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Tordre politique, les droits particuliers des villes sont devenus moins importants à mesure que les campagnes, longtemps maintenues dans l'ilotisme et l'ignorance, se sonte'leve'es et affranchies. Les privile'ges que les premières devaient à leur antique amour pour la liberté', sont devenus communs à toutes les classes de la socie'te'. Il n'y a plus ni villes, ni villages, ni bourgeois, ni serfs, il n'y a plus que des agglomérations e'gales en pre'rogatives, des citoyens ayant les mêmes droits. Tel est, du moins, le principe admis en Belgique et consacre par une expe'rience d'un demisiècle. Mais les villes ont conserve' un avantage qui re'sulte de leur importance relative. Elles ont été longtemps, elles restent des foyers de science et de lumières. Aux communes guerroyantes du moyen âge ont succe'dé les asiles de la pense'e, les centres d'activité du travail intellectuel. C'est là surtout que s'est e'iargi l'horizon de nos connaissances, grâce aux universile's, aux muse'es, aux autres temples de la science. Genève et Leyde, Cambridge comme Je'na, et tant d'autres foyers d'instruction, ont continue', avec des succès divers et avec des alternatives d'e'nergie et de de'faillance, ce long combat de la vérité' contre l'erreur qui se prolonge depuis des siècles et qui subit à chaque instant des changements et des transformations.
Où n'a pe'ne'tré cet adage si souvent re'péte' qu'il est devenu un lieu commun : « Qui nous délivrera des Grecs et des Romains? » Née du dépit qu'inspirait un engouement exclusif pour les anciens, cette boutade a bientôt dépassé le but. On était fatigué des personnages du paganisme et de la reproduction des types de l'antiquité helléno-latine, et l'on se jeta dans un excès opposé. Sous l'impulsion d'un mouvement parti de l'Angleterre, mais qu'il
détourna de ses ve'ritables tendances, Chateaubriand, ce séduisant apôtre d'une re'action à la fois monarchique et religieuse, releva le culte de la chevalerie, tandis que Napole'on, marchant à son insu dans les mêmes voies que l'écrivain qu'il haïssait le plus, reconstituait les majorats, la féodalité, une forte hiérarchie, et rendait, en quelque sorte, une seconde vie aux traditions de Charlemagne et de Louis XIV.
Bientôt on n'eut plus d'éloges que pour le moyen âge et, la Restauration aidant et par haine aussi pour la révolution française, on ne rêva plus que manoirs, châtelaines, monastères : on les célébra sous toutes les formes et de toutes les manières. Quelques auteurs, logiques dans leurs conclusions et marchant hardiment au résultat auquel les autres ne concourent que d'une façon inconsciente, en sont arrivés à demander la proscription absolue, dans l'enseignement, des œuvres littéraires de l'antiquité, la répudiation complète de l'art ancien, la condamnation des principes proclamés en 1789.
En effet, si les générations futures doivent être rappelées au respect absolu du principe autoritaire et de la tradition, il faut éviter tout ce qui pourrait retarder l'assoupissement des intelligences ou entretenir chez elles le goût des idées de perfectionnement moral. Pourquoi présenter à la jeunesse le récit des luttes guerrières et des luttes oratoires d'Athènes et de Rome, le tableau de tant de nobles scènes de patriotisme, les œuvres philosophiques où sont agitées les plus hautes questions? Former des âmes généreuses et ardentes pour un milieu oii leurs aspirations seraient comprimées, c'est accomplir une œuvre inutile, c'est évidemment préparer à la jeunesse d'amers et de continuels mécomptes.
Mais la science, un instant dévoyée, ne permettra pas cet abandon des trésors du passé. Si elle s'est enrichie par une connais-
sance plus approfondie de la civilisation de l'Orient et de celle du moyen âge, elle ne ne'gligera pas les œuvres et les enseignements de la Grèce et de Rome, et ne leur contestera plus Tinfluence notable qu'ils ont exercée pendant tant de siècles. Plus passionnes que réfle'chis, certains écrivains ont rabaissé la civilisation romaine au proOt de la société germanique, sans remarquer que cette dernière ne leur était qu'imparfaitement connue et que les institutions de Rome doivent être étudiées, non à Tépoque de leur décadence, mais à Tépoque de leur splendeur.
Que les curies considérées comme municipalités, ainsi que Dubos (') et Raynouard (-) le prétendent, aient persisté intégralement sous la monarchie franque jusqu'à la renaissance des villes au xii^ siècle, c'est une erreur qui a été victorieusement combattue. Quelques-unes, celle d'Angers par exemple, survécurent à l'invasion des barbares, mais isolées, agonisantes, elles n'ont pas tardé à disparaître. Partout les institutions germaniques, puis l'organisation féodale les ont remplacées, et, dans quelques contrées, notamment dans l'Anjou, si bien remplacées que la vie communale ne s'y est éveillée que d'une manière tardive et languissante. Mais le droit romain s'est maintenu, grâce surtout à l'influence du clergé, de l'éducation littéraire, des nécessités du commerce et de l'industrie, de toutes les forces vives et persistantes de la société.
Aussi, dès que les villes se repeuplent et se réorganisent, les souvenirs de l'antiquité reparaissent : on y retrouve l'enceinte de murailles, odieuse jadis aux nations de la Germanie ; le forum,
(') Histoire critique de l'établissement de la vionarchie française dans les Gaules. Paris, 17ô-i, 5 vol. iii-l".
(') Histoire du droit municipal en France sous la domination romaine et sous les trois dynasties. Paris, 18i29, 2 vol. in-S».
à la fois lieu de re'union du peuple et marche' ; des corps de magistrats dans lesquels revivent les noms de sénat, de consuls, etc.; une population qui se fractionne en patriciat et en plèbe, avec des gentes ou lignages d'un côte', le restant des citoyens, de l'autre; du commerce, de l'industrie, le goût des arts et du luxe, des e'coles, toutes choses inconnues ou antipathiques aux anciens Germains. La famille s'y constitue sur des bases tout à fait oppose'es aux maximes qui pre'valaient dans les lois de ceux-ci ou les coutumes de la chevalerie. Le mari n'a plus qu'une autorite' mitigée sur la femme et les enfants, et ceux-ci sans exception, et non pas les fils seuls, ou, pour la plus grande part, le fils aîné', partagent l'héritage des parents sur le pied de la plus complète égalité. Repoussons donc le système absolu qui tend aujourd'hui à prévaloir ; acceptons l'influence romaine.
Ne l'admettons toutefois que dans une certaine mesure, car la cité du moyen âge diffère par des points essentiels de la cité romaine. A Rome et dans les villes fondées à son image, le pouvoir municipal appartenait aux possesseurs ou propriétaires ; l'influence, le rang du citoyen était basé sur sa fortune. Quant aux corporations d'artisans, comme le fait remarquer de Savigny ('), on pourrait ajouter : et de marchands, elles ne jouissaient d'aucun droit politique. Au moyen âge, au contraire, ce sont les corporations ou gildes qui servent de base à l'organisation municipale. Par la place qu'elles occupent, par l'importance dont elles jouissent, elles ne peuvent être assimilées aux tribus romaines et, sous ce rapport, l'organisation de la commune du moyen âge se distingue nettement de celle de la cité antique.
