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sonnes nommées par la commune et n'étant ni jures, ni ëchevins, avait sous sa garde le produit des amendes judiciaires. Quand il s'agissait de prélever une taille ou taxe, dont le montant excédait 40 livres, elle était répartie par six jurés, sept échevins et sept autres personnes et Ton en confiait le produit, dans chaque paroisse, à quatre bourgeois n'étant ni échevins, ni jurés. Enfin, il y avait déjà un conseil des hospices, car on pouvait donner ce nom aux deux jurés, qui, avec cinq autres Tournaisiens, administraient l'hôpital Saint-Christophe, en même temps que les chauxfours ou fours à chaux, et exerçaient un contrôle sur le guet. D'autres localités adoptèrent ces innovations. Ainsi à Douai on élisait six personnes chargées des mises et des moyens de la ville, c'est-à-dire de l'administration des finances communales et, à Lille, en vertu de la charte de 1255, les curés, de concert avec les laïques, désignaient huit bourgeois ayant pour mission de répartir les taxes et s'imposant eux-mêmes , mais avec le concours de vingt de leurs concitoyens et des échevins. Ce n'est que dans les dernières années du xiii* siècle que se montrent, dans les villes flamandes, de véritables receveurs (t'entmeestercn) .

Les nombreuses dépenses auxquelles les communes eurent à faire face, dès qu'elles furent instituées, les obligèrent à organiser tout un système de recettes et de dépenses. Dans le principe, elles s'imposaient librement, à ce qu'il semble, et ce ne fut que plus tard qu'elles durent obtenir pour se taxer une autorisation du prince. Cette dernière devint aussi nécessaire lorsque les villes voulurent imposer les denrées et autres marchandises, à l'entrée aux portes, sans distinguer ceux à qui elles étaient destinées, sans tenir compte des réclamations des classes privilégiées.

Les travaux publics, l'équipement de contingents militaires, la construction de machines de guerre entraînaient de grands frais. De plus, les villes se virent dans l'obligation d'organiser des

bureaux, soit pour la liquidation de leurs affaires, soit pour la re'daction et la conservation des actes concernant les proprie'te's. En Belgique ces derniers se passaient d'ordinaire devant les e'chevins, soit sous la forme de cliirographe, c'est-à-dire de pièce copie'e en double et se'pare'e par une incision en deux pièces qui devaient pouvoir se rejoindre ; soit en copie simple, qui e'tait délivrée aux intéressés, munie des sceaux de deux e'chevins. Le premier mode fut préféré dans le pays wallon, le deuxième dans le pays flamand.

Les pièces de ce genre les plus anciennes que l'on conserve à Tournai et à Metz ne datent que des premières années du xiii'' siècle (à Tournai, en H97 ; à Metz, en 1205); mais, à Cologne, dès la fln du xi" siècle, on tenait note des mutations de propriétés sur de grandes feuilles de parchemin peintes de différentes couleurs et sur lesquelles, à chaque changement, le nom du nouveau propriétaire remplaçait celui de l'ancien. Ces feuilles étaient conservées par les maîtres des citoyens par paroisses et l'on en a gardé une qui concerne la paroisse de Saint-Laurent ; elles étaient déposées dans une armoire (Schrein). A Metz, les documents de cette espèce portaient le nom d'écrits (farc/ie. C'étaient d'abord les comtes des paroisses qui en étaient dépositaires ; mais, en 1197, on les remplaça par deux prud'hommes pour chaque paroisse, appelés wardours des arches et, ensuite, arnmans.

Les archives de Cologne, entre autres documents du plus haut intérêt, renferment encore trois grandes pancartes en parchemin couvertes de noms, sillonnées d'ornements architectoniques et divisées en compartiments. Des quantités de noms, plus de huit cents sur la première et environ le double sur la troisième, les recouvrent. A en juger par les indications que l'on distingue çà et là, ce sont des listes des membres de la bourgeoisie (Burerchaf, Biirsgap/i, Bîir Burgere), et de la Richerzecfieit(gilda,fraternUas,

wcrcntorum f/ilda). Ces essais, tout primitils, remontent incontestablement au \if siècle (').

Comme on le voit par les détails qui pre'cèdent, c e'tait tout un monde de rouages administratifs qui se cre'ait, les besoins matériels et moraux à satisfaire augmentant chaque jour. Placés dans une autre sphère, occupés de négociations et de combats, les princes et les seigneurs s'occupaient peu de besoins qu'ils considéraient comme secondaires ; mais le commerçant, le fabricant, l'échevin ne pouvaient se dérober aux nécessités qui se manifestaient chaque jour : les voies de communication étant insuffisantes, il fallait améliorer, réparer les cours d'eau, les ponts, les chemins ; les tonlieux devenant gênants en se multipliant, l'on devait en négocier la suppression ou le rachat; les lois et les règlements étant défectueux ou incomplets, il y avait lieu de les réformer et de les compléter. Puis c'étaient, à chaque instant, de la part du prince, des demandes de contingents ou de subsides. Et cela n'était rien encore : tout s'éveillait chez nos populations : le goût de s'instruire, le sentiment de la charité, les aspirations poétiques ; écoles, hospices, fêtes, occupaient de plus en plus les esprits. Or sur tout s'exerçait le contrôle de l'Eglise, d'où résultaient des querelles continuelles et dangereuses.

La passion de l'indépendance n'est pas facile à contenir dans des limites. Une fois émancipés, les esprits ont la soif de l'inconnu; ils conçoivent comme d'étranges désirs, révélations anticipées et quelquefois désordonnées des sublimes conquêtes que l'intelligence humaine parvient à réaliser. Avant de trouver la

{') Ennen el Lkektz, Quellen ziir Ceschivhte dcr Sladf kola, t. I, |). M8.

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véiitable voie, l étude basée sur Texpërience et sur l'examen des faits, que de tentatives avortent et, dans le domaine religieux, que d'entraînements bizarres et irréfléchis se produisent! Le douzième siècle nous montre à chaque instant une hére'sie nouvelle, une doctrine nouvelle: Tanchelin, d'abord; puis l'ermite Henri, qui prêche le pillage des e'glises et le massacre des prêtres ; Pierre de Bruys, qui répand des doctrines analogues dans le Dauphiné et le Languedoc ; Arnaud de Brescia, qui veut léfoimer à la fois la théologie et la politique et attaque la puissance de la papauté et de l'Église dans sa base principale : la possession d'un nombre inflni de droits, de domaines, de richesses de toute espèce. Les Cathares, les Tisserands, les Piphles propagent leurs dogmes, et les Albigeois, plus heureux d'abord, font triompher les leurs dans une grande partie de la France méridionale et surtout en Languedoc.

Nos provinces sont également parcourues par des prédicateurs de doctrines hétérodoxes : A Ivoix, vers l'an il20, on nie dans des conventicules secrets le dogme de la présence réelle dans l'Eucharistie. A Liège, en il 55, on arrête d'autres hérétiques qui prêchent, dit-on, la communauté des femmes, contestent la nécessité du baptême des enfants et nient l'utilité des prières en faveur des morts ; un seul d'entre eux fut brûlé, les autres se convertirent ou s'échappèrent Ç). Cologne et Toul sont visités par deux genres de sectaires : les uns attaquent la manie d'amasser des biens qui domine le clergé; ils aflèctent une extrême pauvreté, mènent la vie la plus sévère, réduits à errer de ville en ville, subsistant humblement de leur travail et supportant avec résignation la persécution. Menés au supplice, à Cologne, ils refujent de renoncer à leurs dogmes, sauf qu'ils déclarent s'en rapporter à

(') Annales Rôdeuses, (oc. cit., \>. io.

leurs siiperieiii's ; mais la multitude exige leur mort et elle-même les jette dans le bûcher (').

