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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

§ !'■'•. Caractère général des institutions belges; esprit de justice et de modération qui y domine. — §^. La commune, l'un des principaux éléments des institutions politiques dans l'antiquité, le moyen âge, les temps modernes; corrélation de la prospérité publique et de la puissance des nations avec les progrès réalisés dans les institutions. — § 3. Origines diverses attribuées aux communes. Origine romaine. Origine germanique. Les communes sont-elles une conséquence des croisades, de l'initiative des souverains ou d'insurrections? Preuves en faveur et objections contre chacune de ces opinions. Les premières communes ont été formées par des associations de marchands. — § 4. Dénigrement systématique dont les communes ont été l'objet. Réfutation de ces attaques et exposé des grands exemples que les bourgeoisies ont offerts, des grandes idées qu'elles ont défendues ; progrès des sciences, des arts, des principes essentiels à la société. Comparaison de la Belgique du xiii^ siècle avec celle des temps primitifs.

Le mariage de Philippe le Beau et de Jeanne d'Aragon, en réunissant sous le sceptre de la même dynastie les Pays-Bas, l'Espagne et le royaume de Naples, contribua à rendre plus actives les relations de nos ancêtres avec les peuples du midi de l'Europe. Peu connues jusqu'alors des Espagnols et des Italiens, nos

provinces furent parcourues, e'tudie'es, de'crites en de'tail par des e'crivains habitue's à d'autres mœurs ou à d'autres usages, et qui trouvèrent chez nous de grands sujets d'admiration. C'est ce que l'on remarque dans les ouvrages de plusieurs contemporains de Philippe II, et entre autres de Dinothus, à qui j'ai emprunte l'e'pigraphe du pre'sent livre : « De l'aveu de tous, y est-il « dit, on doit rendre aux Belges cette e'clatante justice, qu'ils ' ont assis leur organisation municipale sur les lois les plus « e'quitables et les e'tablissements les mieux réglés ('). " Guicciardin, dans sa célèbre Description des Pays-Bas, exprime une idée analogue.

Cependant, à l'époque oiî vécurent l'un et l'autre de ces auteurs, au xvf siècle, les grandes institutions qui faisaient la force et l'orgueil de nos communes, ces institutions pour lesquelles nos aïeux avaient si souvent combattu et souffert, avaient déjà éprouvé de rudes atteintes. Philippe de Bourgogne et Charles le Téméraire, Maximilien d'Autriche et Charles-Quint, en portant des coups mortels aux libertés et à la prospérité matérielle de Gand et de Bruges, de Liège et de Binant, avaient enrayé et pour ainsi dire énervé le vif amour des Belges pour l'indépendance. Ces grands corps populaires : la Collacc de Gand, les Nations de Bruxelles, les Bannières de Tournai, les Métiers de Liège, avaient vu leur organisation mutilée et leurs prérogatives restreintes. Par la faute de la politique à la fois égoïste et imprévoyante de nos souverains, les États généraux, qui auraient dû constituer un centre d'action où l'esprit de nationalité, l'entente entre les provinces, l'étude des grandes

(') Pra-clara c-tiam laus omnium contessione ipsis {scilicel Belgis) debetur, quod civilat^s suas acquissimis legibus et honestis instilutis stabilierunt et ad vilae usum mcrcal^jnun et manuarias art^-s studiosiùs et diligentiùs aliis nalionihns exercuerunt. Kichard Disothis, de Bello Belgico, liv. I, c. 1.

questions d'intérêt général se seraient développés, ne servaient qu'à enregistrer des demandes d'impôts et à les voter au plus vite, sans qu'on tolérât rien qu'un simulacre de discussion des affaires publiques et de contrôle sur les actes du pouvoir. La moindre observation était reçue avec colère par des princes idolâtres du pouvoir absolu et des ministres et des courtisans qui les poussaient dans une voie fatale, avides d'asseoir leur influence et leur fortune sur la ruine des droits de la nation.

