CHAPITRE NEUVIÈME
§ l'■^ Les villes ppemieiit part, dans nos provinces, au gonverneinent de l'État. Composition delà bourj^eolsie primitive et son organisation eu gildes, hanses, etc.; premières mentions des corps de métiers ; démonstration hostile aux tisserands faite en 1133 depuis Aix-la-Chapelle jusqu'aux frontières de Brabant; réaction contre le principe d'élection; formation de corps aristocratiques dans les communes.
— § 2. Considérations sur la composition des administrations locales à cette époque: les échevinages, les corps de jurés, les consulats; chefs suprêmes du nom de maîtres, prévôts, maires, etc.; grands conseils et administrations subalternes.
— § 3. Extension que prennent les attributions ou les charges des communes. Les idées de libre examen se répandent; on dispute à l'église l'école, les établissements de charité, les privilèges de toute nature. Renaissance de la littérature et de l'art laïques. Idées nouvelles qui dominent dans la législation et admiration qu'inspirent les coutumes adoptées en Flandre. Ce pays devient un foyer d'où sortent à la fois les idées et les populations. — § 4. Cause véritable des migrations : souffrances des classes inférieures dans le monde féodal. Les privilèges de la noblesse augmentent, ainsi que le nombre des châteaux, et les princes, de leur côté, créent de nouveaux impôts; mais des améliorations continuelles modifient le sort de la classe servile qu'elles rapprochent de la condition faite aux habitants des villes. Importance du xu« siècle considéré à ces divers points de vue.
Comme on a pu le voir dans les chapitres pre'ce'dents, l'histoire du XII* siècle est remplie des de'mêlés des villes avec les souve-
rains et les seigneurs. Leur importance devient considérable, leur rôle pour ainsi dire prédominant. Aussi l'on ne s'e'tonne pas de les voir intervenir dans les traites de tout genre. En 1179, quand Philippe d'Alsace et le duc Godefroid III ne'gocient le mariage de Mathilde de Boulogne, nièce du premier, avec Henri, flls aîné' du second, le contrat se signe en pre'sence, non-seulement des nobles, vassaux de Godefroid, mais aussi des e'chevins, du pracco ou amman et de plusieurs bourgeois de Bruxelles. Huit villes du Brabant, cinq du Hainaut, six de la Flandre et Namur se constituèrent garantes, de même que les principaux barons, du traité qui intervint, le 20 août 1194, entre le duc Henri I" et le comte Baudouin; comme les barons, les villes s'engagèrent formellement à maintenir le pacte conclu entre ces deux princes et à refuser le service à celui des deux qui en violerait les clauses, promettant même de se déclarer contre lui, s'il ajoutait la violence à son manque de foi.
Bientôt l'intervention des villes devient en Belgique une sorte de coutume. De même que les villes de Flandre garantirent au roi de France, en janvier 1199-1200, la fidèle exécution de la paix de Péronne; en 1226 et 1257, celle du traité de iMelun ; en 1244, l'observation de la sentence que prononcerait le roi de France, Louis IX, au sujet des débats entre les d'Avesnes et lesDampierre; de même, celles du Brabant se virent souvent appelées à ratifier des actes émanant de leurs ducs. Ainsi, lorsque le roi Philippe de Souabe et le duc Henri I" décidèrent le mariage d'une fille du premier avec Henri, fils du second, les vassaux et les cités de Henri durent s'obliger, le 9 février 1207, à garantir la stricte observation de la convention.
Demander des services de ce genre à ses bourgeoisies, solliciter leur intervention dans ses affiiires de famille, réclamer d'elles des contingents d'hommes et des subsides, c'était, pour le prince.
contracter riiabitude de reunir leurs députe's, de constituer de la sorte des assemble'es d'État , où , à côte' des eccle'siastiques influents, des barons, interviennent des repre'sentants de la bourgeoisie. L'archevêque de Trêves, Adalbe'ron, qui mourut en H52, avait l'habitude d'assembler ses suffragants, les princes et les nobles de sa province, de leur distribuer ses largesses (stipendia) et de traiter avec eux tout ce qui concernait la situation du pays. Dans ces re'unions fe'odales la bourgeoisie ne tarda pas à intervenir. Le 22 janvier 1197, une infe'odation s'opère à Cologne, en pre'sence des prieurs (c'est-à-dire des chefs des grandes e'glises), des nobles, des ministériels de l'ëglise de Saint-Pierre, des bourgeois de Cologne et de tout le peuple. En cette occasion, la représentation de la principauté est complète; tous les ordres s'y rencontrent.
Nos contrées donc, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, ont devancé la plupart des pays de l'Europe, et, sans nous arrêter aux listes imparfaites publiées pai' quelques auteurs, et en particulier par le chanoine De Bast ('), on doit reconnaître que nos principales provinces comptaient, avant l'an il90, un grand nombre de villes privilégiées et, pour la plupart, s'intitulant communes ; telles que :
1° En Flandre, outre Saint-Omer et Aire, qui en furent séparées en 1199; Arras, Hesdin, Bapaume, Hennin-Liétard, Saint-Pol, etc., qui furent adjugées à l'Artois en 1191 : Alost, Audenarde, Bergues-Saint-Winoc, Bourbourg, Bruges, Cassel, Courtrai, Damme, Douai, Dixmude, Dunkerque, Furnes, Gand, Grammont, Gravelines, Ilarlebeek , Hulst, Lille, Nieuport, Orchies, Thielt, Ypres, etc.;
(') L'institution des communes dans la Belgique pendant les douzième et treizième siècles. Gand, 1819, iii-4".
