors regardée comme une des cités les plus richement dotées de privilèges, comme un des boulevards de la liberté municipale. Un auteur du temps ne trouve pas d'expressions assez fortes pour caractériser la nature de ses immunités: «Quedirai-je de la liberté
(') Preuves, p. 46; — Le Glay, Glossaire topographique de l'ancien Cambrésis, p. 77.
« de cette ville? ainsi s'exprime-t-il ; ni l'empereur, ni l'ëvêque « n'y lèvent d'impôts; aucun tribut n'y est exigé. Les citoyens «' n'en sortent pour une expe'dition militaire que lorsqu'il s'agit « de défendre la cité et de manière à pouvoir être de retour le « jour même. Du temps de l'ëvêque Pierre d'Alsace, l'empereur « Frédéric, au moment de se rendre en Italie, leur prescrivit de « lui envoyer une somme d'argent; mais cela n'eut lieu que cette « fois et ne se répéta ni avant, ni après. » Par contre, l'évêché était, dit-on, désarmé et dépouillé de ses plus beaux ornements. Plusieurs des châteaux qui faisaient sa force avaient été abattus et l'on ne voyait plus la moindre trace de cette grande forêt qui s'étendait entre les deux Helpres et qui formait à la fois, du côté de la France, le boulevard de l'évêché et de l'Empire ('). Manoirs et déserts disparaissaient en effet devant les progrès incessants du commerce et de l'agriculture.
De même que le pouvoir épiscopal et l'autorité communale s'entendaient difficilement, de même la bonne harmonie régnait rarement entre une communauté monastique et une communauté de bourgeois. C'est ce qui se vit, notamment, à Nivelles et à Saint-Trond.
Le chapitre de Sainte-Gertrude réclamait la possession de la première de ces villes; mais ses droits furent contestés et il s'ensuivit de graves désordres. Une charte sans date, mais qui appartient probablement à la seconde moitié du xu" siècle, révèle l'insouciance des abbesses pour la tranquillité de leur domaine jirincipal. Elles laissèrent vacant, y est-il dit, l'important emploi de maire; bientôt les crimes s'y multiplièrent dans des proportions effrayantes. Les malfaiteurs s'y livrèrent impunément au meurtre, au vol, au pillage ; ils osèrent même piller la ville et y commetlre
l') COSTINIATOK BaLOERICI, lOC . (if.
des rapts. Les échevins et les plus sages habitants, craignant la destruction complète de Nivelles, implorèrent l'appui de l'avoué supe'rieur du monastère, le duc de Lotharingie et de Brabant ; riches et pauvres lui exposèrent leurs motifs de plaintes et le prièrent d'y remédier. Le duc, sur leur avis, institua à Nivelles pour la seconde fois unepaix d'après laquelle tous, sans exception, seraient jugés, et qui devait rétablir la splendeur de la ville, tout en maintenant les droits de l'avoué, du chapitre et de tous les autres seigneurs qui prétendaient y exercer quelque juridiction (*). A cette époque, l'abbesse Berthe obtint de l'empereur Frédéric Barberousse, le 22 mai 1182, la possession absolue de Nivelles, même des biens acquis ou à acquérir par tous les habitants, en quelque lieu que ces biens fussent situés; toutefois les ducs de Brabant continuèrent à y exercer la souveraineté. D'après une lettre adressée par le légat H. (Hugues?) au doyen E. (Everard ?) et aux prêtres de la ville, il y avait alors dans la ville une commune jurée, « dont « les statuts étaient, dit-il, les uns incompatibles, les autres concilia- « blés avec l'équité. » Les habitants sévissaient violemment contre les prêtres, leur refusaient les droits que l'on payait d'habitude au clergé des paroisses et appliquaient aux habitations et aux serviteurs de ce corps des usages contraires au droit canonique, des coutumes abusives. L'un de ces prêtres avait vu sa maison détruite et ses serviteurs chassés de Nivelles, contrairement aux prérogatives de son ordre. Le légat chargea le doyen et ses collègues d'ouvrir à ce sujet une enquête et d'excommunier les bourgeois s*ils ne pouvaient les décider à changer de conduite. Vers 1191, la persécution dont l'église de Nivelles souffrait durait depuis plus de sept ans et la ville échappait de plus en plus à la domination de l'abbaye, malgré les brefs des papes et les chartes des évêques.
1^') JcLES DE Saint-Ge!\ois, Hisloiie des avoucries en Belgique, p. 207.
En H94, elle figure parmi les cités brabançonnes qui garantirent l'exécution d'un traité conclu avec le Hainaut(')-
A Saint-Trond, l'autorité était partagée entre Tévêque de Metz et l'abbé de Saint-Trond, l'un et l'autre seigneurs de la ville, et les bourgeois. Une indication précieuse et qui a échappé jusqu'à présent à tous les commentateurs permet de fixer dune manière précise l'époque de l'affranchissement de la ville de Saint- Trond. Lorsque Henri I", duc de Brabant, à la demande des bourgeois de Saint-Trond et de Saint-Etienne, les prit sous sa protection et celle de son fils Henri, en 1221 , il confirma leurs libertés et leurs droits comme ils étaient contenus, dit-il, dans les chartes d'Adalbéron, évêque de Metz, de Frédéric, son frère, et de Henri, comte d'Arlon ("). Or, ces princes ont régné ou gouverné :1e premier, de 1047 à 1072 ; le deuxième, de iOoo à J06o ou 1067; le troisième était le fils d'Udon ou Waleran, qui était avoué de Saint-Trond en 1065. La commune de Saint-Trond fut donc érigée avant 1067 et à peu près vers le même temps que celle de Huy.