De grands esprits ont, avec un rare talent et avec une science incontestable, attribué aux communes une origine exclusivement
(') Traùé du droit romain, t. Il, p. 293 (trad. de M. Gdénodx).
germanique. Sans doute, l'amour de la liberté' qui animait les populations d'Outre-Rhin et leur coutume de ne reconnaître d'autres juges que des magistrats choisis parmi eux donnèrent une nouvelle vie aux institutions de tout genre qui se formèrent ou se re'organisèrent dans l'Europe après la chute de l'empire romain. Mais ici encore il faut e'viter d'adopter des idées absolues et d'admettre une re'novation totale, là où il n'y a eu qu'une transformation. Maigre' les efforts faits par Hegel, Le'o et d'autres e'crivains allemands, onre'pugnera toujours à admettre qu'en Italie, par exemple, la conquête lombarde ait e'te' suivie de la destruction des municipes et de la classe des hommes libres, qu'à partir de cette e'poque, il n'y ait eu pour les habitants d'origine romaine ni liberté ni propriété véritables, et que les communes italiennes du moyen âge soient issues directement des privilèges d'immunité accordés par les souverains aux chefs des diocèses et à leurs églises. L'une des grandes objections que l'on peut faire à ce système c'est que Venise, Amalfi et d'autres localités qui échappèrent à la domination lombarde ont été des premières à déployer une vie particulière pleine d'énergie et d'originalité; oii ont-elles donc puisé les éléments de leur réorganisation? Les communes lombardes et toscanes ne se sont-elles pas, d'ailleurs, presque dès leur origine et en de très nombreuses occasions, séparées de leurs chefs spirituels? En Italie comme dans l'Allemagne même n'a-t-on pas souvent confondu la vie particulière aux villes avec celle de la familia épiscopale, c'est-à-dire de la chevalerie ou vassalité qui occupait des fonctions dans le palais et les domaines des prélats et les soutint constamment, mille exemples le prouvent, dans les luttes que les bourgeois soutinrent pour l'octroi, le maintien et le développement de leurs franchises ?
C'est de la thèse que nous venons d'exposer, pour la combattre, qu'en est sortie une autre, rattachant l'origine des communes
aux associations ayant pour but l'établissement de la paix et de la trêve de Dieu ('). Tout en reconnaissant que, dans la suite, le cierge' s'est montre' hostile aux communes, fait qu'il aurait été difficile de contester, on lui attribue l'honneur d'avoir créé l'institution nouvelle, ainsi que toutes les améliorations apportées au sort des classes inférieures. Sans contester la bienfaisante influence qu'ont exercée sur ces dernières la prédicalion de l'Évangile et les grandes qualités d'ecclésiastiques de tout rang, on doit reconnaître que l'Église et les communes ont toujours procédé de deux façons bien distinctes. Les communes ont, à diverses reprises, modifié leurs allures, agrandi leur rôle, accepté les conséquences des faits qu'elles avaient posés antérieurement; si on a pu parfois les accuser d'inconséquence, c'est qu'on les avait graduellement déshabituées d'agir librement. C'est ainsi qu'en Belgique, Joseph II s'indignait de ne pas voir accepter ses réformes par un peuple que ses prédécesseurs, pendant quatre siècles, avaient toujours prétendu conduire à la lisière. Quant à l'Église, elle a pour principal objectif le maintien de ses dogmes et de son autorité. Elle a toujours prêché la paix, ce bien éminemment précieux, mais lorsqu'on a voulu asseoir la conservation de la tranquillité publique sur sa base éternelle : la liberté politique pour tous, elle a craint pour son pouvoir et ses droits, et c'est pourquoi, dès les premiers jours de l'institution des communes, elle est fréquemment entrée en lutte contre elles.
Dans notre pays, on a soutenu que les populations d'origine germanique n'ont pas cessé d'y jouir de certaines libertés civiles et politiques, analogues à celles que les souverains confirmèrent dans la suite ; que les populations gauloises, au contraire, sous le
(') Semichopî, La paix et la trêve de Dieu, t. II, pp. 56 et 103 (Paris, 1869, 2 vol. in-S").
joug de vainqueurs étrangers et barbares, se virent presque entièrement privées des lois et des coutumes plus douces que Rome leur avait impose'es et durent, en conse'quence, reconquérir leur liberté par l'emploi de la ruse et de la force. « Voilà pourquoi, « ajoute-t-on, la France nous offre tant d'exemples d'insurrections « apaisées par des concessions de chartes communales, tandis « qu'on n'en trouverait peut-être pas six dans le Brabant et la « Flandre. »
Et ailleurs :
« Nos villes n'ont eu qu'à faire reconnaître un état de choses <■ existant et conforme à leurs mœurs et à leurs usages (').
« Il serait donc exact de dire que dans nos provinces germani- « ques, les chartes communales règlent et développent la liberté, «- mais qu'elles ne l'instituent point.
« En France, la noblesse et le clergé s'opposèrent vivement pour « la plupart à l'affranchissement des populations, tandis que chez « nous la noblesse et le clergé se trouvèrent plus identifiés avec . le corps de la nation, et le nombre des serfs y étant beaucoup . moindre, la lutte y fut imperceptible.
.1 La liberté civile date, dans nos contrées, de l'expulsion des « Romains et, par conséquent, il n'y a pas eu lieu d'établir des « libertés communales, partout où il se trouvait de grandes réu- « nions de citoyens, nos seigneurs territoriaux n'ayant fait autre «'chose, lors de la renaissance du droit écrit, que de codifier et « de signer d'anciennes prérogatives (-).
« Les Belges wallons ont joui d'une liberté moins étendue et « plus tardive que les Belges flamands (').
(') CooMANS, Les Communes belges, p. 8. («) P. 9.
« Nos aïeux du dixième siècle jouissaient à peu près des mêmes « liberte's que celles qu'ils firent solennellement reconnaître au M douzième et notre e'tat social n'a guère changé depuis l'intro- « duction du christianisme jusqu'au seizième siècle ('). »
Il suffît de répe'ter ces paradoxes pour en faire apprécier la valeur. Ainsi rien d'important, rien d'essentiel ne s'est produit dans nos contrées, du septième siècle au seizième ! L'état social de la Belgique;, sous Philippe de Bourgogne et Charles le Téméraire, était le même que du temps des Dagobert et des Pépins ! Nos libertés communales ont été conquises sans luttes et sans commotions et les orages soulevés par les voix puissantes de Henri de Dinant, des d'Artevelde, de Zannequin, n'étaient, en réalité, que des tempêtes dans un verre d'eau ! Les immunités des villes de Liège, deHuy, de Valenciennes, de Tournai étaient peu de chose à côté des privilèges des bourgeois de Gand, d'Ypres, de Bruges, de Louvain, etc.! Quand l étude de notre passé conduit à de pareilles aberrations, on n'a qu'un parti à prendre, c'est d'opposer à ces affirmations des affirmations contraires. Disons donc :
L'organisation des communes au moyen âge constitua une innovation, où lesprit d'indépendance, si vif chez les Germains, s'allia aux idées d'ordre et de réglementation provenant de la législation romaine.
Les chartes communales instituèrent une liberté qui n'exista jamais ailleurs qu'avec elles, car les coutumes germaniques et la vie féodale, le servage, c'est à-dire la négation à la fois de la liberté et de la vie bourgeoise, se maintinrent en beaucoup d'endroits, dans les campagnes.
Nos communes durent lutter, en Belgique comme en France, contre la noblesse et le clergé. Pour être persuadé que les évêques
(') CooMANS, Les Communes belges, p. 47.
et les abbés furent presque constamment les adversaires des communes, il suffît d'ouvrir les annales de Cambrai, de Tournai et de Lie'ge, de Nivelles et de Saint-Trond.
Il n'y avait guère de liberté' pour personne, sous les rois francs, ni au x^ siècle, alors que les monarques ou ceux qui les entouraient jouissaient d'une autorite' presque illimite'e. A quelques exceptions près, les citoyens libres vivaient dans les liens d'une vassalité dont les charges s'aggravaient sans cesse; la multitude était serve. Quant au tiers-état, il n'existait pas. On ne reconnaissait, comme Gérard J", évêque de Cambrai, le constate fièrement, outre les laboureurs que deux classes : le clergé et les chevaliers ('). Il y a entre cette situation et celle que les communes se firent, toute la distance qui sépare de l'affirmation de l'évêque Gérard le second membre de cette célèbre phrase de Sieyès : « Qu'est-ce que le « tiers-état? rien; que doit-il être? tout. »
Loin de jouir d'une liberté moins étendue et plus tardive que les Belges flamands, les Belges wallons les ont précédés et, sous quelques rapports, dépassés. Les chartes de Valenciennes (1114), de Huy (1066), d'Aire (1095 environ) sont plus anciennes que celles de Saint-Omer (1127), d'Ypres (11 15), de Gand (1 180 environ), et l'organisation communale de Tournai et de Liège était plus savamment agencée, plus profondément démocratique que celle des villes de la Flandre.