C'e'tait surtout en Flandre que les ide'es fermentaient. En voyageant dans ces contrées, l'archevêque de Reims, Henri, trouva des hommes entache's de The're'sie des maniche'ens et que Ton appelait alors des publicains (populicani). Ces sectaires, croyant avoir trouve' le moyen de fle'chir le prélat, lui offrirent en vain six cents marcs d'argent pour obtenir leur pardon. Ils recoururent alors au saint-siëge ; mais le roi Louis VII, frère de rarchevêque, se hâta d'avertir Alexandre III et lui remontra les racines profondes que le mal avait poussées. « Les hommes vraiment pieux, « ajoute le roi, béniront une sévérité qui sera profitable ; ils mur- « mureront, au contraire, si le souverain pontife n'y a pas recours « et leurs plaintes sont de celles que l'on n'apaise pas aisément. ■< Le pape Alexandre promit au roi qu'il n'écouterait pas les réclamations des sectaires avant d'avoir à cet égard connaissance de son opinion et de celle de l'archevêque ; toutefois, dans un autre bref, adressé à ce prélat et daté de Tours, le 23 décembre 1162, il proclame celte grande vérité : « Il vaut mieux absoudre des cou- •' pables que de condamner des innocents (-). «

11 s'agissait alors de bourgeois. Quelques-uns de ces Flamands partirent pour Cologne, où ils s'intallèrent dans une grange ; mais, comme ils ne fréquentaient pas l'église, pas même le dimanche, ils furentarrêtés par leurs voisins, condamnés par le clergé et livrés au bras séculier. Le 5 août 1163. on en brûla cinq et, dans le nombre, une jeune fille qu'on voulut épargner, mais qui se jeta elle-même dans le feu pour périr avec ses compagnons. Des poursuites du même genre eurent lieu, en 1 172, à Arras, où un prêtre

(') EivivEN etEcKERTz, Quellenzur Geschichteder Stadt Koln, l I, p. 525. ("-) MARTÉ^E et Durand, Amplissima collectio, t. II, col. 683 et 684.

nomme Robert fut convaincu (?) d'he're'sie, par l'épreuve du fer chaud, qui lui brûla presque toutes les parties du corps ('), et, en MS2, lorsque des sectaires d'Arras, d'Ypres et des localite's voisines furent livre's au supplice comme imbus des principes des maniche'ens et des catophrygiens, sans que Ton connût bien leurs dogmes ('). A l'autre extre'mite' du pays, dans les valle'es de la Meuse et de la Moselle, les mêmes sentiments d'héte'rodoxie apparaissaient e'galement. Les Vaudois se multipliant dans le diocèse de Toul, l'ëvêque Eudes de Vaudemont, à la demande de ses archidiacres et des abbe's, ordonna aux fidèles, dans un synode qui se tint le 8 mai 1 1 92, de leur courir sus et de les emmener enchaîne's à Toul. A Metz, une foule de laïques des deux sexes, brûlant du de'sir de lire les Écritures, en firent traduire une partie, prirent l'habitude de se réunir et s'habituèrent à critiquer hautement les eccle'siastiques. Le pape Innocent III écrivit aux Messins pour blâmer cette conduite et, le 9 décembre i 199, chargea trois abbés de poursuivre les coupables (^). C'est à cette époque que naquit l'hérétique David de Dinant, qui avait cherché la base de ses doctrines dans les œuvres d'Aristote.

Comme on le voit, c'était dans les contrées riches et affranchies, la Flandre et la Lorraine, que le goût des discussions religieuses se répandait, comme une conséquence inévitable, on peut le dire, des progrès du bien-être, du luxe, de la richesse publique. Toutefois, l'immense majorité de la population restait parfaitement orthodoxe et manifestait à chaque occasion son zèle pour l'Eglise et ses ministres. Les fidèles multipliaient leurs donations et, nonseulement prodiguaient leurs richesses pour la construction de couvents et de temples, mais concouraient directement à leur con-

(') Chionicon ecclcsiac SancH Pantaleonis.

("') Sigeberti coiitinuutio Aquicinclinu.

(") IUlize, Epistoloc Innocenta JIl, 1. I, |)|). 45- et iOÔ.

struction, en s'astreignant à des fatigues exceptionnelles. Ainsi les Bruxellois avaient alors adopté l'usage, du temps de l'e'vêque Nicolas, de se rendre tous les ans, le mercredi delà Pentecôte, au prieure' de Grand-Bigard, avec la châsse de sainte Gudule, et d'y porter en procession des pierres pour l'e'dification de l'e'glise, coutume qui, après êire tombe'e en de'suétude, fut remise en honneur par Robert, l'un des successeurs de Nicolas (' ). Parfois les communes mêmes s'imposaient d'e'normes sacrifices pour bâtir un grand e'difice; elles y attachaient des conditions oii se re'vëlait l'esprit du siècle. A Metz, en retour d'un don de ce genre fait à la cathe'drale, on demanda au chapitre de faire célébrer toutes les semaines trois messes, dont une le mercredi « pour la conservation de la <> cité » et une, le vendredi, " pour le salut du peuple » (acte du 30 mars H8I).

La question de la direction des écoles, qui avait soulevé à Gand de violents débats, se ralluma dans cette ville après la mort de Philippe d'Alsace. Dans la charte remarquable que les bourgeois y présentèrent à la veuve de Philippe, Mathilde de Portugal, et à Baudouin IX, ils réclamèrent pour toute personne qui en aurait le désir, le droit d'ouvrir une école, sans que n'importe qui piit s'y opposer. Mais cette tentative hardie resta sans effet, car, en 1255, nous voyons la comtesse Jeanne reconnaître au chapitre de Sainte-Pharaïlde, de Gand, le droit de placer à la tête des écoles de cette ville un recteur, à charge de le lui présenter chaque année pour être confirmé dans ces fonctions, Partout, au surplus, le clergé se fit adjuger ou confirmer la surveillance des écoles, qui fut abandonnée: à Reims, à l'abbé de Saint-Remy; à Saint-Omer, au chapitre de cette ville (vers 1220) (-);k Luxembourg, à l'abbé de Munster (I" avril 1225) ;

(') Preuves, p. :29.

(*) MiRAEUset FoppENS, Opéra (liplomatica,i. IV, p. 28.

au Quesnoy, à la maîtresse de riiôpital Sainte-Elisabeth, aidée des conseils du prieur des frères prêcheurs de Valenciennes (1240) (*), etc. A Ypres, il y eut une lutte très-longue entre le prévôt et le chapitre de Saint-Martin, d'une part, et la commune, de l'autre, au sujet des écoles. Enfin, un arrangement à l'amiable fut conclu. On proclama la liberté de tenir des écoles pour l'instruction inférieure jusque, pour me servir des termes mêmes de la convention, jusque ad Catonem, c'est-à-dire non compris l'étude de la grammaire latine dans le livre intitulé Disticha Catonis (-). Au surplus, le pape Alexandre lll s'était positivement déclaré contre le monopole. Dans un bref, de l'année li72-l 175, il reconnaît à chacun le droit d'ouvrir une école; évidemment il n'entrait pas dans sa pensée que l'exercice de ce droit pût être permis à ceux qui enseigneraient des doctrines condamnées par l'Église. Mais, à part cette condition. Ton ne pouvait en poser d'autres.