Isolés au milieu des populations rurale de la Hesbaie, les bourgeois semblèrent puiser un courage indomptable dans leur isolement même L'évèque Etienne de Bar leur fut longtemps favorable. Il les affranchit de l'obligation de payer le tonlieu à Metz, en 1140 ("). Pendant une visite qu'il fit à Saint-Trond, il confirma le pacte d'alliance que ses prédécesseurs avaient conclu avec les évêques de Liège et qui plaçait la ville sous la protection de ces prélats. Ce traité mécontenta le comte de Duras, sous-avoué du monastère, qui y vit un empiétement sur ses droits. Appuyé
(') Taruer et Wai'ters, La Belgiqïie ancienne et moderne. Fille de Nivelles, p. 28. — Les dii^ômes se trouvent dans mes Preuves, pp. 40, 45, 51, 52. (^) Carlulaire de l'abbaye de Saint-Trond, l. I, p. 177. \^) Preuves, p. 15.
par le duc de Lotharingie Godefroid et par le comie de Namur Henri, il vint attaquer Saint-Trond. Quoique abandonnes par l'évèque de Liège Alberon II, parent des deux princes dont je viens de parler, les bourgeois ne perdirent pas courage. Pendant tout le sie'ge, qui dura du 9 août au 1 1 novembre, l'abondance continua à re'gner dans la ville, tandis que les assaillants, après avoir de'vaste' les campagnes environnantes, soutîraicnt cruellement du manque de vivres. La paix se re'tablit enfin, grâce aux efforts de l'abbé Folcard (mort le 10 mai 1145) et aune somme d'argent paye'e au duc.
Peu de temps après, les principaux bourgeois refusèrent le payement de la taxe que l'abbe' de Saint-Trond, Folcard, prélevait sur la drèche et que l'évèque Etienne lui avait récemment confirmée. La plupart d'entre eux possédaient des brasseries où ils refusaient de reconnaître les droits de l'abbé. Frappés par celui-ci d'une sentence d'excommunication, ils essayèrent en vain de la faire annuler par l'évèque de Liège et furent enfin forcés de reconnaître leurs torts ('). En 11G4, l'évèque de Metz, Thierri, étant venu à Saint-Trond, se plaignit que les bourgeois y avaient commis de graves usurpations à son préjudice et restitua à l'abbaye de Saint-Trond un terrain situé au marché, près de la grande porte du cimetière (""). Mais, l'évèque parti, la commune reprit ses allures ordinaires. A la suite de longues hostilités entre les comtes de Looz et de Duras et pendant lesquelles le village de IJrusthem, que les premiers avaient converti en forteresse, fut brillé deux fois, en 1159 et le 28 juillet 1171, les bourgeois de
(') Gesta abbatum Trudone7isinm, continuatio I, lib. I, c. 12, dans Pertz, l. X, p. 340. — En 1 147, l'évèque de Liège Henri II déclara que, sous le rapport du droit ecclésiastique et synodal, les habitants de Saint-Trond seraient traités comme ceux de Liège (Fiseiv, Historia Leodiensis, l"'" partie, p. ioo).
(■') Preuves, p. 24.
Saint-Trond, craignant pour leur sécurité s'ils laissaient élever à leurs portes une espèce de citadelle, incendièrent une troisième fois cette malheureuse localité, le 2 août 1179. C'étaient, dit le chroniqueur Gislebert à propos du siège mis devant leur ville j)ar le duc de Lotharingie ou de Brabant, Henri 1", en 1189, des hommes riches et très-redoutables sous les armes ('). A ce sujet encore on raconte que, voulant apaiser leurs ennemis, ils firent confectionner de délicieuses pâtisseries (ignatiœ ou placenta) , comme on en fabriquait dans leur ville, et les envoyèrent au duc, qui, en retour de leur gracieux cadeau, s'empressa de lever le siège ("O-
J'ai déjà eu l'occasion de parler du comte Henri l'Aveugle, dont riiabileté politique paraît avoir été très-médiocre. Après s'être engagé dans des guerres sanglantes contre l'archevêque de Trêves Adalbéron et l'évêque de Liège Henri, il se livra en quelque sorte à la discrétion de son parent le comte de Hainaut, avec lequel il se brouilla ensuite. Sa vie ne présente qu'un long tissu de revers et de fautes, terminé par le morcellement de ses domaines qui s'étendaient de la Meuse à la Moselle et dont sa fille Ermesinde ne garda qu'une partie, le Luxembourg. Henri l'Aveugle ne commença pas, comme on l'a dit, l'affranchissement des communes dans le INamurois ; il se borna à confirmer les libertés dont jouissaient quelques localités, comme Floreffe, et à les étendre à d'autres, telles que Jamagne, dont la charte ne porte pas de date (^), et Fleurus, qui fut affranchi en octobre 1145.
