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CHAPITRE HUITIÈME

§ !<"■. Conduite du roi de France Louis VI, à la lin de son rè^jne, de Louis VJI eUlc Philippe-Au[juste, A l'égard des communes. Elles se multiplient dans ce royaume, mais sont toujours contenues dans d'étroites limites. — § 2 Règne du comte Thierri d'Alsace en Flandre. Agitations qui le troublent presque constamment et qui sont entretenues par les fréquentes absences de ce prince et par les guerres dans lesquelles il intervient. Ses rapports avec les communes et privilèges qu'il leur accoide. — § 5. Philippe d'Alsace. Son génie précoce et ses guerres contre quelques vassaux, en Hollande et en Angleterre. Après avoir multiplié ses concessions aux bourgeoisies , il semble leur être moins favorable , puis redevient généreux à leur égard. Ses mesures en faveur de l'agriculture et du commerce ; établissement de la dime du hareng. Prospérité étonnante de la Flandre, dont l'afTaiblissenient est préparé par la rui)ture de l'entente qui avait existé entre Philippe et le roi de France Philippe-Auguste.

Le royaume de France nous offre, au xii*^ siècle, un spectacle analogue à celui que pre'sentait l'empire d'Allemagne. Les rois y e'taient presque toujours domine's par des ministres habiles ou par de hautes personnalités appartenant pour la plupart à l'Église

et tout à la fois habitués et portés à défendre ses prérogatives. La puissance royale, le monde féodal, la société ecclésiastique nourrissaient des sentiments peu favoiables à l'égard des bourgeoisies, dont les opinions sur bien des poinls étaient réprouvées par eux, d'autant plus que ces opinions se manifestaient quelquefois par des démonstrations dont la violence inspirait aux classes élevées de la répulsion ou de la terreur.

Mais les demandes de la classe bourgeoise étaient souvent si justes, si fondées, que l'on ne pouvait manquer d'y satisfaire. De plus l'honnêteté des bourgeois devint proverbiale, à ce point que Philippe-Auguste, en partant pour la troisième croisade, confia à six d'entre eux la garde de son trésor. Au milieu de ce monde féodal où la bonne foi, le respect des engagements était si souvent violé, c'était acquérir une force nouvelle que d'agir d'une manière tout opposée, c'était grandir à mesure que les autres s'amoindrissaient.

iMais les seigneurs et leurs subordonnés s'attribuaient des droits si étendus, si nombreux, les réclamaient souvent avec tant d'âpreté, que les collisions durent devenir fréquentes dès que la classe moyenne commença à avoir la conscience de sa force. A la fin de son règne, le roi Louis VI se montra rigoureux pour les bourgeoisies. En 1136, ce monarque condamna la commune de Soissons pour avoir admis dans son sein des sujets de seigneurs, usurpé la juridiction sur des biens de ceux-ci et exigé des tailles sur les denrées que l'on apportait au marché, en même temps que les Soissonnais refusaient, en employant la force, de se soumettre aux taxes et aux corvées dues pour leurs terres, et, en Ho7, il punit avec rigueur les habitants d'Orléans qui avaient voulu s'organiser en commune. Sous son fils, Louis VII ou le Jeune, les contestations de ce genre devinrent plus fréquentes encore et furent presque toujours décidées contriarement aux

désirs ou aux prétentions des bourgeois. L'histoire de Reims, de Tours, de Sens, de Vézelay, etc., en fournit la preuve.

Reims, cette célèbre métropole de la deuxième Belgique, reconnaissait, au civil et au spirituel, la domination de ses archevêques. A la mort de l'un d'eux, Rainald, en 1159, le roi Louis VII octroya à la bourgeoisie une commune calquée sur celle de Laon, mais sous réserve des droits du chef du diocèse et des églises. Les habitants, pleins d'enthousiasme, tinrent peu de compte de cette réserve et augmentèrent leur nombre en admettant parmi eux des serfs, en même temps qu'ils levaient des taxes sur les sergents des églises. Organisés en compagnies, ils bravèrent le mécontentement du clergé, qui se répandit en plaintes. L'abbé de Clairvaux, saint Bernard, dont la parole était en quelque sorte l'âme de la chrétienté, pria le pape de hâter l'élection du successeur de Rainald ; Innocent II engagea le roi à dissoudre les co?npagnies de Reims et à y rétablir les institutions telles qu'elles étaient du temps de son père ; il se rendit même dans cette ville pour y rétabir le calme et Louis \1I pressa les bourgeois de réparer leurs torts.

L'excommunication fut lancée contre eux et le service divin cessa ; mais, loin de se troubler, ils bravèrent les foudres de l'Église et deux de leurs chefs, Simon et Albéric, introduisirent dans l'église Saint -Symphorien, le jour de la Toussaint, V novembre 1140, un ecclésiastique qui avait eu une oreille coupée et qui était, par conséquent, indigne de remplir le ministère de la prêtrise. Pour effacer les traces de ce sacrilège, l'évêque deTérouanne, Milon, vint, le 19 du même mois, réconcilier celte église ('). Un instant calmée, la lutte recommença en 1147, et, cette fois, ce furent les habitants du bourg Saint-Remi, c'est-à-dire du quartier

(') Fit a sancH Bernardi, c. 14.

où se trouvait l'abbaye de ce nom, qui y prirent la part la plus active. Us allèrent jusqu'à lever des troupes pour se défendre contre l'archevêque, comme celui-ci le dit dans une lettre qu'il écrivit à l'abbé Suger. L'intervention du roi fut réclamée et arrêta leurs entreprises.

Dans la ville de Tours, en \\M, les bourgeois de Château- Neuf, dirigés par un chanoine nommé Frummond, entrèrent en lutte avec le puissant chapitre de l'église Saint-Martin ('). A Châlons, en H44, l'évêque Guy obtint du roi la dissolution de la fraternité (/"ro/ermVas) formée par les bourgeois (2). A Sens, la commune, dont la création avait été approuvée par le roi en H 46, fut éiijalement supprimée par lui trois ans après, à la requête du pape lùigène III, et à l'instante sollicitation de Herbert, abbé de Saint- Pierre-Ie-Vif; mais celui-ci fut victime de ses opinions politiques. Il fut cruellement massacré par les bourgeois de Sens, crime dont le roi tira une terrible vengeance ("'). Enfin la commune de Vézelay, dont le comte de Nevers s'était constitué le protecteur, fut abolie en 1156, par Louis VII, malgré l'énergique attachement que la bourgeoisie de cette petite ville montrait pour ses nouvelles institutions. Elle fut en quelque sorte mise au ban de la chrétienté par les papes. N'était-ce pas, en effet, un crime irrémissible que de vouloir se soustraire au joug sous lequel une poignée de moines prétendait maintenir toute une population (*)? En 1168 enfin, le projet de la bourgeoisie d'Auxerre, de s'organiser en commune, échoua par suite de l'opposition énergique de l'évêque de cette ville, opposition devant laquelle Louis Vil céda.

(') De Chesne, Histoire généalogique de la maison de Dreux, p. 224 ("^) Idem, Historiae Franconim scriptores, t. IV, p. 644. (^) Chronicon Sancti Pétri Senonensis, dans le Recueil des historiens de France, l. XII, p. 284 ; — De Chesne, loc. cit., p. 392. ('') Chronicon rizeliacense, dans le Recueil cité, loc. cil , p. 345.

Malgré tant d'insuccès, la classe moyenne ne renonçait pas à ses rêves d'indépendance et saisissait toutes les occasions de les réaliser. C'est ce que l'on vit encore à Reims, en 1167. L'archevêque Henri, frère du roi des Français, Louis YIl, y gouvernait son diocèse avec dureté. Enorgueilli de son illustre naissance, fier de l'influence qu'il exerçait sur un monarque pusillanime, ce prélat avait mécontenté tous ses sujets et principalement les bourgeois de sa capitale. Il voulait, dit l'évêque Jean de Salisbury à son confrère, Jean, évêque de Poitiers, ■< imposer à u Reims des servitudes, c'est-à-dire des charges nouvelles et « intolérables ('). » Les bourgeois, de l'avis du clergé et avec l'appui des chevaliers, se soulevèrent contre lui ; ils occupèrent les tours des églises, ainsi que les maisons les plus fortes de la cité, et chassèrent de la ville les officiers et les partisans de l'archevêque. Toutefois, voulant se concilier l'opinion, ils se déclarèrent prêts à payer la somme de 2,000 livres si on les laissait jouir des lois dont ils étaient en possession de temps immémorial. Mais leurs efforts furent inutiles. Le roi Louis, quoiqu'à regret , vint rétablir l'autorité de son frère dans Reims que ses habitants avaient désertée et y fit détruire une cinquantaine de maisons appartenant aux mécontents les plus compromis. A peine était-il parti de Reims, que ceux-ci revinrent et qu'une nouvelle émeute éclata, dans laquelle on saccagea et on démolit les habitations du vidame et des autres officiers du prélat. Henri de France, désespérant sans doute d'armer une seconde fois, en sa faveur, le bras du roi Louis, s'adressa alors au comte de Flandre, Philippe d'Alsace, qui se rendit à son appel, à la tête de mille chevaliers. Les habitants prirent de nouveau le parti héroïque de fuir leur ville natale

(') Notas quosdam indchitas et inlolerabilos scrrifufcs volehat iniponere civitati.

plutôt que d'accepter la servitude, et lorsque les Flamands pe'nétrèrent dans la métropole de la France septentrionale, ils la trouvèrent abandonne'e, abandonne'e à tel point que, ne pouvant s y procurer des vivres, ils n'y séjournèrent qu'un jour. L'archevêque se vit alors contraint de renoncer à ses projets. Par l'entremise de son frère Robert de Dreux et à l'insu des Flamands ('), il conclut une paix que Jean de Salisbury qualifie d'ignominieuse. Moyennant 5o0 livres, il se re'concilia avec les bourgeois ; mais il continua à se disputer avec son clergé.

On remarquera dans ce débat : d'une part, l'exagération des prétentions du prélat, que Jean de Salisbury, évêque lui-même, condamne ouvertement et que le roi Louis et le comte Philippe blâment indirectement par la tiédeur de leur concours ; et, d'autre part, l'énergique persévérance des bourgeois, dont les justes efforts sont enfin couronnés par le succès. On vit alors se produire, pour la première fois, une idée qui reparut depuis à plus d'une reprise, celle d'interdire ou de limiter l'acquisition de biens par le clergé. Une ordonnance des « citoyens de Reims » , qui défendit d'en vendre, léguer ou céder à l'église Notre-Dame, fut condamnée, en Tan 1179, par le pape Alexandre ni(-). L'acharnement avec lequel les communes étaient combattues s'explique par leur tendance à s'opposer à l'absorption de toutes les richesses et de tous les droits réels par une seule classe de la société. Sous un nouvel archevêque, Guillaume de Champagne, en 1182, Reims vit enfin sanctionner par ce prélat et par le roi les libertés auxquelles la ville attachait tant de prix.

En réalité, malgré des tentatives de réaction couronnées souvent par le triomphe, les droits du tiers-état s'affirmaient partout

{') Ignaris Flandrensibus, Marlot, t. II, p. 391 ; — Recueil des historiens de France, l. XVI, p. 526.

(2) Marlot, loc. cit., t. II, p. 410.

avec éclat. Aux portes mêmes de Reims, à Beaumont-en-Argonne, entre Stenay et Mouson, cet archevêque dont j'ai parle' en dernier lieu, Guillaume de Champagne, promulgua une charte qui fut depuis connue sous le nom de Loi de Beaumont et qui se re'pandit au loin dans toutes les directions et, en particulier, dans la Lorraine et dans une grande partie de l'Ardenne, jusqu'à Marville, dans le comté de Chiny ; dans la prévôté de Yirton et Saint-Mard, et même dans celle d'Arlon. Ce code, qui réduisait à fort peu de chose les taxes à payer par chaque chef de famille et les corvées auxquelles il était tenu, conserva longtemps une grande réputation de sagesse et contribua considérablement à améliorer la situation de la population des campagnes, dans le nord-nord-est de la France. Au centre de ce pays, le mouvement d'amélioration fut plus lent à se faire sentir; mais, dans le midi et surtout en Languedoc, l'esprit de liberté fit de rapides progrès. Cette dernière province, sur laquelle la croisade contre les Albigeois fit fondre tant de calamités, vit grandir rapidement Nîmes, Béziers, Toulouse, Carcassonne, etc., qui reliaient en quelque sorte les cités de l'Italie et de la Provence à celles de la Gascogne.

Sur les bords de l'Océan Atlantique, le commerce et l'esprit de liberté allaient croissant de concert, surtout dans les domaines de l'héritière des ducs de Gascogne, Éléonore, qui, après avoir quitté son premier mari, le roi de France Louis VII, s'était unie à Henri II, roi d'Angleterre, duc de Normandie. Bayonne, Bordeaux, La Rochelle, Oléron, etc., furent successivement émancipées, comme l'était déjà Rouen en 1144, lorsqu'elle n'ouvrit ses portes que conditionnellement à ce même Geoffroy Plantagenet, qui avec sa femme Mathilde, disputait alors les États du père de celle-ci à Etienne, comte de Boulogne (•).

{') Bibliothèque de l'École des chartes, 2* série, t. III, p. 24.