Ce souverain pontife, dont les idées, on le voit, ne se circonscrivaient pas dans Un horizon étroit, n'était point cependant partisan de l'abandon aux laïques de la direction des établissements de charité {^). Là aussi il y avait une question importante à vider. Depuis l'introduction du christianisme, l'Église aimait à confondre son domaine avec celui des pauvres et voulait s'en réserver la direction exclusive. Chaque grande église, chaque grande abbaye avait son hôpital ou plutôt son hospice, où l'on entretenait des malheureux de tout genre. Mais, à mesure que les affranchissements se multiplièrent, que l'industrie se développa, que les progrès du commerce et les expéditions lointaines eurent facilité la propagation de certaines maladies contagieuses, les charges de

(') Le comte de Saii^t-(jekois, loc. cit., p. 500.

C^) C'est Wanikonig qui le premier a révélé ces intéressants ilétaiis. dans son Histoire de la Flandre, t. II, p. 579, édit. Gheldolp. (') Amplissima collcctio, t. Il, col. 868.

la charité publique s'accrurent dans d'énormes proportions. Auparavant le seigneur secourait, bien ou mai, ses serfs et, s'il les abandonnait, nul n'osait réclamer ; il y avait peu de pèlerins et de voyageurs parce que les routes n'étaient pas sûres ; la classe des artisans, des gens vivant de leur travail et exposée à en manquer, était peu nombreuse. Cette situation se modifia complètement au xii'' siècle, qui vit naître dans presque toutes les villes et à la campagne : le long des chemins fréquentés, des hôpitaux ou plutôt des asiles destinés à héberger temporairement le pauvre voyageur et le pèlerin ; les hôpitaux proprement dits, ou établissements pour le traitement des malades ordinaires, les léproseries, les Tables du Saint-Esprit ou maisons pour la distribution de secours à domicile.

L'hôpital {infirmerie), qu'il est souvent diflîcile de distinguer de l'hôpital pour voyageurs et de l'hospice ou refuge, ces derniers s'appelant aussi hospitale en latin, remonte généralement au XII* siècle. Celui de Louvain, appelé jadis le Saint-Hospice {Sanctum hospitiiim), date, dit on, du temps du dernier comte de Louvain du nom de Henri et reçut de la duchesse Ide, première femme du duc Godefroid le Barbu, les revenus de la Halle au pain ('). A Tournai, dès l'année 1J26, un prêtre à désigner par les chanoines fut spécialement chargé du soin de veillei- sur les pauvres et les inflrmes se trouvant à l'hôpital; mais, le 15 avril Mo8, le pape Innocent H en confia l'administration temporelle à un laïque, qui serait choisi par les plus vieux bourgeois {aeniores rires)^ convoqués à cet effet, dans la salle capitulaire, voisine de Notre-Dame (-). Près de Valenciennes, le fondateur de l'abbaye de Vicogne, Wido ou Guy, voulut organiser sur le lieu dit Mont

(') PiOT, Histoire de Louvain, |)|). 67 el 79. (') Opéra diplomutica, t. H, pp. 065 et 9(3G.

Aysin, un refuge pour les pauvres et les vieillards; mais, peu de temps avant sa mort, qui arriva en 1147, il quitta cette localité' sans avoir pu achever son entreprise, les Valenciennois ne lui ayant pas donne' toute l'aide qu'il attendait d'eux ('). Toutefois, cette ville eut bientôt son <■ hostellerie » , qui e'tait richement dote'e, comme presque tous les grands établissements du même genre de notre pays, établissements dont la seule nomenclature nous mènerait bien loin.

Quelques faits suffiront pour te'moigner de la sollicitude que les communes montraient pour les fondations charitables. A Anvers, ce fut la ville qui, en 1257, assigna à l'hôpital Notre-Dame un nouvel emplacement, celui qu'il occupe encore aujourd'hui ; à Bruxelles, c'étaient des e'chevins mêmes qui, en 1249, étaient les administiateurs de l'hôpital Saint-Jean. Dans cette dernière ville ce furent les e'chevins et les jures qui réorganisèrent l'hôpital (ou plutôt l'hospice) Saint-Nicolas et, en mars 1263-1264, réduisirent à quatorze le nombre de peisonnes qui y seraient dorénavant entretenues Ç). C'était là en général le vice principal de ces institutions; fondées pour secourir des malheureux, elles se voyaient envahies par des parasites, par de faux pauvres, et l'on y multipliait outre mesure le personnel. C'est la raison pour laquelle les échevins et la commune d'Oudenbourg s'emparèrent de la direction de l'hôpital de cette ville, que l'évêque de Tournai leur contesta et qui resta à la commune, avec cette réserve qu'il n'y serait plus admis personne, ii titre viager, sans que l'évêque n'y eût consenti (mars 1247-1248) (^). Un accord pareil se conclut à Damme, où on limita à quatre le nombre des prébendes qui seraient nommés

(') Nicolas dk Montiginy, dans d'Achkrv, Spicilegium, l. XIJ, p. 535. (') Preuves, p. 210.

(^) Jura episcopatus Tornacensis, Cartulairc aux archives du royaume, fo 53 v.

par les échevins et la commune et à quatre frères et cinq sœurs le nombre des personnes charge'es du soin des malades et infirmes, qui devraient être admises par l'ëvèque ou son dëie'gue' (juillet 1249) ('). Le xiii" siècle vit paraître un grand nombre de règlements pour les hôpitaux, règlements formule's presque toujours d'après cette base ; ce qui concerne la direction « morale » , si je puis me servir de ce terme, est du ressort de l'autorile' religieuse; l'autorité civile, de son côte, veille sur la gestion des biens, sur le temporel.

Les léproseries surtout se fondent de tous côtés et sont rapidement et largement dotées, car la terVeur de la peste fait taire les scrupules de la parcimonie ou de l'avarice. La Maison des ladres de Valenciennes, la Maison des lépreux au delà de la Lys, de Gand, qui, vers 1147, avait pour administrateurs un nommé Erlebald de Curia et cinq échevins ('-) ; la léproserie de Tournai, qui est citée dès H 52; celle de Boulogne, à laquelle, en 1465, s'intéressaient particulièrement les jurés de cette ville (^) ; celle d'Obbruxelles ou Bruxelles, qui est devenue l'hôpital Saint-Pierre; celle d'Anvers, dite Ter-Zieken, ou aux malades; celle de Louvain, ou Ter-Banck, établie près de cette ville, vers l'ouest, en 1197, de commun accord par le duc Henri I", le seigneur d'Héverlé et les échevins; celle de Tirlemont ou Danebroeck, qui se trouvait à la lisière du territoire, vers Cumptich ; celle de Liège, qui fut établie vers l'an 1200 au Mont-Cornillon ; celle de Huy, qui se voyait près de cette cité, à l'endroit dit Saint-Léonard, furent autant d'établissements dus aux communes ou spécialement protégés par elles. Il est aisé de comprendre, au surplus, que pour

(') Preuves, p. 267.

(*) Serrure, Cartulaire de Saint-Baron, à Gand, p. 59.

(^) Malbuanco, De Morinis, l. III, p. 266.

faire face à des besoins pressants et considérables, on ne pouvait recourir qu'à elles, qu'elles e'taient inte'resse'es au suprême degré à atténuer, autant que possible, la gravité du mal.

Quant aux maisons de distribution de secours, à ce qui constitue, de nos jours, le bureau de bienfaisance : à Bruxelles, on les appela d'abord Maisons du Saint-Esprit, Maisons des pauvres ménages {Domus Sancti Spiritus, Domiis pauperiim domesticoriim) et il y en eut une par paroisse, dès le milieu du xiii'' siècle. Chaque village eut bientôt une fondation analogue, et partout les établissements de cette espèce ont grandi peu à peu, s'enrichissant insensiblement par des offrandes, souvent modestes, mais dont l'ensemble représente actuellement un revenu considérable.