Dans le Hainaut, Baudouin llï eut pour héritier Baudouin IV, surnommé TÉdificateur, parce qu'il constiuisit un grand nombre
(') Hominibus divitibus et in armis potentissimis {Chronica Ilanuoniac, p. 201).
(■■') Geslu abbatum Ti udonensium, continuatio III, pars II, c. 2. (^) PioT, dans le Trésor nalionul, l. I, p. 198.
de forteresses. On possède de ce prince une charte curieuse, datée de JI42, et par laquelle il octroie des franchises à Soignies, en pre'sence de Tëvéque de Cambrai, Nicolas, et des principaux barons du comte'. Baudouin en jura l'observation sur les reliques du patron de la ville, saint Vincent, et le prélat prononça l'anathème contre ceux qui les violeraient. Ce document précieux reconnaît à Soignies l'existence d'échevins et de jurés ou voir-jurés, chargés déjuger, à la semonce du maire, officier du comte, et du ministre, officier du chapitre de Soignies : les voir-jurés les causes relatives aux habitants, les échevins les débats concernant ce qui se passe au dehors de la ville. — La plupart des dispositions ont pour objet de déterminer le taux des amendes et les autres peines coniminées contre les auteurs de crimes ou de délits: le meurtrier est livré aux seigneurs (le comte et le chapitre), lui et ses biens ; on paye: pour avoir injurié, 2 sous à l'offensé et 3 sous aux seigneurs; pour coups 5 et 10 sous; pour blessures avec sang 10 et 20 sous; pour blessures causées au moyen d'armes 20 et 40 sous.
Le vol, s'il est le fait d'un étranger, est puni de la mutilation d'un membre et d'un exil de sept années, avec pendaison en cas de récidive, à son retour ; l'habitant coupable du même délit ne paye que 5 sous. Le bourgeois ne peut être traduit en justice que pour un délit constaté, et si une rixe s'élève entre un bourgeois et un clerc, la plainte à charge de celui-ci doit être adressée au doyen du chapitre, celle à charge du premier aux deux officiers des seigneurs. La personne qui vient en insulter une autre dans sa propre maison peut impunément être battue. — Quelques articles concernent spécialement les droits et les obligations des habitants : les clercs et les chevaliers ne sont pas régis par la loi de la ville, à moins qu'ils ne se fassent recevoir dans la bourgeoisie. Les bourgeois ne doivent au comte le service militaire qu'en Hainaut et
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eut autorisés à séjourner à la campagne en mars, en août et en automne. Les serfs peuvent être réclamés par les seigneurs; mais ceux qui appartiennent aux saints (ou sainteurs) sont libres, à la seule condition de payer les cens qu'ils doivent. Si un étranger meurt sans laisser d'héritiers, sa succession reste ouverte un an et un jour et, quand personne ne la réclame, elle est partagée par moitié entre le chapitre et la ville, etc. (').
Ce fut aussi ce Baudouin qui, avec son fils du même nom, donna au Quesnoy ses premières lois, dont on ne possède plus qu'une confirmation émanée du duc Albert de Bavière et datée du oO janvier 1590-1 591. Elles sont postérieures à 1142, date de l'acquisition par le comte Baudouin IV de l'alieu de Nofluz, appartenant à l'église de Cambrai, et antérieures à l'année 1161, où le Quesnoy est cité comme existant, et surtout à l'année 1180, date à laquelle l'abbé de Saint-Denis, près de Paris, établit le village de Forêt, en le déclarant libre d'après la loi d'Aymon Quesnoy (2). La localité ainsi appelée, et qui ne devint une paroisse distincte qu'en 1257, en vertu d'une concession de l'abbaye de Saint- Vaast, d'Arras, formait d'abord le village de Nofluz. Le comte Baudouin y fonda une ville à laquelle il donna le nom de la Chênaie ou le Quesnoy dAymon, ou, par contraction, Le Quesnoy seulement. Cette fondation nouvelle était administrée par trente-trois jwés (le la paix, dont le premier était le comte lui-même ou son délégué et dont les autres se choisissaient, moitié parmi les chevaliers possédant des biens dans la prévôté du Quesnoy, moitié parmi les bourgeois ayant des biens à titre héréditaire. Le choix s'etîectuait tous les ans, le jour des Cendres, et ne pouvait tomber, ni sur des
(') Charte confirmée par Daudouin de Constantinople, le 5 avril 1200, avec une Iraduction du latin en français {Preuves, p. 17).
(*) Libéra e.a Icf/e que est Ilaymonis Quercetus (Le (Jlw, Glossaire topo- (jraphiqtie de l'ancien Cambrésis, pp. 08 et 200).
bâtards, ni sur des fils de bâtards; les élus et leurs valets avaient le droit de circuler, armés, dans tout le comté. En cas d'absence du prévôt ou oflicier du comte, quatre des jurés de la paix pouvaient choisir un des membres de leur corps pour le remplacer momentanément. A Timitation de ce qui se pratiquait dans quelques villes de la Flandre française et de l'Artois, le chef de la commune, qui siégeait avec le prévôt, les échevins et les jurés, portait le nom de major ou maire.