2" En Hainaut ; Valenciennes, Soignies, Le Quesnoy, Mons, Binche, Péruwelz, Landrecies, Chièvres ;
5° En Brabant : Louvain, Bruxelles, Anvers, Gembloux, Jodoigne, Le'au, Nivelles, Tirleraont, Bois-le-Duc, Sichem, Aerschot, Lierre, les quatre dernières qualifle'es déjà, en 1212, de villes d'ancienne fondation (').
Pour la plupart de ces localite's, les chartes connues sont postérieures à l'époque où elles constituaient déjà des corps politiques, preuve évidente qu'une foule de documents importants sont encore restés inédits ou ne sont point parvenus jusqu'à nous, soit qu'ils aient été détruits dans des incendies (■) ou dans des saccagements de villes, soit qu'ils aient été supprimés à dessein, tantôt par un prince, lorsqu'il voulait punir une population de sa turbulence, tantôt par une multitude égarée.
On aura remarqué qu'en plus d'une occasion la ville privilégiée n'est pas l'ancienne cité, l'ancienne ville romaine, oii l'évêque a souvent gardé la domination exclusive. La bourgeoisie semble occuper de préférence une localité nouvelle et contiguë, comme Spire, qui se fonde à côté de l'ancienne Nemetum ; le faubourg d'Utrecht, qui est différent du castrum de ce nom, le suburbium de Bruges, qui s'élève également à côté du château ou palais des comtes ; le Château-Neuf, à côté de Tours, etc. De là parfois ces doubles villes qui coexistent l'une près de l'autre, comme la Cité et les Arènes, à Nîmes, qui ne furent réunies qu'en 1207; Narbonne et son faubourg, qui ne se confondirent qu'au xiv^ siècle; Puy-Saint-Front et Périgueux, ayant chacune leur consulat ou municipalité, entre lesquels une fusion ne s'opéra qu'en 1240, etc.
(') Oppida ab antiquo aedificata (Bltkeks, Trophées de Brabant, t. J, l)i'euves, p. 59).
(*) Un diplôme de l'an 1187 parle du commune incendium Brugense [Opéra diplomatica, 1. 1, p. 552).
Quand tout le peuple sans exception a adhe're' à la nouvelle organisation de la ville, les actes annoncent ce concours unanime. C'est l'universalité des citoyens (^nnivcrsitas civium , omnis imiversitas) , comme à Aix (llo2-1191), à Coblentz (1265), à Metz (1190), ou toute la cite' (^o/« civitas), comme à Tolbiac (en il 93), etc. Et dans cet ensemble les chevaliers figurent parfois à côte' des bourgeois ('), concourent avec eux à re'organiser la cite' (-), ou contribuent pour une large part à former l'e'chevinage ('') ; mais souvent aussi le chevalier est éloigne' de la commune ; à Tournai, par exemple, où un habitant ne peut pas cautionner le chevalier de qui il tient un fief, ni « lui faire voisinage » , c'est-à-dire se lier avec lui comme voisin. La bourgeoisie, le plus souvent, se compose de petits propriétaires, vivant du fruit de leurs économies ou de celles de leurs parents et du grand négoce, du change, etc. Au moyen de ces éléments, il se forme d'ordinaire une gilde ou hanse, non pas une gilde de métiers, une gilde de tireurs, une gilde-confrérie, mais une de ces gildes de marchands, comme il en a existé dans presque toutes les villes du Brabant, de la Flandre, de l'Angleterre, etc., et dont plusieurs prirent dans la suite le nom de gildes de la draperie (laheni/uldo)^ parce qu'elles s'occupaient surtout du commerce du drap. La charte par laquelle Walter Berthout, seigneur de Malines, confirma ses droits à la gilde de celte ville, le 28 août 1276, contribue adonner
(') Un acte de l'an 1252 émane de l'écoutète, des chevaliers, des citoyens et de toute la juridiction de Boppart (Lacojibi.et, Urkundenhuch, t. 11, p. 206) ; un autre, de 1263, des écoulète, chevaliers, échevins et universalité de Coblentz (HoKTHEiM, loc. cit., t. I, p. 764).
(^) ^/mo 1166, concordia militumet burgensium Nemaucensium fucta est {Brève Chronicon Nemaucense, dans le Recueil des historiens de France, t. XII, p. 567).