Si les rois de France, poursuivant avec ténacité une politique plus adroite que ge'ne'reuse, mesurèrent d'une main avare la liberté' à leurs bourgeoisies ; s'ils ne dotèrent jamais de grands droits politiques les principales villes et en premier lieu Paris, ils n'essayèrent pas moins de re'primer dans leurs États les abus criants, d'y faire respecter leur autorite' et leurs ordres, d'y introduire une tranquillité parfaite. Philippe-Auguste surtout, fils de Louis Vil, pratiqua avec succès ce système de demi-mesures, plus fait pour plier une nation à l'obéissance que pour lui inspirer le goût des grandes choses. Son règne vit éclore une quantité considérable de communes, grandes et petites, qui changèrent l'aspect du royaume et en augmentèrent prodigieusement l'importance, la prospérité et la force. Les bourgeoisies ajoutèrent alors aux contingents féodaux un élément dont on éprouva bientôt la valeur dans les batailles. L'admission des représentants de la classe moyenne aurait, en France comme en Allemagne, eu d'heureuses conséquences sur la marche du gouvernement ; mais Philippe-Auguste parut s'effrayer chaque fois qu'elle montrait quelque virilité. Une tentative des Orléanais pour s'organiser en commune fut sévèrement punie; en M81, le roi s'engagea à ne pas laisser relever les fortiûcations dont les habitants de Soissons avaient prescrit la construction et que Louis VII avait ordonné de raser; en 1183, il promit qu'il ne recevrait, ni ne garderait dans ses domaines les serfs ou hôtes de l'église de Soissons; en 1184, il décréta la suppression de la commune du Château-Neuf, de Tours, que les bourgeois de ce quartier avaient formée, disait-il, au préjudice de la cathédrale de Saint-Martin, et qui, en vertu d'une concession de son père et de lui-même, était dirigée par dix prud'hommes, élus tous les ans; en 1186, il restreignit les droits de la commune de Sens, pour qu'elle ne portât aucun préjudice aux droits du clergé de cette ville; en 1190, au moment où il allait en Palestine, plein de zèle

religieux, il annula les innovations que la ville de Corbie avait introduites au préjudice de l'abbaye de ce nom (') ; en fe'vrier 1 194- H95, il interdit à la commune d'Étampes de recevoir les hommes de corps, les serfs de l'ëglise Sainte-Croix, d'Orléans; en 1196, il supprima cette même commune; en mars 1196-1197, il enleva aux échevins de la ville de Noyon, pour les attribuer aux hommes libres ou vassaux de l'évêque, le jugement des débats qui s'élèveraient entre ce prélat et la commune, c'est-à-dire, qu'il donna à des féodaux ce qu'il enleva à des magistrats populaires; toujours, en un mot, il fît preuve des mêmes tendances, tendances trop systématiques, trop persistantes chez lui pour ne pas être le résultat d'une pensée mûrement réfléchie, tendances que l'on peut approuver ou condamner, mais que l'on ne saurait contester et dont on doit tenir compte lorsqu'on veut apprécier le règne de ce monarque, l'un des plus remarquables, sans contredit, des rois capétiens, règne sur lequel, au surplus, j'aurai l'occasion de revenir.

Et cependant Louis VII et Philippe-Auguste se prononcèrent en mainte occasion en faveur des communes. Les vassaux de l'évêque de Laon, Roger de Rosoit, ayant à se plaindre des tailles excessives etaibilraires dont ils étaient accablés par lui, se constituèrent en une commune que plusieurs écrivains et, en premier lieu Augustin Thieiry, ont confondue avec celle de Laon même. Ici c'était la population rurale, tant chevaliers qu'autres, qui voulait profiter des bienfaits de l'association. En 1178, le prélat, appuyé par son frère Rainald, parle puissant Jacques d'Avesneset par Hugues de Pierpont, essaya de s'opposer à leur ligue ; mais la commune de Laonnois, comme elle s'intitula, se plaça

(') En 1182, l'abbé de Corbie avait voulu faire révoquer la charte accordée aux l)Ourgeois de cette ville et que Philippe-Auguste confirma.

sous la protection du roi Louis VII et se ligua avec les bourgeois de Soissons, ceux de Vailly et les vassaux de l'abbaye de Saint-Me'dard. Avec une ai'deur irréfle'chie, elle livra bataille aux troupes de Roger et fut vaincue. Louis VII entra, à cette nouvelle, dans une violente colère, appela ses sujets aux armes, entra dans Laon, fit confisquer les domaines de l'évêque et livra à la de'vastation ceux de ses allie's. Roger de Rosoit fut force' de se réfugier à Langres. Jacques d'Avesnes parvint, dit-on, à armer pour sa cause le comte de Hainaut, qui se serait avancé jusqu'à Nizy, près de Laon, avec sept cents chevaliers et soixante mille autres combattants (') et aurait fait reculer le roi, assertion qui constitue une exagération manifeste, car l'évêque resta longtemps dépouillé de ses biens. Plus tard, en 1185, Philippe - Auguste confirma l'accord qui était intervenu entre Roger et ses ' hommes du Laonnois » , qui se soumirent à payer à l'évêque, tous les ans, 700 livres de Paris ou 550 marcs d'argent pur et mille muids de vin, outre 160 livres pour le vidame et 40 livres pour le prévôt, à condition de servir à la guerre en personne, avec quatre chevaliers, lorsqu'ils en seraient requis. Aucun fief tenu de l'évêque ne devait être exempt de contribuer dans ces taxes, sauf ceux de cinq sergents du vidame et ceux de deux sergents du prévôt. Par contre, un échevinage composé de douze échevins fut créé pour la commune, qui dorénavant ne devait plus payer d'impôts que pour le service du roi, celui du pape et celui de la cathédrale de Laon. Cette organisation ne subsista pas longtemps. Au mois dejuin 11 90, avant de s'embarquer pour l'Orient, Philippe- Auguste prépara la suppression de cette commune cantonale, suppression qu'il effectua en effet par un diplôme daté de Messine en Sicile, à la fin de la même année ou au commencement de

(') GiSLEEERT, p, 93; — Chronicon atwnytni canonici Laudunensis.

l'année suivante. Pour obtenir cette de'cision avantageuse l'e'véque Roger lui avait abandonne' la seigneurie de la Fère-sur-Oise ('). Voilà où en était venu, grâce à de funestes influences, ce monarque qui, au début de son règne, invitait officiellement les serfs de tous les pays à s'établir dans ses domaines, en leur promettant des avantages et des faveurs de tout genre (").

Tant d'instabilité dans les décisions royales ne pouvait qu'énerver chez une nation les sentiments de patriotisme et de liberté. Autoriser l'établissement d'innovations fécondes, qui avaient ailleurs donné la preuve de ce que l'on pouvait en attendre, puis les supprimer brusquement et sans motif, jouer en quelque sorte avec les aspirations du peuple, habituer celui ci à une obéissance servi le, c'était préparer l'avènement d'une monarchie absolue, impuissante à assurer la prospérité publique. Le germe des malheurs du xiv*" siècle et de la première moitié du xv% pendant lesquels la France éprouva de terribles défaites et subit d'épouvantables ravages, réside en entier dans cette préoccupation constante et exclusive pour la consolidation de l'autorité suprême, qui inspira tous les actes des descendants de Louis le Gros. La Flandre, où les instincts des gouvernants étaient les mêmes, nous présente un tout autre spectacle. Le caractère indomptable des habitants de cette contrée ne put se résigner à l'obéissance, et dès qu'ils eurent obtenu des libertés communales, ils leur vouèrent un attachement dont ils ne cessèrent de donner des preuves incontestables.

(') Aiigusliii Tliicrry a cru ù torl qu'il s'agissait ici de la commune de Laon ; mais c'est une erreur. — f'oir notamment Delislis, Catalogue des actes de Philippe-Juffusle, p. cxx.

(^) Ordonnances des rois de France de la troisième race, t. Il, p. 22:2.

Tyrannisés par Guillaume de Normandie, les Flamands lui avaient opposé Thierri d'Alsace, à qui la mort inopinée de son rival assura la possession du comté. Le nouveau comte a-t-il récompensé ses sujets et en particulier ses bourgeoisies de leur dévouement ? A-t-il, comme le prétend De Meyer, accordé le premier à toutes les villes de ce domaine des statuts et des tribunaux, dont l'établissement fut plus tard sanctionné par son fils Philippe (')? Non-seulement Thierri ne fit rien de pareil, comme on l'a déjà prouvé (-), et les concessions octroyées par lui aux villes se réduisirent à peu de chose, mais son règne ne fut nullement ■■ une « période fort heureuse, pendant laquelle se fortifia cette consti- <i lution du pays qui se maintint pendant six siècles, à travers tous « les orages politiques Q); une époque de paix et de repos (*). » Ces dernières assertions sont aussi des paradoxes ; pour les réfuter il suffit de jeter un coup d'œil sur les principaux événements du règne du comte [^).

Les ferments de discorde ne manquaient pas en Flandre. Pour les contenir et les étouffer, Thierri aurait dû rester étranger aux querelles qui ne concernaient pas directement le pays et ne pas s'éloigner. Or, nous le voyons, au contraire, intervenir à chaque instant dans des contestations de tout genre et, sans attendre

(') ffic cornes leges et judivia omnibus civitatibus suis primus concessisse legltur, quas leges Philippus filius heresque confirmavit.

(*) Warnkonig et Gheldolf, loc. cit., t. I, p. 192.

(') Idem, loc, cit.

(*) Edward Le Glay, Histoire des comtes de Flandre, t. I, p. 536.

(') J'ai consacré, dans les Jnnales de la Société royale des beaux-arts et de littérature de Gand, t. IX, un travail spécial à Tiiierri d'Alsace.

qu'elles eussent pris fin, partir quatre ou cinq fois pour la Terre sainte. A chacun de ses retours, il retrouvait, menacée et agitée, cette Flandre qu'il avait quittée tranquillisée à grand'peine.

Quand la mort de Guillaume de Normandie assura à Thierri la possession du comté, ce prince était entouré d'ennemis; mais ceux-ci, sauf le comte de Hainaut, ne tardèrent pas à se réconcilier avec lui. Le roi de France, dont le premier ministre, Suger, abbé de Saint-Denis, était né près de Saint-Omer, accepta son hommage. La vieille comtesse Clémence mourut, Guillaume d'Ypres partit pour l'Angleterre. Les troubles que Thierri lui-même provoqua à Térouanne, en y faisant élire pour évêque son frère Baudouin, s'apaisèrent aussi, et le pays parut pacifié.

Les anciens dissentiments étaient si bien effacés que le dernier rejeton de la famille des châtelains de Bruges, Racket, rentra en possession de la châtellenie, que l'on enleva à Gervais de Praet. On oublia, on parut du moins oublier une catastrophe, dont les historiens daignent à peine s'occuper. Saint-Riquier, port voisin de l'embouchure de la Somme, était alors une ville prospère. Une commune s'y était formée, mais vivait, comme je l'ai dit, en lutte continuelle contre l'antique monastère de Saint-Riquier. La mort du comte Charles de Danemark, en livrant à l'anarchie les contrées sur lesquelles son autorité s'était étendue, attira sur cette ville un désastre irréparable. Hugues Candavaine, comte de Saint-Pol, ce constant fauteur de discordes, cet ancien ennemi de Baudouin VU, de Charles le Bon, de Guillaume de Normandie, en fit la victime de ses passions violentes. Après avoir tué le comte de Ponthieu au pied du maître-autel d'une église et assassiné un prêtre pendant la célébration de l'office divin, ce baron turbulent fit une rude guerre aux bourgeois de Saint-Riquier, pénétra en vainqueur dans leur ville, en Ho 1, et la livra aux flammes ainsi que l'église paroissiale, dans laquelle périrent deux mille hommes, avec un

nombre infini de femmes et d'enfants (*)• Ce forfait exécrable fut à peine blâmé. Le comte de Saint-Pol, qui aurait dû être mis au ban de l'opinion publique, resta tout-puissant et redouté. Quant à Saint-Iîiquier, ce vieux port carlovingien, il ne se releva jamais de sa ruine et tomba dans le marasme.

Après avoir tenu à Ypres, le 19 février H56, une grande assemblée où l'on proclama de nouveau la paix établie par ses prédécesseurs, Tliierri se rendit pour la première fois à Jérusalem. Foulques, comte d'Anjou, dont il avait épousé en secondes noces la sœur, appelée Sybille, régnait alors en Palestine. Quand Thierri revint, la Flandre était en proie à la discorde. La cour même fut le théâtre d'une longue querelle qui, après avoir divisé Iwain d'Alost, le favori du comte, et Roger, châtelain de Courtrai, se termina le 10 août 1 145, lorsque celui-ci frappa mortellement son ennemi. Voici comment on raconte l'origine de cette haine, dans une chronique du temps (-). Le récit de l'auteur, à la fois concis et animé, montre à quel point les grands vassaux de Thierri d'Alsace avaient le sentiment de l'indépendance :

« Un jour qu'Iwain d'Alost se trouvait à Aix-la-Chapelle en ' compagnie de Roger de Courtrai et d'une foule d'autres nobles « flamands, ils se rendirent tous au bain. Pendant qu'ils se lavaient « l'un l'autre, une rixe s'éleva entre eux. Ils coururent prendre « leurs couteaux et Roger reçut aux mains des blessures dont les « traces ne disparurent jamais. De retour en Flandre, le sire d'Alost « excita de plus en plus le comte Thierri contre le châtelain de « Courtrai, à qui Thierri suscita sans motif plusieurs querelles. « A différentes reprises, il le cita à comparaître devant lui, dans

(') Sigeberti continuatio Broburgensis ; — Ferreolcs Locrius. — Candavaiiie avait épousé la veuve de Charles le Bon. (*) Cronicae Flandrensium, f» 37 v".

•1 des localités où Roger n'aurait guère été en sûreté. Un jour « notamment, à Tinsligation {l'hvain,il le somma de venir à Lille, « à une réunion qui devait se tenir dans la salle du chapitre de « Saint-Pierie. Roger s'y rendit, après avoir eu soin d'avertir son « oncle, le châtelain de Lille. A peine arrivé, il fut vivement <c interpellé par le comte et par les autres amis d'iwain, qui l'ac- « câblèrent de reproches. En ce moment arriva le châtelain de « Lille, qui demanda à son neveu ce qu'on lui voulait: « On prétend « m'expulser de la Flandre », répondit celui-ci. — Et aussitôt, se « voyant un appui, il reprocha à Twain les blessures qu'il lui avait « portées à Aix-la-Chapelle et dont les cicatrices se voyaient •1 encore. Les amis d'iwain voulurent se jeter sur Roger; mais « le comte s'interposa, invita le châtelain de Lille à veiller à ce « qu'aucun affront ne fût fait à lui Thierri, ni aux siens, et, sous « prétexte que Lille n'était pas un lieu convenable pour mettre fin « à cette contestation, il ajourna les débats jusqu'à une nouvelle « assemblée qui se tiendrait à Aire. « Seigneur, exclama le châ- « telain de Lille, ce n'est pas un lieu sûr pour mon neveu, car je « vous vois animé contre lui. Toutefois, si vous voulez lui donner « un .sauf-conduit, il vous suivra partout. — Je ne lui en donnerai « pas, répondit le comte; qu'il vienne s'il veut. — Ou un juge- « ment, ou un sauf-conduit, je vous prie, répliqua le châtelain. — « 11 n'aura ni l'un, ni l'autre. Qu'il vienne et je verrai. — Si jus- « tice lui est refusée, s'écria le châtelain de Lille, les amis ne lui « feront pas défaut, et, prenant la main de son neveu, il lui dit : .1 Je te serai un sauf-conduit et une garantie. » — Ces derniers mots sont toute une lévélation. Après avoir épuisé les moyens pacifiques, les nobles flamands d'alors ne reculaient pas devant les démonstrations les plus énergiques. Les deux châtelains, certains désormais du mauvais vouloir du comte, réunirent un tel nombre d'adhérents que leur suzerain, effrayé, se hâta de conclure un

accord. La querelle ne s'assoupit d'une manière imparfaiteque pour se ranimer et aboutir à la mort d'iwain.