Le seul texte dont nous ayons connaissance étant rédigé en français et ne remontant qua la fin du xiv" siècle, il n'est pas douteux que l'on y a introduit des dispositions nouvelles. Toutefois il est facile de reconnaître que les clauses principales sont anciennes. Elles constituent en réalité une vieille keure criminelle, où le coup de poing est puni de 10 sous d'amende, les coups plus violents de 60 sous, les coups portés avec une arme émoulue ou l'attaque d'une habitation de G livres, etc. L'habitant dune maison peut impunément tuer celui qui vient l'outrager ou l'attaquer chez lui Le refus d'accorder des trêves et d'autres délits entraînent une amende de 35 livres de blancs, qui est toujours prélevée le jour des Cendres, jour de l'élection des magistrats. Peutêtre ce taux était-il en rapport avec le nombre des jurés, qui étaient aussi trente-trois, comme je l'ai dit. Ainsi qu'à Valenciennes, il fallait pour porter une sentence au moins seize jurés et peut-être doit-on en conclure que le nombre des jurés de Valenciennes était aussi de trente-trois (y compris le prévôt du comte) Q).
On peut affirmer que d'autres villes, notamment Mons et Binche, ont été privilégiées vers le même temps, car on les voit figurer, en H94, parmi les cités du Hainaut qui se portèrent garantes du
(') Voir Preuves, p. 54.
traite conclu avec le Brabant. Les barons du comte se plurent à suivre l'exemple de leurs princes. Ainsi Nicolas d'Avesnes accorda des libertés calquées sur celles de Péruweizà la ville de Landrecies, où il bâtit un château ; on ne possède plus de cette charte qu'une confirmation émanani de son petit-fils, Jacques, seigneur de Landrecies, fils de ce Jacques, seigneur d'Avesnes, qui s'illustra pendant la troisième croisade. A Landrecies encore, c'étaient des jurés qui administraient la commune, sousla présidence d'un prefechis ou préfet, élu tous les ans par les habitants ; ceux-ci étaient astreints à servir leur seigneur trois fois par an, pendant six jours : les deux premiers jours à leurs frais, les quatre autres jours aux frais du seigneur (•). En 1184, Nicolas de Rumigny et Rase de Gavre, à l'exemple des comtes et d'Ide, dame de Chièvres, privilégièrent cette ville et confirmèrent la paix qui y était établie (-),
x\insi le nombre des villes dotées de libertés en Hainaut, qui n'était d'abord que d'une, fut en peu de temps, grâce aux efforts combinés des comtes et de leurs barons, augmenté au moins de sept: Soignies, Mons, Binche, Le Quesnoy, Péruwelz, Landrecies, Chièvres. Mais les domaines des abbayes et des seigneuries étaient si nombreux dans ce pays qu'il garda toujours un caractère féodal. Les comtes s'efforcèrent de conserver le droit de mortemain, désapprouvèrent les efforts faits par des chevaliers pour sortir du servage, restèrent, en un mot, les défenseurs des coutumes anciennes et du joug que le temps avait rendu si lourd pour la masse de la population.
Le comte Baudouin, après avoir vécu plusieurs années en bonne harmonie avec les habitants de Valenciennes, se brouilla avec eux :
(') Monuments pour servir à l'histoire des provinces de IVamur, etc.. l. l'"', pp. 322 et 330.
(») Jacques du GtvsE, loc. cit., t. XF, |). 22S, et l. XII, p. 280.
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pour les jjunir, dit-on, d'une injure qu'ils lui avaient faite pendant son enfance, il entreprit contre eux une rude guerre et les dompta tellement qu'ils reconnurent lui devoir le droit de mortemain, auquel ils restèrent soumis pendant sa vie ('). On comprend que l'exemption de cette taxe, dont jouissaient les bourgeois de Valenciennes excitait l'envie des habitants du pays voisin et le me'contentement de leurs seigneurs laïques et ecclésiastiques. La clause d'un diplôme impe'rial, de l'an H4o, par laquelle Conrad 111 défend, sous les peines les plus sévères, de recevoir les serfs fugitifs de l'abbaye de Saint-Ghislain, contre le gré de l'abbé de ce monastère , est évidemment dirigée contre les libertés dont Valenciennes jouissait et contre celles que le comte Baudouin avait données à Soignies, au Quesnoy, et peut-être encore à d'autres localités.