Malgré cette situation regrettable, le peuple — ou du moins ce qui en constitue l'élément le plus énergique et le plus éclairé, la classe moyenne — continuait à vouer le même culte aux institutions qui assuraient alors la dignité, la sécurité des citoyens, à répudier le servage et l'esclavage, et étudiait, avec sollicitude et intelligence, les moyens de combattre le paupérisme en même temps qu'il déployait, dans toutes les occasions, un véritable culte pour les arts et signalait son esprit d'initiative en projetant d'importants travaux d'utilité publique, qu'il poursuivait à travers d'incessantes difficultés. Dans la lutte terrible dont notre pays fut le théâtre sous le règne de Philippe II, l'esprit de nos vieilles communes reparut aussi audacieux que jamais. Tournai, Valenciennes, Gand, Bruxelles, Anvers, Bruges, Ypres défendirent longtemps, mais sans succès, contre les armées royales, la cause, étioitement unie, de la liberté politique et de la liberté religieuse.

Les deux siècles qui suivirent furent, pour la Belgique, une période d'agonie. Alors s'atrophièrent les germes de grandeur et de prospérité qui s'étaient préparés pendant les temps antérieurs. Sous la double action de l'oppression et de l'intolérance, le culte des lettres et des sciences s'éteignit. Penser avec liberté constituant un crime, le culte de la pensée fut déserté et bientôt on ne s'éprit plus que des plaisirs matériels. L'ignorance, la sensualité, la grossièreté firent de rapides progrès. Tandis que l'on dérobait

avec soin à nos populations la connaissance des pages glorieuses deleurpasse', que l'on remplissaitnos fasteshistoriques dele'gendes ridicules, d'épisodes romanesques, de falsifications géne'alogiques, on e'diOait, à grand renfort de titres et de privile'ges, une fe'odalite' nouvelle. D'autre part, constitue'es par leur gouvernement dans un e'tat permanent d'hostilité', tantôt contre l'Angleterre et les Provinces-Unies, tantôt contre la France, isole'es au milieu de nations devenues rivales ou antipathiques, nos provinces e'taient froidement sacrifie'es à des vues irre'ali sables. Elles se virent enfin morcele'es de plus en plus, mortellement atteintes dans leur commerce, de'pouillées de cette couronne artistique qui semble tresse'e pour elles. Mais si l'on put ruiner les Belges, on ne re'ussit pas à éteindre en eux l'amoui* de la liberté' et de l'e'quite' et lorsque l'occasion s'en pre'senta, ils affirmèrent leurs aspirations avec une vigueur et une netteté indicibles.

Depuis un demi-siècle, une voix unanime a répété en Europe, à propos de notre Constitution, les éloges que Dinothus et Guicciardin ont jadis accordés à nos institutions communales. La liberté comme en Belgique a été pendant des années le cri du parti qui condamne les idées modernes et a constitué en même temps le j)ut des aspirations des esprits vraiment avancés. Grâce à un état de choses qui a été si fécond et si honorable pour notre pays, nombre de penseurs, proscrits dans leur patrie, ont pu préparer les réformes qu'ils y ont ensuite réalisées. La majeure partie de l'Europe s'est peu à peu rapprochée de notre mode de gouvernement et d'administration, de ce mode dont l'Angleterre offre le type admirable, mode que nous avons adopté, conservé, et, nous pouvons le diresans que l'on puisse nous accuser d'orgueil, pratiqué avec conscience et parfois amélioré.

Ce rapprochement entre le xvi" et le xix* siècle, il ne serait pas impossible de le tenter entre l'époque de Charles-Quint et les