(°) Une charte publiée dans nos Preuves, p. 1 14, compte six chevaliers parmi les échevins de Furnes, (rois parmi ceux de Bergues et un parmi ceux de Bourbourg.
une idée de ce que les corps de ce genre étaient primitivement. Il ne peut, y est-il dit, s'en établir de pareil ni dans les domaines du seigneur, ni dans ceux de ses vassaux. Celui qui veut établir une commune au détriment de la gilde : s'il est bourgeois, est exclu de cette gilde ; s'il est étranger, perd l'appui de la cité. Dans toutes les amendes, sauf celles dites de hanse, qui sont entièrement adjugées à la gilde, Berthout se réserve une moitié, qu'il doit partager, par parts égales, avec l'évêque de Liège. Le bourgeois qui n'est pas inscrit dans la gilde ne peut faire le commerce, ni au delà de la Meuse, ni au delà de l'Escaut, qu'en payant le droit de hanse, c'est-à-dire 6 sous et 4 ou 8 deniers de Cologne, et le double, s'il fait partie du métier des tisserands et des foulons. Quelquefois la gilde portait le nom de hanse, comme à Gand, où on l'appelait aussi Comannen gilde et on ne pouvait y inscrire que ceux qui habitaient entre les quatre portes de la ville et au château (acte de l'an H99) ; à Lille, où il y avait (dès i2oo) quatre comtes de la hanse; à Saint-Trond, où il n'y en avait qu'un (en 1255) ; à Utrecht, où la hanse était dirigée par des oudermatis ou anciens (1233, 1251 ; les aldermans anglais). La confrérie de la Charité de Valenciennes, dont les marchands de cette ville étaient obligés de faire partie, constituait une association semblable, mais qui doit avoir disparu vers l'an 1200, car Baudouin d'Avesnes et d'après lui Jacques de Guyse (') en parlent comme « ayant duré {duravit) longtemps ■> , preuve suffisante que de leur temps elle n'existait plus. Sous le nom de Hanse de Londres, une vaste ligue comprenait les commerçants de Lille, de Douai, d'Arras, de Tournai, de Valenciennes, de Cambrai, de Bruges, de Saint-Omer, de Dixmude, de Bailleul, de Poperinghe, d'Orchies, de Huy, de Beims, de Châlons, de Saint-Quentin, de Péronne,
(') Annales du Ilainuut, t. \l, p. :24(éilil. de Fortia d'Urban).
d'Escouvins, de Montreuil, d'Abbeville, d'Amiens, de Beauvais. Elle rattachait en quelque sorte les marchands de Teau de Paris et de Rouen aux gildes du Brabanl, du pays de Liège et des rives du Rhin. Gouverne'e par un comte, qui était choisi parmi les bourgeois de Bruges, elle s'attribuait le monopole du commerce avec TAngleterre. Les artisans en e'taient exclus, à moins qu'ils n'eussent renoncé à leur industrie depuis un an et un jour (*). Sur les mêmes bases s'organisèrent : la Confrérie des tnarchands, de Middelbourg, les Comannen fjilden, d'Audenarde, la Knutsrjilda ou gilde de Canvt, à Flensburg, en Danemark, dont l'alderman ou ancien, de concert avec les membres les plus âgés, nommait les nouveaux consuls (en 1284) ; la Major r/iUla ou Grande gilde, de Dortmund, et enfin cette célèbre fiicherzecheit, de Cologne, qui peut être considérée comme le type le plus curieux des associations de l'espèce. Se rattachant évidemment à une corporation de marchands romains ou, si l'on veut, romano-germaniques, ses membres devaient leur nom collectif à leur habitude de banqueter (rec/ten) ensemble. Ric/ierzecheit, signifie littéralement 5oc/efé du banquet; ceux qui s'appelaient ainsi se vantaient probablement d'avoir toujours été libres et opulents, à la difTérence des artisans, de ces nouveaux affranchis qui portaient encore, pour ainsi dire, les stigmates de la servitude. Rs avaient pour chefs des officiati, probablement ces frères des échevins {fratres scabinorum, 1155, 1178, etc.), qui apparaissent quelquefois en nombre égal avec celui des sénateurs ou échevins (vingt-deux frères des échevins après vingt-deux sénateurs, en 1178), composant, sans doute, une sorte de conseil, que les magistrats convoquaient pour les affaires graves et dans lequel ils se recrutaient.
Les membres de ces différentes corporations formaient ce que
(•j Warisko.mg et Gheldou, loc. cit., t. JJ, p. 206.
Ton appelait les plus considérés, les plus estimés, les plus honnêteSf les plus prudents, les meilleurs {idtiores et credibiliorcs, d'Arras, en 111 4; honestiores Trajectenses, 1122; meliores de ciiitate et
nia qui erant prœcipui et sanioris consilii in civitate Colo-
niensi, 1155; prudentissimi Colonienses, 1178, etc.), classe interme'diaire entre celle des chevaliers, avec laquelle elle se confondait quelquefois et où une partie de ses membres entrait, et celle des artisans, où elle puisait sans relâche de nouveaux éle'ments de vitalité'. Ainsi le bourgeois de cette e'poque nest pas, comme on la dit, pour essayer de le flétrir, un pauvre artisan, un serf re'volte', un paria; c'est souvent une vraie notabilité. Michel, fils de Guillaume Wichmar, bourgeois de Bruxelles, dont j'ai publié le testament, daté du 21 mars 1227-1228 ('), a un frère qui est chanoine régulier du monastère noble de Sainte- Gertrude, de Louvain ; il fait le commerce de laines avec l'Angleterre et possède des terres ; son mobilier comprend un glaive, une cuirasse et d'autres armes, avec lesquelles il marche au combat, quand il le faut. Henricourt, dans son Miroir de La Hesbnye^ énumère quantité de Liégeois qui sont à la fois nobles et marchands, comme Arnoul de Charneux, qui devint chevalier ; Nicolas de Hakendeure, qui, avant d'obtenir ce titre, tenait \ Hôtel du Croissant et y débitait du vin ; les Hubin, de Huy, etc. Nombre de bourgeois étaient possesseurs de fiefs et, presque partout, les listes d'échevins en présentent qui sont qualifiés de chevaliers.