Les deux juridictions, la juridiction laïque et la juridiction religieuse, la juridiction ordinaire et la juridiction exceptionnelle, se touchant de si près sous tant de lapports, faut-il s'étonner des débats qui s'élevèrent au sujet de leur compétence respective ? De plus, le clergé prétendant, pour lui et les siens, à une complète exemption d'impôts, on aurait vu, s'il avait réussi dans ses efforts, la plus grande partie des propriétés exemptes des charges publiques, dont le poids entier serait retombé sur les fortunes moindres, situation pleine d'avantages pour les privilégiés, mais onéreuse pour l'État et pour le plus grand nombre.

En 1154, l'archevêque de Cologne, Arnoul, confirma l'exemption d'impôt et même de la taille levée par la ville (conimunis civiiim collecta), dont jouissaient les habitants de la villa ou du domaine de l'église Saint-Pantaléon, mais il déclara que leur franchise cesserait s'ils étaient quelque jour compris dans l'enceinte de la cité('). En effet, la construction de remparts mettant les personnes et les biens à l'abri du pillage, ceux qui se trouvaient protégés de

(') Lacoiiblet, Urkundenbuch, l. I, j). 263.

cette manière se trouvaient moralement engage's à supporter les frais de construction et d'entretien de ces barrières protectrices. Le pavage des rues, l'établissement d'égouts et une foule de travaux analogues e'taient d'inte'rêt général; chacun voulait bien en profiter, mais non y contribuer pour sa part, de même que l'on refusait de reconnaître l'autorité' de la juridiction assurant la paix publique -. la commune. Sous ces deux rapports, des de'bats de toute espèce s'élevèrent : à Tournai, à propos des sujets de l'abbaye de Saint-Martin; à Lille, à propos des sujets du chapitre de Saint- Pierre; à Ypres, à propos des habitants de la seigneurie que l'ordre du Temple possédait dans cette ville, etc. Dans les villes d'Allemagne, on se montra plus roide en plus d'un endroit et l'on déclara formellement, à Duysburg, en particulier (en 1235, 1291), que les ecclésiastiques payeraient comme les laïques. Ailleurs on limita le droit du clergé d'acquérir des biens. Ainsi, à Bruxelles, il est stipulé, dans l'articleil de lakeurede l'an 1229, que toute propriété donnée à une église doit être évaluée et peut être réclamée dans l'année, par l'héritier du donateur, en payant le montant de l'évaluation. A Tournai, on voulut aussi interdire les donations aux ecclésiastiques ; mais le roi Louis IX, en juin 1255, annula les ordres du magistrat (^), ordres dont le principe ne tarda pas à être adopté par le roi Philippe le Hardi, par le comte de Flandre Guy de Dampierre et par le duc de Brabant Jean P"" (-). Tous ces princes défendirent les acquisitions par les églises ou autres établissements religieux, à moins que ces derniers n'eussent obtenu à cet effet une permission spéciale.

On s'explique facilement, lorsqu'on connaît ces détails, les motifs pour lesquels des conflits de tout genre éclatèrent entre

(') Preuves, p. 129.

(^) Voir la Belgique ancienne et moderne, canton de Nivelles, p. 116.

les bourgeoisies et le clergé. Celui-ci comptait des de'fenseurs sans nombre et jouissait d'une influence immense. Les communes, de leur côte, tenaient bon et ne cédaient qu a la dernière extrémité. Mais, en Flandre, l'extension de l'autorité royale mit au service de leurs adversaires une puissance à laquelle il était impossible de résister. Les maire, échevins et jurés d'Arras étaient en désaccord avec l'évêque de cette ville et avaient même défendu à leurs concitoyens de vendre des denrées aux chanoines et aux autres prêtres; c'était prendre par la faim des ennemis politiques qui, de leur côté, prétendaient sans doute exclure les bourgeois de la communion des Gdèles. Le roi, qui comptait s'appuyer, contre les Flamands, des évêques de Térouanne, d'Arras et de Tournai, se bâta d'ordonner aux magistrats de la deuxième de ces villes de révoquer leur ordonnance, en leur enjoignant d'obéir au chef de leur diocèse (juin H95)et, quatre mois après, leur défendit encore d'attenter aux droits des ecclésiastiques.

A Tournai, l'administration d'Etienne, ancien abbé de Sainte- Geneviève, de Paris, qui monta sur le siège épiscopal en 1192, ne fut qu'une longue lutte contre la bourgeoisie. A son avènement, les prévôts, les jurés, les échevins et tout le peuple durent, sur l'ordre du roi, lui prêter serment de fldélité. Il aurait voulu annuler, comme contraire au principe de l'inaliénabilité des biens ecclésiastiques, la cession de quelques terres et de deux moulins faite par Everard, l'un de ses prédécesseurs, et se plaignait de la prétention des bourgeois de lever des taxes sur ses vassaux. Les chanoines de l'église Notre-Dame réclamaient aussi, parce que la ville voulait faire démolir les auvents d'une maison et un moulin, qui existaient : les auvents depuis plus de soixante ans, le moulin depuis plus d'un siècle ; en outre, on ne leur permettait plus de se servir de leur propre poids, même pour les objets destinés à leur usage ; on choisissait des échevins parmi d'autres que les vassaux de

l'Église et sans le consentement de l'évêque ; on voulait assujettir à la juridiction municipale les serviteurs et les sergents e'piscopaux et ceux du chapitre, même pour les causes réelles et les querelles de peu d'importance.

Le roi Philippe-Auguste chargea Te'vêque d'Arras et le châtelain de Lille d'intervenir en son nom entre les deux adversaires, ('es arbitres n'eurent aucun succès : les bourgeois de'clarèrent qu'ils voulaient porter leurs réclamations au roi lui-même ('). C'est alors, vers 1196, que l'archevêque de Reims, Guillaume, leur proposa de choisir l'une des coutumes de six villes : Beauvais, Senlis, Amiens, Noyon, Soissons et Laon, qui servirait dorénavant de base aux rapports existants entre la cité et le clergé. Les Tournaisiens préférèrent celle de Senlis.

En même temps que les communes et les corps de métiers commencèrent les progrès des littératures modernes. La nécessité où les bourgeoisies se trouvèrent de se réunir, de se concerter, de rédiger leurs résolutions dut contribuer puissamment aux progrès des idiomes populaires L'usage du latin fut laissé aux ecclésiastiques, aux juristes, aux savants. Ce qui démontre encore que le progrès des libertés des villes exerça sous ce rapport une puissante influence, c'est que la littérature française prit surtout un grand essor dans la Flandre, l'Artois, le Hainaut, pays qui était rempli de cités aussi opulentes et commerçantes que fières de leurs immunités. La culture del'esprity devint d'autant plus active que la population y vivait dans une aisance générale, entretenue par la splendeur du commerce et de l'industrie. Le flamand ne prit les mêmes développements que longtemps après le français, qui était regardé, en quelque sorte, comme le parler de la bonne société. Les premiers jongleurs, trouvères ou ménestrels apparaissent

(I) Preuves, p. 260.