Lorsque M. de Gerlache Q) écrit : « C'est le commerce qui a
(') BcLDERic, Gesta episcoporum Cameracensium, liv. III, c. 52, dans Pertî, Monumenta Germaniœ historica, Scriptores, t. Vil. Dans les vers dédiés par Adalbéron au roi Robert, le poète établit également une diflérence radicale entre les deux seules classes de personnes qu'il reconnaissait : le serf, ne possédant rien que grâce à son travail, et le noble. Thierry, Essai sur l'histoire du tiers-état, p. 11.
(*) Histoire du royaume des Pays-Bas depuis iSï^jusqti'à 1830, 1. 1", p. 10 (édit. de 1859).
« élevé chez nous la commune; c'est le commerce, c'est la naviga- « tion... qui ont développe et affermi ces colosses populaires... » , l'historien a raison, il voit juste; mais lorsque, précisant davantage, il déclare ; « C'est le commerce, c'est la navigation, ce sont les « fréquents rapports avec l'Orient et l'Italie, depuis l'époque des « Croisades, qui ont développé et affermi ces colosses populaires ; « la Belgique, et particulièrement les Flandres, furent pendant « deux siècles le centre des communications entre l'Orient et l'Oc- « cident et le centre de la civilisation entre le Nord et le Midi », il recule l'époque de la naissance des communes et attribue aux Croisades une influence exagérée. Les communes, ou du moins quelques-unes d'entre elles, mon volume en fournira des preuves nombreuses, étaient déjà vivaces et prospères lorsque Godefroid de Bouillon entraîna à sa suite les premiers croisés, et si les secondes eurent pour résultat de nous faire connaître les productions, le luxe et les arts de l'Orient, elles inoculèrent à cette partie du monde les institutions de l'Occident. Les Sarrasins imitèrent les allures de nos chevaliers, la Syrie reçut pour lois, dans les Assises de Jérusalem, une codification des coutumes féodales, et les villes de ce pays, ou du moins la population chrétienne qui y était fixée, se donnèrent pour magistrats des jurés, absolument comme les villes de la Gaule.
En France, le droit communal s'appuie-t-il sur des concessions faites par les souverains ou, comme Augustin Thierry s'est efforcé de le prouver ('), sur des droits arrachés à ceux-ci par des insurrections ? Cette dernière thèse est difficile à soutenir, car Thierry ne parle que de quelques villes, la plupart appartenant à l'ancienne lie de France, et ne prouve rien pour la Provence, le Languedoc, la Gascogne, la Normandie, où le régime municipal
(') Lettres sur l'histoire de France, lettres XIll et suivantes.
s'établit vigoureusement et de bonne heure. La se'rie d'e'meutes locales qui fut suivie d'e'tablissements de communes, est donc un fait particulier auquel on ne doit attacher qu'une importance relative.
L'autre opinion, qui est la conclusion d'un travail de Bre'quigny('), devint en quelque sorte officielle, lorsque le roiLouisXVlII inscrivit, dans le pre'ambule de la charte de 1814, que les communes de France ont dû leui- aff'ranchissement à Louis le Gros et l'extension de leurs privile'ges à saint Louis et à Philippe le Bel. La ve'rité est que la royauté', dans des limites assez circonscrites, a favorise' le tiers-état pour s'en faire un appui, mais que son action n'a d'abord été que locale et timide et ne s'est étendue que fort tard à tous les points du territoire français. D'ailleurs, les premières communes se sont formées, non dans les villes soumises aux rois mêmes, mais dans des cités épiscopales, telles que Beauvais, Reims, etc., ou dans des villes seigneuriales, comme Saint- Quentin, dont la charte primitive a été octroyée entre les années i04o et 1076 (^), et certaines villes de Flandre. Paris, au xi" et au xu^ siècle, ne se constitua pas en commune.
La savante argumentation de Bréquigny, pas plus que la brillante et ingénieuse théorie d'Augustin Thierry, ne donnent donc la vraie solution du problème, comme le prouve d'ailleurs un examen attentif de ce qui se passa en Belgique. En 1066, la même année qui vit pousser au Mans, pour la première fois, le cri de commune, les bourgeois de Huy avaient acquis de leur évêque, à prix d'argent, des libertés très-étendues, qui n'étaient, selon toute apparence, qu'une imitation de celles des Liégeois. Vers le même
(') Placé en tête du recueil intitulé : Ordonnances des rois de France de la troisième race.
(^) Bibliothèque de l'École des chartes, 2« série, t. III, p. 74.
tem|>s, les villes de Grammont et d'Ardres furent fonde'es et on les dota d'immunités calquées, ici sur celles que possédait Saint- Omer, là sur celles de Gand. A cette époque appartiennent encore la confrérie de la Charité de Valenciennes et ï Amitié ou gilde d'Aire ; les bourgeois de Binant entreprennent à leurs frais la construction d'un pont sur la Meuse, œuvre considérable et coûteuse, et ceux de Liège interviennent dans les affaires de l'évêché, tandis que des magistratures locales, magistratures nouvelles et qui répudient le nom d'échevin, fonctionnent à Bruges, Furnes, Tournai, etc. Avant la guerre des investitures, où les bourgeois de la plupart des villes rhénanes déployèrent tant d'énergie pour soutenir la cause de l'empereur Henri IV, et longtemps avant les luttes communales d'Amiens et de Laon dans lesquelles Louis le Gros intervint, nos bourgeoisies avaient donc fait preuve d'initiative et d'intelligence. Elles grandirent dans le courant du xii* siècle, grâce à des causes multiples, mais surtout par suite de la situation exceptionnelle du pays, au milieu du grand courant commercial qui le reliait, d'une part à l'Angleterre et à la Normandie, d'autre part à l'Allemagne et à l'Italie.. Nul doute que les princes, dont l'autorité était en général plus respectée par des corporations de marchands et d'autres hommes paisibles que par des vassaux turbulents, ne les aient presque toujours protégées; mais, souvent aussi, et surtout dans les cités épiscopales ou abbatiales, il y eut lutte entre le pouvoir seigneurial et la communauté des habitants. L'histoire de la plupart des grandes villes le constate pour ainsi dire à chaque page : celle de Valenciennes nous montre les comtes de Hainaut en désaccord presque constant avec les bourgeois de cette grande ville ; celle de Flandre, pendant les temps orageux qui suivirent la mort de Charles de Danemark et le règne des d'Alsace, nous montre des dissentiments éclatant à chaque instant entre les
comtes et les bourgeoisies. Si donc ces dernières ont eu parfois des commencements paisibles, leur existence a souvent ëte' trouble'e par des orages et ce n'est qu'avec peine que la liberté communale s'est de'veloppe'e. Entendue de cette manière, mais de cette manière seulement, la the'orie d'Augustin Thierry reste vraie.
En Belgique, on a tour à tour adopté et combattu les idées de cet écrivain éminent. Nos comtes, dit M. Piot, dans son Histoire de Loiwain (i), étaient trop éclairés pour se laisser arracher par la force des concessions brusques, trop opposées au caractère calme et réfléchi de nos ancêtres. Dans l'œuvre de Warnkônig (-), l'accroissement des libertés des villes de Flandre, dans les premiers temps, est aussi considéré comme une conséquence de la politique et de la sagesse des comtes. Ces assertions ne peuvent être accueillies qu'avec une grande réserve. En efl"et, que savonsnous de l'histoire intime de la Flandre avant l'époque de Charles le Bon, de celle du Brabant avant le règne de Jean I"? Rien de précis. Où trouverions-nous le récit détaillé des circonstances qui ont accompagné l'octroi des chartes communales par les premiers comtes et les premiers ducs? Nulle part. Mais, dès l'instant oii les notions deviennent moins confuses, on entrevoit partout des luttes : en Flandre, Lille, Saint-Omer, Bruges, Gand acceptent ou combattent Guillaume de Normandie et Thierri d'Alsace ; en Brabant, Jean J" n'entre dans Louvain qu'à la suite d'un combat et d'un traité ; en Hainaut, les comtes contestent à chaque instant les privilèges de Valenciennes.