Baudouin IV fut un grand fondateur de villes et c'est de là que lui vint le surnom à'Êchffcateur, sous lequel il est connu dans l'histoire. Suivant Gislebert, il entoura de murs Bouchain, où il ordonna de construire une tour, et Mons ; il fonda Le Quesnoy, où il fit bâtir un château, et Ath (le nouvel Ath), dont il acheta le sol à sire Gilles de Trazegnies ; il éleva une tour à Braine-la-Willotte, dont le chapitre de Sainte- Waudru lui céda la propriété (-)
(') Gislebert, loc. cit., p. 57 ; — Sigeberti continiiatio Aquicinctina. — Cette guerre doit se placer entre \\o\ et 1167, du temps de Gérard, abbé de Vicogne, à qui Baudouin causa des torts montant à 11,000 livres, outre 1,000 livres que les religieux perdirent par suite de l'incendie de Harchies (Nicolas de Montigny, Historia Ficoniensis, cité par Hcgo, Monu?nenta sacrae antiquitatis, t. Il, col. 191 et suiv.). Peut-être faut-il faire dater de ceUe époque la construction de la tour que l'on dit avoir été une redoutable forteresse, bâtie par Pépin, roi de France, afin de tenir en bride ceux de Valenciennes. Elle était située sur les anciens remparts, près du couvent dit de Benumont, et ses fondements conservèrent le nom de Tour Mahon (Vinchant, Histoire du Hainmit, 1. 111, p. 8^).
(«) En IISO. ro?V Du VIVIER, loc. cit., p. 566,
et qui prit depuis le nom de Braine-lé-Comte. Mais le chroniqueur montois se tait sur les libertés octroyées à ces villes et, après avoir promis de parler plus amplement des contestations des comtes avec les Valenciennois, il ne revient plus sur ce sujet. Un peu avant sa mort, qui arriva au mois de novembre 1171, Baudouin IV réforma quelques abus qui étaient regardés comme des droits attribués au domaine comtal et que l'on disait accablants pour les habitants de Valenciennes et de Mons. Il était d'usage dans ces villes qu'à l'arrivée du prince on empruntât aux bourgeois les écuelles et les vases nécessaires à la cuisine; inutile d'ajouter que ces ustensiles étaient souvent retenus ou endommagés et que des réclamations auraient été parfaitement inutiles. Le comte, avec le consentement des villes précitées ('), ordonna que ce seraient elles qui feraient droit à ces réquisitions, mais sans le concours des ecclésiastiques, des chevaliers et des autres vassaux du comte, réquisitions dans lesquelles seraient compris seulement : à Valenciennes les écuelles, à Mons un seau, qui serait donné par le maire, et la corde du puits du château, que livrerait le châtelain.
Ce que Gislebert ne dit pas, c'est que l'appui des bourgeoisies ne fut pas inutile à Baudouin IV. En effet, de l'aveu de cet écrivain, le comte eut à lutter contre presque tous ses barons (^) et entre autres contre Walter Pelukels, sire d'Avesnes, et Hugues, sire d'Enghien. Un jeune gentilhomme, Gilles, Gis de Gérard Maufilâtre, eut l'audace d'enlever et d'épouser Berthe, fille de la comtesse Yolende et de son second mari, Godefroid de Bouchain. Baudouin arma contre le ravisseur ; mais celui-ci tint bon et ne renonça à sa fiancée que lorsqu'il fut atteint d'une forte fièvre,
(') De cotnmuni villarum illarum consensu (Gislebert, p. 77). C^) Contra otnnes ferè suoshoniines potentiores (Gislebert, p. 45).
dans laquelle il vit une punition divine. Mais, peu de temps après, son union avec Berthe fut approuve'e (').
Baudouin V était d'un caractère diffe'rent de son père. Il aimait à l'excès la guerre et les tournois et affecta, dans sa jeunesse, une séve'rité excessive. Son père n'e'tait pas encore mort qu'il ordonna des poursuites rigoureuses contre les brigands et les voleurs, sans e'pargner ceux dont les excès e'taient tole're's par des personnages puissants. Ils furent pendus, briile's, noyés ou enterre's vifs, sans mise'ricorde (^). A peine monte' sur le trône, il fit assembler ses vassaux et, de leur avis, il promulgua une paix qu'il fît garantir par les serments de ses barons. Cette paix prononçait la peine de mort contre l'homicide, celle de la mutilation contre celui qui en avait mutile' un autre. Tous les crimes devaient être recherclie's par enquête (per veritatein) et non par jugement (j)er leçjvm) ; si l'on ne comparaissait pas, on e'tait regarde' comme coupable et traité sans miséricorde, à moins que le comte et les parents de l'offensé n'intervinssent de concert en faveur du prévenu. Le noble coupable d'avoir tué un paysan pouvait être épargné ou voir sa peine adoucie, mais ne recevait un pardon complet que du consentement des proches de la victime. Les parents des contumaces, pour être à l'abri des poursuites des ennemis de ceux-ci, devaient les abjurer, c'est-à-dire les répudier, ne plus les considérer comme des proches (^).
Baudouin le Courageux, après avoir, à l'exemple de son père,
{') Lambert de Waterlos, loc. cit., p. S06.
{^) GiSLEBERT, p. 71.
(^) Idem, p. 78. — CeUe paix de l'an 1170 environ n'est nullement une erreur, comme on l'a admis, d'après une observation de Jacques de Guyse, qui suppose que Giselbert veut parler ici des lois de l'an 1200. Mettre en parallèle Gislebert et Jacques de Guyse, à propos de faits arrivés du temps du premier, me semble dépasser la permission.