Comme l'a dit Ampère C^), la chevalerie ne fut donc pas purement aristocratique et ne se recruta jamais, d'une manière exclusive, dans la noblesse féodale. J'ai déjà constaté ce fait : des serfs ont possédé des tenures et porté le titre de chevaliers, et
(') Preuves, p. 104.
(*) De ta ctievalcrie, dans la Revue des Deux-Mondes, aimée 1858, 1. 1, p. 476.
quand des écrivains blâment Frëde'ric Barberousse d'ëlever à cette dignité des paysans, des soldats, ils s'inspirent des idées de leur époque, idées qui préparaient, au sein de la féodalité, lavénement d'une noblesse nouvelle, ayant pour base une longue suite d'aïeux libres et la possession de grands domaines ou de charges élevées. La vie de chevalier, c'est-à-dire d'homme fréquentant les cours, les armées et les tournois, devenait coûteuse; en ruinant une grande partie de ceux qui la menaient, elle en diminua tellement le nombre qu'au xiii" siècle on les considéra comme des citoyens exceptionnels et en même temps des privilégiés.
La gilde était- elle une puissance? Oui certainement, car presque partout on la trouve en possession de grandes attributions. Ainsi, à Utrecht, c'étaient les oudermans (les anciens de la gilde) qui nommaient les consuls de la ville (en 1260) (') ; à Cologne, les chefs de la riclierzecheit ou ofjficiales de cette association en nommaient les officiati, qui n'étaient autres, paraît-il, que les maîtres des citoyens placés de temps immémorial à la tête de chaque paroisse.
Une opinion assez répandue attribue l'origine des communes aux corps de métiers. C'est une erreur considérable, contre laquelle s'élèvent des faits sans nombre. Les artisans n'occupaient d'abord, dans les cités, qu'une position secondaire ; ils étaient plus directement que les autres bourgeois sous l'autorité des officiers seigneuriaux et, d'ordinaire, étaient astreints envers eux à certaines redevances, qui rappelaient leur assujettissement primitif. Ce n'est qu'à la longue qu'ils acquirent de l'importance et se constituèrent en corporations.
(') VA?i AscH Vak Wyck, De jure et modo quo in urbe Rheno-Trajectina eligebantur ii, quibus in regenda civitate partes erunt (Utrecht, 1839, iii-S»), travail excellent et qui contient plus que son litre ne semble promettre.
Ce qui contribuait à rendre plus pre'caire la situation des artisans, c'est que les halles et les usines constituaient presque partout une proprie'té domaniale ('). Les meuniers (^) ne trouvent du travail que dans les moulins ; or, ces derniers étaient entre les mains des seigneurs ou des corporations religieuses. Il en était de même des halles à la viande ou boucheries, des halles au poisson, des halles au pain et même des fours. Le droit de fabriquer de la drèche (jjrulé) était encore un monopole réservé au maître du domaine. Partout enfln, en face du travailleur, se dressait le privilège.
J'ai déjà eu occasion de parler des différends des brasseurs avec le chapitre de Notre-Dame à Huy et avec les seigneurs de la ville de Saint-Trond. Des difficultés s'élevèrent encore dans cette dernière localité entre l'abbé Rodolphe, d'une part, les boulangers, les brasseurs, les cordonniers et d'autres artisans flxés sur des emplacements appartenant au monastère, d'autre part; quelques cens, probablement fort médiocres, provoquèrent un débat dont la solution n'eut lieu qu'en 1111. Vers le même temps, les moines de Saint-Yaast se querellèrent avec les boulangers d'Arras et un jugement prononcé par le comte Baudouin Vil, en 1114, obligea ceux-ci à faire moudre toute la farine qu'ils employaient aux moulins de Mellcnz, appartenant au monastère Q').
(') Les tonlieiix, le poiils public, les marchés appartenaient ou étaient revendiqués |)artoul comme biens domaniaux et seigneuriaux. C'est ainsi que le pesage de la laine, c'est-à-dire le droit de peser cette marchandise, fut abandonné par l'évèque de Metz, Etienne de liar, à la collégiale de Saint-Thibaud, dans la même ville (le 10 novembre MGl). L'évèque Derlram y ajouta le pesage du lil, du beurre et du chanvre, en 1190.
(^) Dans ses Annales ordinis Sancti Bencdicti, MAniLiON cile un acte de l'an 1105 Où il est question de moulins à vent. Auparavant il n'y avait que des moulins à eau.
(^) Preuves, pp. 12 et 1.1.