Je me suis efforcé de le prouver dans un travail spécial ('),
(*) Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et politiques, t. II, p. 271. (Édition de M. Gheldolf.)
{") Les gildes communales au onzième siècle. Bruxelles, 1874, in-bi". [Bulletins de l'Académie royale de Belgique, 2« série, t. XXXVII).
— soles libertés communales et, en premier lieu, la juridiction spe'ciale octroyc^e à des bourgeoisies et les mesures protectrices de leur tranquillité sont nées des faveurs accordées, principalement dans l'empire d'Allemagne, en Angleterre, en Flandre, à des gildes ou corporations de marcbands. Isolée, comme perdue, au milieu du réseau de seigneuries et de châteaux dont l'Europe occidentale se couvrit à la suite des invasions des Normands, pendant le démembrement de la monarchie carlovingienne, la classe moyenne se réfugia dans les endroits où il y avait un peu de commerce et d'industrie et s'y multiplia, en attirant à elle tout ce qui n^était pas soldat ou chevalier (miles) ou serf. Si l'on jette un regard sur une carte géographique, on verra les premières chartes, les premiers appels à la commune, les premières interventions énergiques des cités dans les affaires publiques se produire sur les bords du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut, ces grandes artères du commerce de la Gaule septentrionale, et de leurs affluents. Dans les campngnes qui séparent ces fleuves, dans les plaines où la population ne vit que de l'agriculture, comme sur les plateaux montagneux où le sol est aride, le système féodal conserve la domination et se maintient avec son satellite habituel, le servage.
J'ai nié que la liberté communale ait toujours existé chez nous ; mais, à mon avis, le chevalier Diericx a eu parfaitement raison d'affirmer que les communes flamandes étaient bien plus anciennes qu'on ne le croyait généralement ('). La plupart des chartes dont nous possédons le texte sont loin, en eflet, d'être du même temps que la naissance des libertés communales (2). Dans un travail qui mériterait d'être mieux connu ('), M. Jules
(') Foir ses Mémoires sur les lois des Gantois, 1. 1^, pp. 137-162. (*) C'est ce que j'ai déjà établi dans mon volume de Preuves, pp. xiv à xx. (') De l'organisation des communes flamandes et de l'époque de leur établissement. Gand, 1829, in-8».
Van Praet a fait aussi ressortir l'irapossibilité d'appliquer à la Flandre la the'orie d'Augustin Thierry. En re'alite', c'est à la renaissance du commerce, au xi' siècle, que nous devons les nouveaux développements que les villes prirent alors. C'est sur les gildes formées à cette époque par les marchands que se greffa l'institution des communes.
Après les événements de 1850, et comme pour annihiler l'effet
produit par les écrits d'Augustin Thieriy, on vit toute une école
historique s'efforcer d'amoindrir le mouvement communal. Les
uns, comme Capefigue ('), confondant les usages communs dans
les bois, les prés et les eaux avec la liberté communale, disent,
sans fournir de preuves, que l'idée de commune se produit
depuis le viii* siècle comme l'expression d'un système de défense
mutuelle, et c'est en quoi, ajoute l'auteur que nous venons de citer,
« le système des Lettres sur Vhistoire de France n'est ni viai, ni
« neuf. » Lesautres, tels queGranier deCassagnac, réunissant dans
une haine et un mépris communs les riches marchands et les plus
humbles artisans, s'écrient : « Toute commune correspond à une
« population de race esclave (-). »
Ces écrivains reportent au clergé l'honneur d'avoir relevé, au moyen âge, l'idée de liberté : « Dans l'entraînement général, « disent-ils en parlant de l'effet produit par les croisades, il y « eut également quelques concessions faites aux bourgs, aux villes, « aux villages même qui entouraient les châteaux. 11 ne faut pas
(') Hugues Capet, t. III, p. 19 (édit. Hauman, 1839).
(^) Histoire des classes ouvrières et des classes bourgeoises, p. U9 (édil. Haunaan, 1838).
« chercher dans ces actes Tidée morale et forte de la liberté' « politique ; elle n'entrait pas dans la pensée de ces ge'ne'rations « elles ne voyaient ni si haut, ni si grandement. Ce qu'on appelle <■ la charte de commune fut tout d'abord une concession destinée « à soulager les habitants et manants réunis, des mauvaises « coutumes que les siècles avaient établies (').... » Puis, ailleurs : « Il y eut des serfs rébellionnés, des manants qui sonnèrent le « beffroi, mais la liberté rationnelle et politique était inconnue (-),» On va déterrer, dans la vie du roi de France Louis Vf, un fait insis;niriant et qui dut produire de maigres résultats, puisqu'on n'essaya plus de le renouveler : l'armement, en l'an 1108, des paysans par paroisses pour combattre les Anglo-Normands (^), et l'on y voit l'origine de la commune. Enfin, entassant absurdité sur absurdité, on nous montre les croisés «( indiquant aux serfs des « champs, aux manants des villes, les moyens de secouer le joug « et de se servir des armes et des forces de leurs corps. Les « pèlerins devinrent les chefs de ces colonies villageoises qui « conquirent, plus tard, leur liberté au cri populaire de com- « mune (*). »
Autant de mots, autant d'erreurs. Toujours un coup d'œil étroit qui, inspiré par une jalousie haineuse, ne veut envisager que le mouvement particulier et insurrectionnel de l'Ile de France et de la Picardie, sans tenir compte du reste de l'Europe. Aujourd'hui que l'esprit de progrès et les tendances vers la décentralisation s'affirment avec énergie, on doit reconnaître que c'est un funeste
(') Capepioce, loc. cit., t. Il, p. 305.
(°) Ibidem, p. 507, en note.
(^) Communitas in Francia popularis instituta est a prœsulibus, ni presbyteri coniitarentur regeni ad obsidionem tel piignam cum rewillis et parochianis omnibus. Orderic Vital, dans Capefigce, loc. cit., t. III, p. 241.
(*) Capefigce, loc. cit., p. 251.
engouement pour le système autoritaire qui a inspire' à beaucoup d'hommes de science et parfois, à leur insu, aux meilleurs d'entre eux, une vive antipathie pour Tindépendance de la commune. On a dit, à propos de la ville de Rouen : « Il fallait bien que les « iiberte's communales fussent sacrifiées, quelques services qu'elles « eussent rendus pendant trois siècles, puisque désormais, sans « avantages réels pour la bourgeoisie, elles étaient un obstacle « réel à l'unité et à la prospérité de la France ('). » Est-on bien certain de ce dernier fait? D'où ressort cette évidente nécessité? Ne pourrait-on pas soutenir, avec plus de raison, que la décadence des libertés provinciales et locales a frappé la France au cœur; que ce pays, si grand au treizième siècle, quand il était rempli de communes pleines de vie et de sève, s'affaiblit considérablement au quatorzième, alors que le gouvernement despotique des Valois s'exerça sans contre-poids et sans contrôle. Si la France, qui était si redoutable sous Philippe-Auguste, fut mise à deux doigts de sa perte, ne le dut-elle pas à l'inhabileté des successeurs de saint Louis et à la recrudescence d'idées féodales ou chevaleresques qui se manifesta alors? Quand elle reprit ses frontières, sous Duguesclin; quand elle recouvra son indépendance, grâce à Jeanne d'Arc, ne le dut-elle pas aux élans patriotiques du peuple?