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exigé des Valenciennois le droit de mortemain, les en exempta; puis, à la suite, sans doute, de quelque contestation, se le flt adjuger de nouveau (*). Toujours ami de la fe'odalite', toujours prêt à combattre pour la cause de l'Eglise, ce comte guerroya pour l'e'vêque de Laon contre la commune du Laonnois, qui e'tait cependant protége'e par le roi de France. C'est lui aussi qui, poursuivant jusqu'au bout son rôle d'adversaire des bourgeoisies, déclara par une de ses dernières dispositions, de l'avis de ses nobles, qu'il ne pouvait y avoir de bourgeois vivant à la campagne, que tous étaient astreints à demeurer dans les bourgs (-), premier épisode connu de cette guerre lente et sourde que la féodalité fit aux bourgeois forains, surtout en Hainaut. Il achève de caractériser la politique de ce prince, dont Gislebert, son conseiller et son chancelier, a laissé un tableau curieux. Baudouin, toujours bataillant, toujours en quête d'héritages, d'une part abandonne le comte de Flandre pour le roi de France, qui se hâte de lui enlever une partie de la Flandre et qui, plus tard, ne cessera de travailler à l'afTaiblissement de sa race et, d'autre part, obsède la vieillesse de son parent, le comte de Namur, afin de parvenir à s'assurer une partie de ses domaines, personnification réelle de ces chevaliers aventureux , dont les tournois et les combats étaient les plaisirs les plus vifs.
Il eut aussi plus d'une querelle avec ses barons, surtout avec le plus puissant d'entre eux, Jacques d'Avesnes, fils de Walter Peluckels, qui possédait d'immenses domaines, non-seulement en Hainaut, mais aussi dans la Picardie et le Vermandois. II traita aussi assez durement certaines communautés religieuses, comme l'abbaye de Lobbes, à laquelle il fit réparation de ses torts, en
(') Gisi.EBERT, Chronicn Hannoniae, p. 57. O Idem, p. 2G8.
l'an i 180. Mais, féodal par excellence, il e'tait toujours entouré de barons et de clercs également avides de privilèges. L'anecdote suivante prouve que ce monde de la chevalerie, où la servitude côtoyait pour ainsi dire la noblesse, et tant célébré par les romanciers, qui le dépeignent d'ordinaire sous de fausses couleurs, était livré parfois à d'étranges contestations. Gérard de Saint-Aubert, vassal et parent du comte de Hainaut, accusait Achard de Berli d'être l'un de ses serfs. Mais un jour cette assertion fut relevée par l'un des proches de celui-ci, Robert de Beauraing, qui s'écria en présence de Baudouin et de sa cour : « Seigneur comte, on m'a « appris que Gérard de Saint-Aubert, en mon absence, a dit que je " lui appartiens comme serf; s'il s'est exprimé ainsi, il a menti « comme un traître, et en voici mon gage, que je suis prêt à « défendre en combat contre lui. » Gérard était là; il accepta le combat. Un jour fut choisi et le duel devait avoir lieu sur la voie publique, en face de l'église Sainte-Waudru, devant le comte, en présence des nobles et des hommes sages du pays. L'assemblée se réunit au jour fixé ; elle s'attendait peu au triomphe de Robert, car il avait eu un bras cassé et cet accident n'avait été guéri qu'imparfaitement. Mais, au grand étonnement de tous, la neuvième heure du jour sonna sans qu'il parût. Saint-Aubert, qui l'attendait depuis la première heure, demanda et obtint gain de cause. Robert étant ensuite arrivé et ayant en vain réclamé le combat, fut déclaré vaincu et remis à Saint-Aubert, qui le fit jeter en prison. Mais l'affaire n'en resta pas là. Robert en appela à la cour de l'empereur, qui annula sa condamnation (^). Les droits de Saint- Aubert n'étaient donc pas aussi évidents que Gislebert veut bien le prétendre.
Dans le Brabant, au contraire, les ducs paraissent s'être volon-
(') Gislebert, p. 172.
tiers appuyés sur les villes et peut-être est-ce grâce à leur aide qu'ils triomphèrent des Berthout, dont la résidence, la forteresse de Grimberghe, fut enfin prise d'assaut et livre'e aux flammes le i" octobre 1459 ('). Les actes remontant à cette époque sont peu nombreux, mais tous attestent l'existence, entre les ducs et les bourgeoisies, de relations étroites et amicales.
On a vu que Gembloux, où une abbaye avait été fondée au x*" siècle par un riche propriétaire, nommé Guibert ou Wibert, jouissait déjà d'un droit particulier. Ses habitants, qui portaient depuis longtemps la qualification de bourgeois, n'ayant pu se mettre d'accord avec les religieux pour donner un successeur à l'abbé Anselme, leurs débats amenèrent une guerre entre le duc Godefroid l" et le comte de Namur. En 1156, la ville de Gembloux et les villages voisins furent incendiés ; dans la première les maisons particulières et l'église paroissiale étaient consumées et le feu allait atteindre le monastère, lorsque l'eau de la livière l'Orneau, abandonnant son lit, s'éleva dans les airs et retomba en pluie, comme l'ont attesté, dit une chronique (-), beaucoup de laïques et d'ecclésiastiques! Le duc Godefroid III, pour réparer sans doute les ravages causés au pays environnant, établit dans le village de Mont-Saint-Guibert un marché, qui n'a pas subsisté, et y exempta les bourgeois de la mainmorte (vers 1150).