temps antérieurs. Sans parler des grandes chartes des xi\ xif et xiii* siècles, si remarquables sous tant de rapports ; sans vouloir nous approprier la pensée mère qui a présidé aux assises de Jérusalem, oîi rinfluence des premiers rois chrétiens en Palestine et de leurs parents et compagnons a certainement prévalu, ni celle qui a dicté les capitulaires de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, nous pourrions retrouver, dans César et dans Hérodote, des témoignages qui répondent, à de longs siècles d'intervalle, à ceux de Dinothus et de Guicciardin. Dans le discours que le conquérant romain attribue à Ambiorix, lors de l'attaque du camp d'Aduatuca, le prince éburon s'excuse en alléguant le peu d'étendue de son pouvoir. « Il n'a, dit-il, pas plus de droit sur la « multitude que la multitude n'en a sur lui » , ut non mimes haberet juris in se mulliludo qiiam ipse in muUitudinem (^). Et si, non content de retrouver la liberté assise sur le seuil de l'histoire de notre pays, nous allions fouiller celle d'un peuple plus ancien dont le nom est quelquefois identifié à celui des Belges, les Scythes, dont Pomponius Mêla a dit : « Là habitent les peuples scythes, presque tous confondus aussi sous le nom de Belges (-) » , nous les trouverions qualifiés de « plus justes des hommes » , à cause de l'équité naturelle qui présidait à leur gouvernement et à leurs coutumes (^). On pourrait établir ainsi une sorte de chaînon qui relierait, à travers les âges, des usages et des coutumes bien différents sans doute, ainsi que les époques auxquelles ils appartiennent, mais également recommandables par un caractère commun, dérivant évidemment de la nature de la race qu'ils caractérisent : l'équité et la modération.

(') César, de Bello Gallico, liv. V, c. 27.

(*) Scythici populi incolunt, fere omnes in ununi Belcae appellaU. Pomponius Mêla, de Situ orbis, liv. III, c. 5.

(') Hérodote, Histoires, liv. IV, c. 46.

Nulle part, en Belgique, ces grandes qualite's ne sont plus apparentes que dans les institutions de'pendant de la commune ou se rattachant à elle. Sans doute, tout n'y est pas parfait. Mais combien n'y entrevoit-on pas d'efforts, d'essais pour réaliser un progrès ! Que d'abus ont été' de'truits, d'innovations introduites ! Notre pays ne constitue-t-il pas en re'alite' une grande commune, où les citoyens son! e'gaux en droit, où l'administration est dirige'e par les mandataires de tous, où ses actes sont soumis à un contrôle incessant, où les personnes et les biens de chacun sont protèges par les pouvoirs publics ? Telle est la conclusion à laquelle on arrive lorsqu'on étudie les phases successives de l'histoire.

Parmi les éléments constitutifs des sociétés politiques, il en est un, la commune ou, pour me servir d'un terme plus explicite, l'ensemble des personnes habitant le même site géographique, dont la manière d'exister appelle avec raison et à un égal degré les investigations de l'historien et celles de l'économiste. Il constitue, en effet, le chaînon intermédiaire entre la famille, le groupe d'individus le plus restreint, et la nation ou État, et le degré de perfection où arrive son organisation suffit pour caractériser le progrès réalisé par la race à laquelle il appartient. Partout et toujours on le voit croître, décliner ou se modifler, selon que le cercle des idées et de l'activité se développe ou se rétrécit, à mesure que les relations sociales s'étendent ou s'amoindrissent. La commune, modeste à son berceau, peut même arriver à égaler l'État en importance, et le tableau des efforts par lesquels elle a parfois atteint ce résultat comprend quelques-unes des plus belles pages de l'histoire du monde.

Les grands peuples des époques primitives étalent vainement,

dans leurs annales, d'interminables listes de rois. A leurs récits pleins d'emphase et d'orgueil le penseur préfère les fastes de simples villes, comme Tyr et Carthage : Tyr, dont la fondation constitue, pour ainsi dire, la première date positive de l'histoire du globe (') ; Carthage, l'antique entrepôt de l'Occident, ou comme Sparte et Athènes : Sparte, la patrie de Lycurgue ; Athènes, le flambeau des temps anciens.

Toutes faibles que devinrent les républiques grecques après des déchirements sans fin, elles ne perdirent leur indépendance qu'au contact d'une autre cité, Rome. Cette dernière sut consolider sa puissance par les procédés dont elle usa envers les peuples vaincus par ses armes. Pour les Grecs un étranger était un ennemi, tandis que Rome ouvrit jusqu'à son sénat aux nations dont elle avait triomphé. Si la république romaine dut enfin subir le joug de ses propres généraux, elle n'en domina pas moins une grande partie de l'univers en lui imposant ses mœurs, sa langue, sa religion, ses lois, et elle en consacra la soumission en admettant parmi ses citoyens tous les habitants libres des pays subjugués par elle.