Sur tous les points du pays, les luttes et les désordres avaient recommence', A Ardres, pendant que la belle Pe'tronille de Bouchain, dame pieuse et placide, s'amusait encore à jouer avec des poupées, son mari, Arnoul III, aussi cupide que prodigue, devenait l'objet de l'animadversion de ses sujets, dont quelques-uns conspirèrent contre lui. Un jour qu'il se rendait à Brèmes pour y entendre la messe, on vint lui dire qu'un riche paysan avait abattu un arbre de ses forêts prèsdeNorhout. Dans l'espoir d'arracher au coupable une forte amende, il courut au lieu où le délit s'était prétendument commis; mais là, on se jeta sur lui, on le renversa de cheval d'un coup de massue, on l'accabla de coups de haches et de miséricordes, et on finit par l'étrangler. Son cheval s'enfuit à Ardres, où des passants annoncèrent la mort du comte. Elle fut cruellement punie. Arnoul de Gand et Baudouin d'Ardres, frère d'Arnoul III, accoururent aussitôt et recherchèrent les coupables. Ils en trouvèrent un grand nombre, dit le chroniqueur qui nous a conservé le souvenir de ces événements. Ils furent roués, écartelés, brûlés dans leurs propres maisons et beaucoup d'autres n'évitèrent le même sort qu'en se condamnante l'exil (').

Dans la terre de Guines, la mort du vieux comte Manassès donna naissance à une longue guerre entre Béatrix, fille et héritière de Manassès, femme d'un noble anglais, nommé Albert le Sanglier, et Arnoul de Gand, fils de Wenemar, châtelain de la ville de ce nom, et de Gisèle, sœur de Manassès. Arnoul soutint ses prétentions malgré les ordres du comte Thierri d'Alsace, qui l'en punit en confisquant, après la mort de Wenemar, la châtellenie de Gand, qu'il donna au châtelain de Courtrai. Arnoul n'en

(') LA5IBERT d'Ardres^ /oc. c«7.; c. 135.

persista pas moins dans son entreprise, qu'il parvint à conduire à bonne Gn. Appuyé' par le châtelain de Saint-Omer, son beau-père ; par Arnoul, vicomte de Mark; par Baudouin d'Ardres, etc., tandis que le Sanglier était rappelé' en Angleterre, il s'empara d'Au druic et pressa vigoureusement une forteresse que son adversaire avait fait bâtir à Omerval. Baudouin d'Ardres l'abandonna après avoir e'pousë Be'atrix, que l'on avait sépare'e de son premier mari ; mais cette dame mourut et Arnoul de Gand, après cinq anne'es de combats, resta possesseur paisible du comté de Guines, en 1144('). A Térouanne, les troubles avaient recommencé, cette fois, à l'instigation de l'avoué de la cathédrale, Arnoul, qui y avait usurpé la juridiction criminelle, bâti un château, et soutenu ses usurpations par des pillages, des incendies, des meurtres. Le comte Thierri intervint dans cette querelle en 1 142, détruisit la forteresse d'Arnoul (") et força ce seigneur à accepter une convention par laquelle il renonçait au droit de reconstruire son manoir, à moins que ce ne fût du consentement de l'évêque et de ses barons. Dans le pays d'Alost, les seigneurs de Ninove guerroyèrent tour à tour contre tous leurs voisins: les seigneurs ou comtes d'Alost, les seigneurs de Boulaer et ceux de Sotteghem. Des déchirements, qui ne prirent fin qu'en 1144, agitèrent à la fois Furnes et Bruges et les territoires de ces deux villes ('). Gramaye (*) les attribue au mécontentement causé par la concurrence que les bouchers forains faisaient à ceux du dedans, cause qui parait bien futile. Ils provenaient plutôt de deux factions dites les Blavotins et les Ingrekins, la première nommée ainsi d'après une famille occupant alors une

(') Lambert d'Ardres, c. 50 et suiv.

(*) ^nonymi Blandiniensis appendicula ad Sigehertnm. (^) Chronicon Adriaivi De Budt, dans de Smet, Chroniques de Flandre, t. I, p. 284.

(*) Antiquitates Flandriae, p. 144.

position considérable ('). Ces troubles, sur lesquels on ne possède pas de de'tails, amenèrent la translation dans la banlieue de Furnes de l'abbaye de Saint-Nicolas, de l'ordre de Pre'montre', qui avait été fondée à l'intérieur de la ville (^).

Le comte de Flandre contribua encore à augmenter les difficultés de la situation de ses Ëtats, en prenant parti dans la querelle au sujet de la succession au trône d'Angleterre. Le roi Henri 1" l'avait laissé à son neveu, Etienne, comte de Boulogne ; mais il fut réclamé par sa propre fille, Mathilde, que l'on surnommait VEmpcressc, parce qu'elle avait épousé l'empereur Henri V. Restée veuve en 1 l2o, elle s'était remariée à Geoffroy Plantagenet, comte d'Anjou, frère de Sibille, femme de Thierri d'Alsace. Abandonné par la plupart des barons et des prélats de son royaume, Etienne parvint à maintenir son autorité, grâce à ses éminentes qualités : sa vaillance, sa bonté, son affabilité ; grâce aussi aux trésors immenses dont il disposait, aux nombreux mercenaires qu'il put prendre à sa solde, et à l'affection du peuple, surtout des bourgeoisies des villes.

Le roi Etienne donna toute sa confiance à Guillaume d'Ypres,

(!) Les Blaiivoet ou Blavoet sont cifés à Furnes tiès 1132-1155. Richart Blavoet vivait en 1166, 1176, 1179, etc. Une autre lignée importante Iiabitait la même ville, celle des Wulveringhem, à laquelle appartenait Herbert, qui était échevin enlise, 1142, 1159, 1170, 1176.

C^) Abbatiani .... propter tumultuantes populi ing ni etu dînes, de opido in canipestrevi lociim orienialis plage, consilio et auxilio meo {scil. episcopt Desiderii) et Philippi Flandrensium comitis, aliorumque proborum virorum transpositam [Chronicon et cartularium abbatiae S. Nicolai Furnensis, p. 181). — Celte translation parait avoir eu lieu vers 1160. Les troubles durèrent longtemps, car, en 1132, lorsque Baudouin de Baillœuil fut appelé par l'évéque d'Arras Alvise à diriger le monastère de Marœul, il avait quitté son abbaye de F'urnes pour se retirer àEaucourt, obseditioties incolarum, à cause des séditions des habitants (G«Y//V« Christiana nova, 1. 111, instrwn., col. 442).

qui lui amena un grand nombre de nobles, de fantassins armés à la le'gère, d'hommes de me'tiers et surtout de tisserands. Ils déployèrent une grande habileté dans les sièges de places fortes, mais se firent détester par leur indiscipline. Guillaume de Malraesbury les accuse de piller les églises, de violer les cimetières, de dépouiller les ecclésiastiques sans le moindre scrupule. Cet écrivain, il est vrai, était l'un des courtisans de Robert de Glocester, l'ennemi du roi Etienne. Les hostilités eurent longtemps la Normandie pour théâtre ; mais Guillaume d'Ypres ayant été retenu auprès du monarque, la conquête de cette pj'ovince fut achevée par Geoffroy d'Anjou, en 1144. En Angleterre, ce furent les bourgeois de Lincoln qui excitèrent le roi Etienne à venir assiéger dans le château le comte de Chester et qui furent la cause involontaire du combat où ce monarque fut pris et où eux mêmes furent massacrés, pour la plupart, par des vainqueurs exaspérés ('). Mathilde étant entrée dans Londres et y ayant convoqué une grande assemblée, les députés de la commune (-) réclamèrent énergiquement la délivrance du roi Etienne, puis insistèrent pour obtenir le remplacement des lois de Henri l*"' parcelles d'Edouard le Confesseur (') Avertie des projets des habitants de Londres, Mathilde craignit pour sa liberté et s'enfuit hors d'une ville dont on redoutait la puissance, car elle pouvait armer, dit avec exagération un écrivain de l'époque (*), vingt mille cavaliers et soixante mille fantassins. Les barons de Londres, comme on appelait les membres de cette bourgeoisie qui peut être regardée aujourd'hui comme la première de l'univers, surent user de leurs forces

(') Guillaume de Malmesisury, Ilistoria notella,\\\. III, § 38. ('■) Coiitmiinioqitatn rotant Lomlonianon. (^) Florestii, IFifjornensis monuchi , chronicoruinchronicon. (*) GuiLLAUUE Fitz-Stepheiv, f^tta Suncti Thoniae Cantuarensis, dans Migne, S. T/iomae opéra omnia, co\. iOÔ.

en faveur du prince qui avait leurs sympathies et qui remonta bientôt sur le trône. Mais Etienne mourut (le 2o octobre 1154), après avoir vu expirer avant lui son Dis unique, Eustache, l'espoir de sa race. Henri 11, fils de GeolTroy Plantagenet et de Mathilde, re'gna alors sans contestation et l'un de ses premiers actes fut d'expulser ces Flamands, qui avaient montre' tant de de'vouement pour son prédécesseur. La joie qu'inspira à l'aristocratie normande l'expulsion de ces redoutables mercenaires, d'origine plébéienne et de race quasi saxonne, se révèle dans cet(e phrase de Rodolphe de Dicoto : « La plupart des Flamands furent renvoyés des camps à « la charrue, de leurs tentes à leurs chaumières. » Mais on peut supposer que ceux-ci avaient rencontré de nombreuses sympathies chez les bourgeois aux côtés desquels ils avaient combattu et que leurs efforts communs en faveur de la cause du roi Etienne contribuèrent à resserrer les liens d'amitié qui unissaient les communiers de la Flandre à ceux de l'Angleterre.

Le comte de Flandre avait eu à lutter sur le continent contre deux ennemis soudoyés par le l'oi Etienne: le comte de Saint-Pol et celui de Hainaut; Thierri était en outre intervenu dans les troubles du Cambrésis. Neuf années de débats avaient ensanglanté presque tous les points du comté, lorsque la voix éloquente de saint Bernard invita les guerriers de l'Occident à se rendre en Palestine. Thierri y accompagna le roi de France, Louis VII; mais, lorsqu'il reparut dans la Flandre, en 1149, après deux ans d'absence, il la retrouva menacée par des ennemis du dehors, agitée à l'intérieur. Le comte de Hainaut, Baudouin IV, attaqua de nouveau la Flandre ; mais la comtesse Sybille appela ses sujets aux armes et repoussa vaillamment l'agression. Lorsque Thierri fut de retour, il assaillit à son tour le Hainaut, vainquit le comte, le 25 août 1150, et reprit la forteresse de Raucourt, qui permettait aux ennemis de désoler les environs de Douai. Un noble flamand.

oger de Wavrin, avait surpris le château, puis la ville de Hesdin ; mais Thierri s'empressa d'entourer Hesdin avec une arme'e nombreuse, formée de milices féodales et de milices communales ('), le reprit et extermina la garnison qui s'y était installée. Peu à peu, la paix se rétablit.

Tandis que l'avènement de Henri II et son couronnement à Westminster rendaient le repos à l'Angleterre, un acte important scella le rétablissement de la tranquillité en France. Le clergé et les barons, et entre autres Thierri d'Alsace, se réunirent par ordre du roi Louis YIÎ, le 10 juin IIoo, à Soissons, où l'on ordonna que, pendant dix ans, il y aurait une paix complète pour toutes les églises de la monarchie et leurs possessions, pour les cultivateurs, pour les marchands, et en général pour tous les hommes, à la seule condition, pour ceux-ci, de comparaître devant les cours de justice à la première sommation. La paix fut aussi conclue entre la Flandre, d'une part, le Hainaut et l'évêque de Cambrai, d'autre part.

II semble vraiment que le séjour dans ses États pesait à Thierri, car la situation était à peine redevenue favorable, qu'il prit la croix une troisième fois, à Arras, le 10 mai H 56. En vain l'évêque de Cambrai et ses barons refusèrent d'assister à l'assemblée qui se tint le surlendemain ; en vain Simon d'Oisy et le prévôt de Douai renoncèrent à l'hommage qu'ils devaient au comte ; ces défections ne retardèrent pas le voyage entrepris cette fois par le comte et la comtesse, accompagnés de quatre cents chevaliers. Malgré les cris et les pleurs de ceux qui leur étaient attachés, malgré les représentations de quelques conseillers plus sages qu'enthousiastes, Thierri et Sybille persistèrent. Cependant ils se désolaient à l'idée

(') Jssiimptis nobilibns et coinnniniis, popnlnm sctlicet non modiciim (Waterlos).

(rabandonner leur fils Philippe, qui avait à peine atteint sa quinzième anne'e, en butte aux attaques de vassaux rebelles. Mais les barons flamands, e'mus des plaintes de leur souverain, relevèrent son courage et lui prodiguèrent de nobles promesses qu'ils tinrent loyalement : « Veuillez, dirent-ils au comte et à la comtesse, « retenir vos larmes ; cela se passera pour votre fils et pour le • pays mieux que vous ne le croyez. Nous obéirons en tout à « Philippe, conforme'ment à vos ordres, et nous vous le rendrons « sain et sauf (')• " La sollicitude patriotique de ces seigneurs ne s'égarait pas sur un caractère qui en fût indigne. Les commencements du règne de Philippe qui, à partir de ce moment, gouverna en réalité la Flandre, quoique Thierii y soit revenu à deux reprises et ne soit mort qu'en 1168, méritèrent les plus grands éloges. On connaît peu de chose des rapports des villes flamandes avec leur comte et ce que l'on sait n'est pas de nature à montrer dans Thierri d'Alsace un fervent défenseur des libertés communales. Les Gantois, après avoir incendié, le 8 octobre Mol, on ne sait pour quel motif, le château de Tronchiennes, propriété du puissant Iwain d'Alost ('-), doivent s'être brouillés avec le comte, puisqu'il assiégea leur ville, en 1158. Ce siège, il dut le lever ("), et l'on peut fixer à cette date l'époque où la commune gantoise prit ces allures indépendantes dont Philippe d'Alsace se plaignait, quarante ans plus tard. En 1144, Thierri d'Alsace confirma les privilèges de Hennin-Liétard. A Poperinghe, les « hommes » ou vassaux du monastère de Saint-Bertin réclamèrent l'établissement d'une paix ou loi modelée sur celle de Furnes, et elle leur fut

(I) Waterlos,

(*) Descriptio abbatiae Trunchiniensis, dans de Smet, t. I, p. 603.