Gembloux se releva de ses ruines; mais, soit insouciance de la part des habitants, soit abus d'autorité de la part des ducs et de leurs ofliciers, on y rétablit la mainmorte, qui y avait été abolie une première fois. Quand cette ville eut été prise et pillée une seconde fois, en 1185, par les comtes de Hainaut et de Namur, le duc Godefroid III et son fils Henri I", voulant lui rendre son
(') Histoire des environs de Bruxelles, t. II, mt. 157 à 178.
('') Si(/ehcrti confinnatio Ceviblacetisis. dans Pertz, t. Vf, p. GSo.
ancienne prospe'rité, de'cidèrent, en 1187, qu aucun droit de mortemain n'y serait exigé de quiconque y aurait habite' pendant un an et un jour, sans avoir e'té réclamé par un seigneur comme son serf. Les sujets des deux princes furent autorisés à s'y fixer, mais ceux du monastère devaient au préalable réclamer l'assentiment de l'abbé. A partir de cette époque, Gembloux prospéra considérablement.
L'histoire reste à peu près muette sur ce qui se passa à Bruxelles et à Louvain. Une chronique de l'époque (') parle des séditions apaisées en Brabant vers la Saint- Jean de 1152, événement qu'elle attribue à l'intervention de Notre-Dame de Wavre. L'année suivante, à ce qu'elle raconte, les Bruxellois firent amende honorable d'un outrage dont ils s'étaient rendus coupables envers les moines d'Afflighem. » Ils allèrent chercher avec honneur, dit- « elle, la statue de la Vierge et la renvoyèrent au bout de quel- « que temps. » Comme on l'a conjecturé ailleurs (-), ils avaient sans doute voulu conserver de force des reliques dont la présence était pour eux une source de richesses. On qualifie à cette occasion les Bruxellois d'hommes à la tête dure et obstinés dans leurs sentiments (') ; on nous révèle de cette manière, pour la première fois, le caractère d'une bourgeoisie dont les allures indépendantes ont si souvent fatigué les dominateurs du pays. Mais elle était dévouée aux ducs, qui avaient à Bruxelles le principal de leurs châteaux ou palais, sur la hauteur du Coudenberg, et l'on vit, en 1170, tous les bourgeois accompagner Godefroid III au tournoi de Trazegnies, ou plutôt au combat sanglant dit de Carnières (4).
(') Bella multa, quejam, instigante diabolo, concitata fuerantet seditiones sopite quievei'unt {Auctarium /iffligemensé). (-) Histoire de Bruxelles, t. 1, p. 37.
(•*) Utpote homines dura cervice et in sua sententia mentis obstinait. (") Anno 1171. Itet)i op dit jaer worden aile de poortereu van Brussel
A Louvain, le duc Godefroid III affectait de dater ses chartes, non de son château, non d'un pavillon de chasse, mais d'une piiblica iuria, c'est-à-dire d'un conseil tenu ouvertement ('). Cette ville, dont les murs d'enceinte datent de l'anne'e 1161 et dont le château fut reconstruit en 1177, avait déjà des lois particulières, car, dès 11 60, on les attribua au village de Frasnes près de Gosselies, et à celui de Baisy, où une très vieille tradition place le berceau de Godefroid de Bouillon. A Frasnes près de Gosselies, qui appartenait presque en entier à un prieure' annexe' à l'abbaye d'Afflighem, Godefroid III convertit le village en une ville, dont le produit devait être prélevé : une moitié à son profit et l'autre moitié au profit du prieuré, et reconnut devoir de ce chef au monastère un cens annuel d'un denier. A Baisy, après avoir déterminé l'abbé d'Afflighem à prendre en ferme de celui de Saint- Hubert l'église paroissiale, moyennant deux marcs par an, il fonda une ville dans le cimetière et le douaire (ou dotation) de l'église, en stipulant que l'abbaye conserverait les dîmes et autres revenus de cette nature, et que les produits de la ville en tonlieu, cens, etc., seraient partagés par moitié entre le duc et le monastère (-). Mais cette fondation de Baisy paraît avoir avorté.- Quant à la ville de Frasnes, le duc Henri F' reconnut, en 1190, que l'abbé d'Afflighem continuerait à percevoir la totalité des cens de l'ancien village Q.
Le 2 avril \ 168, Godefroid III confirma aux bourgeois de Tirlemont leurs privilèges et notamment la liberté civile, c'est-à-dire la libre disposition de leurs biens, en sorte qu'après la mort d'un
gevoert ten tournoyé te Trasenys [Chronique dite de Rouge-Cloître, où cet événement est placé en 1171).
(') Foir, notamment, des diplômes des années 1158 et 1162.
(2) Preuves, p. 23.
(') Preuves, p. 50.
des deux conjoints, son avoir devait être partagé entre le survivant et les he'ritiers directs, sans que le duc pût profiter de l'occasion pour extorquer de l'argent à ceux-ci. C'est encore une fois la mortemain qui est condamne'e et supprime'e.