à la un du xi* siècle à Liège, en Hainaut, dans l'Artois. C'est à Valenciennes, à la même époque, que se place la naissance du plus ancien de nos trouvères dont on ait conserve' des poe'sies. Il s'appelait Herman et embrassa l'e'tat ecclésiastique, mais il voyagea en Angleterre, où sa protectrice, l'impératrice Mathilde, mourut pendant qu'il écrivait son poème des Sybilles Aleyde de Louvain, femme de Henri I'^ roi d'Angleterre ; Sybille d'Anjou, femme de Thierri d'Alsace; le comte de Blois, Thibaud VI, etc., se montrèrent généreux pour les poëtes= Philippe d'Alsace imita leur exemple et se plut à protéger Chrétien de ïroyes, l'auteur de ï Histoire du Sainl-Grual, qui mourut vers l'an 1191, après avoir exercé une grande et heureuse influence et considérablement amélioré la langue romane ou française. Des poètes ont encore été encouragés par Ide, comtesse de Boulogne, nièce de Philippe d'Alsace ; Baudouin de Constantinople ; Marie de Champagne, sa femme ; Jeanne, leur fille ; Baudouin, comte de Guines, qui succéda à son père en il 69, etc. Et non-seulement les princes belges se distinguèrent en méritant pour la plupart le titre de Mécènes des lettres, mais ils les cultivèrent avec succès. Baudouin de Constantinople osa écrire dans un idiome étranger: en 1202, à la cour du marquis de Montferrat, il composa un tenson en langue provençale contre le troubadour Foulques de Romans (')•

La poésie, au surplus, entrait dans une voie qui devait attirer sur elle plus d'un anathème. Ne se contentant plus de chanter les vieux paladins, les grands hommes de l'antiquité, les héros du monde germanique, elle commençait à flageller les vices des puissants. En même temps que l'épopée, la chanson et la ballade, naisait la satire, et cette merveilleuse et féconde époque du xn" siècle enfantait une œuvre qui eut bientôt une popularité immense.

(') RwivoiiARB, Choix de poésies des troubodours, t. V, p. 15:2.

On a voulu faire du Poëinc du Renard une œuvre fi-ançaise, mais on ne saurait nie'connaître qu'il appartient à la Flandre, et cette opinion, savamment défendue par le professeur Willems, ne rencontre aujourd'hui que peu de contradicteurs. Vers Tanne'e 1100, un poëte inconnu a reproduit, sous le titre (ïlsc'nfjriinus et en six cent quatre-vingt-huit vers élëgiaques, deux aventures : la maladie du lion et le pèlerinage de Bertiliana. Ce nom tout flamand d'Isengrim, par lequel on de'signait le loup, ne tarda pas à se propager en s'appliquant, en 1112, à ce Gaudry, e'véque de Laon, dont j'ai mentionné la triste destinée; puis, vers 1140, à l'une des factions de la ville de Furnes.

Le sujet de Vlsengrimus fut remanié et devint d'abord le Reinardus viilpcs, puis le Rcinciert den Vos, l'éclatant début du flamand dans l'histoire littéraire. Le ridicule y est jeté à pleines mains sur la conduite des grands et des ecclésiastiques; les choses saintes (la confession, par exemple) y sont fort maltraitées ; l'excommunication y est bafouée avec un esprit vraiment voltairien. « Ce « sont, dit Van Hasselt, autant de sarcasmes amers que le peuple " lance contre l'impiété et l'hypocrisie de quelques-uns de ceux « qui le gouvernent. " Willems a établi que le Reynaert den Vos date du xii*" siècle et l'on en a attribué la paternité à maître Guillaume, que l'on croit avoir été le médecin du châtelain de Gand, Siger, et à un maître Nivard ('). Pourquoi pas? Ces Gantois, si indociles au joug, si amis de la liberté d'instruction, étaient bien dignes de laisser à la postérité, dans un pamphlet en vers, l'expression originale de leurs véritables sentiments.

Faut-il s'étonner des persécutions auxquelles les jongleurs et les trouvères se trouvèrent en butte, de leur bannissement de la

(') Serrure, Faderlandsche muséum, t. H, p. 250.

cour de Philippe-Auguste, en 1181 ; de Tanathème dont Urbain lll les frappa ; de la protestation de Te'vêque de Tournai, Etienne, contre ceux qui enrichissent « les jongleurs et les histrions au « moyen du patrimoine du Christ »; du mépris avec lequel quelques chartes, comme celle de Soignies, en parlent, les qualifiant de léchcurs ou parasites, etc.? Mais cette haine pour la pense'e n'e'tait pas ge'nérale et, en 1189, à la fête de Spire, on vit l'empereur Fréde'ric Barberousse re'compenser largement les jongleurs et les jongleresscs, terme sous lequel on comprenait aussi les trouvères.

En Flandre comme dans le pays de Lie'ge, on essayait d'augmenter les connaissances humaines en traduisant les livres de piété' et des ouvrages profanes. Le comte Baudouin d'Ardres encouragea ce mouvement, auquel Lambert le Bègue, de Liège, prit une part active. L'histoire, avec Yillehardouin et Henri de \alenciennes, allait abandonner le latin, comme le plus grand nombre des poètes l'avait déjà délaissé. La langue illustrée par Virgile et Horace ne comptait plus, en poésie, que de rares interprètes; la faveur publique entourait les novateurs. Les vieilles écoles des monastères, leurs chroniques, leurs traditions littéraires, déclinaient rapidement ; ce n'était plus là que la vie intellectuelle se manifestait.

11 en était de même de l'art, qui, depuis la chute de l'empire romain, se cultivait pieusement et modestement dans les abbayes, perpétuant les enseignements des générations passées et ne changeant que dllficilement de forme ou de style. Cependant, au xi" siècle, une première révolution s'était opérée. Venant de l'Italie septentrionale, comme le nom de slijlc lombard {scoma longobardinurn) le prouve, une nouvelle architecture apparut dans nos contrées et se propagea jusqu'en Angleterre, où le roi Edouard le Confesseur (mort en 10GG), fit construire l'église de

Westminster dans un genre inusité, que l'on s'efforçait d'imiter, au xii" siècle, du temps de Guillaume de Malmesbury. Il s'agit ici de cette riche architecture de la dernière époque romano, dont les transepts de l'e'glise Notre Dame, de Tournai (auxquels on travaillait vers 1140), offrent en Belgique un modèle splcndide, mais qui ne tarda pas à être altère'e par le mélange du style ogival. Née, selon toute apparence, dans la France septentrionale, cette dernière architecture, qui a couvert de chefs-d'œuvre une partie de l'Europe, paraît avoir été adoptée de préférence par les constructeurs laïques, tandis que les architectes élevés dans les cloîtres conservaient une prédilection marquée pour le plein cintre. Une anecdote qui nous a été conservée par Cantimpré ('), révèle l'inimitié qui existait, de son temps, entre ces deux écoles. « Dans un ' monastère d'un ordre élevé » (ordinis altioris, c'est-à-dire de l'ordre de Saint-Benoît ou de celui de Saint-Bernard, " des ' frères convers laïques construisaient un dortoir immense. Les ' religieux, soit par émulation, soit par nécessité, se disposèrent •! à en élever un plus grand. Ils en posèrent les fondements et en ' avaient bâti les murs en partie, lorsque les laïques, prévoyant '■ que leur travail allait être surpassé, s'emparèrent de leur chef >i et le tuèrent dans l'édifice même. J'ose à peine dire, ajoute '< Cantimpré, ce qui s'ensuivit; enfin, grâce à la puissance du « prince séculier dans les États duquel cela se passait, les cou- " pables furent arrêtés, punis et dispersés. »

L'apparition d'architectes laïques avait précédé celle du nouveau style architectonique. On sortait de l'époque où l'abbé, le moine étaient dessinateurs et même constructeurs. L'un des premiers artistes dont le nom soit venu jusqu'à nous est ce maître charpentier de Bourbourg, nommé Ludoïc, qui travaillait vers le temps de la

(') Bonumuniversaledeapibus,\i\. II, c. 4.

première croisade et exécuta pour Arnoul d'Ardres une admirable maison, qui surpassait en beauté' toutes les autres habitations de la Flandre. Elle était à plusieurs e'iages, avec cave sur cave et une chapelle dans la partie la plus éleve'e, vers Test. Au bas se trouvaient de grands "■ celliers et greniers » ; plus haut le logement ordinaire, les offices, « comme garde-manger, panneterie et bou- « langerie » , la grande chambre à coucher du seigneur et de sa dame, la ■ garde-robe » où les enfants et les chambrières passaient la nuit, un lieu retire' où l'on faisait du feu matin et soir pour les malades et pour soigner les jeunes enfants; la cuisine, qui se composait de deux comparliments: un compartiment infe'rieur où l'on engraissait des porcs et des oies, où l'on conservait les viandes, et un compartiment supérieur, où les cuisiniers logeaient. Le plus haut étage du bâtiment était occupé par les fils et les filles du seigneur et par les gardiens du manoir (').