C^) Cornes Theodericus obsidet Gandam, nec devicit (Jnonymi Blandiniensis appendicula, dans le Recueil des historiens de France, l. XIV; — Chronicon Sancti Bavonis, dans de Smet, t. I, p. 583).

accordée en 1 147, au grand me'contentement de Tabbe' Le'on et des religieux; le maintien de cette paix sous peine d'exil fut impose à tous, même aux personnes les plus puissantes, par le comte intervenant en qualité' de me'diateur et d'arbitre ('). Enfin, en lloi, nous voyons Thierri donner en proprie'le' aux bourgeois de Saint- Omer le terrain occupé par la ghildhalleou halle de la gildede leur ville, donation qu'il renouvela vers 1156. C'était dans ce bâtiment etaumarchéseulement que les marchands étrangers pouvaient vendre, et il n'était loisible qu'aux bourgeois d'ouvrir en outre un débit chez eux. Le juge ne pouvait « mettre la main », c'est-à-dire arrêter le coupable qui lui était amené dans la ghikllmllo ; celui ci devait d'abord lui être présenté par le gardien de la halle en présence de deux échevins, pour être condamné à la peine qu'il avait encourue (-). Voilà tout ce que l'on connaît, sans parler, il est vrai, de la grande charte octroyée à Saint-Omer, en 1128, lors de l'avènement de Thierri, et de celles qui sont postérieures à 1160 et qui sont dues plutôt à l'initiative de son fils Philippe qu'à la sienne. L'antagonisme qui exista toujours entre le comte et la commune de Cambrai, à laquelle ses troupes infligèrent deux défaites, en 1158 et 1151, prouve qu'en réalité il était peu sympathique aux bourgeoisies.

Il existe au surplus un témoignage irrécusable de ses dispositions. C'est un accord de l'an 1 150, par lequel Thierri et l'évêque de Térouanne, Milon, resserrent leur alliance. On y abolit, à cause des grands malheurs dont ils étaient cause, les trois bans qui, d'après une règle nouvellement adoptée, précédaient les mariages. — Les clercs, les veuves, les mineurs et les autres

(') d'Hoop, Recueil des chartes du prieuré de Saint-Berlin, à Poperiny/ie, p. 17.

(^) Warivkoivig el Gheldolf, loc. cit., t. Il, p. 41G.

personnes placées sous la tutelle de l'e'giise, ne seront plus traite'es, y est-il dit, que d'après le droit laïque, sauf en cas d'oppression ou de refus de justice. — Défense est faite de donner des terres aux e'glises, si ce n'est avec le consentement du seigneur et en pre'sence des e'chevins; toutefois, pour empêcher qu'on ne cesse tout à fait des legs de cette nature, le refus du seigneur de les sanctionner devra être motive'. — Comme on se re'fugiait parfois dans les domaines du clergé, au préjudice des seigneurs, il fut stipulé que ceux-ci pourraient réclamer en totalité les cens et les redevances que les fugitifs leur devraient. — L'épreuve par le fer chaud fut interdite, sauf lorsque l'accusation était portée par un clerc ou un prêtre, et, dans tous les cas, seulement après que les juges synodaux (ou de la cour épiscopale) auraient déclaré que l'accusation leur paraissait fondée. — On exempta les bourgeois et les paysans demeurant à l'intérieur du Vieux-Fossé de Flandre, de comparaître en justice devant l'évêque, aussi longtemps qu'ils consentiraient à se présenter devant les doyens, les cas d'attaque d'une église ou d'un prêtre et de viol étant seuls exceptés. L'esprit réactionnaire de cette transaction se manifeste dans le dernier paragraphe, où on lit : - Comme les droits ecclésiastiques " en cens, en tonlieux, en péages, sont diminués par les com- " munes de bourgeois et par les libertés que ceux-ci s'arrogent C), "< le comte et l'évêque ont rétabli ces droits dans toute leur inté- " grité, ainsi que cela existait avant l'établissement de ces com- " munes. Si quelqu'un s'y oppose, il sera excommunié pendant « un an et un jour; puis, le comte payera le dommage causé, en " saisissant les biens du coupable ; de ces biens, le restant sera

(') Jura ecctesiastica per burgensium conventiones et per libertates qiias

sibivindicaverunt diminuta (Mir^ïcs et Foppkss, Opéra diplomutica, t. JV,

p. 204; — Gallia Christiana nova, U X, instrumenta, col. 401).

" à sa disposition, et le coupable, en qualité de ex-lex ou de hors « la loi, n'aura pas de recours en justice. »

On voit à quel point l'e'glise se sentait menacée, puisqu'elle achetait l'appui du comte au prix de concessions one'reuses. Consentir à la limitation de son droit d'augmenter ses possessions, c'e'tait amoindrir l'une de ses prérogatives les plus avantageuses, c'était admettre un principe qui pouvait aboutir, avec le temps, à une défense absolue de faire de nouvelles acquisitions. Au surplus, la position devenait difficile; les doctrines hétérodoxes se propageaient et comptaient en Flandre de nombreux adhérents. Godescale, évêque d'Arras, qui fut chargé par le pape Eugène III de poursuivre ceux-ci, doit avoir été accueilli avec peu de faveur à son retour dans son diocèse, en 1155, car le souverain pontife se vit dans l'obligation dinviter le clergé et le peuple d'Arras et les habitants, grands et petits, de Douai, à « lui montrer obéis- « sauce et respect, c'est-à-dire à montrer de la déférence pour ses " ordres ('). » Godescalc s'était plaint que, lorsque les Douaisiens commettaient quelque faute, ils refusaient de comparaître devant lui : " A propos d'une institution créée par vous (cujiisdam vestrœ " institutionis occasione) > , leur dit le pape, « vous abandonnez « votre chef spirituel au lieu de rester unis à lui. » Dans cette institution suspecte, peut-on méconnaître, soit la commune, soit un tribunal établi par elle (^) ?

Thierri d'Alsace avait eu de sa femme quatre fils : Baudouin,

(') Lellres en daU; du 5 février 1155 (Marténe el Diua:vd, Amplissima cotlectio, t. H, col. G:28; — Balize, Miscellanea, t. V, p. iôi).

(^) /annales de la Société des beaux-arts et de littérature de Gand, t. IX, I». \ô').

Philippe, Mathieu et Pierre, et plusieurs filles, dont une, Marguerite, e'pousa Baudouin V, comte de Hainaut . Baudouin mourut jeune, après avoir été', vers 1148, de'signé pour succe'der à son père. Mathieu, après avoir, selon la coutume, abandonne' à son aîné ses droits au comte', enleva de son monastère Marie, fille du roi d'Angleterre Etienne et he'ritière du comte' de Boulogne, dont il eut deux filles : Ide et Mathilde; quant à Pierre, il devint e'vêque de Cambrai, puis quitta Tétat eccle'siastique pour s'allier à la comtesse de Nevers et mourut peu de temps après, sans poste'rité.

Philippe d'Alsace fut le plus puissant des comtes de Flandre. Thierri d'Alost, fils d'iwain, e'tant mort sans enfants, il he'rita du pays d'Alost. Par son mariage avec Elisabeth, he'ritière duVermandois, il e'tendit sa domination sur toute la valle'e de la Somme et jusque près de Paris. Son frère posse'dait le comte' de Boulogne, qui le garantissait d'une attaque du côte' de la Normandie et de l'Angleterre. Le mariage de sa sœur avec l'he'ritier du Hainaut semblait devoir mettre fin aune querelle se'culaire. Ses États e'taient riches et peuple's, ses ressources de tout genre considérables et il commença son règne sous les plus brillants auspices. Tout jeune encore, pendant la troisième croisade de son père, il se montra digne de gouverner le riche patrimoine de Baudouin Bras de fer. Lorsque Thierri repartit en 1164, pour la Palestine, Philippe parvint à faire régner en Flandre une paix absolue (pax inaucUta), dit le chroniqueur contemporain Waterlos. « Sage et juste plus que « ne l'avait été aucun de ses prédécesseurs, écrit un autre chro- " nographe, il mit fin aux homicides, aux méfaits de tout genre, que « les Flamands commettaient au préjudice les uns des autres; non- « seulement il gouverna pacifiquement ses États, mais il détermina « les contrées voisines à vivre également dans la tranquillité ('). »

(') Genealogia comitum Plandriae. — Foir aussi de Smet, loc. cit., 1. 1, p. 101 .

Plus tard on lui attribua « toutes les bonnes lois et les bonnes cou- « tûmes », en ajoutant qu'il réussit à les faire observer ('). Ces différents passages te'moignent de la fermeté' du nouveau comte et des sentiments d équité qui formaient le fond de son caractère. Mais on aurait tort d étendre cet éloge outre mesure et de prétendre que Philippe d'Alsace institua la plupart des communes de la Flandre. Comme on a pu s'en convaincre dans les pages précédentes, elles existaient avant son temps et l'on verra que Philippe ne vécut pas toujours en parfaite harmonie avec elles.

Aussitôt après le troisième départ de Thierri d'Alsace, le jeune comte sut tenir tête à ses ennemis du Cambrésis, où la ti'anquillité fut complètement rétablie par l'entrée de Thierri et de Philippe dans Cambrai, le 5 avril H60. Vers le nord, les côtes de Flandre et les embouchures de l'Escaut étant infestées de pirates, au grand préjudice du commerce, Philippe appela à son aide son frère le comte Mathieu et le duc de Lotharingie ou de Brabant, Godefroid 111. En 1158, à la tête de sept mille hommes environ, il attaqua la Zélande, fit prisonnier le comte de Hollande et, en revenant victorieux de cette expédition, brûla Beveren, dans le pays de Waes, dont le seigneur avait bravé son autorité. On ne connaît qu'imparfaitement les épisodes de cette lutte, qui paraît avoir été amenée aussi par l'établissement à Geervliet, sur la Meuse, d'un tonlieu inaccoutumé, et par la construction, à Stcckedo ou Swa- (lebiirr/, de travaux qui avaient eu pour résultat d'obstruer le cours du Rhin.

Les lelalions entre la Flandre et la Hollande furent rétablies, une paix très-avantageuse à la première de ces contrées ayant été

{') P]ii lippus... ordinavit, fecit, constituit et decrevit omnes honas loges et bonus consuetudines in Flandria et fecit cas observare {Chronique de Li Muisis, dans De Smet, lac. cit., p. 177). -- Isle contes quasi omnes Flandriae Icqes dédit anno 1181 (Ii'Eruis, c. 45).

— ni)\ —

conclue à Bruges, le 27 lévrier 1168. Quant au tonlieu de Ceervliet, que le comte Florent continua à percevoir, il fut approuve' ; une première fois par l'empereur Fréde'ric Barberousse, et, de nouveau, par un diplôme impe'rial, date' du 1" novembre 1195 et accorde' par l'empereur Henri VI à Thierri, fils de Florent, mais limite au vingtième de la valeur des chargements. D'autre part, sur les réclamations de l'ëvêque d'Utrecht et des comtes de Hollande, de Gueldre et de Clèves, Fre'de'ric prit e'gard au tort que les inondations causaient à la partie infe'rieure de la valle'e du Bhin, En 1165, il permit à la fois de creuser un canal qui empruntât le lit de la Nocle (ce que l'on appelle aujourd'hui de Grehho) et de maintenir la fermeture (de dam, la digue) du fleuve près de Wyck-te-Duerstede, telle qu'elle existait de temps imme'morial ('). H y avait pour toutes les populations qui se servaient du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut comme voies de communication un immense inte'rèt à les maintenir en parfait e'tat de navigabilité et à empêcher les riverains d'e'tablir des pe'ages one'reux pour le commerce.

Philippe d'Alsace vit, en 1164, partir pour la quatrième fois son père Thierri, qui ne revint de l'Orient que pour mourir, au commencement de l'anne'e 1108. L'un et l'autre, en 1163, avaient resserre' l'alliance de la Flandre et de l'Angleterre, renouvelé l'hommage qu'ils devaient au roi de ce dernier pays. Philippe évita d'intervenir dans la querelle de Henri II et de l'archevêque de Cantorbe'ry, Thomas Becket, et parvint, en 1172, à re'concilier la France et l'Angleterre; toutefois, l'anne'e suivante, ce'dant à de funestes conseils, il se reconnut le vassal du jeune Henri, fils du roi Henri H, alors révolte' contre son père, et, avec son frère Mathieu, envahit la Normandie ; mais celui-ci fut tué d'un coup

(') BONDAM, loc. cit., p. 210.

de flèche au château de Driencourt, et une armée flamande, qui avait envahi l'Angleterre, fut comple'tement de'faite.