La ville d'Anvers, qui ne peut produire pour cette e'poque aucun diplôme, e'tait cependant florissante et libre. Déjà, du temps du duc Godefroid II, les juges et les échevins, avec le consentement du peuple, avaient accordé à l'abbaye de Saint-Michel des privilèges, qui furent confirmés par leurs successeurs, vers l'an lliG, du consentement de Godefroid III. En 1170, nous voyons quatre bourgeois intervenir avec deux abbés, en qualité d'arbitres, entre le monastère précité et la collégiale de Notre- Dame et, en 1186, on constate que l'abbaye de Saint-Michel possède d'anciens biens communaux, acquis par elle, en partie à la suite de dons que les Anversois lui avaient faits, en partie en vertu d'un échange conclu avec la « république anversoise tout entière » (cum tota Antverpiensi republica), expression dont l'énergie ne demande pas de commentaire ('). Une keure est mentionnée comme existante dès le temps de Philippe d'Alsace (-)• Enfin, preuve manifeste de l'importance de la ville, que l'on ne cessait pas de regarder comme impériale, on connaît une lettre écrite par Frédéric Barberousse au duc Henri I*"" et aux citoyens d'Anvers pour les remercier de leur fidélité à l'Empire, recon-
(') Preuves, pp. 23, 28 el 48.
(*) Une charte sans date de ce comte de Flandre, par laquelle il prend sous sa protection l'abbaye de Saint-Michel, d'Anvers, contient cette phrase : Decrevi igitur quidquid juris et libertatis eadem ecclesia siib dîice Godefrido vel ej'us predecessoribus vel in acquirendis, vel in retinendis possessionibiis habuit, sicut ei scabinofum Antverpiensium electio usque ad mea tempora conservavit ..., hoc confirmo [Cartulaire de l'abbaye de Saint-Michel, t. I, p. 9, aux Archives du royaume, à Bruxelles). Le mot electio ne peut se traduire ici que par celui de Arewe.
naître leur zèle à défendre ses frontières et déclarer labbaye de Saint-Michel libre de tonlieu et d'exaction (').
Tandis que le duc Godefroid Ilï fonde un premier centre de commerce dans le village d'Orten, où il élève dans un site boisé la ville qui prendra le nom deBois-le-Duc (^Buscmn duds, SUerlufjenbosch), son beau-frère Gérard , comte de Looz, de concert avec sa femme Agnès, leur fils Hugues, Roger de Cortessem et sa sœur Ide, introduit une innovation dans son comté. « Le droit, o les lois et les libertés » des Liégeois, tels qu'ils furent rapportés aux conseillers du comte par les habitants de cette ville les plus capables, l'avoué Thierri et dix autres, sont conférés en i 175 aux habitants du village de Brusthem. Après leur avoir garanti une sécurité complète contre toute violence et exaction, Gérard s'occupe des serfs d'églises et de ceux que l'on revendique comme tels, des serfs d'autrui, dont les veuves peuvent se libérer envers leurs maîtres en leur abandonnant le cinquième de leur avoir; de ceux qui possèdent des héritages tenus à cens, des coupables, dont, après le payement de la peine pécuniaire déterminée par le juge, les biens ne peuvent plus être confisqués, mais doivent passer à leurs femmes, leurs enfants ou leurs proches ; des débiteurs, au sujet desquels on règle les formalités à remplir par le créancier, du crime d'attaque violente, des objets ou des propriétés vendus ou donnés en gage; en dernier lieu, il restreint pour le conjoint survivant, homme ou femme, la faculté de léguer au préjudice de ses enfants ; il reconnaît le principe d'égalité dans le partage du patrimoine paternel, entre les frères et les sœurs ; il attribue au veuf comme à la veuve l'usufruit des biens de l'époux décédé. Très-importante sous tous les rapports, cette législation se rapporte évidemment, comme je l'ai déjà supposé, à une charte qui
(') Gruham:, ^ïnlcer/)ia, |>. lit.
aurait été concédée à la ville de Liège, vers le milieu du xi® siècle, et aurait été aussi reproduite en partie dans cette précieuse charte de Huy, de l'an 10G6, si malencontreusement écourtée par Gilles d'Orval, où il était également question, en premier lieu, des serfs, des débiteurs, elc. (').
Combien à celte époque étaient rares encore les localités où la vie municipale commençait à éclore! Combien la société bourgeoise, amie de la paix, avait de peine à se développer au milieu de la féodalité, dont les tendances belliqueuses s'enracinaient de jour en jour davantage et gagnaient constamment du terrain ! Dans la Flandre même, dans cette Flandre déjà si avancée sous certains rapports et où je vais transporter mon récit, après avoir consacré quelques pages au royaume dont elle formait un fief, ces deux éléments de la société continuaient à coexister, sans se confondre et sans que lun d'eux parût vouloir reconnaître la supériorité de l'autre.
(') Voir Preuves, p. 287. — Une U'aduction latine de la charte de Brustliem a été publiée dans le Bulletin de l'institut archéoloç/ique liégeois, t. VII, p. 495, et le k'xte latin par M. Piot (Cai tulaire de l'abbaye de Saint-Trond, t. I, p. 122).