En présence de ces contestations, doit-on s'ëtonner si la masse des prole'taires, des serfs affrancliis restes pauvres, s'adonna à certaines branches d'industries, dëlaisse'es ou de'daigne'es? Le tissage devint bientôt une source de richesse pour nos contrées, surtout pour Cambrai, la Flandre, le pays de Lie'ge, etc. Il existait un grand nombre de tisserands à Cambrai dès l'e'poque de re'vêque Ge'rard II (vers 1076) et parmi ces Loups de Flandre, qui, en l'anne'e M 73, « envieux des richesses de l'Angleterre )« , abandonnèrent l'industrie qui leur était commune, pour attaquer ce pays, qu'ils se vantèrent bientôt d'avoir conquis, mais d'où ils furent forcés de se retirer ('). Ils s'étaient encore multipliés en Flandre, en 12o4, année qui fut désastreuse en Angleterre pour l'ordre de Citeaux, parce que les tisserands flamands, qui avaient été décimés l'année précédente à la bataille de West-Kappel, en Zélande, ne purent venir acheter la laine des troupeaux de l'Angleterre.
En l'année 1149, il s'organisa à Cologne une confrérie de tisserands, formée uniquement de ceux qui fabriquaient des housses de lit (culcitrae pulvinariae). On obligea alors tous ceux qui vivaient de cette industrie à se faire admettre dans la corporation, à laquelle on abandonna une parcelle du marché. Dans la même ville la création d'un métier des chapeliers (operarîi pilleorum qui vulgo dicuntur vilcinhude) fut autorisée par les maîtres des citoyens, en 1225, avec le consentement des chefs de la Richerzccheit, à condition de montrer à ceux-ci obéissance et respect. Des métiers de tisserands, de foulons et de coupeurs de draps se constituèrent partout; mais les pièces qui les concernent sont assez rares. L'une des plus anciennes est celle du 12 mars 1256-1257, par laquelle les foulons et les tondeurs de draps (rasores) de Saint-Trond s'obligent, en retour de certains services religieux, à
(') Gervais de CAPîroRBÉRY (Rccueil des historiens de Fiance, t. Xlll, p. 157).
payer toutes les semaines un denier au sacristain de l'e'glise abbatiale de cette ville et à se rendre en procession, tous les ans, à l'autel du saint, le jour de sa fête. Les deux métiers s'engagent, en outre, à nommer, de concert avec le sacristain, quatre d'entre eux, charge's de surveiller la conduite des membres de la corporation et de'clarent que les confrères qui mourront sans enfants abandonneront tous leurs biens, meubles et immeubles, à l'office de sacristain de l'ëglise de l'abbaye ('). Remarquons à ce propos que le métier des coupeurs de drap ou drapiers (pannicidae) fut instituée Magdebourg par l'archevêque Wicman, en 1152 (-), et réservé aux membres de la bourgeoisie, à Dordrecht, par le comte Thierri et sa femme Aleyde, au mois de février 1200 (^).
Ceux qui travaillent le fer, le cuivre et les autres métaux, tant forgerons qu'orfèvres, se multipliaient également. Les orfèvres de la Lotharingie (ce qui ne veut pas dire de la Lorraine) étaient renommés et ce furent eux surtout queSuger, le célèbre abbé de Saint-Denis, employa pour décorer son monastère. Celui de Stavolot, notamment , renfermait des preuves nombreuses de leur habileté, et Wibald en employa un, qu'il ne désigne que par son initiale G (Godefroid, Gérard?), mais qui devait être entouré d'une grande considération et très-lettré, à en juger par leton sur lequel le puissant ministre lui écrit et par la façon dont est tournée sa réponse.
« Les hommes de ta profession, dit Wibald, ont contracté Tha- « bitude de ne pas remplir leurs promesses ; ils acceptent plus « de travail qu'ils ne peuvent en exécuter. De la cupidité naît tout « ce mal. Mais que ta noble intelligence, tes mains laborieuses et
(•) Preuves, p. 132.
(") Meibomius, Scriptores rerum Germanicarum, t. II, p. 329. (') Kluit, Historia comitatus Hollandiae et Zeelandiae, l. II, p. 24S; — Vanden Bërgh, Oirhondenboek, l. I, p. \\\.