Cette unité vers laquelle l'Europe moderne marche avec une force irrésistible, cette unité qui la transformera, elle et ses colonies, en une grande famille, elle la devra à Rome, dont l'œuvre a été continuée par le christianisme. Lorsque l'empire des Césars disparut, il laissa partout des germes féconds. Ces cités innombrables que Rome avait créées et organisées à son image, refleurirent après la tempête et reprirent lentement, péniblement, mais avec constance, son œuvre de civilisation.

A la suite du démembrement de la monarchie carlovingienne,

(') Tyr existait depuis 2,500 ans lorsque Hérodote écrivait. Voir cet auteur, liv. II, c. 44. Tyr avait donc été fondée 2,7.S0 ans environ avant notre ère.

ce nouvel empire romain qui s e'tait assis un instant sur les débris du premier, l'Europe se morcela en une multitude de souverainete's, dont les pre'tentions rivales allumèrent des guerres de plus en plus fréquentes et dont les moindres fractions aspirèrent à une vie indépendante. La fe'odalité remplit nos contre'esde querelles et de combats. Mais l'excès du mal appela le remède et, en même temps] 'que s'opéraient d'infructueuses tentatives pour rétablir la concorde en se servant de l'esprit religieux, on vit se liguer, sous les noms de gildes, de communes, les hommes pour qui la sécurité, la paix, constituaient le premier des biens.

Quand une institution répond à une nécessité réelle, elle s'accepte facilement, elle se propage avec rapidité, et les événements les plus étrangers en apparence à son but concourent à la populariser. C'est ce qui arriva pour la commune ou ville privilégiée. La grande querelle des investitures apprit aux princes l'importance de l'appui des bourgeoisies, et l'aide efficace que les cités du Rhin et de la Souabe prêtèrent à l'empereur Henri IV contribua peutêtre à disposer le roi de France, Louis le Gros, en faveur de celles qui s'organisèrent dans ses États. Elles ne tardèrent pas à avoir le sentiment de leur force et bientôt les victoires de la ligue lombarde vinrent attester qu'une confédération de villes pouvait combat ire^le premier des princes de la chrétienté. Les croisades, en débarrassant les campagnes des plus turbulents de leurs habitants, et l'abolition partielle du servage, dont les rigueurs contrastaient péniblement avec la condition faite au prolétaire dans les villes, changèrent aussi l'aspect de l'Europe occidentale.

Deux immenses groupes de cités, le groupe méditerranéen et le groupe rhénan, y jouent, pendant tout le moyen âge, un rôle important sur la scène politique.

Le premier,^ formé des villes de l'Italie, de l'Espagne, du Languedoc, prend une large part aux Croisades, en proOte pour étendre

son commerce et, dans lentre-temps, hérite de la fabrication des e'tofies de soie, la dernière industrie de la Grèce expirante. Dans le midi de l'Europe, la liberté' naît et se développe de bonne heure, amenant à sa suite son cortège habituel : le culte des lettres et des arts, le goût des discussions politiques et religieuses, le perfectionnement des rouages administratifs. Cette éclosion rapide ne porta pas tous ses fruits en Espagne, où la nécessité d'expulser du pays les Sarrasins resta la grande préoccupation des peuples; elle s'arrêta dans le Languedoc, après la terrible guerre des Albigeois, et en Lombardie, où les éternelles querelles des Guelfes et des Gibelins aboutirent à la domination tyrannique des Ezzelin et des Visconti. Mais une partie de l'Italie présenta alors le spectacle que la Grèce avait jadis offert : Venise, avec son esprit de domination et son patriciat oppresseur, rappela l'antique Sparte ; la commerçante Corinthe parut renaître dans Gênes, et Florence donna à l'Europe une Athènes nouvelle, aussi idolâtre que sa devancière de l'art, de la poésie, de la liberté la plus étendue.