Dans le milieu du xii* siècle on cite Brunel, excellent maçon de Saint-Quentin, à qui l'on confia le soin de rétablir les murs de Cambrai , qui tombèrent en ruine à la suite d'une forte gelée, en mars lloO-llol, peu de temps après avoir été rétablis à grands frais ("). Plus tard : en 1 180, un nommé Gérard construisit à Audenarde un pont sur l'Escaut (^) ; en 1214, maître Pierre de l'Abeye bâtit, à Arras, la porte Saint-Nicolas (^) ; le 12 mars 1234 1233, mattre Arnoul de Binche commença l'église

(') Lambert d'Ardres, loc. cit., c. 127. (') Waterlos, dans Pkrtz, loc. cit., t. XIU, p. 502.

(^) C'est ce que nous ai)prennent les vers suivants, insérés dans la Chronique du monastère d'Oudenbourg (p. 65) :

Pons Aldenardi factus fuit arte Gherardi

Ac ope Liberti duplici de viunere certi

Atinus leticie fuit octogesitmis M. C.

(*) He>i\edert, Histoire d'Artois, t. Il, j). 542.

de Notre-Dame, de Pamele; vers le même temps, un Baudouin Cementarius ou le Maçon figure comme le maître de la fabrique (magistcr fabricc) de la cathédrale d'Arras, à laquelle il céda une redevance conside'rable, au mois de mai J23o ('), etc.

Beaucoup de constructions : fortifications, châteaux, hôtels de ville (comme celui de Cologne, la Domus civium d'un acte de 1 149), beffrois (celui de Gand remonte, dit-on, à l'année 1183), halles (la fiHdhalle de Saint-Omer existait déjà en 1151), etc., s'écartaient des types consacrés par les siècles. Les souverains restauraient et agrandissaient leurs palais, comme celui de Nimègue, auquel Frédéric Barberousse fit travailler en lloo, ainsi que l'apprend une inscription du temps, et dont la grande salle est décrite dans un vieux poëme : les Enfances de Godefroid de Bouillon (^) comme étant décorée de peintures de toute espèce, -à or et de rice « color. » Les palais des princes offraient la même recherche, mais sur une moindre échelle; par malheur, presque tous ont été démolis, notamment cette maison de forme ronde, bâtie en pierres équarries et surmontée d'une plate-forme de plomb, que Baudouin de Guines fit édifier vers l'an 1171 (^) Pour juger l'architecture bourgeoise de l'époque il ne nous reste que quelques vieilles maisons de Tournai, d'Ypres, de Gand, de Huy ; pour apprécier l'architecture militaire nous n'avons que quelques fractions peu importantes d'enceintes de villes : à Bruxelles, à Gand, à Louvain, etc., ou des parties de donjons, comme la tour Burban, d'Ath, dont la partie inférieure a été conservée; la porte du S'Gravesteen, de Gand, bâtie en 1180, etc.

Mais, si faibles et si rares que soient ces vestiges, ils permettent

(') Wacters, Rapport à la commission totale d'histoire, pp. 77 et H5. (') Histoire littéraire de France, t. XXII, p. 394. (') Lambert d'Ardres, loc. cit., c. 74.

de juger des efforts conside'rables que les constructions du xii* siècle ont demande's. On y voit se re'aliser des progrès continuels : la tour demi-circulaire, moins facile à entamer par le bélier ; les grandes arcades en plein cintre soutenant la courtine vers rinte'rieur ; les grands bâtiments surmontant les portes de ville pour que l'accès en soit plus difficile; lespont-levis et les herses augmentant encore la difficulté de l'accès à l'intérieur des forteresses, etc. Pas plus que l'architecture, les autres arts ne restaient stationnaires : la peinture, la statuaire, l'émaillerie, l'orfèvrerie, la peinture sur verre, la fonte des métaux suivaient une marche analogue. D'abord ils se cultivaient dans les monastères, où certains religieux, comme ce moine de Saint-Hubert, Foulques, qui vivait au xi" siècle, étaient à la fois miniaturistes, sculpteurs et ciseleurs, ou comme Adelard II, abbé de Saint Trond, peintres et sculpteurs ('). La peinture surtout comptait dans le clergé un grand nombre d'adeptes. On cite, entre autres, Herbert, moine de Saint- Hubert, qui mourut jeune, fut fort regretté et passait pour un assez bon peintre ; Wazelin, abbé de Saint-Laurent, de Liège, qui avait un talent particulier pour les peintures emblématiques, et ces moines de Stavelot qui achevèrent, vers l'an 1100, une splendide bible que l'on a négligé d'acquérir pour notre Bibliothèque royale et où quelques grandes miniatures sont exécutées avec un talent hors ligne. Mais les connaissances de ce genre commençaient à se répandre dans le peuple : du temps de l'abbé Giraud (1080-1107) un nommé Foulques (-) se présenta aux moines de Saint-Martin, d'Angers, et leur offrit de décorer tout le monastère et d'y exécuter des vitraux peints ; il fut admis dans la communauté'

(') Histoire littéraire de France, t. VII. Discours préliminaire, pp. 24 et suiv. (^) Quidam homo nomine Fulco, pictoris arte imbutus {Bibliothèque de l'École des chartes, 2* série, t. lil, p. 271).

comme frère lai et homme libre de l'abbé et reçut, à charge de les tenir en fief, une maison et un arpent de vigne qui, à sa mort, devaient revenir à l'abbaye, à moins qu'il n'eut un fils e'galement instruit dans son art et pouvant servir les religieux.

Sous un climat tel que le nôtre, la sculpture n'a pas laisse' grand'chose ; mais d'autres branches de l'art ont ëte plus heureuses, et l'on peut juger du degré' où elles e'taient parvenues par la sépulture de Guillaume, fils du comte Robert II, mort en 1109, décorée d'une mosaïque en pierres infiniment petites et de diverses couleurs, sépulture qui se voit encore à Saint-Omer; les fonds en cuivre de l'église Notre-Dame , de Liège (aujourd'hui à Saint- Barthélémy), exécutés, en dllo, par Lambert Patras, de Dinant; les châsses de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle et des Rois Mages, de Cologne, avec leur ornementation en émaillerie et en pierres précieuses ; le grand lustre de la première de ces églises, et tant d'autres œuvres de prix, qui font encore un des ornements des édifices religieux et des musées. Les métiers de charpentier, de maçon, d'orfèvre, de fondeur de métaux et d'autres encore, qui sont à la fois du domaine de l'art et du domaine de l'industrie, prenaient une importance nouvelle et s'organisaient en corporations vivant de leur existence propre.