« renommées e'vitent de pareilles accusations d'engagement te'mé- « raire. Que la bonne foi rehausse ton talent, que l'exactitude « pre'side à ton travail, que tes promesses se re'aiisent au temps « fixé. Si j'ai cru devoir te rappeler cela à propos des obligations « que tu as contractées, c'est que je ne soupçonne aucune trom- « perie, aucun mensonge, dans un esprit aussi cultivé que le « tien. Pourquoi ces observations? C'est pour que tu t'appliques « sans relâche aux travaux que je t'ai commandés et que tu n'en n acceptes pas qui puissent entraver leur achèvement. Sache-le, « nous sommes pressé et constant dans nos désirs, et, ce que nous «' voulons, nous le voulons de suite. Sénèque dit dans son traité « des Bienfaits (de Beneflciis) : Bis dat, qui cito dat (Il donne « deux fois celui qui donne vite). — Nous sommes dans l'intention <i de t'écrire plus longuement sur le soin que tu dois avoir de ta « famille, sur sa direction et son organisation, sur la surveillance « et la conduite de ta femme. »
— <i Vos observations, répond l'orfèvre, sortent d'un trésor de •' bienveillance et de sagesse; je les ai reçues avec plaisir et « respect. Elles s'imposent aussi bien par leur gravité et leur <i utilité que par l'autorité de celui qui les adresse. Celles «1 où il est question de rendre mon talent recommandable •> par la bonne foi, de rechercher l'exactitude dans mon travail, « de remplir mes promesses, je les ai confiées à ma mémoire et « pour ainsi dire mises sous clef. Mais il ne dépend pas toujours <t de celui qui prend un engagement de ne pas y manquer. Vous « aussi, vous pouvez être cause qu'il évite ou diffère de le rem- « plir. Si, comme vous le dites, votre désir est pressant, si ce que <i vous voulez, vous le voulez tout de suite, pressez-vous pour « que je m'empresse d'achever votre ouvrage ; je l'accélère et l'ac- « célérerai, à moins qu'une nécessité urgente n'entraîne des « retards. Nos bourses sont épuisées; aucun de ceux que j'ai
<■■ servis ny a versé quoi que ce soit. Les luminaires que vous •1 m avez promis pour ma femme ont répandu plutôt des ténèbres, «< car l'attente a fait tort au bienfait. Mais, comme les besoins de «' rhomme exigent la réplétion après l'inanition, prévenez-les, « apportez-y un remède ; donnez promptement afin de donner " doublement, et vous me trouverez exact, constant, et enfin «1 appliqué à votre travail. Veuillez considérer en vous-même « combien de temps s'écoulera du commencement de mai à la " fête de sainte Marguerite (20 juillet) et de ce jour à la fête de « saint Lambert (17 septembre). J'en ai dit assez à un sage ('). »
Quant aux forgerons proprement dits, ils formèrent dans beaucoup de villes le noyau de confréries dites de Saint-Éloi, comme il en existait à Béthune, à Bruxelles, à Malines, etc. Celle de Bruxelles, où les peintres entraient aussi, était regardée comme très-ancienne ; quant à celle de Béthune, elle fut instituée en 1188, à la suite d'une apparition. Tout le monde pouvait s'y faire admettre en s'obligeant à payer 3 deniers par an, outre 2 sous lors de son décès. Elle était administrée par un prévôt et quatre maiheurs ou maires, élus tous les ans et qui désignaient seize membres chargés de porter à l'église le corps des confrères décédés Q).
En se multipliant, les artisans ne tardèrent pas à devenir ou à paraître redoutables. Les tisserands, qui menaient une vie sédentaire, accueillirent avec faveur des principes en contradiction avec les dogmes de l'Église établie. Dédaignés des autres classes de la société à cause de leur pauvreté, ils s'isolèrent et de là naquit ce grand schisme entre eux et les gildes de marchands, qui devint apparent au xm' siècle. La scission remontait à des temps anté-
(') Wabters, Table chronologique des diplômes imprimés concernant l'histoire de la Belçfique, t. U, p. 15.
(*) MiRAELS tt FoppENS, Opéra diplomatica, t. IV, p. 585.
rieurs, mais elle se dissimula longtemps et elle ne nous apparaît qu'à demi dans cet épisode de Tanne'e 1133, dont Rodolphe de Saint-Trond nous a conservé le re'cit :
« Il existe une sorle d'artisans, dont l'emploi consiste à tisser « des toiles de lin et de laine. On les regarde comme bavards et « hautains plus que tous les autres. Afin de les humilier et de " venger sur eux une injure personnelle, un pauvre paysan d'Inde « (ou Sint-Cornelimunster) conçut une ide'e diabolique. Avec l'au- « torisation des officiers de justice (Judices) et l'aide d'hommes « insouciants, ne s'occupant que de jeux et de nouveaute's, il fit « construire dans les bois voisins un navire, qui était posé sur des « roues. Les autorités (potestates) lui permirent de jeter des cordes « sur les épaules des tisserands, qui durent le traîner à Aix-la- <' Chapelle, où il fut accueilli par un grand concours de peuple. « Conduit à Maestricht, où on le garnit d'un mât et d'une voile, 'i il fut traîné ensuite à Tongres et de là à Looz. A la nouvelle de « l'approche de ce bateau singulier, l'abbé Rodolphe fit tous ses « efforts pour détourner les habitants de Saint-Trond de le rece- «1 voir, leur prédisant qu'il n'en résulterait que des combats, des » incendies, des rapines, des effusions de sang. Personne ne voulut •1 l'écouter. On accueillit ce navire avec joie et avec empressement, " comme les Troyens le firent pour le célèbre cheval des Grecs, « et on le plaça au milieu du marché.