Le nord de l'Europe présente un spectacle analogue, sur une échelle moindre. Le Rhin, cette antique barrière entre la Gaule et la Germanie, devient le lien commun, la grande artère de ces deux contrées. Les forteresses et les camps que les empereurs romains avaient élevés pour défendre les provinces contre les peuples transrhénans se transforment en riches cités qui se rattachent, d'une part, aux communes de la Belgique, de l'Angleterre, du nord de la France, et, d'autre part, aux villes qui s'étaient fondées dans la Germanie, la Scandinavie et les contrées voisines, à mesure que le christianisme et la civilisation y avaient fait des progrès.

Cette transformation de contrées où les villes, ou, si l'on veut, la cohabitation dans une enceinte fortifiée, étaient un objet de répul-

sion pour la population ('), ne s'opéra que lentement et à mesure que la paix et la tranquillité' se re'tablirent dans les contrées septentrionales, lorsque les invasions des Normands et des Danois eurent pris fin. Les progrès de la féodalité l'entravèrent longtemps ; mais les villes se trouvèrent assez fortes pour essayer de tenir têle à cette dernière et des confédérations de marchands, telles que la hanse de Londres en Flandre et dans le nord de la France, l'union des villes du Rhin pendant le grand interrègne en Allemagne, la ligue des villes hanséatiques, etc., établirent entre les peuples des rapports basés sur la solidarité des intérêts. La puissance à laquelle les villes étaient arrivées se manifeste dès le xi^ siècle sur les bords du Rhin et, avec un plus grand éclat, à la fin du xiii% lorsqu'on voit les bourgeois de Cologne lutter, presque toujours victorieusement, contre les archevêques Conrad de Hochstaden, Engelbert de Fauquemont et Sifrid de Westerburg, ceux d'Aix-la-Chapelle triompher des comtes de Juliers, les Liégeois combattre Henri de Gueldre et ses successeurs, Yalenciennes résister au comte de Hainaut, Jean d'Avesnes, et les corporations flamandes porter un coup terrible à la chevalerie française, aux portes de Courtrai.

A cette époque où le tiers-état, le troisième ordre comme on 'appelait par opposition au clergé et à la noblesse, s'affirmait avec tant de fierté, où partout, dans les grandes monarchies de France et d'Angleterre ainsi que dans les États moindres, on appelait les députés des villes à participer aux assemblées présidées par les rois et les princes, une scission regrettable se produisit. Les corporations de marchands : gildes, hanses, etc., auxquelles était principalement dû le premier mouvement communal, entrèrent

C) Tacite, de Moribiis Ger»iuuon/m. c. 16, a dit, peut-être avec quelque exagération : Nullas Gernianvruni populis urbes habitari, satis notnni est ne pâli quidem inter se junctas sedes. Colunt discreti ac diversi, ut fons, ut campus, ut nemus plactiit .

presque partout en lutte avec les corporations des me'tiers, qui, elles aussi, s'étaient multiplie'es et enrichies et re'clamaient une part dans l'administration des cités.

A l'imitation de ce qui s'était passé à Rome entre les patriciens et les plébéiens, on vit la plupart de nos communes se partager en deux clans opposés, dont les disputes, envenimées et entretenues par les ennemis naturels des communes, entraînèrent ces dernières dans des luttes sans cesse renaissantes. Au sein de nos contrées, le droit d'isopolitic ou de complète égalité sous le rapport politique fut reconnu aux métiers en Flandre et au pays de Liège, dès le commencement du xiv* siècle; mais à Bruxelles, par exception, les bourgeois notables, organisés en lignages ou familles patriciennes, se maintinrent en possession de toutes les charges jusqu'en 1421 . A l'étranger, Venise, par exemple, conserva à tout prix et sans pitié la pureté de son livre d'or et, pour mieux la protéger, accrut sans relâche la rigueur de ses lois ombrageuses; dans les villes hanséatiques, l'aristocratie bourgeoise resta au pouvoir jusqu'à la veille du jour où l'heure de la décadence sonna pour leur ligue. A peu de distance de Liège et des autres villes de la principauté épiscopale de ce nom, où les institutions étaient devenues essentiellement démocratiques, la cité de Metz donna l'exemple d'une constitution bourgeoise dont les forces vives diminuaient sans cesse. Tandis que sur les bords de la Meuse on ne parlait que des métiers, sur les bords de la Moselle on restait sourd à leurs revendications. J'ai déjà fait remarquer combien légoïsme des paraifjes ou familles patriciennes de Metz fut fatal à cette belle cité : « Vainqueurs de tous leurs ennemis, les « paraiges messins en négligèrent un qui devait les renverser à « leur tour : nous voulons parler de l'indifférence en matière « politique. Quand ils eurent si bien assis leur domination que « presque toutes les fonctions se trouvèrent entre les mains de