Il est plus difficile, en Belgique, de jeter l'anathème aux communes. Chaque page de notre histoire palpite du récit de leurs efforts contre l'oppression, l'arbitraire, l'incurie. Leurs lois, leurs coutumes fourmillent de dispositions excellentes, rationnelles, neuves; des exemples du plus sublime dévouement, de splendides monuments, des entreprises grandioses, des innovations heureuses attestent la fécondité et l'excellence du principe sur lequel repose
(') Cbércel, Histoire de Rouen pendant l'époque communale (dans U Bibliothèque de l'École des chartes, 2'' série, t. I", p. 181).
leur organisation séculaire. Mais rien n'arrête la haine politique et c'est chez nous que l'on a pu lire les lignes qui suivent, lignes restées sans e'cho, et qu'il faut pourtant souligner, car elles constituent une révélation du sentiment véritable que l'on nourrit à l'égard de nos libertés locales :
« Le régime communal était la barrière la plus puissante que « l'on pût opposer aux progrès intellectuels et physiques des « peuples. Il retenait les esprits dans un cercle étroit de tradi- « tions et d'idées reçues, et rendait impossibles, ou du moins c< très-difficiles, les améliorations matérielles promises par la « construction d'un vaste système de routes, de canaux, etc. « Ajoutons que les communications étant en général rendues « onéreuses, le commerce dut en souffrir autant que la diffusion
« des lumières ('). »
Et, à l'appui de son système, le même auteur ajoute : « Les guerres qui ensanglantèrent nos communes étaient tou- « jours provoquées par les attentats du prince contre les privilèges, « legs respecté du passé, ou par des intérêts matériels compromis « à la suite de rivalités commerciales et industrielles. A part •I quelques querelles religieuses, le caractère de nos guerres est » tout à fait positif, on dirait même rétrorjrade aujourd'hui. Les « gouvernements étaient en général plus novateurs, plus libéraux « que le peuple. Celui-ci se battait d'ordinaire pour les vieilles « idées contraires aux nouvelles. La lutte des Flamands contre la « cour bourguignonne de Philippe le Bon et de Charles le Hardi > et contre Charles-Quint, l'opposition si vive que rencontrèrent <c les sectaires hollandais dans nos provinces, surtout dans le pays «• wallon ; enûn la révolution brabançonne si maladroitement " provoquée par les réformes de Joseph IT, voilà les principaux
(') CoojiANS, lov. cit., |). 90.
» faits historiques qui justifient la thèse, objet de cette note. >• Tout commentaire est inutile.— D'ailleurs, on a depuis comple'te' la pensée qui a dicte' ces lignes. Nul n'ignore aujourd'hui que la Constitution , cette œuvre admirable qui justifie la révolution de 1850, est e'galement condamne'e, qu'elle n'est tole'rée que parce qu'elle permet, grâce aux principes trop géne'reux qui y sont inscrits, de miner le sol sous elle et de préparer le retour vers un passé qui nous rendrait la risée et le jouet de l'Europe, comme nous l'avons été en 1790, à la suite du triomphe machiavélique des partisans de Vander Noot et de Van Eupen sur ceux de Vonck. Un homme éminent, Guizot, qui, par malheur pour son pays, y occupait la position la plus élevée au moment d'une crise terrible, a également amoindri la portée du mouvement qui se manifesta dans les esprits vers l'an HOO. Il s'exprime ainsi dans ÏEssai historique placé en tête d'une nouvelle édition des Lettres d'Abailard et d'Héloïsc :
« Les tentatives d'affranchissement politique qui, au douzième « siècle ont coïncidé en France avec le mouvement philosophique, « bien que nées de la même source, en demeuraient tout à fait « séparées... Les mêmes bourgeois qui se formaient en communes « pour arracher à leur suzerain ecclésiastique ou laïque la recon- « naissance de leurs droits municipaux, auraient lapidé en qualité <; d'hérétique l'imprudent logicien qui leur aurait parlé de récla- " mer les droits de la raison contre les autorités théologiques; « et, parmi les écrivains philosophes qui ont parlé des premières « tentatives d'affranchissement municipal , il n'en est presque •' aucun qui ne se soit piononcé avec indignation contre ces " associations exécrables, inouïes, qui se formaient alors sous le « nom de communes ('). »>
(') p. xxii (Paris, 1855, iii-8"j
Ces écrivains piiilosophes, qui se sont prononces avec indignation contre les communes, je cherche vainement leur nom dans ma mémoire. J y retrouve bien ceux de Guibert, abbé de Nogent; d'Etienne, évéque de Tournai ; d'Yves, évèque de Chartres; de saint Bernard, abbé de Clairvaux. Miiis peut-on accorder à ces écrivains, quel que soit leur mérite, la qualification de philosophes? Pour obtenir ce titre, il faut marcher avec son époque ou, plutôt, la devancer. Mais suivre les sentiers battus, condamner toute innovation , n'adresser à l'autorité que des conseils timides ou, selon que l'exige l'intérêt d'une caste isolée, des ordres impérieux, ce n'est pas agir en philosophe, mais en courtisan ou en théologien.
La thèse de Guizot pèche contre la vérité historique. Donnez la liberté politique, on souhaitera, on réclamera le lendemain la liberté religieuse ; supposez le contraire : acceptez la suppression de la tolérance et demain on vous rognera vos autres immunités. Mais c'est assez nous étendre sur des idées qui ont fait leur temps, produit leurs conséquences inévitables, marqué la loute fatale vers laquelle on voudrait nous entraîner. Il vaut mieux, pour donner une idée de ce qu'étaient nos communes, reproduire un passage où un savant prélat belge, du siècle dernier, a parlé d'elles avec éloquence :
« Il est inconcevable, dit l'évêque d'Anvers de Nélis, combien ^( nos villes prospéraient au moyen de leurs lois et de leurs privi- « léges. Propriété et liberté étaient la devise des hommes. On en « voyait une foule prodigieuse refluer de tous côtés dans nos
« villes, dont ils devenaient citoyens Ces citoyens, ou cita-
« dins, ne paraissaient avoir qu'une âme et qu'un esprit lorsqu'il « s'agissait de défendre ou d'augmenter les prérogatives de leurs <■ communautés. La plupart des villes, à cette époque, furent « ceintes de murailles ou bien on étendit considérablement leurs
« vieilles enceintes. Elles furent flanque'es de tours et de portes (' d'une structure admirable, portes qui avaient l'air et tenaient
« souvent lieu de citadelles Qu'on y ajoute la plupart de nos
« églises, cathe'drales ou colle'giales, bâties vers le même temps, « les halles et les maisons de ville commence'es peu de temps « après, et Ton aura, rassemble's sous le même coup d'œil, des <. ouvrages bien dignes d'admiration tant par la grandeur du plan <■ que par leur solidité et leur beauté, telle qu'est encore, par <■ exemple, la maison de ville de Louvain »
Cette prospérité, dont les villes belges étaient justement Gères, elles surent la légitimer par leurs sacrifices pour leurs princes et leurs libertés. Sont-ils communs les exemples pareils à celui des Huitois qui, en l'an 1066, à une époque où aucune ville du nord de l'Europe n'avait obtenu de charte de privilèges, en achetèrent une à l'évêque de Liège Théoduin en lui abandonnant le tiers de leur avoir, tiers qu'ils portèrent ensuite à la moitié, afin, dit le prélat lui-même, que leur liberté fût plus assurée?