Ainsi, dans toutes ces carrières mixtes, que le prêtre pouvait parcourir sans paraître déroger, sans manquer à ses devoirs : celles d'instituteur, de lettré, d'artiste, on pourrait ajouter celle de médecin, l'élément laïque commençait à prédominer. Plus libre d'aller, de venir, de changer de méthode, ayant la faculté de se créer une famille, de s'entourer de disciples sans se heurter à chaque instant aux susceptibilités d'un supérieur ou aux prescriptions d'une règle sévère, le laïque avait plus d'occasions de s'instruire, plus de latitude pour innover. Le clergé voyait s'opérer, par la seule force des choses, sans qu'il y eût un parti pris à son égard,

un divorce qui profitait à la classe bourgeoise et aux villes. A la socie'te' du haut moyen âge, où toute l'attention se concentrait sur les conciles et les synodes, où les lois civiles (les capitulaires, par exemple) étaient remplies de prescriptions empruntées au droit canon, succédait un ordre social tout différent, où chaque jour se laissait entrevoir la tendance à limiter les privilèges des ecclésiastiques.

Faut-il s'étonner des anathèmes qu'Etienne de Tournai lançait contre ces communes perverses et détestables? «Il y a sur la « terre, disait-il, trois choses murmurantes et une quatrième qui « ne se tait pas facilement : une commune de gens grossiers domi- «' nante (communia rusticorum dominantium)^ une réunion de '• femmes querelleuses, un troupeau de porcs grognant de con- « cert, un chapitre divisé d'opinions. Nous luttons contre la « première, nous rions de la deuxième, nous méprisons la troi- « sième, nous nous concertons avec la quatrième; mais, Seigneur, « pre'servez-nous de la première et de la dernière ('). » Le concile de Paris, de l'an 1215, s'élève avec une énergie extraordinaire 'I contre ces synagogues (c'est-à-dire ces associations, que - des usuriers et des " exacteurs > ont constituées dans presque « toutes les cités, villes et villages de France, appelées vulgaire- '1 ment communes, qui ont établi des usages diaboliques, con- 11 traires à l'organisation ecclésiastique et tendant au renverse- .< ment presque complet de la juridiction de l'Eglise (■). •

Quel pays offrait alors plus que la Flandre et les contrées voisines des modèles admirés de législation communale et civile? On s'imaginerait difficilement l'estime dont étaient entourés les statuts de nos communes, parfois même ceux de localités modestes. En voici

(') LeUre adressée à l'archevêque de Reims (Marlot, loc. cit., l. II, p. 44S). (') De Reifpeivberg, Annales historiques, t. VI, p. 131.

quelques exemples: Lorsque Renaud de Dammartin et Ide, comtesse de Boulogne, sa femme, donnèrent une commune à la ville de Boulogne, en 1203, ils l'organisèrent d'après les usages et les coutumes qui étaient en vigueur à Tournai; quand, en aoûl 1210, ils érigèrent la ville naissante de Calais en une juridiction distincte, séparée de celle de xMark, ils déclarèrent, qu'à défaut d'être suffisamment éclairés par ceux de cette dernière localité, ses magistrats devraient demander l'avis des échevins de Bourbourg (*). Le 6 mai 1228, la législation d'Ypres est adoptée par Guillaume, seigneur de Dampierre, pour servir de modèle à celle de Saint-Dizier, en Champagne. L'influence de la coutume de Lille ne se borna pas aux cantons limitrophes de cette ville; elle rayonna au loin dans la Picardie, où le maire, les échevins et les jurés de Landouzy, comme ils le déclarèrent au mois d'avril 1245, devaient aller à chef de sens : d'abord à Vervins et au besoin de Vervins à Lille (^). La coutume de La Bassée, bourgade peu éloignée de la capitale de la Flandre française, régissait un grand nombre de villages, notamment plusieurs dépendances de la terre de Chimai et, au mois d'octobre 1235, on vit Enguerrand, seigneur de Coucy, prescrire à ses sujets de Juvigny, près de Laon, de suivre la loi de la Bassée au lieu de celle de Vervins, que sa mère Aëlide leur avait donnée et que Thomas, son frère, avait modifiée Q).

Il serait curieux d'analyser ces législations renommées dans leurs moindres détails. Bornons nous à en signaler quelques caractères principaux, la plupart empruntés à celle de Tournai, de la montrer accueillant l'étranger autant que les susceptibilités sei-

(') Preuves, pp. S8 et 67.

(^) CocHERTS, Notices et extraits des documents concernant l'histoire de la Picardie, t. II, p. 198.

{') Victor de Beacvillé , Recueil de documents inédits concernant la Picardie, t. I, p. 14.

gneiiriales le permettaient, prescrivant de respecter les chefs de la cite', de donner à ses concitoyens « foi, force, aide et conseil », condamnant à la destruction la maison de Thomicide, de'niant à l'Église son droit d'asile en faveur du meurtrier, autorisant le bourgeois attaqué chez lui par un étranger à se défendre de toute manière et obligeant ses voisins à l'aider, sous peine de voir appeler sur eux le mépris de la cité ; préférant les preuves écrites ou orales, mais admettant encore, en quelques cas, l'épreuve par l'eau froide et l'emploi des conjurateurs, obligeant celui qui menace une tierce personne à promettre « sécurité » à celle-ci, etc. La charte tournaisienne de l'an 1187 est, sous ce rapport, le document le plus complet que le xif siècle nous ait laissé et on peut l'offrir comme type d'une charte communale où le progrès des idées est patent.

Mais que de particularités curieuses ne retrouverait-on pas dans ces lois de Bourbourg, de La Bassée, de Lille, d'Ypres, dont les coutumes adoptées à l'étranger ne sont que des copies et probablement de pâles copies ! De toutes ces législations locales, rien ne nous est parvenu que de seconde main, non plus que de celle de Douai, qui fut donnée à Orchies en 1188 et dont il est question dans la charte assignée aux villages de Dechy et de Ferin, par l'abbé de Saint-Amand, en 1205 (*); non plus que de celle de Louvain, dont il est déjà question en l'an 1160, etc.

Foyer intense de vie intellectuelle, théâtre d'essais de tout genre pour l'affranchissement de l'esprit humain, la Flandre semblait alors au moment de voir s'opérer en elle une grande transformation. Mais une chaîne la rivait à une contrée où d'autres idées prédominaient. Les opinions hétérodoxes qui avaient fait tant de progrès chez elle, ne produisirent que des résultats tar-

(') Preuves, p. 61.

— 6Ô9 — difs ou incomplets, la liKëratiire, en partie germanique, en partie romane ou française, manqua d'espace pour se développer ; les idées de liberté et d'indépendance allèrent se heurter au système autoritaire et centralisateur de la cour de Paris, et les colonies que le pays envoya sans discontinuer dans toutes les directions, répandirent les usages de la Flandre sans assurer d'appui à ce pays à l'heure du danger. Car, au moment même où la race flamande exerçait en Europe une influence dont on se fait diflîcilement une idée, une pensée imprévoyante de Philippe d'Alsace préparait le morcellement de ses États et leui' assujettissement à une volonté étrangère.