Les dissentiments passagers de Philippe avec son puissant voisin e'taient, paraît-il, l'œuvre d'un homme qui joua un rôle trèsimportant et qui était ne' en France d'un forgeron campagnard (fahcr rusticus) de Chartres. Malgré Tobscurité de sa naissance, Robert devint rapidement trésorier du chapitre de Tours, prévôt de Saint- Pierre d'Aire, de Saint-Omer, de Saint-Amédée, de Douai, de Saint-Donatien, de Bruges. 11 faillit monter sur le siège épiscopal d'Arras et devint enfin évêque de Cambrai, en 1175. Il était cher à Philippe d'Alsace, parce qu'il était parvenu, dit-on, à délivrer sa sœur, la comtesse de Maurienne, que son mari tenait en captivité. Ne pouvant s'expliquer le secret de la faveur dont Robert jouissait, la multitude l'attribuait à un démon familier. Mais son orgueil n'était pas moindre que sa science et bientôt il compta de nombreux ennemis, surtout l'archevêque de Reims, qui gouvernait le roi Louis Yll, comme il dictait les résolutions du comte de Flandre ('). L'archevêque, avec qui il était en discussion à propos d'une affaire concernant Jacques d'Avesnes, l'ayant traité de paysan et de vilain, Robert repartit : « Dans l'arche de Noé, mes « parents valaient les tiens. » Son mérite ne put le sauver. Le 5 octobre 1174, il fut assassiné à Condé ou plutôt à Edeneni (^), près de Valenciennes, par des misérables, envoyés à cet eflet par Jacques d'Avesnes. Désigné par l'opinion publique comme le véritable meurtrier, celui-ci ne fut pas inquiété d'abord; mais, deux ans après, le comte de Hainaut, appuyé par Philippe d'Alsace, lui fit la guerre et assiégea son château de Condé, dont la tour fut rasée; peu de temps après, ce fut Philippe d'Alsace qui prit l'initiative d'une attaque dirigée contre lui et qui s'empara

(') Vincent de Beauvais, i'/;<'c»/»wi historiale, liv. XXIX, c.:21.

de Lescliières et de Guyse, en Vermandois ('). Lexemple de l'évêque d'Aire est une preuve que l'exclusion des plébéiens des dignités eccle'siastiques commençait à souffrir des exceptions et que les hommes du peuple pouvaient, à force de me'rite ou d'intrigues, devenir les égaux des puissants du siècle. Mais, comme on le voit aussi, leur élévation était encore considérée comme une humiliation dans ce royaume de France où la classe populaire devait fournir une si riche moisson d'hommes de premier ordre, dans tous les genres.

Il semble qu'il faille attribuer à Robert les sentiments favorables aux communes, au commerce, à l'agriculture qui, pendant la première partie du règne de Philippe d'Alsace, semblaient prévaloir chez ce prince. Il est certain que le comte, parvenu, dans un âge très-peu avancé, à la direction des affaires, reçut des conseils d'un guide très-habile ; ainsi s'expliqueraient naturellement les honneurs accumulés sur la tête d'un seul homme.

L'un des principaux mérites de Philippe d'Alsace c'est d'avoir multiplié les ports sur les côtes flamandes, qui en étaient presque entièrement dépourvues. Saint-Omer, Furnes, Bruges, etc., qui sont, dans les temps antérieurs, qualifiés d'emporia ou ports, sont en effet trop éloignés de la mer et d'un accès trop peu facile. Les travaux d'endiguement et de défrichement avaient probablement eu pour résultat d'ensabler les cours d'eau qui mettaient ces villes en relation directe avec l'océan. De là la nécessité de créer des ports nouveaux, tels que Gravelines, Dunkerque, Nieuport, Damme.

Gravelines n'était qu'un hameau de Bourbourg, où existait une petite église dédiée à saint Nicolas (-), dépendante de l'abbaye

(') Sigeberti continuatio Aquicinctina.

(^) Ecclesiola Sancti Nicolai juxta Grareiiagam in Broburg sita {CvÉnxtio Cartulaùe de l'abbaye de Saint-Bertin, p. 226).

de Saint-Berlin et autour de laquelle un cimetière fut établi en 1114, en vertu d'une autorisation donne'e par re'vêque de Tërquanne. Thierri et Philippe d'Alsace, mais surtout celui-ci, s'emparèrent de ce bien, en 1160, et en particulier d'une bergerie que le comte Robert II avait donnée pour le repos de l'ârae de son fils Guillaume, et y fondèrent une ville qu'ils firent entourer de murs et pour laquelle on creusa un canal conduisant directement à la mer, c'est-à-dire que l'on canalisa l'Aa. L'abbe' Le'on essaya de re'sister à l'usurpation commise au préjudice de son monastère ; mais il mourut en 1165, et Simon, son successeur, renonça à ses prétentions moyennant une somme de 200 livres et une rente de 100 sous ou 5 livres (')• La nouvelle ville, où Thierri d'Alsace rendit le dernier soupir le 17 janvier 1168 ('^), s'appela d'abord Novum oppidum. Ce fut à elle (et non à Nieuport, comme on l'a cru) ('), que le comte Philippe accorda, en 1165, les franchises dont Dixmude jouissait déjà. Il en déclara les habitants, à la condition de payer chacun 4 deniers par an, exempts dans ses domaines de tous tonlieux, sauf dutonlieu déterre et du tonlieu des plumes, dont il régla alors le taux. Il détermina aussi, à cette époque, les droits que payeraient à Gravelines les brasseur^, les boulangers, les cabaretiers, etc., tarifa les taxes qui seraient levées par bateaux, tels que les clincoboiat (cUnckboat?) pour lesquels on donnait 12 sous, les loaboiut (^losboot) et cogge, pour lesquels on donnait 8 sous, les onvara, pour lesquels on donnait 4 sous. Des dispositions minutieuses et très-sévères furent prises contre les auteurs de crimes et de délits ; on y remarque le maintien des épreuves par le fer chaud.

(') Morand, lov. ci(.. ad onnnni illd.

(^) Gencalogia comitum Flandriae.

(') Le comte de Sxmr-GE^iou, Les pairies du Uamaul, |). 475; — Lesbroi'ssari:, dans son édilion de Oudegiierst, l. Il, à la lin.

A l'embouchure de l'Ysers'e'tendaientdegrands terrains appelés Sandeshove, où le comte Robert II et sa femme Cle'mence donnèrent cent mesures de terres à l'église Notre-Dame, de Bourbourg, le 18 mars 1121 (^). Il se forma en cet endroit une agglomération qui abandonna le nom de Sandeshove pour celui de Nouveau poil ou Nieiiporl. En 1108, en pre'sence des ëchevins et des jure's de Furnes, Philippe d'Alsace de'clara les bourgeois de Sandeshove exempts en Flandre des tonlieux de tout genre et du droit de hanse ('-).

Près du Swyn, à mi-chemin entre ce golfe, aujourd'hui complètement ensable et endigué, et Bruges, on entreprit de vastes travaux pour donner à cette dernière ville un port convenable. Je ne rappellerai pas les contes qui ont ètè répètes par presque tous les auteurs d'histoires de la Flandre et en particulier le fait des mille ouvriers envoyés par le comte de Hollande à Philippe d'Alsace et celui du chien qui effrayait la contrée environnante et qui flt donner au gouffre dans lequel on le jeta le nom de Hontsdam, la Digue du Chien, dénomination qui aurait ensuite passé à la ville fondée en cet endroit (^). Cette dernière, Damme, existait dès 1180; elle comptait toute une population de négociants et d'autres bourgeois, en présence desquels Philippe d'Alsace, se trouvant au château de Mâle, à l'est de Bruges, déclara les bourgeois exempts en Flandre des tonlieux et ceux d'entre eux qui étaient marchands affranchis du droit de hanse.

On doit attribuer à la même époque l'origine, ou du moins les commencements de plusieurs villes situées : les unes, comme Biei'vliet et Huist, au milieu de la contrée marécageuse qui longe

(') Saint-Genois, loc. cit., p. 470.

(*) Idem, loc. cit., p. 477.

(^) Chronicon comitnm Flandrensiuni, œuvre du xv^ siècle, dans de Smet, 1. 1, p. 105.

la rive méridionale de l'Escaut, près de son embouchure ; les autres, comme Dunkerque, sur les bords de l'Océan même. En 1185, les bourgeois de Biervliet furent exemptés des tonlieux et du droit de hanse, et, à une époque indéterminée, ceux de Hulst et de la « nouvelle ville » de Dunkerque furent exemptés des tonlieux, sauf à Saint-Omer. Le port de Calais date de la même époque. Henri I", duc de Brabant, qui administrait alors le comté de Boulogne en qualité d'oncle et de tuteur de la comtesse Ide, autorisa, en 1190, les échevins et les bourgeois à le creuser ('). Le droit de hanse, dont il vient d'être question à plusieurs reprises, était en réalité une taxe qui prélevée, en Flandre, par les bourgeoisies ou par les gildes des marchands sur ceux qui allaient négocier à l'étranger. C'était probablement, dans l'origine, une sorte de garantie exigée de ceux qui s'absentaient du pays et pouvaient compromettre ses relations au dehors.

Un indice des progrès du commerce se révèle dans l'augmentation du nombre des foires et des marchés. Celle de Messines, qui était fort célèbre et durait quinze jours, fut prolongée de quatre (en 1158), et, en 1187, l'abbaye de Saint-Bertin fut autorisée à établir à Poperinghe un marché se tenant le vendredi. Il faut rappeler ici les foires qui, à la demande du comte Philippe, furent instituées par l'empereur Frédéric Barberousse. Le grand commerce avec la France s'opérait par Bapaume, où devait passer tout ce qui venait en Flandre de la France proprement dite, de la Bourgogne, de la Champagne, d'Espagne, comme on le constata en mai 1202, lorsqu'on ouvrit à ce sujet une enquête à Crépy, par ordre du roi de France (').

Des travaux considérables furent entrepris pour remédier à

(') Preuves, p. 49.

(*) AcGOSTiN Thierry, Monuments de l'histoire du tiers-état, l. 1, p. 178.

rinsullisance des cours d'eau et des chemins. Philippe d'Alsace ût établir, près de Furnes, une grande écluse qui servait à l'écoulement des eaux de la contrée dans la mer; puis, du consentement de tous les intéressés, il en confia la garde aux religieux des Dunes, en stipulant que ce monastère en soignerait l'entretien, sauf dans le cas d'une inondation maritime, cas auquel les dommages causés à l'écluse seraient à la charge de la généralité(22 marsll85- 1 184). On avait, sans doute, l'intention de construire un nouveau canal entre Dixmude et le lieu dit Scipstal, lorsque le comte Philippe, par un acte du 5 avril 1166-1167, confirma aux bourgeois d'Vpres leur droit de naviguer dans cette direction, en payant seulement un denier par bateau et, s'ils rencontraient de ce côté un obstacle, d'alléger et de transporter leurs bateaux, soit par euxmêmes, soit avec l'aide de ceux qui se trouvaient là (*). Par ordre du comte, on ouviit un canal entre Furnes et Dixmude, jusqu'à l'Yser et, comme on devait en diriger le lit à travers des propriétés de particuliers, on fixa à 5 marcs par mesure l'indemnité à laquelle ceux-ci auraient droit. Des tenanciers de l'abbaye d'Eenham obtinrent: l'un 15 sous, un autre 28 sous moins 4 deniers, un troisième 11 sous moins 4 deniers, « afin que les revenus de leurs maîtres ne fussent pas diminués « , dit un acte de l'an 1183 (*). Des travaux du même genre furent entrepris à Poperinghe par l'abbaye de Saint-Bertin, à qui Philippe d'Alsace permit, en 1187, d'acheter les terrains nécessaires pour un canal et de lever un tonlieu sur les bateaux qui y navigueraient ("). L'abbaye de Messines percevait au passage de l'Yperlée; au lieu dit Steenstrate, un péage qui lui avait été octroyé par Robert le Frison. Ce péage ayant donné lieu à

(') Warnkomg et Gheldolf, loc. cit., t. V, p. 326.

{-) Preuves, p. 44.

(^) Le comte de Saint- Génois, loc. cit., p. 485.

des plaintes de la part des bourgeois d'Ypres, on en fixa le taux de la manière suivante, en 1180 : pour les bateaux charges d'herbe, de paille, etc., on ne donnait rien; pour les bateaux portant de la tourbe, des choux, etc., on payait une obole; pour ceux charges de vin, de miel, de bière, de bois, etc., on payait 1 denier (').

Qui se douterait que cette époque recule'e voyait déjà fleurir la race des chevaliers d'industrie, toujours prêts à exploiter les meilleurs instincts du peuple? En 1176, un pèlerin, d'un aspect ve'ne'rable, se montra à Douai, vêtu de blanc, e'talant le cilice qui recouvrait sa poitrine, son sac ou besace, ses cheveux grisonnants, sa longue barbe de même couleur, indices de'cevants d'une pre'tendue auste'rite'. Il donna à entendre qu'il n'e'tait autre que Baudouin, sire d'Ardres, disparu trente ans auparavant, à la deuxième croisade, mais qu'il prëfe'rait une vie de privations et de fatigues aux plaisirs du monde. A son invitation, les bourgeois de Douai et les nobles du voisinage entreprirent d'empierrer le chemin conduisant à Planques, qui e'tait presque impraticable. Le pèlerin s'éleva en cet endroit une hutte et se chargea de salarier les ouvriers. Monte' sur un âne, il parcourait le pays, recueillant de l'argent et en donnant aux pauvres. Mais l'origine qu'il s'attribuait fut contestée. Le comte de Guines le traita de truand, de séducteur du peuple, de faux convers, tandis que d'anciens amis de Baudouin d'Ardres hésitaient à se prononcer. Au moment où on allait prendre à son égard des informations, il disparut avec l'argent et l'on n'entendit plus parler de lui (').

Mais la grande question pour tous était l'affranchissement de l'obligation de payer les tonlieux. On prodigua des concessions de

(') Warnkonig el GuELDOLF, loc. cit., |t. 5"27. l'') Lambert (I'Ardres, loc. cit., c. 145.

ce genre, tant aux bourgeois des villes qu'aux sujets des e'glises et des abbayes. Ainsi on de'clara exempts de tonlieux : en 1160, les Yprois à Bruges ('); en 1176, les bourgeois de Fuines à Nieuport (0; en 1183, ceux de Bourbourg à Gravelines (''), etc. L'abbaye de Clairvaux avait obtenu de Thierri d'Alsace une immunité' pareille tant pour elle que pour toutes les maisons sorties de son sein ; son fils Philippe en fit autant pour l'ordre de Pre'montre', pour les couvents de cet ordre à Furnes, pour l'abbaye de Saint- Pierre, de Gand, etc., et ses vassaux, entre autres Adelise, dame de Ternionde; Richilde, dame d'Audenarde ; le châtelain de Saint- Omer, Baudouin de Mortagne, châtelain de Tournai ; Robert de Bëthune, avoue d'AiTas, etc., se plurent à l'imiter au profit de différentes maisons religieuses. Parfois les impositions de ce genre donnaient lieu à des contestations au sujet desquelles on ouvrait des enquêtes. C'est ce qui se pratiqua en 1183 lorsque l'abbaye d'Eenham prétendit que tout bateau transportant du vin par l'Escaut et passant par Eenhanj lui devait deux lots et demi par tonneau.