« quelques familles, quand la re'publique messine ne fut plus que « leur instrument passif, un dominateur e'tranger (^) se pre'senta « et n'eut qu'à frapper aux portes de la cité pour se les faire « ouvrir. En étouffant toute idée de résistance contre leurs usur- « pations, les paraiges avaient aussi frappé à mort l'idée de « liberté et d'autonomie, et la facilité avec laquelle s'écroula la « commune de Metz prouva qu'ils en avaient anéanti la viri- « lité ('). »

Dans les centres de population où un mouvement contraire se produisit, il se manifestait plus de patriotisme; l'histoire de Gand, de Liège, de Bruxelles, etc., est là pour le prouver, et il y avait peut-être plus de perfection encore dans les rouages administratifs là oii les subdivisions en classes et métiers n'existèrent pas ou ne se produisirent que faiblement, comme à Valenciennes et à Malines. C'est que, soit patricienne, soit plébéienne, la corporation en arrive, tôt ou tard, à un exclusivisme qui ne cesse de grandir. Pour conserver sa vitalité, un corps politique doit se retremper constamment et dans les proportions les plus larges, soit par un recrutement intelligent, soit au moyen d'élections fréquentes. Mais, si nos corporations ont erré sous ce rapport, n'oublions pas que leurs aspirations les plus généreuses ont été maintes fois contrariées. Rappelons-nous qu'à l'imitation d'un de nos tribuns, le célèbre Jacques d'Artevelde, elles ont travaillé à établir l'unité nationale. Que de fois n'ont-elles pas réclamé la convocation des États généraux! Elles ne demandaient pas mieux que de se concerter et de s'entendre et de plus fréquentes assemblées de leurs députés auraient évidemment affaibli les dissentiments et les pré- Ci) Le roi de France Henri II, en 1552.

(') Rapport sur un mémoire de M. Klipffel : Le régime municipal dans les cités épiscopales et impériales romanes de l'empire germanique (Bulletins de l'Académie royale de Belgique, 2« série, t. XXIII).

jugés qui les désunissaient. Mais, loin de marcher dans cette voie, on préféra diviser pour mieux dominer et interdire les discussions afin de ne pas avoir de comptes à rendre. Charles-Quint, cet implacable ennemi des institutions populaires, ce despote dont on s'étonne de voir la statue se dresser dans le temple des représentants de la nation, Charles-Quint ne défendit-il pas aux Nations de Bruxelles, sous les peines les plus sévères, de se réunir pour se concerter et de nommer des députés pour s'aboucher en leur nom (')? S'il pouvait renaître, de quel œil plein de courroux n'envisagerait-il pas cette organisation populaire à laquelle on semble associer sa mémoire et qui est la négation absolue de ses maximes de gouvernement!

Si, passant par-dessus le moyen âge, nous arrivons au commencement de l'ère moderne, nous voyons, à l'époque où le pouvoir suprême prend partout une grande extension et se constitue vigoureusement, une nouvelle puissance apparaître : la liberté de discussion, à laquelle l'invention de l'imprimerie, la renaissance des lettres, les tentatives de réforme religieuse et l'ensemble des grandes découvertes effectuées au xvi^ siècle, fournissent des ressources inattendues. C'est dans les villes surtout que les idées de réforme religieuse naissent et s'affirment. On a quelquefois envisagé la révolution dont Luther et Calvin furent les grands promoteurs, comme une protestation de la race germanique contre la domination de la race romane. Cette proposition ne peut être acceptée comme exacte. Tandis que plusieurs villes hollandaises ou flamandes, notamment Amsterdam, Malines, Louvain, restèrent attachées à la cause catholique, des cités wallonnes, comme Tournai ou Valenciennes, embrassèrent chaudement les idées hétérodoxes et souffrirent cruellement pour la défense du protestan-