Le servage et même l'esclavage personnel existaient au xi^ siècle. On vendait l'homme au marché, comme on y aurait vendu une tête de bétail, une pièce de gibier, coutume odieuse qui disparut honteusement lorsque le cri de commune, commune î retentit dans les centres de commerce. Les bourgeois refusèrent de se soumettre au droit de mortemain ou s'en rachetèrent et, délivrés du servage, ne nourrirent pour lui que des sentiments de dégoût. Dans cette Flandte où l'existence des serfs continua jusqu'à la fin du xviii" siècle à déshonorer quelques villages du pays d'Alosl, les bourgeois d'Ypres en parlaient dans des termes trop caractéristiques pour ne pas être signalés : « Oncques », disaient-ils au XIV'' siècle aux échevins de Saint-Dizier, qui devaient les consulter sur toute question diflicile, ■ oncques n'avons oy de gens « de serve condition, ne de mortemain, ne de quel condition qu'il
.( soient, si que nous ni mettons point de conseil, ains en ouvrez 0 selonc votre escient et discrétion ('). » Plus tard, la coutume d'Anvers proclama solennellement que chez nous le sol affranchissait l'esclave qui y mettait le pied, et le grand conseil de Malines rendit hommage à ce noble principe en déclarant libre un esclave de l'ambassadeur portugais qui s'e'tait re'fugie' sur notre sol (').
A une e'poque de fanatisme et de terreurs superstitieuses, tandis que des rumeurs absurdes arment à chaque instant une foule abuse'e contre les Israe'lites, des ide'es de tole'rance se font jour maigre' tout, et on voit les citoyens de Cologne appeler les rejetons perse'cute's du peuple he'braïque à partager avec eux la garde de leurs remparts (0. L'obéissance absolue au dogme ne peut s'obtenir et la foi vacille toujours. Longtemps avant Luther et Calvin, Tanchelin et les Cathares, le chanoine Guillaume Corne'lis, d'Anvers, et ses sectateurs (*), Bloemardine, le carme Guillaume de Hildernisse perpétuent Tesprit de doute parmi nos populations, en apparence si convaincues et si dociles (^). Humbles ouvriers et riches bourgeois inclinent à méconnaître les ordres de l'église établie : les uns partagent les doctrines des Cathares et des Albigeois, les autres réclament simplement le droit de lire l'Écriture sainte en laneue vulaaire.
oc? '
(•) Beugnot, les Olim du parlement de Paris, t. II, p. 770.
(^) De Facqz, Ancien droit Belgique, 1. 1^', p. 250.
(') Dans un accord conclu au mois d'avril 12S2 on comprend tous ceux, tant clercs que laïques et aussi juifs, qui ont gardé les murs et la cité au temps des discordes précitées. Foir le volume intitulé : Securis ad radicem posita, p. 259.
(*) J'ai fait connaître les doctrines attribuées à ces derniers dans le travail portant pour titre : Suite à ma notice sur Henri III, duc de Brabant (Bulletiufj de V Académie royale de Belgique, 2« série, t. XL).
(=) On doit lire à ce sujet la note insérée à la page 126 des Mémoires d' Hopper us et de Viglius.
L'Église organise sans cesse de nouvelles milices : bénédictins, prëmontre's, cisterciens, ordres mendiants, chanoines réguliers; elle ne résiste qu'avec peine, malgré la force de son organisation et la solidité de ses dogmes. Les générations commencent à se soustraire à sa tutelle ; les vieilles écoles des monastères se ferment pour céder la place aux universités ; le culte des arts, dont elle avait quelque temps conservé le monopole, devient le patrimoine de corporations civiles et la langue latine s'efface devant les littératures nouvelles.
La première apparition de ces littératures semble lemonter à l'époque d'éclosion de nos premières gildes. « Dès la pointe « du jour, dit avec une exagération malveillante le chroni- « queur Alpert, les habitants de Thiel s'enivrent; ils comblent « d'honneurs celui qui les excite au rire et à la boisson par « le récit de faits déshonnêtes. C'est pourquoi ils se cotisent « et emploient l'argent qu'ils recueillent ainsi à distribuer des « prix entre eux et à donner des repas solennels, aux principales « fêtes de l'année (') » . Au milieu de l'effondrement littéraire qui se manifeste au x" et au xi* siècle, n'est-ce pas là comme une soi'te d'aurore d'un meilleur avenir ? Ces gais propos que la gilde aimait à entendre et à récompenser, devaient reparaître plus nombreux et plus mordants, et dès qu'une splendide couronne de communes libres orna nos provinces, les trouvères, romans et thiois , naquirent chez nous plus que partout ailleurs, comme en i^rovence et sur d'autres terres libies, pour égayer des populations avides à la fois de poésie, de bien-être et d'indépendance (*).
Dans cette Flandre oii l'auteur du Renard déploya tant de verve
(') Alpt'it, dans Pertz, Monumenta Gertnaniœ historica, scriplores, t. IV, p. 718.
(») Foir mon travail sur les Gildes communales, i>. 10.
contre les vices du clergé de son temps, les communes, et notamment Gand et Ypres, revendiquèrent pour leurs bourgeois le droit de confier à qui bon leur semblerait l'éducation de leurs enfants, et les Gantois prétendirent même choisir leurs pasteurs, les curés des paroisses de leur ville. Alors aussi les villes disputèrent aux ecclésiastiques la direction et la surveillance des hôpitaux et des hospices et soutinrent cette thèse que les biens du clergé devaient supporter l'impôt comme ceux des laïques et que les corps religieux ne pouvaient, sans le consentement de la commune, acquérir de nouveaux biens.
Ce serait le lieu de parler de ces scènes héroïques que présentent nos annales. Elles méritent d'être racontées à tous, d'être offertes à la jeunesse comme des exemples à suivre. Elles répandraient dans les esprits des idées saines et fortifiantes. Mieux connues à l'étranger, elles commanderaient le respect pour le peuple qui a su accomplir ces actes sublimes et qui, sous l'influence des idées de liberté, retrouvera, à l'heure du danger, le courage dont il a déjà fait preuve dans les moments les plus critiques. Il est beau pour les Flamands d'avoir écrasé à Courtrai l'armée de Philippe le Bel et disputé la victoire, à^Ions-en-Puelle, à la nouvelle armée levée par ce prince ; pour les Liégeois, d'avoir victorieusement lutté, à Vottem, contre une ligue formidable; pour les uns et les autres et pour les habitants des autres provinces, d'avoir maintes fois prodigué leur sang pour la défense du pays, en faveur de l'empereur Henri IV malheureux, en faveur de Marie de Bourgogne menacée parM'astucieux Louis XI, dans le but de défendre contre le tout-puissant Louis^XIV nos jprovinces presque abandonnées par leurs princes. Mais oii trouver assez d'éloges pour leur conduite dans quelques circonstances?
A Cassel, en 1528, ils se fatiguent de rester dans l'inaction devant une armée supérieure en nombre. Sous le commandement
— iode Zannequin, les Flamands attaquent en plein jour et surprennent larme'e du roi de France, mais ne tardent pas à succomber sous le nombre. Aussi fiers que les soldats de Le'onidas, ils refusent de chercher leur salut dans la fuite et tous se font tuer plutôt que de reculer d'un pas. " Oncques, dit Froissard, des ' 16,000 (le chiffre ve'ritable, donne par un autre historien « est 1 1,547), oncques des 16,000 Flamands n'en recula un seul « que tous ne furent morts et tues en trois monceaux, Fun sur « l'autre, sans issir de la place où chacune bataille commença. » Le combat des Thermopyles est reste' une des plus belles pages de l'histoire de la Grèce ; la journe'e de Cassel honorera toujours le nom flamand , comme ce malheureux combat de Roosebeke où l'on vit un simple communier refuser de reconnaître le corps de Philippe d'Artevelde, de crainte qu'il ne fût livre' à l'outrage ; comme ce combat de Gavre, où moururent quatorze e'chevins, sept sur le champ de bataille, sept de leurs blessures ('), où l'élite de la bourgeoisie se fit tuer pour protéger la retraite de ses concitoyens, où l'un des vaincus, à qui le duc Philippe avait ordonné de le conduire jusqu'à Gand, égara le vainqueur et le ramena, fatigué et furieux, dans les campagnes de Gavre, sauvant ainsi sa ville natale au prix de sa vie.