Les défrichements marchaient également avec rapidité et dans de telles proportions que, du temps de Philippe d'Alsace, on se plaignait en Artois de la rareté des bois. Le prévôt d'Aire fit livrer à la culture un immense marais compris dans la paroisse de Bourbourg, dont il retint la propriété pour le comte, sans se soucier des lamentations de l'abbaye de Saint-Bertin ; puis il ordonna d'y bâtir une église et d'assigner des maisons et des terrains à «eux qui viendraient y habiter ('*). Un autre marais, d'une étendue de plus de mille quatre cents mesures, situé près d'Aire,

(') Sandercs, Flmidria illustruta, t. II, p. 263(édit. de 1735).

(^) Gramaye, loc. cit., p. 144.

(') Le comte de Saint-Gesois, loc. cit., p. 485.

1") MoRAiVD, Appendice ou Carttdaire de Saint-Bertin, p. 101.

fut également converti en terres cultivées du (emps du comte Philippe, qui en céda la propriété au chapitre d'Aire eu 1169 et 1172. Tout le territoire dit de Reninghe, que l'on appela depuis les Huit-Paroisses, parce qu'il s'y forma autant de villages ('), n'était qu'une immense solitude entre Poperinghe et Ypres. Il se peupla lorsque Thierri et Philippe d'Alsace, par un acte daté du 10 août 1161, exemptèrent de service, de tailles, d'exactions, de l'obligation d'aller à la guerre, sauf en cas d'invasion dans le pays, ceux qui viendraient s'y fixer et promirent de faire construire pour eux une église et déclarèrent qu'ils seraient soumis, non à la keure de Furnes, mais seulement au comte lui-même et à son maître d'hôtel (minister vicluaHuni) d'Ypres.

Je ne dois pas oublier quelques chartes intéressantes, qui ne laissent aucun doute sur le but que Philippe poursuivit d'abord. 11 voulut certainement favoriser les villes. Il n'écrivit jamais aux magistrats d'Amiens qu'en employant les locutions les plus courtoises. A la date du 28 janvier 1164, il confirma les privilèges de Saint-Omer, « dont les bourgeois, dit-il, se sont conduits « plus fidèlement envers son père et lui qu'aucuns autres habi- « tants de la Flandre. » On détermina alors par qui les ecclésiastiques devaient être jugés; on déclara que les bourgeois ne seraient plus appelés à la guerre que lorsque l'ennemi serait entré dans le pays et ne devraient plus paraître en combat singulier que dans la ville même; qu'ils seraient affranchis de tout tonlieu, particulièrement à Gravelines, à la condition de payer seulement 100 sous par an et ne devraient celui de Bapaume que comme les bourgeois d'Arras et celui de Gand que comme les Brugeois; enfin, que dorénavant les biens de deux conjoints décédés sans laisser

(') Ces huit paroisses sont : Noord-Scliote, Zuyd-Schole, Woesten, Elverdinghe, Vlamerlinghe, Renin{i;helst, Lokert ou Locre.

d enfants passeraient à leurs père et mère ou à leurs plus proches héritiers. Le 1" mars de l'année suivante, Philippe confirma les libertés dont les habitants de Saint-Omer jouissaient à Gravelines, déclara que. dans le commerce qu'ils faisaient en compagnie de ceux de Bourbourg, ils prélèveraient les deux tiers des profits, tandis que ceux-ci n en auraient qu'un tiers, et en attribua une part aux échevins de Gravelines. même dans le cas où ils seraient absents pour le service du comte ; en (in les habitants de Saint-Omer et de Bourbourg n'étaient pas tenus de comparaître en justice à Gravelines, sauf pour un cas criminel, du moment où ils se présentaient devant les juges, dans la première de ces villes. La commune était à cette époque en discussion avec l'abbaye de Saint- Bertin à propos d'une pâture, dont elle conserva une partie, en vertu d'une sentence de l'an 1 175, que le comte ratifia (').

En l'année \\6i, Philippe, à la demande de Hugues, abbé de Saint-Amand en Pevèle, promulgua une Iceure pour les habitants du bourg ou ville de ce nom, « afin de mettre un terme, y est-il « dit, aux attaques des malfaiteurs, qui tous les jours donnaient • lieu à des plaintes. < Une paix fut décrétée et des peines furent comminées contre les crimes ou délits de tout genre. On fixe la somme à payer pour le rachat d'une maison dont la démolition est ordonnée à la suite d'un méfait : à 6 livres, si elle est bâtie en pierres, à 60 sous (ou 5 livres), si elle est construite en bois. Un chevalier n'encourt pas de pénalité s'il prend une poule pour nourrir son faucon. Trois ou quatre notables du pays de Pevèle devaient assister aux jugements rendus par les jurés de Saint-Amand ('). Plusieurs barons flamands attachèrent également leurs noms à des chartes. En 1107, le connétable Michel de Harnes et

(') Mai.bra\co, De .Von'iiis et }ïoiiiioruni icbus. t. 111, p. ÔO'I. (^) Preures. [>. 26.

l'abbé de Saint-Pierre, de Gand, conciiirent un accord au sujet des droits que chacun d'eux possédait à Harnes, et le statut dont ils prescrivirent l'exécution fut sanctionné par le comte ('). Thierri, fils d'Iwain d'Alost, avait permis à tout étranger de s'établir à Alost et d'y jouir des mêmes droits que les autres habitants, sans devoir la mortemain. Philippe d'Alsace, qui hérita des biens de Thierri, ratifia cette concession en Tan 1174, mais en interdisant aux bourgeois de retenir parmi eux les hommes d'avouerie et en déclarant que tout serf pourrait être réclamé par son seigneur pendant un an et un jour.

Philippe d Alsace a attaché son nom à une loi qui, d'après son intitulé, devait être observée dans toute la Flandre. Elle avait évidemment pour but de généraliser des détails d'administration et de police qui étaient déjà adoptés en certains endroits. Elle prononce la peine de mort contre l'homicide, détermine les attributions des baillis ou officiers du comte , applique des peines contre ceux qui hébergeraient des bannis, etc. Le bailli pouvait arrêter un accusé, mais non le juger sans la participation des échevins ; s'il appelait à l'aide, chacun était tenu d'accourir, à moins que Ton ne fût l'ennemi personnel de l'individu poursuivi ; le bailli devait être présent lorsqu'on choisissait les notables chargés, avec les échevins, de répartir les tailles et les assises, mais il lui était interdit d'assister à ces répartitions, aux jugements, aux enquêtes.

Le comte donna à plusieurs de ses villes des statuts municipaux, qui sont surtout des keures ou lois criminelles. Celui d'Arras est jemarquable par le ton de franchise, l'allure indépendante qui y règne. Il émane du comte Philippe, comme le prouve l'intitulé : PricUège du conte Philippe de Flandre de la

(') Va>- Lokeren, Ioc. cit., p. 17i.

fondation de la loi/ ; mais on ne parie du comte qu'à l'occasion du montant de sa part dans les amendes. I/ordonnance même n'est qu'une codiflcation des usages de la cite' : « Telle est la loi et la « commune que les citoyens d'Arras tiennent; » la re'union de ceux-ci y estqualifie'e de communio ou commune; quant à eux, ils sont appele's cives ou citoyens, viri ou hommes; le soin de les juger appartient à des e'chevins. Leurs privile'ges sont nettement de'terminés en maint endroit : Une personne bannie par le comte reste exile'e de par les hommes d'Arras, aussi longtemps qu'elle n'a pas donné 60 sous au profit de la ville. Les e'chevins ont mission d'apaiser, comme ils le peuvent et sauf les droits du comte, les dissensions, les discordes, les guerres, etc., qui surgissent entre les bonnes gens (probi viri) d'Arras et au sujet desquelles une plainte arrive jusqu'à eux. Celui qui refuse d'observer leur de'cision paye l'amende de 60 livres (la plus forte que les e'chevins peuvent prononcer) et celui qui conteste la ve'racite' de ce qu'ils avancent donne 10 livres. De'fense est faite à tout e'tranger de porter une e'pe'e en ville et dans un rayon de six milles, sauf aux étrangers partant pour négocier. Celui qui entre en ville, avec l'intention d'y séjourner, doit laisser son épée au faubourg et l'habitant d'Arras ne peut en porter une que si son intention est de sortir bientôt des portes. La charte règle encore les formalités à suivre pour l'abattis des maisons de personnes coupables d'attaques à main armée ou d'avoir infligé des blessures, et commine des amendes contre différents délits. Une amende de 10 livres ou 200 sous se répartit comme suit : 100 sous au comte, 20 sous au châtelain, 60 sous au plaignant, 20 sous à la ville (*).

Bien différentes de celle d'Arras sont les keures que le comte

{') Preuves, p. 52.

donna à Bruges, à Gand, à Audenarde, à Ypres, et qui se ressemblent parfaitement entre elles, à l'exception de quelques mots sans importance. Ici l'autorité du comte est affirme'e davantage. Les e'chevins ne peuvent suspendre l'abattis d'une maison, si ce n'est avec l'assentiment du comte ; à propos du viol, on rappelle que la peine commine'e l'a été par les prédécesseurs de Philippe d'Alsace. L'homicide est déclaré passible de la peine du talion et de la confiscation de tous ses biens au profit du comte. La défense générale de circuler en armes est levée pour les officiers du prince. Enfin plusieurs articles sont ajoutés et tous semblent rappeler avec affectation le comte; personne ne peut placer d'échoppes au marché, qui appartient au comte; l'échevin décédé est remplacé au choix du comte et non autrement; l'échevin qui est convaincu de faux témoignage par ses pairs, est livré au comte, lui et ses biens ; il en est de même des e'chevins qui le seraient d'avoir rendu un jugement inique, par une décision des e'chevins d'Arras ou autres suivant la même loi ; pour toutes les affaires concernant le comte, les e'chevins devront siéger en sa présence ou en présence de son délégué; enfin, ni eux, ni les bourgeois ne pourront rien modifier à la présente loi, si ce n'est avec l'assentiment du comte ou de son délégué.

On avait déjà soupçonné le caractère réactionnaire de ces keures; il ressort plus clairement de la comparaison des textes connus avec celui d'Arras et, quoique tous appartiennent au règne de Philippe d'Alsace, on pourrait supposer que ce dernier est plus ancien, tandis que les autres appartiennent à l'année 1179 ou H 80, époque où le comte sévit énergiquement contre plusieurs de ses bourgeoisies. La keure d'Arras est aussi remarquable en ce qu'il n'y est fait nulle mention ni de l'évéque et de l'église d'Arras, ni de l'abbaye de Saint- Vaast, qui y réclamaient pourtant des prérogatives considérables.

En Tannée 1479, sans que Ton en sache la raison, plusieurs villes de l'Artois, de la Picardie et du Vermandois ressentirent aussi les effets de la colère du comte. D'après André' de Marchiennes, « il fit cruellement souffrir les villes de Saint-Quentin et de « Pe'ronne et en affaiblit longtemps et considérablement les «' citoyens en les assiégeant et en les perse'cutant. » Les habitants de Hesdin avaient la re'putation d'être indociles et perfides. On disait jadis :

« Es lu do cels de Hesdin,qf « De la foi mâle (').

Philippe d'Alsace les traita sans me'nagement. « Il enleva à leur >' ville la dignité' de république », c'est-à-dire de commune; « il •' envoya à Aire leur cloche banale et fit précipiter du haut d'une « tour quelques habitants, en expiation d'un meurtre » , probablement du meurtre d'un de ses officiers (-).

Il y eut donc dans le règne de Philippe d'Alsace un temps d'arrêt se produisant dans le développement des institutions communales, une scission se manifestant entre un prince qui voulait maintenir ses droits intacts et des populations peu soumises au joug. Parmi les villes dont la prospérité s'était le plus développée, il faut citer en premier lieu Gand. Ses bourgeois jouissaient de grands privilèges et, notamment, de l'exemption de l'obligation de payer le tonlieu sur les vins à Rupelmonde, exemption qui fut étendue.

(1) Arthur Dinaux, Les Trouvères artésiens, p. 9.

(2) Jnno Domini ïlld cornes Flandrensis Philippus Sancti Quintini et de Perona castra graviter afjtixit, eoruhique cives ohsidione et persectitiotie diu multunique humiliavit; Hesdiniensibus reipublicae dignitatem ahstnlit, campanam communiae apud Jriam transmisit et quosdam prointerfectiotie cujusdam de turri praecipiiari jussit {Çhronicon Jndrense, dans D'Achkry, Spicilegiutn, t. JX, p. 476).

en 1171, aux religieux de l'abbaye de Saint-Bavon ('). « La mui- < titude des citoyens » , dit l'archevêque de Reims dans une lettre qui nous a ëtë conservée , « orgueilleuse de l'abondance de i> richesses qui lui souriaient et de la force de ses maisons , « semblables à des tours; insolente à l'excès, rebelle à son « seigneur, en e'tait venue, non-seulement à modifier la direc- « tion des écoles, mais à usurper, sous presque tous les rapports, .c la juridiction et le domaine du comte. >

De temps immémorial, les chanoines de l'église Sainte-Pharaïlde, oratoire du palais des comtes, avaient reçu de ceux-ci le droit exclusif d'ouvrir des écoles à Gand ou d'autoriser d'autres personnes à en établir et à les diriger. Cette église ayant été détruite, avec ses archives, dans un incendie (probablement celui du 4 mai H 20, dans lequel une grande partie de la ville fut consumée) (^), les bourgeois de Gand refusèrent de reconnaître le privilège des chanoines, que le comte avait pourtant confirmé de nouveau. Leur résistance ne fut domptée qu'en H 79 par les efforts réunis de Philippe d'Alsace et de Guillaume, archevêque de Reims. Celui-ci menaça les Gantois d'une sentence d'excommunication s'ils renouvelaient leurs empiétements; quant au comte, il força les bourgeois à l'obéissance et, •> pour réprimer leur trop grand •1 orgueil» , il fit bâtir, près de Sainte-Pharaïlde, une forteresse Q) dont il reste encore la porte d'entrée, oii une inscription rappela longtemps la date de sa construction.

il n'est pas inutile de rappeler à ce propos que le pape Alexan-

(') Du Chesne, Histoire généalogique des maisons de Guines, etc., Preuves, p. 107.

(^) Chronicon SanctiBavonis, dans de Sjiet, 1. 1, p. 576.