(^) Règlement du 18 juin 4528. Voir Histoire de Bruxelles, t. !«••, p. 559.

tisme. En dehors des Pays-Bas, Baie et Genève ont e'té autant que Zurich et Berne de'voue'es aux doctrines de la réforme, et si cette dernière n'a pu s'étendre en France, ni s'introduire en Espagne et en Italie, c'est par suite du système de compression qui a été' presque constamment maintenu dans ces contrées. Luther et Zwingle appartiennent, il est vrai, à la race germanique ; mais Calvin, on ne doit pas l'oublier, était Français, et les premières grandes hérésies se sont manifestées : celle des Vaudois dans les Alpes, celle des Albigeois dans le Languedoc.

Il est évident que si la doctrine de la réforme et les principes de tolérance qui en ont été la conséquence ont triomphé dans le nord de l'Europe, c'est grâce aux progrès que les institutions politiques y ont réalisés. Le système constitutionnel et la prédominance de l'anglicanisme datent, dans les Iles-Britanniques, du mêmejour, de l'avènement du roi Guillaume III et de la reine Marie. Dans les pays Scandinaves, les prérogatives de la nation ont reçu momentanément des atteintes, mais ces contrées ne sont pas moins rentrées, sans commotions violentes, en possession des droits les plus étendus et jouissent à la fois d'une liberté et d'une prospérité très-grandes. La florissante république des Provinces-Unies, qui était assez forte pour conquérir d'immenses colonies et combattre à la fois la France et l'Angleterre, écrasait, par un contraste trop frappant, les Pays-Bas méridionaux, réduits à n'être plus qu'un jouet entre les mains de leurs maîtres et des puissances voisines, et dont on disposait sans en consulter les habitants. La Suisse, pauvre, mais libre, conservait son indépendance et son prestige, et la nation allemande n'était faible que parce que ses princes, divisés entre eux, écoutaient les suggestions perfides de l'étranger.

Les états du Midi étaient loin d'offrir le même spectacle. L'Italie était la proie tantôt des Français, tantôt des Autrichiens et des

Espagnols, et deux puissances seulement y conservaient quelque vitalité' : la papauté, que toutefois Louis XIV ne se gênait pas pour souflleter, et Venise, qui se pétrifiait dans une organisation surannée. L'Espagne voyait sa grandeur s'affaisser à mesure qu'une dynastie énervée s'y continuait. Quant à la France, où le despotisme s'affermissait sur les débris des droits de tous les ordres de la nation, il s'y préparait une révolution qui fut d'autant plus terrible que l'administration y resta arbitraire et capricieuse. Le sage Droz, dans un livre que l'on ne saurait assez relire et étudier ('), a montré comment les excès de la Terreur y furent préparés par les aberrations d'un régime fourmillant d'abus. A la révocation de l'édit de Nantes, cette mesure inique qui ruina la France en multipliant le nombre de ses ennemis, la révolution de 1789 devait répondre par la confiscation des biens du clergé et la suppression des ordres religieux.

La liberté d'examen et le développement des institutions politiques ont donc grandi en même temps, et cette marche progressive a entraîné avec elle toutes les connaissances humaines. L'adoption des idées de tolérance, que Locke et Leibnitz prêchèrent avec persévérance et avec succès, et qui triomphèrent enfin dans la seconde moitié du xviii'' siècle, eut son contre-coup dans la science, où l'habitude d'une observation attentive de la nature, succédant à l'esprit de routine, conduisit à une série interminable de découvertes prodigieuses. De même, le soulèvement des colonies anglaises dans l'Amérique du Nord et l'énergique revendication des droits des colons donnèrent le signal d'un ébranlement général qui renouvela, en quelque sorte, tout l'édifice social.

Par une conséquence naturelle des progrès accomplis dans

(') Histoire du règne de Louis XVI, pendant les années où l'on pâmait prévenir et diriger la Rérolution française. Paris, 1859, 3 vol. in- 8».

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