Les populations wallonnes le cédaient-elles en énergie à leurs sœurs de la Flandre? L'épisode des 600 Franchimontois est une réponse suffisante à cette question.
Mais, dira-ton, si les bourgeoisies du moyen âge étaient jalouses de leurs droits et belliqueuses, elles ont repoussé le développement intellectuel, répugne aux innovations dans le domaine des idées. Elles ont, répétera-t-on, dédaigné les spé-
(') Cannaert, Bydrayen lot de Ucnnis van lief oiid s/rafrccht in flaenderen, p. 410.
dilations philosophiques. Leur horizon s'est borné aux limites (le leur cité. Sans doute, il y a du vrai dans cette accusation. Pre'cise'ment à cause du bien-être qu'il faisait re'gner dans son inte'rieur, dans la commune à laquelle il appartenait, le bourgeois n était que trop enclin à se laisser aller aux séductions de la vie matérielle; mais le seul moyen de faire contre-poids à ce danger, c'était d'occuper son intelligence de questions élevées. Au sensualisme et à la cupidité il n'y a qu'un frein à opposer : l'habitude de la réflexion et de l'étude.
Fouillons l'histoire des sciences et nous serons émerveillés des aspects nouveaux sous lesquels elles se montrent lorsqu'une vie active circule dans la classe moyenne. Un droit nouveau apparaît, avec de nouveaux systèmes de procédure et de pénalités. On répudie le Jugement de Dieu, pour en revenir aux preuves écrites et aux preuves testimoniales; des combinaisons administratives, ingénieuses et multiples, surgissent de tous côtés, et que l'on ne croie pas que les chartes où ces innovations figurent soient toujours des émanations de l'autorité suprême ; très-fréquemment l'initiative appartient à la population même : ce sont les habitants d'Ardenbourg qui formulent des réclamations dont le comte de Flandre, Guillaume de Normandie, reconnaît la justesse (en 1127); les Gantois qui soumettent, après la mort de Philippe d'Alsace, une charle restée célèbre à la reine Mathilde de Portugal et àBaudouin de Constantinople; les Bruxellois qui, en 1229, avec l'approbation du duc Henri 1% se choisissent une keure, pour un terme de trois ans; les bourgeois de Tirlemont qui rédigent, en 1291, les privilèges que Jean F"" leur accorde, etc. Ce sont les villes qui ont créé, entre autres fonctions, celles des pensionnaires (syndici), employés lettrés, ou plutôt conseillers, qui mettaient à la disposition de la commune leurs connaissances en droit et en théologie; ce sont les villes encore, et Bruxelles en particulier, qui ont orga-
nisé l'inscription, sur des registres, des actes constatant les mutations de propriëte's ouïes modifications introduites dans la manière de posse'der un bien.
L'histoire a certainement reçu de la naissance des communes une vive impulsion. Cela est si vrai que nous devons à l'un des épisodes les plus e'mouvants de cette révolution la première œuvre que nous puissions appeler historique. On sait l'aridité, la pauvreté de nos légendes, de nos chroniques d'abbayes, qui ne sont le plus souvent qu'un tissu incolore de miracles et de donations entremêlés. Tel n'est pas le récit écrit par un notaire de Bruges, Galbert, des événements qui amenèrent la mort du comte de Flandre, Charles le Bon ou de Danemark, et de ceux qui suivirent jusqu'à l'installation définitive de Thierri d'Alsace sur le trône comtal de Flandre. Lambert de Waterlos, qui mourut presque en même temps que Thierri et dont la narration nous retrace les phases de l'existence de Cambrai au milieu du XH* siècle, est bien plus instructif que Sigebert et Anselme de Gembloux, Herman de Tournai et Gilles d'Orval. Toutefois, la Flandre et les contrées voisines ne produisent que peu de chroniqueurs qui soient à la fois riches en détails et exacts dans leurs appréciations. Gilbert de Mons,. par exemple, montre pour son maître, le comte de Hainaut, une partialité évidente et excessive. Les récits spéciaux se rencontrent peu et il faut, pour en trouver un qui puisse nous fournir quelque lumière, attendre jusqu'à la seconde moitié du xiii* siècle. Alors Hagene, le pensionnaire de la ville de Cologne, chante en vers bas-allemands la lutte des bourgeois de cette ville contre leurs archevêques, et nous dépeint, avec des couleurs qu'il s'efforce de rendre poétiques, la vie intime du citoyen de ces temps. Jean Yan Heelu, qui avec lui prélude à la grande efllorescence historique du xiv" siècle, est moins intéressant, parce qu'il se renferme dans le cadre étroit et tout à fait
spécial des exploits militaires. Comme l'enseignement et la littérature proprement dite, l'histoire devient peu à peu laïque.
On cite ge'ne'ralement, comme un te'moignage frappant de l'ignorance dans laquelle on vivait au moyen âge, cette lettre où un religieux de Ferrières, en Bourgogne, e'crit à l'un de ses confrères de l'abbaye de Saint-Martin, de Tournai, que son pays est pour lui une contrée presque inconnue. Le fait est curieux, mais on doit éviter d'en tirer des conclusions exagérées. Au douzième siècle, à l'époque même où s'échangeait cette correspondance, le cercle de nos connaissances géographiques s'agrandissait sous la double influence des croisades et des échanges commerciaux. Les marins de la Belgique, non contents de se visiter de ville à ville, fréquentaient les marchés de l'Angleterre, de l'Allemagne, peutêtre même de l'Italie, et avant que Godefroid de Bouillon fût entré en Cilicie, ils en parcouraient déjà les côtes, sinon comme marchands, du moins comme pirates, ils jetaient ainsi les bases des relations qui existèrent longtemps actives entre les républiques de Venise et de Gênes, d'une part, et, d'autre part, Bruges, notre métropole commerciale à cette époque.
Nos ancêtres se trouvèrent alors en contact avec les x\rabes, qui cultivaient avec succès les mathématiques, l'astronomie, les sciences médicales. Si l'étude des mathématiques resta longtemps stationnaire, la médecine, du moins, reçut une impulsion vigoureuse. Elle avait été, pendant plusieurs siècles, le partage presque exclusif des Juifs. Dès qu'il y eut de grands centres de population, elle devint l'occupation favorite d'un grand nombre d'hommes distingués. Les uns se vouèrent au service des hôpitaux ; les autres suivirent sur les champs de bataille les milices des communes. Plusieurs se distinguèrent par leurs écrits, notamment Jean Yperman, qui vivait en l'an 1502.
Fruits précieux d'une époque où la classe moyenne, dans nos
contrées, sentit la nécessite de réagir contre les abus de la féodalité, les premières chartes, telles que celles de VAmitié d'Aire, de la Charité de Valenciennes, s'inspirent déjà de ces trois grands principes qui devaient, plus tard, se proclamer avec tant de retentissement : la liberté, sans laquelle il n'y a ni discussion, ni progrès possibles ; l'égalité, qui seule empêche la liberté de dégénérer; la fraternité, qui les féconde et les rend l'une et l'autre attrayantes. Souvent obscurcies ou altérées, mais toujours vivantes, ces maximes ont inspiré de grandes pensées et provoqué des actes héroïques ; elles resteront toujours la base des sociétés vraiment civilisées.