« Les tisserands reçurent immédiatement l'ordre de venir « veiller sur le navire, et une amende fut comminée contre ceux « d'entre eux qui s'y refuseraient. Sous peine de proscription, ils <' devaient le garder jour et nuit, armés de toutes pièces. C est un « miracle, ajoute Rodolphe, qu'on ne lésait pas astreints à sacri- «t fler à Neptune devant ce vaisseau. Ces artisans se bornaient à " adressera Dieu leurs prières contre cette ignominie: ils vivaient « de la vie la plus honnête, comme les anciens chrétiens et les
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« Apôtres, se procurant par le travail leur subsistance et celle de « leurs familles. Ils se plaignaient entre eux que l'on imposât cette '< humiliation à eux plutôt qu'à d'autres, dont le me'tier était moins « honorable que le leur. Aucune occupation, ajoutaient-ils, à « laquelle on peut se livrer sans pe'che', ne doit être me'prise'e et « il vaut mieux n'être qu'un paysan, tisserand et pauvre, qu'un t< juge, noble ou bourgeois, de'pouillant l'orphelin ou la veuve.
u Tandis qu'ils e'changeaient ces ide'es, une re'union digne de <■ Bacchus et de Yénus, de Neptune et de Mars, ou plutôt de tous « les mauvais esprits, se forma autour du navire, chantant, « accompagne'e par des musiciens, des poe'sies honteuses et in- « dignes de chrétiens. Il avait été de'clare' que toute personne qui « toucherait le bateau devrait laisser aux tisserands son collier ou u le racheter. A l'ombre de la nuit, alors que la lune allait se « montrer, on voyait des troupes de femmes, ayant abdique' toute « pudeur, les cheveux en de'sordre, les unes à moitié' nues, les « autres à peine couvertes d'une chemise, sortir des rues et for- « mer des danses qui entraînaient quelquefois dans leur ronde un « millier de personnes des deux sexes. Cette orgie durait parfois « jusqu'au milieu de la nuit et, quand elle cessait, une clameur « immense retentissait dans les airs. Beaucoup d'autres détails ne « peuvent qu'être passés sous silence.
« Au bout de quinze jours écoulés de la sorte, on discuta ce « qu'il fallait taire du navire. Les plus sages conseillèrent de le « détruire, mais d'autres proposèrent de le conduire en cérémo- « nie à Léau. Averti de ce projet, le duc de Louvain qualifia ce « navire d'invention mauvaise et ridicule et, comme le lui con- « sei lièrent des hommes religieux de ses États, interdit de le faire « entrer dans ses domaines. De plus, il prévint les bourgeois de « Saint-Trond qu'il entendait observer la paix conclue par eux « avec lui, mais à condition qu'ils n'introduiraient pas dans son
« duché ce jeu diabolique. » Si c'est un jeu, ajoutait-il, il vaut « mieux en chercher un autre. Si ce n'est pas un jeu, la paix sera « rompue. < Le comte de Duras reçut de sa part le même avis et « ne'anmoins se joignit au peuple de Saint-Trond pour conduire «1 le navire à Le'au. Les habitants de cette ville, à leur approche, « fermèrent leurs portes, et bientôt leur souverain, ayant réuni « ses guerriers, vint camper près de Saint-Trond, qu'il se pré- « para à assaillir de quatre côtés différents. Son parent, Adalbé- « ron, primicier de Metz, frère de la comtesse de Duras, parvint « à le calmer; mais les environs de la ville n'en furent pas moins « livrés aux ravages de toute espèce ('). »
On a prétendu qu'en 1161, une révolte des gens de métiers et surtout des foulons, des poissonniers, des bouchers, avait éclaté à Gand (-). Ce détail, qui aurait été curieux à signaler comme le premier indice d'une scission s'opérant au sein des communes, ne repose que sur une erreur. Dans un court poëme relatif à une émeute qui eut lieu à Gand, on a traduit le premier vers : l'an mil trois fois cent huit et quatre fois dix, se rapportant en réalité à 1548, comme s'il s'appliquait à l'année 1164 (mil cent trois fois huit et quatre fois dix) (^).
(') Rodolphe de Saint-Trond, loc. cit., liv. XII, c. 2, dans Pertz, t. X, p. 509. — Grimm {Deutsche Mythologie, p. 257) a considéré ce navire comme un souvenir du culte d'Isis, qui, selon Tacite, était adorée chez les Suèves sous la forme d'un bateau.
p) De Meyer, et, après lui Gramayb; — Warkkonig et Gheldolf, loc. cit., 1. 1, p. 193; — Edward Le Glay, etc.
(') Jnno milleno C ter octo qimterqne quoque deno
Quando dies pletius jam fueratqiie tridemis Gande gens comitis venit, si scire velitis, Castnini fullomim gens fecit, more baronum, Et piscatores et gentes nohiliores Carnificum gentes ibi valdè fuere patentes.
En Italie, la lutte entre les bourgeois notables et les artisans ne commença qu'à la fin du xif siècle : à Faënza, en H85, à Brescia, en 1200, etc. ('). Dans beaucoup d'endroits ces de'chirements furent funestes à la liberté. Par exemple, l'histoire de Venise nous montre les pe'ripéties par lesquelles on réagit contre le mouvement démocratique en organisant une administration de plus en plus aristocratique. Le grand conseil, qui était composé de quatre cent quatre-vingts citoyens et nommait le doge et les autres magistrats, se réserva d'abord le droit de désigner ceux qui devaient le renouveler, puis s'attribua la faculté d'accepter ou de rejeter le choix de ses successeurs. L'élection annuelle devint donc une formalité pour ainsi dire illusoire et enfin, en 1297, on remplaça les électeurs ou tribuns par la quarantie, corps composé de quarante personnes. On élimina du grand conseil tous les membres qui n'obtinrent pas douze voix sur quarante et depuis on ne leur adjoignit plus que ceux dont les ancêtres paternels avaient été conseillers. Ainsi s établit une véritable noblesse dont les droits furent consacrés, en 1519, par l'abolition de toute espèce d'élection. D'après la constitution de Venise, telle qu'elle fut alors arrêtée, tout descendant d'un membre du grand conseil fut admis de droit, à l'âge de vingt-cinq ans, à prendre séance dans cette assemblée, où rien ne limita plus le nombre des membres.