(') Ctisfodiam castri Gandensis, quod Philipjms cornes Flandriae, ad reprimeuduvi, honiinutn Gandensiuin nimiain superbiam, construxerat GiSLEBERT, lac. cit., \). 226).

dre m n'était nullement partisan de l'abandon à certains corps du monopole de l'enseignement; tout homme capable (f/^^'^ue idoneiis)^ d'après lui, devait avoir le droit de diriger une école ('). Quant aux droits exclusifs que l'église Sainte-Pharaïlde prétendait s'arroger, une autre corporation, l'abbaye de Saint-Pierre les lui disputait et en fit l'objet de réclamations qu'elle adressa au saint-siége et que l'évêque de Térouanne et l'abbé de Saint-Bertin furent chargés, par Alexandre III, d'examiner, afin de donner à cette affaire la suite qu'ils jugeraient convenable (*). Au surplus, des contestations d'un autre genre avaient encore surgi à Gand, où l'abbaye de Saint-Pierre fit confirmer par le comte, en 1180, la juridiction qu'elle exerçait dans le village contigu au monastère et, en particulier, le droit de bannir, sans que le condamné pût être toléré, soit à Gand, soit dans tout autre domaine comtal. Un débat s'étant élevé entre les baillis du comte et les abbés Hugues et Gérard à propos de l'exercice du droit de mortemain sur les biens de ceux qui venaient demeurer dans le village de Saint- Pierre, Philippe d'Alsace y renonça entièrement en 1185 et en 1186.

L'édit pour Gand qui commence par les mots: Haec sioit prœcepki, et qui fut promulgué par ordre du comte lorsqu'il revint de la Palestine, c'est-à-dire en 1178 ou 1179, montre parfaitement la disposition d'esprit dans laquelle se trouvait ce prince, dont le séjour en Orient n'avait été ni profitable pour les chrétiens de ces contrées, ni marqué par des actions glorieuses. Soit que son cœur eût été ulcéré par l'insuccès de ses efforts pour parvenir au trône de Jérusalem, soit qu'il eût trouvé la Flandre en proie à des trou-

(') Variiv, loc. cit., t. I, p, 568; — Martene et Durand, Amplissima collectio, t. II, col. 855.

(^) Vais Lokeren, loc. cit., p. 155.

bles et à des se'ditions, il est certain que ses ordres furent empreints dune se've'rite' excessive: « Toute amende de 60 livres doit être payée dans les trois jours, sous peine pour le coupable d'être banni des États du comte (t, dans le cas oii il reviendrait en Flandre, de rester toute sa vie hors la loi. — Si le vicomte ou ses ofliciers prennent des otages à Gand, ils les remettront au comte, sous peine de 60 livres d'amende. — Si quelqu'un est convaincu de crime par une sentence des e'chevins, on se rendra chez lui afin d'y saisir de quoi satisfaire le comte et, si l'on n'y trouve pas une valeur suffisante, on s'en prendra à sa propre personne, c'est-à-dire qu'il sera puni corporellement. — Celui qui constitue une caution et la caution elle-même payent le double si celle-ci attend pour s'acquitter qu'il y ait un jugement prononcé à sa charge. — Celui qui n'a pas chez lui de quoi payer une amende de 60 livres et qui, dans les trois jours d'une citation, ne comparait pas, est considéré comme convaincu du crime (ju'on lui reproche. — Défense est faite d'avoir à Gand des hommes (c'est-à-dire des adhérents, des sujets) si ce n'est à raison d'un fief ou à cause d'une haine mortelle (*). Cette loi est évidemment une loi de colère et de circonstance.

11 faut rattacher aussi à l'espèce d'antagonisme qui se manifesta, vers l'an 1179, entre Philippe d'Alsace et ses sujets, les efforts du premier pour imposer aux seconds, malgré de vives répugnances, le payement des dîmes. Les habitants d'Oostbourg et de Rodenbourg, en particulier, s'acquittaient avec beaucoup de mauvaise grâce de cette obligation. A la requête des abbés de Saint-Pierre et de Saint-Bavon, de Gand, le comte les menaça, en 1164, de la leur faire payer double, plus une amende de dix sous, s'ils ne justifiaient pas de leur exactitude à livrer le dixième

(') Lesbroussart, Ioc. cit., 1. 1, p. 450 ; — Warnkomg et Gheidolf, \. III, p. 219.

de leurs re'coltes ('). Il eut infiniment plus de peine à faire percevoir la dime du hareng. Les pécheurs flamands comprenaient difficilement à quel titre des gens qui ne partageaient ni leurs labeurs, ni leurs pe'rils, prétendaient leur extorquer une large part du produit de leurs fatigues, exaction qui ne se reclamait nullement dans les villes. Elle fut pourtant autorise'e par le pape Alexandre III, au concile de Latran, où l'on commina les peines les plus sévères contre ceux qui s'y refuseraient. L'évéque de Térouanne porta la bulle pontificale au comte Philippe, « dont la volonté « servait de loi en Flandre » et qui ordonna aux habitants de Gravelines, de la partie maritime de la châtellenie de Bourbourg, de Calais et de Pétresse, d'obéir aux ordres du souverain pontife. Mais ces populations s'insurgèrent; elles qualifièrent la dîme de taxe inique : elles préféraient mourir, ajoutèrent-elles, plutôt que de s'y soumettre. C'étaient surtout les Calaisiens qui se montraient récalcitrants. Le comte, auprès de qui l'abbé de Saint-Bertin, Simon, ne cessait d'insister au sujet de la perception de la dîme, leur écrivit des lettres pressantes et les leur fit porter par deux religieux de Saint-Bertin. Ceux-ci ne purent achever la lecture de ses ordres. A peine la foule eut-elle appris de quoi il était question, qu'elle courut aux armes. Les envoyés n'eurent que le temps de se réfugier dans une église, d'où ils parvinrent à s'enfuir, grâce à l'intervention du connétable, Baudouin d'Ermlinghem. En apprenant ces faits, Philippe d'Alsace frappa les révoltés d'une amende de 1 ,000 livres, dont il abandonna un tiers aux églises à qui la dime des harengs était due et le dernier tiers aux pauvres des mêmes paroisses (*).

(') Vapï Lokereîv, Charles de l'abbaye de Saint-Pierre, à Gand, t. I^r, p. 166.

(*) Morand, loc. cit., p. 106.

C'est depuis lors que la dîme des harengs se leva sur toute la côte, principalement au profit des abbayes de Saint-Bertin et de Bergues-Saint-^Yinoc. Le monastère de Saint-Nicolas, de Furnes, en fut e'galement gratifié, à charge des habitants de Dunkerque et de Neuf-Bourg (JNieuporl?), grâce à l'intervention du comte Philippe ('). Ce prince prescrivit, en 1185, que le produit en serait partagé en trois : une part pour la corporation à laquelle appartenait le patronat de féglise paroissiale, une deuxième part aux paroissiens, au proGt de celte dernière, et une troisième part aux pauvres. Le gouverneur ou chef du bateau était astreint à la recueillir, sous peine d'être livré au comte, corps et biens. Mais de longs débats se produisirent et, de temps à autre, des incidents fâcheux vinrent attester combien étaient vives les répugnances des pêcheurs. Alléguant d'anciens usages, ils ne payaient pas ou fraudaient autant que possible. En février 1208- 1209, les religieux de Bergues consentirent à ne plus percevoir, à Mardick, que la pêche d'un seul matelot dirigeant deux filets, pour tout bateau monté par treize hommes et plus ; que la moitié pour les bateaux dont l'équipage était de sept à douze hommes, et que le quart pour les bateaux plus petits. Mais, regagnant d'un côté ce qu'ils perdaient de l'autre, ils instituèrent une sorte de tribunal chargé de diriger et de surveiller le prélèvement de la dîme, et organisèrent parmi les matelots un système d'espionnage qui dut provoquer entre ceux-ci des querelles nombreuses. Le délégué du monastère, de l'avis des maîtres d'église du village, choisissait quatre stirmannen (patrons de bateaux) ou d'autres personnes chargés de contrôler la perception de la dîme ; dans le cas où un batelier était convaincu de fraude, on devait lui adjoindre, en guise de surveillants, deux matelots, astreints à jurer quils ne

(1) Chronicon et aatularitim obbatiae Sancd Nicolai Furnensis, p. 186.

laisseraient pas commettre de fraude au préjudice de l'abbaye ('). Peu d'anne'es après, une nouvelle émeute e'clata, cette fois, à Nieuport. Le chapitre de Sainte- Walburge, de Furncs, avait réclame' la dîme des poissons en cet endroit et à Dunkerque et le pape Innocent lil la lui avait adjugée (8 août 1216). Mais ses délégués s'étant présentés pour la percevoir, la population se jeta sur eux ; deux prêtres furent tués et un clerc fortement blessé. Frappée d'une sentence d'excommunication, elle n'obtint son pardon qu'à des conditions qui la ruinèrent, ou peu s'en faut; mais qu'importe ? le principe de la dîme sur le poisson restait consacré. L'abbé de Saint-Bertin, le prévôt de l'église Saint Omer et le prévôt de Saint-Donatien, chargés de décider cette affaire, se contentèrent de ce qui suit ; on doit leur savoir gré de ne pas avoir extorqué aux habitants de Nieuport tout ce qu'ils possédaient : pourquoi s'arrêtèrent-ils en si beau chemin? Les plus coupables, au nombre de vingt-cinq, échevins ou autres, devaient, dans l'année, faire le voyage d'outre-mer et ne revenir qu'au bout d'un an, après avoir assisté, à leurs frais, à des processions, en vingtsix églises différentes, sans autres vêtements que leurs caleçons, les pieds nus, et portant des verges avec lesquelles on leur donnait la discipline. Cent autres, choisis parmi les notables, étaient tenus de se trouver également à ces processions. La commune dut bâtir une chapelle, du coût de 100 livres; fonder une chapellenie dotée de 15 livres, à Nieuport, et une autre^ dotée de 10 livres, au couvent de Watten ; donner 50 livres aux religieuses de Pont-Rouard ; faire sa paix avec les parents des prêtres tués, comme si ceux-ci eussent été des nobles; donner 50 livres d'indemnité au prêtre blessé ; construire à la comtesse Marguerite une forteresse du prix de 1 ,000 livres pour empêcher de nouveaux troubles, ou, si

(') Preuves, p. 65. — Foir aussi Ibidem, p. 42.

la comtesse le pre'fe'rait, lui donner les 1,000 livres et creuser seulement les fosse's ; enfin s'engager à donner à Marguerite et à ses successeurs 40 livres tous les ans, le jour de l'assassinat des deux prêtres. Il est vrai que les habitants de jNieuport furent exempte's de payer dore'navant la dîme du hareng au chapitre de Sainte-Walburge ; mais, par contre, ils furent astreints à lui donner tous les ans 50 livres (13 septembre 1236) (').

Quant au monastère de Saint-Nicolas, de Furnes, il continua à demander à Nieuport la dîme du hareng. On ne la levait pas en août, ni jusqu'à la Saint-Michel, dans la mer dite Mortovcrum (?), ni sur les bateaux contenant au plus cinq hommes, ni sur les pêcheurs qui ne comptaient pas avec leurs compagnons, ni sur ceux qui péchaient au moyen d'hameçons ou d'ustensiles du même genre. Les autres, c'est-à-dire les associe's (^) , payaient sur des bases analogues à celles qui avaient ëte' détermine'es à Mardick, en 1208-1209, et la pêche durait jusqu'à huit jours après la Saint- Martin, c'est-à-dire jusqu'au 19 novembre. Cet accord, du mois de mai 1247, fut, le 7 janvier 1276-1277, rendu applicable aux pêcheurs de harengs de Nova-Hida ou Nieuw-Heyde, paroisse d'Oost-Duynkerke, par les ëchevins de Nieuport, accepte's comme arbitres par ces pêcheurs et par l'abbaye de Furnes ("). Ces détails prouvent à quel point la pèche du hareng était active sur nos côtes, aux XII* et xiii^ siècles.

Philippe d'Alsace était alors devenu l'homme le plus influent en France; dans les dernières années de la vie du roi Louis Vil, il jouissait de toute la confiance du monarque et il en profita pour faire épouser à l'héritier de celui-ci, Philippe-Auguste, sa nièce

(') MiRAEi's et FoppENS, loc. cit., t. m, p. 79.

(^) Cum pleno consortio et scquacibus {Chronicon et cartularium abbatiae Sancti Nicolai Furnensis, p. 182).

(^) Ibidem, p. 185.

Elisabeth, fille du comte de Hainaut, qui n'avait pas plus de dix ans. Il scella alors un acte qu'il dut depuis amèrement regretter, mais qui montre à quel point son sens politique avait été perverti par ses visées ambitieuses. Il donna au jeune roi pour en jouir >i après sa mort toute sa terre » , c'est-à dire tous ses États, « en considération de ce que le monarque s'était abaissé à tant « d'humilité que d'avoir reçu avec sa nièce le sacrement de ma- « riage » et en stipulant seulement que Philippe-Auguste devait en respecter les institutions ('). Mais bientôt le jeune roi succéda à son père; il ne tarda pas à se séparer de ce conseiller qui avait pesé sur ses volontés, l'avait marié à la hâte et lui avait follement assuré son patrimoine.

Une guerre ne tarda pas à éclater, guerre pour laquelle Philippe d'Alsace fit d'immenses préparatifs sans obtenir aucun autre avantage que d'emporter quelques forteresses et de dévaster un grand nombre devillages.il porta d'abord la terreur jusque près de Paris; mais Philippe-Auguste lui ayant opposé une armée redoutable,

(') Voici cel acte important, qu'aucun écrivain belge ou français n'a connu ou cité :

Ut que gcrenttir in nostro (empare finniora permuneant et quacmnqne notitia propugentiir in posteris, litterarum soient memoria perhennari. Sciant ergo présentes et futuri qnod ego P. Flandrensis cornes domino meo Phil. régi Francorum, cum ad tantam humilitatem se vellet inclinari quod cum nepte mea conjugii sacramenium acciperet, terram tneam post obitum meum habere concessi, taii tameu appositu pactione, ne per eum terre depereant instituta. Ceterum ut hoc factum ilUbatmn permanent nec deleri possit processu temporis, advocaii testes ydoneos quorum sunt notnina in presenti pagina parata. Jctum... (Arndt, dans ses notes à Gisi.ebert, Chronicon Hannoniœ, p. 120, édit. de 1869).