' Il n'est pas permis, disait alors saint Thomas d'Aquin, d éta- ' blir des taxes pour des causes futiles, mais uniquement pour faire • face aux besoins ou à la défense du pays, les princes étant « institués par Dieu, non pour leur propre avantage, mais afin de « procurer le bien-être au peuple ('). » Henri de Gand, l'un des hommes les plus remarquables que la Belgique ait produits au xiii" siècle, l'un des plus grands théologiens de l'époque, n'est pas moins explicite : « Puisqu'il appartient aux princes, ainsi ' s'exprime notre célèbre compatriote, de déterminer par quel « moyen on peut atteindre le but qu'ils se proposent, leurs sujets ' doivent obéir en tout ce qui est nécessaire pour y réussir, parce « que les piinces, qu'éclaire la réunion de toutes les vertus, leur « sont supérieurs par leurs lumières; mais, s'il était manifeste « que leurs opinions sont opposées, ils devraient les supplier de « révoquer ce qu'ils ont fait, et, s'ils s'y refusent, cesser de leur ' obéir et les déposer de leur autorité plutôt que de la souffrir (-).» Que l'on n'aille pas croire que ces doctrines, oii est inscrite la
(') lYouveUcs archwes historiques de M. de REiFrE>BERG, t. I"", p. 17. (^) Quodlihcla, liv. XIV, c. 8.
ihëorie du droit de résistance à Toppression, du droit d'insurrection, soient reste'es à l état purement spe'culatif. On peut établir, par plusieurs exemples, que, dans l'opinion générale, les ordres tyranniques, les violations de la loi, les exactions ne devaient ren contrer que désobéissance; les juges eux-mêmes étaient tenus de refuser leur concours au seigneur qui persistait à agir contrairement aux loiset aux coutumes.
Dans la charte très-curieuse de Montigny-sur-Sambre, de l'année 12o5, dont j"ai fait connaître le texte ('), le seigneur de la localité, Godescalc, enjoint à ses successeurs de jurer au préalable l'observation de cette charte lorsqu'ils entreront en possession de la seigneurie et, s'ils restent en défaut d'accomplir cette obligation, le maire et les échevins ne peuvent, sous peine de parjure, rendre de jugement, ni le maire semoncer, à cet effet, es échevins.
En l'année 1295, lorsque le duc Jean I" demanda à ses sujets de lourds subsides, il promit de ne réclamer jamais, pour quelque cause que ce fût, un service de ce genre, sauf à titre de pure grâce, et il autorisa ses vassaux, pour le cas où lui ou l'un de ses successeurs violerait cette promesse, à se liguer pour leur défense mutuelle, à se faire soutenir par les villes, à lui refuser le service militaire. Pour donner plus de poids à sa parole, le duc de Brabant pria les princes, ses voisins, de donner aide et appui contre lui-même ou ses successeurs, et de le contraindre, lui ou son héritier, à l'observation de ses engagements (-).
Le refus de toute aide et de tout secours au prince violant les libertés octroyées par lui-même ou par ses prédécesseurs, se retrouve dans la charte de franchises accordée à la ville de Yianden,
(>) Preuves, p. 182.
(,*) BuTKExs, Trophées de Brubant, l. l"-, preuves, p. 150.
en 1508, et ne tarda pas à recevoir une application plus générale dans la charte célèbre que la duchesse Jeanne de Brabant et son mari, le duc Wenceslas de Luxembourg, accordèrent au Brabant, en looo, et qui est célèbre dans l'histoire sous le nom de Joyeuse entrée. Ces quelques faits témoignent du travail immense qui s'opéra dans les idées au moyen âge. Dès cette époque, on entrevoyait les conséquences fatales du despotisme et, à en juger par une réflexion de Jean de Hocsem, on commençait à comprendre que la bonté des gouvernements a pour conséquence naturelle la sagesse des populations : « Si les peuples, dit Thistorien liégeois « dont nous venons de parler, étaient traités avec équité par les ' princes, le populaire ne serait jamais séditieux; obligé de tra- '■ vailler pour vivre, ce n est pas lui qui le premier conçoit l'idée « de dominer (*). » Ces quelques lignes sont à la fois l'explication et la justification des mouvements tumultueux de cette époque.
Il est impossible de méconnaître que les grandes idées qui se répandirent au xiu^ siècle sont parties d'en bas, et qu'elles furent d'abord entrevues confusément par les fondateurs de gildes ou de communes, par les rédacteurs de ces chartes où les idées les plus saines et les plus justes apparaissent, où l'on entend retentir, avec de vagues souvenirs des grandes révolutions de l'antiquité, ces mots, longtemps oubliés, de république ou chose publique, de patrie, de paix. L'association au moyen âge, a dit un contemporain, fut le salut des peuples asservis ; elle donna naissance aux communes, d'où partirent l'industrie et la liberté.
L'action de ces grands corps politiques fut donc, on le voit, considérable et salutaire ; il serait à la fois injuste et funeste de le
(') Qiiod si juste per principes regerentur, seditiones nunquam facerent populares. Occupali namque pro victu qUcEreiuio, iiequaquani quœruut al) iiii(io principari (Cuapeauviixe, Gesta pontificum Leodiensitim . t. Il, p. 28S).
nier, surtout en Belgique et dans les contrées immédiatement voisines; laire toucher du doigt l'étendue et l'importance de cet axiome, m'a paru une entreprise utile à tenter. Loin de moi la pensée que les communes ou, si l'on veut, les bourgeoisies, aient été impeccables, qu'elles n'aient voulu que le bien, le juste, l'honnête. On sait trop que les multitudes ont, comme les individus, leurs passions et leurs égarements, et j'écris pour signaler les grands exemples, non pour justifier les fautes.
Les progrès réalisés dans l'ordre politique, du xi^ au \uf siècle, expliquent seuls la transformation que la Belgique subit à cette époque. D'un pays dépeuplé, misérable, appauvri, la liberté flt une contrée couverte de villes et de villages, riche en monuments de toute espèce, l'un des ateliers les plus actifs de l'industrie et l'un des grands entrepôts du commerce de l'Europe. Ce changement s'opéra dans notre pays proportionnellement à la dose de franchises que chacune de ses parties reçut et, dans toutes, il fut plus remarquable à proximité des villes et des bourgs que dans les villages isolés. Le pays de Liège, le Brabant et la Flandre surtout paraissent naître une seconde fois : les beffrois, sentinelles vigilantes de la sécurité publique; les halles, y attestent la prospérité dont jouissent les populations et l'esprit d'initiative qui règne parmi elles; on commence à y connaître ces fêtes périodiques : processions communales ou Onmicgangon, tirs à l'arc ou à l'arbalète, concours de poésie, qui prendront plus tard une si large extension. Enûn, preuve évidente que cette éclosion rapide n'entravait pas le goût des plus pures jouissances de l'esprit, la Belgique, comme je l'ai dit ailleurs ('), comptait beaucoup d'amis des lettres et des sciences à la même époque où tant de
(') Suite à ma notice sur Henri IJI, p. 86 (Bulletins de l'Académie,
2e série, t. XL).
trouvères célébraient dans leurs chants les hauts faits des anciens he'ros et l'amour des dames et des tournois, ou ridiculisaient dans leurs chansons les vices et les travers de leurs contemporains ; à l'e'poque où e'crivait \'an Maerlant, où naissaient Hocsem, Van Heelu, Van Velthem, Boendale; à Tëpoque où le premier en dignité' des princes belges, Jean 1", la fleur de la chevalerie, le vainqueur de Woeringen, se plaisait à imiter l'exemple de son père, et, de même que celui-ci, prenait place parmi les poêles. Nous traversions alors une de ces belles journées que les nations rencontrent dans leur existence et pendant lesquelles ëclosent, à l'ombre de la paix, comme sans peine et sans se compter, ces fleurs de l'intelligence que le destin refuse à des temps plus agités et plus sombres.
Les temps qui précèdent la fin du xiii* siècle constituent, dans l'histoire de la Belgique et des contrées voisines, une première période, bien distincte de celles qui suivirent. Sous la triple influence des souvenirs laissés par la domination romaine, des résultats de la conquête par les Francs et de la prédication du christianisme, une société nouvelle se forme, où difl"érents éléments jouent chacun un rôle essentiel. A côté du clergé et de la noblesse, entre eux et le peuple des campagnes, qui ne se dégage que péniblement et partiellement du servage, se constitue la bourgeoisie, le tiers-état, l'ensemble des hommes qui vivent de commerce, d'industrie, d'art et de littérature proprement dite. C'est à l'étude des phases de l'existence de cette dernière classe, antérieurement à l'an 1250, que sont consacrées les pages qui vont suivre.