Sic intraveiunl fora, cerncre diim volueriint.
Gens fuit armata texens et guerre parafa
Hic conveniîini ac in certumen ierunt.
Textures Jacere ceperunt, necvaluere,
Nam coniitis gentes fuerunt ihi vuldc patentes
Et superuverimt, aliique facjam rapuerunt.
Sic exaltntiis Gande cornes est et amattis
Et coniiti rere textorcs arma dedere.
(Ms. conci riiaril l'al)!);iye de Saint-Pieirc, de Gand, à la Bibliothèque royale). (') IIai.i,am, l. II, |). Mo; — - Léo, loc. cit., l. I, p. ô.ii.
Les corps constitués, on peut le remarquer, tendent involontairement à se perpétuer ; quand ils sortent du peuple, ils essayent bientôt de s'éloigner de lui. C'est ce qu'avait sans doute en vue un écrivain du xii' siècle lorsqu'il traçait, à propos de la ville de Cambrai, les lignes suivantes :
« Dans le principe, la commune se vit accueillie avec faveur; « elle fut, en effet, instituée par les hommes les plus considérés, « dont la vie était intègre, simple, innocente, et s'écoulait sans « révéler de cupidité en eux. Chacun se contentait du sien et préce ferait le juste ; l'union était très-grande, l'avarice se montrait « peu. Le citoyen respectait le citoyen, le riche ne méprisait pas « le pauvre, ou avait la plus grande horreur des rixes, des dis- « cordes, des querelles; chacun s'efforçait de vivre avec honneur. « Quel changement s'est introduit et comment ce qui était hon- « nête s'est-il transformé en déshonnéte, ce qui était admirable « est-il devenu méprisable? la cause en est claire. Les citoyens « s'étant peu à peu engourdis dans le repos et révoltés les uns « contre les autres, on a toléré les crimes des scélérats et chacun « s'est efforcé de s'enrichir. Graduellement, par la force, par le « mensonge, par le parjure, on a opprimé les inférieurs ; le droit, « l'équité, le repos de la ville ont disparu et sa puissance s'est « aussi anéantie. La justice s'est bien éloignée d'eux, mais près « d'eux, trop près d'eux se sont montrés l'abus et la sottise, lors- « qu'ils (c'est-à-dire les Cambrésiens) ont bravé le bannum (la sen- « tence) jetée sur eux par l'évêque. Un saint n'a-t-il pas dit : I' Tl faut craindre la décision d'un prélat, qu'elle soit juste, qu'elle » soit injuste (')? » Sans doute, on ne doit pas accueillir ces reproches d'une manière absolue ; la conclusion nous prouve qu'ils proviennent d'un ennemi politique. 11 y a toutefois dans ce
(') Waterlos, à l'année 1158.
passage la révélation d'un mouvement réactionnaire qui s'opérait insensiblement et qui était la conséquence indirecte des agitations populaires, suites presque inévitables de la lutte acharnée que se livraient alors les libertés communales et la puissance féodale.
N'est-ce pas un retour à de vieilles idées de stabilité, qui avaient été sans doute momentanément abandonnées , que ce statut « incommutable, par lequel les recteurs, les juges et tout le « peuple de la sainte Cologne » décident à l'unanimité, en 1159, que dans toute association (Jraternitas) ou emploi (offîciiini), de nature civile, personne ne sera remplacé pendant le terme de dix années, sous peine d'anathème et d'une amende de dix marcs en cas de contravention (')? N'est-ce pas un indice du même sentiment que cette charte de la ville d'Andernach près de Coblentz, du 16 septembre 1171 ? « Depuis longtemps », ainsi s'exprime l'archevêque de Cologne, Philippe, « les échevins ne sont plus « nommés parmi les meilleurs, ni parmi les plus riches et les « principaux, mais parmi les plus humbles et les plus pauvres. 11 <• en résulte que la justice n'est pas rendue par crainte des puis- « sants. » Pour arrêter cet abus, à la demande des habitants et après avoir entendu l'avis des prieurs de son église et des nobles du pays, le prélat statue que les quatorze échevins seront dorénavant élus parmi les plus prudents, les meilleurs et les plus puissants, parmi les hommes à l'épreuve et d'une réputation intacte, et qu'ils resteront en fonctions jusqu'à leur mort, tant qu'ils n'adopteront pas un autre genre de vie ou tant qu'ils ne tomberont pas dans la pauvreté. En cas de vacance, ce sont les échevins restants qui se donneront un collègue (*). Presque partout, on peut l'affir-
(') Hamh, Respublica Ubio-Agrippinensis, p. bl, et mieux dans le même, BurggriavatusurbisJgrippinensis, p. 52.
(«) Beyer, loc.cit., l. II, p. il-