Gislebert se trompe donc quand il prétend qu'Elisabeth et sa postérité ne devaient garder que la partie de la Flandre située au sud du Fossé ou Neuf-Fossé (c'est-àdire l'Artois) et que le reste fut considéré comme devant devenir le lot du comte de Hainaut et de sa femme, sœur de Philippe.

un accord provisoire fut conclu par la médiation du roi d'Angleterre. Le comte s'engagea à indemniser le roi des ravages qu'il avait causes dans ses États, lui rendit Amiens et ses dépendances, déclara qu'après sa mort tout le pays situé au sud de la Lys lui serait abandonné, comme formant la dot de la reine, et attesta que le roi pourrait racheter Péronne en remboursant 60,000 livres au comte Philippe ('). Celui-ci ne s'attendait point à un pareil résultat. Au début de la guerre, il avait convoqué à Arras ses barons et ses communes et réclamé leur appui. Un poëte français nous a laissé un tableau animé, quoique exagéré peut-être, de l'enthousiasme avec lequel les Flamands répondirent à son appel.

« Une ardeur belliqueuse éclata de toutes parts. La commune « de Gand, fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors, «( de ses nombreux bourgeois couverts de boucliers, fournit au «' comte deux fois dix mille hommes habiles à manier les armes. « A son exemple s'empresse celle d'Ypres, qui excelle dans la « teinture des laines et envoie deux légions pour cette guerre «1 exécrable; Bruges, dont les bottines chaussent les grands, " Bruges que ses moissons et ses prairies enrichissent, choisit les ' plus intrépides de ses habitants, ainsi que Damme, cette ville <i funeste. Dam par son nom, dam en réalité, Damme, qui devait .1 être si fatale à nos vaisseaux. Lille, dont l'étranger admire les '1 draps aux couleurs éclatantes et qui sait amasser du gain, pré- « pare également de nombreuses phalanges , et le peuple qui « honore saint Omer envoie au comte plusieurs milliers déjeunes " gensrenommés pour leur vaillance. Hesdin,Gravelines, Bapaume, « Douai, Douai belliqueuse et célèbre, arment à leur tour leurs « bataillons. La Flandre entière appelle au combat ses nom- <• breux enfants, la Flandre, ce pays riche et prospère, mais

(') Roger de Hoveden.

« déchirée par ses querelles intestines. Son peuple, sobre et « frugal, se distingue par ses vêtements éclatants, sa haute sta- " ture, l'élégance de ses traits, lopulence de sa chevelure, la « vivacité des couleurs qui rehaussent chez lui la blancheur du « teint. D'innombrables cours d'eau et des rivières présentent, « dans ce pays, tant d'obstacles à l'ennemi que celui-ci n'y pour- > rait pénétrer, si la guerre civile ne lui en facilitait les moyens. La « terre prodigue au Flamand le froment, ses troupeaux lui four- .< nissent le lait et le beurre, la mer lui donne le poisson, et une •' tourbe sèche, extraite des marais, alimente son foyer. Les forêts ' sont rai-es en Flandre et la vigne n'y donne jamais son ombrage, " mais on y mêle de l'avoine à l'eau et une boisson, fabriquée de « cette manière à grand'peine, y remplace le vin ('). >•

Cette description, pleine de feu et d'emphase, rappelle celle que nous a laissée de la Flandre le célèbre géographe arabe Mohammed-el-Edrisi ('"), qui visita nos contrées au xii'' siècle : « Ce « pays, couvert de villages, dit-il, est partout cultivé avec le « plus grand soin. La principale de ses villes est Gand... On « admire ses vastes habitations et ses beaux édifices et elle est « située au milieu de vergers, dé vignobles (?) et des champs les " plus fertiles. A quinze milles de Gand, vers l'ouest, s'élève la <c ville de Bruges qui, bien que moins étendue, possède une nom- .1 breuse population et des ressources de toute espèce. Des « vignobles et des campagnes fertiles l'entourent également. » Il est vrai que d'autres ne voient pas les Flamands du même œil et les accusent à la fois d'indécence et d'insolence. A ce que rapporte Philippe de Harveng (^), ses délégués aperçurent en Flandre des

(') Guillaume le Breton, Philippidos lib. II , clans De Cuesxe, Historiae Franconim scn'ptores, t. V.

(^) Cité par M. Kervyn de Lettenhove, loc. cit., l. U, p. 79. (') De cjntinentia clericorum, c. 51.

hommes allant nus au cœur de l'été', sans souci de la pudeur. Aux remontrances qu'on leur adressa, ils répondirent flèrement que cela ne regardait qu'eux.

" Le comte, ajoute Guillaume le Breton, ne put retenir sa joie, «i en voyant l'ardeur de ses sujets. Il n'y aura rien de fait, s'écria- <( t-il, si je ne plante mon gonfanon sur le Petit-Pont de Paris et « ma bannière dans la rue de la Calandre. » C'est alors qu'au grand mécontentement du roi, son suzerain, il fit déployer, au centre de son armée, son grand étendard, porté sur un chariot à quatre roues (*). A ses premiers succès succédèrent bientôt des revers. Pendant que son beau-frère était engagé dans cette lutte difficile, le comte de Hainaut se brouilla avec le jeune duc de Brabant, Henri I", que son père Godefroid III avait associé au gouvernement de ses Etats. Les causes apparentes de leur querelle furent un vol de harnais commis par des Brabançons, lors d'un tournoi, au préjudice des serviteurs de Baudouin et l'occupation par le jeune duc de la forteresse de Wasnaque (Hoessenaken, sous Pepinghen-Beringen), qui était située en Brabant, dans le fief tenu du duché par les sires dEnghien, et que Gislebert dit à tort avoir été un bien du comte de Hainaut. En réalité, les deux princes étaient rivaux. L'un et l'autre prétendaient à la succession au comté de Flandre : Henri, comme ayant épousé Mathilde, l'une des filles de Mathieu d'Alsace, comte de Boulogne; Baudouin, comme mari de Marguerite, sœur de Philippe. Celui-ci fit d'infructueux efforts pour les réconcilier et se vit bientôt abandonné par Baudouin, qui contracta une étroite alliance avec Philippe- Auguste. Pour s'en venger, le comte de Flandre se remaria avec Mathilde de Portugal, qui fut nommée depuis la reine Mathilde sans avoir droit à ce titre, et, ligué avec le duc de Brabant et

(') Sigeberti continnatio Aquicinctina.

l'archevêque de Cologne, il livra les campagnes du Hainaut à une affreuse dévastation. Mais, d'autre part, il se vit force' de restituer le Vermandois et le V^alois à Philippe-Auguste, qui devait en outre posséder, après sa mort, toute la Flandre au sud de la Lys, c'està-dire ce qui forma depuis le comté d'Artois, avec la suzeraineté sur le Boulonnais.

Peu de temps après, le roi, voulant encore porter au comte de Flandre un coup sensible, résolut d'asseoir fermement sa domina tion dans Tournai. Depuis longtemps, ni lui, ni ses prédécesseurs ne s'étaient ingérés dans l'administration de cette commune; elle n'avait attiré leur attention que lorsqu'on y avait rétabli un siège épiscopal. Philippe-Auguste était trop habile pour négliger une occasion d'étendre sa domination vers le nord. Tournai, situé sur un grand fleuve, à l'endroit où les frontières de la Flandre, du Hainaut et de l'Artois venaient se confondre, devait être pour lui un point d'appui dans ses expéditions contre la Flandre et un boulevard contre l'empire. On peut hardiment attribuer au comte de Hainaut la détermination que prit Philippe-Auguste, Ce prince, qui était toujours en lutte avec ses voisins et, par contre, jouissait d'une grande influence à la cour du roi de France, son gendre, et à celle de l'empereur, haïssait les Tournaisiens. Quelques années auparavant, alors qu'il guerroyait contre Jacques d'Avesnes, parent de leur évêque Walter et de leur châtelain, les bourgeois avaient pris les armes en faveur de ceux-ci et défendu Leuze contre les Hennuyers ('). Pour exécuter son entreprise, le roi traversa le Hainaut, arriva, le 27 décembre H 87, à Valenciennes, où Baudouin lui avait préparé une magnifique réception et, le lendemain, entra dans Tournai (-).

C^) De Reiffenberg, Chronique riniée de Philippe Mmislcès. t. H, p. 266.

(«) GlSLEBERT, lOC. Cit., p. 160.

L evêque Walter ne se montra pas très-empresse' à accueillir son souverain. Philippe-Auguste se rendit imme'diatement au palais ëpiscopal et, comme s'il eût voulu adresser des reproches au prélat, lui demanda de qui il tenait la cite : « De Notre-Dame « et de Dieu, sire, re'pondit Te'vêque, comme mes pre'de'cesseurs. » Puis, par un aveu que la situation lui arrache, il ajoute : « et de « vous et des rois vos ancêtres; je vous dois le service avec dix « chevaliers. » Enfin, en se plaignant que les bourgeois lui devaient Taide, c'est-à-dire l'impôt, mais qu'ils s'y refusaient et ne le reconnaissaient plus pour seigneur, il remit la cite' au roi (').

Les habitants ne pouvaient se refuser à reconnaître l'autorité de leur nouveau souverain. La re'sistance eût e'te' un acte de folie. D'un autre côte', Philippe-Auguste chercha à s'attacher une bourgeoisie florissante et dont le dévouement devait lui être d'une grande utilité. Dans ce but, il reconnut solennellement l'existence de la commune, mais seulement après avoir extorqué de fortes contributions aux hommes riches de la cité (-), Par une charte, datée de Paris et de l'an H 87, charte qui fut confirme'e en 12H, le roi ratifia \ institution de paix et la commune de Tournai, avec les mêmes usages et coutumes que les bourgeois suivaient « avant l'établissement de la commune. > Sa concession fut basée sur un record (ou déclaration) des échevins, toutefois avec une réserve

(,') De Reifpknberg, loc. cit.

(«) Et li rois reciut siretet

Si aI)ancionna les borgois.

Atanl s'en est partis li rois,

Kt li haut home de la vile ^

Ki se doutèrent de sa gille (ou tromperie),

Sivirent le roi, si reprisent,

A CGC siergans qu'il misent

Et s'eut de leurs deniers grans pars.

(MoDSKKS, loc. cit., p. 267.)

expresse des droits des e'glises, du châtelain, de l'avoué, des seigneurs de la monnaie, de la mairie et des nobles hommes demeurant aux environs de la ville. Lorsqu'on lui eut expose' les droits que la cite re'clamait, l'un de ses chevaliers, par son ordre, en garantit la possession aux bourgeois. En outre, le roi, après avoir de'lermine' le service militaire que les Tournaisiens lui devaient, les exempta de toute aide et de toute autre charge et les autorisa à avoir une cloche banale. Cet accord fut surtout profitable à la royauté', qui acquit ainsi une position stratégique d'une haute importance et l'appui d'une population belliqueuse. Celle-ci, par contre, put jouir d'une liberté presque illimitée et, sous la protection royale, ne cessa de prospérer.

Pendant ses dernières années, Philippe d'Alsace redevint prodigue de concessions en faveur de ses communes. En 1 188 il confirma les statuts de l'Amitié d'Aire et assura aux bourgeois de cette ville les terres et les pâtures qu'ils avaient reçues en don ou achetées et qui s'étendaient entre Belti et Lombres. Au mois de mai de la même année ('), il octroya à Orchies les libertés et les lois (Jibertatem et leges) de Douai. Les bourgeois ne devaient comparaître en justice qu'à Orchies même , dans tout le canton appelé Pevèle; ils pouvaient librement élever des fours, des brasseries, des moulins mus par chevaux, et dorénavant on considéra comme libre toute personne ayant séjourné à Orchies pendant un an et un jour sans avoir été réclamée. En 1189, il déclara que les coutumes et les lois de Gand seraient communes à Audenarde, où ses successeurs ne pourraient plus lever la mortemain.En 1190, il confirma la charte primitive de Grammont et, au mois d'avril de la même année, il donna à l'église Notre-Dame, de Courtrai, tous ses serfs

(') Opéra diplomatica, 1. II, p. 719. — Et non, comme le dltGRiMAYE (p. -212), en 1173. A ceUe dernière date, Philippe d'Alsace n'avait pas épousé Matliilde de Portugal. La cliarte de 1188 fut ratifiée par Philippe-Auguste, en 1207.

habitant, soit dans cette ville, soit au dehors, et de'clara que toute personne de condition servile pourrait venir y séjourner, sauf qu'un seigneur aurait quarante jours pour re'clamer celle qu'il pre'tendrait lui appartenir et qu'un serf retournerait à sa condition première en quittant Courfrai. Enfin on dit encore que Philippe dota deliberte's le bourg de Loo près d'Ypres, dont on n'a pas retrouve' la charte ('), et c'est de son temps que la ville de Saint-Pol fut privile'gie'e par le comte Hugues, dont les concessions furent ratifie'es par son petit-fils, Hugues de Châtillon, au mois de juillet 1227 (-).

De cette e'poque date aussi la re'daction des lois du Franc de Bruges, c'est-à-dire du territoire rural de l'ancien par/ ws de Flandre. Les habitants s'e'tant plaints des servitudes qui les accablaient et ayant prie' le comte, au nom de la croix qu'il avait prise et de la Terre sainte où il allait se rendre, d'adoucir leur misère de manière à la rendre supportable et à permettre à ses sujets de rester dans ses domaines, Philippe d'Alsace ne fit droit à leur requête que jusqu'à un certain point, car les lois dont nous venons de parler contiennent plusieurs restrictions, au milieu d'une foule de dispositions contradictoires et mal coordonne'es. On y remarque, ditWarnkonig (^),un mélange curieux de clauses concernant la proce'dure, le droit pe'nal, la police et le droit civil, et l'on y retrouve des traces très-apparentes de l'ancienne législation franque et des capitulaires de Charlemagne. Mais on ne tarde pas à reconnaître, en parcourant ce document curieux, combien la barbarie et l'arbitraire désolaient encore cette vieille terre de Flandre, que, par antiphrase sans doute, on appelait /c Fronc (T'Vrije, Franconatus).

C) Sanuerus, Flandria illustrata, t. III, p. 135 (édit. de 1733). (^) TuRPm, Annales comitum Tervancnsium, p. 122. (*) Histoire de la Flandre, t. IV, pp. 166 et suiv.

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