Le pays où les colonies belges allèrent se fixer le plus fréquemment pendant le xii" siècle fut la Grande-Bretagne, qui vit arriver, à plusieurs reprises, des troupes de mercenaires appelés par les rois pour les soutenir dans leurs guerres. Ceux qui avaient répondu à l'appel du roi Henri 1"' furent envoyés par lui, vers l'an 1 110, pour servir de barrière à l'Angleterre contre les Gallois. Ils défrichèrent une grande partie du comté de Pembroke, où ils ont laissé un monument de leur séjour, le Fiemincjs uey ou Chemin des Flamands. En Ecosse, Arnoul, abbé de Kelso, concéda plusieurs domaines dans le comté de Lanark, à Hubald le Flamand, de qui descend, d'après les généalogistes du pays, l'illustre famille des Douglas (')•

L'Allemagne septentrionale, pendant les deux guerres des investitures, ne se défendit que faiblement contre les attaques des peuples slaves, qui étaient encore les maîtres des pays s'étendant au sud de la mer Baltique. A partir de 1 156, nous trouvons des Flamands, des Frisons, des Hollandais, etc., dans la Misnie, le Holstein, le Meklembourg et les autres contrées sur les bords de

(') Van Bruyssel, Histoire du commerce en Belgique, t. I, pp. 1S4 el 155.

l'Elbe et au delà de ce fleuve ; les colons néerlandais pe'ne'trèrent dans la Pome'ranie, dans la Sile'sie et même dans la Prusse, sur les bords de la Vistule. Plusieurs cantons furent transforme's par eux et ils y élevèrent une foule de villages dont les noms rappellent leur patrie. Après avoir dit que les « peuples riverains de l'Océan « vinrent en nombre incalculable combattre les Slaves », Helmold ajoute : « Ils construisirent des cités et des églises et « accrurent leurs richesses à un point incroyable ('). »

Ces migrations eurent pour conséquence la conversion au christianisme des populations soumises, l'extension de ce côté de la langue germanique, et l'on introduisit aussi, notamment chez les Hollandais ou Flamands de Naumbourg (-), la plupart des usages généralement acceptés en Belgique : la perception de la dîme, l'abandon à chaque église d'un manse, le prélèvement au piofit du seigneur d'un cens et d'une partie du produit des amendes de justice. Le manse ou étendue de douze bonniers constituait l'unité de mesure agraire et était surnommé marne hollandais dans le pays de Brème, le Holstein et le Lunébourg, manse flmnand (Flamischo hufe) dans le Brandenbourg, en Lusace, en Silésie, en Prusse Q).

Quelques villes peuvent être considérées comme d'origine flamande, notamment Stendal, à laquelle Adalbert l'Ours concéda le droit de Magdebourg, mais qui se forma par la suite une législation spéciale qui se répandit au loin, si loin qu'elle fut appliquée à la ville de Friedland, à l'extrémité orientale de la monarchie prussienne de nos jours. Un grand maître de l'ordre teutonique admit, en 1235, l'emploi dans ses domaines du droit flamand et

(') ChronicaSlavorum,c. 88.

C^) HoUuncHni qui et Flamingi nnncupantur, dit une charle de l'an llo2.

(") Manse ne signifie nullement fcrtne. comme plusieurs écrivains le disent à tort.

du droit de Magdebourg. Ratibor, en Siie'sie, se re'gissait d'après le premier de ces droits (jus Vlamingicum, jus municipale Flamimjicuhi) et, le 7 mai 1286, les dues d'Oppeln, Mesco et Pre'mislas, statuèrent qu'en cas de doute, tous leurs sujets qui possédaient des biens tenus d'après cette coutume étaient astreints à aller à chef de sens à Ratibor, où les affaires de ce genre seraient décidées par cinq avoués ou écoutètes, nommés par eux d'année en année, et siégeant avec les citoyens ou bourgeois. Ce droit ayant été momentanément enlevé à la ville de Neiss, où on le remplaça par celui de Magdebourg, l'évêque de Wratislau ou Breslau, Henri, le remit en vigueur, le 120 février 1510, en statuant que Neiss serait un lieu d'appel pour (outes les villes allemandes comprises dans ses domaines de Silésie. Le 21 novembre 1348, Précislas, l'un de ses successeurs, substitua le droit flamand au droit polonais dans la ville d'Olt-Muchau,

Les Hollandais et les Flamands, habitués à lutter contre la fureur de la mer et des grands fleuves, apprirent aux Saxons à construire des digues, à dessécher des marais, à établir des écluses. Ils ont conquis sur l'Océan le Hollerland (UoUandria), près de Brème, élevé le Hollcrdeick dans le Holstein, construit la grande digue de Dessau à Worlitz, créé le Goldene cme ou Plaine d'or près de Nordhausen, introduit dans le Brandenbourg les constructions en briques ; enfin ils ont laissé dans l'Allemagne septentrionale des souvenirs de tout genre et leurs mœurs nationales revivent encore dans les habitudes des paysans du Flaming près de Jiiterbock, et dans celles d'une partie de la population de Bitterfeld, près de Dessau (').

(') Pour tous ces détails il faut consulter Aresdt, Rapport sur un mémoire sur les colonies belges en Allemagne (Bulletins de l'Acndémie royale de Belgique, 2« série, t. XVII, n» 5) et de Borchgrave, Histoire des colonies belges en Allemagne (Bruxelles, 1863, {11-4").

A Vienne, il s'e'tablit aussi une colonie de Flamands, à laquelle le duc Lëopold d'Autriche octroya, en 1208, le droit d'avoir un marche' public, de n'être justiciable que du chambellan de la monnaie et de pouvoir seule exercer son négoce, à l'exclusion de toute personne étrangère à la corporation. Plusieurs chartes appartenant aux dernières anne'es duxii^ siècle attestent que des Flamands, en grand nombre, étaient établis en Transylvanie, où l'exercice de la juridiction sur ceux d'entre eux qui habitaient en dehors du pays désert {de:^erlunt) où on les avait installés, provoqua un conflit entre Tévêque de Transylvanie et le prévôt de Hermanstadt (*). Leur établissement datait du règne du roi de Hongrie, Geisa II.

A une autre extrémité de l'Europe s'est formé le royaume de Portugal, avec l'active participation des Flamands et des Brabançons qui, sous le commandement d'Arnoul d'Aerschot, prirent une large part au siège et à la prise de la ville de Lisbonne, en 1147. Pendant la troisième croisade, les Flamands revinrent, accompagnés d'autres croisés, assaillir et prendre le port d'Elvire. Une partie d'entre eux, et en particulier un nommé Raolin, restèrent dans le pays où ils avaient combattu. Afin de les y retenir, le roi Sanche leur abandonna en toute propriété, à eux et à leurs successeurs, pour la posséder ^ libre de toute « exaction et partage » , la localité dite Villa Franca, située près du chemin conduisant de Santarem à Alanquer (janvier 1200 (*).

Si l'on ajoute à ces essaims la multitude décroisés que fournit la Belgique et la quantité de mercenaires que les princes allèrent

(') Dk BoRCHGiiAVE, Essai /nsforùjiie sur les colonies belges en //ongrie et en Transylvanie (Unixillcs, 1871, in-i").

(-) Cliarte datée de Lisbonne, en l'année 1258 de l'ère espagnole, an XV de Sanche, el confirmée par son fils Alphonse 11 à Santarem, le 22 février 1218 (an 1256 de l'ère d'Espagne) (Ili:i.FFERicn cl dk Clermom, Les communes françaises en Espagne et en Portugal, p. 69).

y recruter, on s'étonnera du chiffre de la population que le pays devait contenir et Ton se demande quelles causes durent amener des migrations si fre'quentes et si nombreuses. Quant aux mercenaires, la plupart sortirent d'abord du Brabant, comme en te'moigne le nom de Brabançons que les troupes soudoye'es portèrent longtemps. Ce pays, qui s'étendait, comme ancien pagus ou comté, de l'Escaut à la Dyle, resta longtemps livré à l'anarchie féodale et la servitude s'y est perpétuée en certains endroits jusqu'à la suppression de l'ancien régime. La population y passait pour querelleuse, comme en témoigne ce vieux vers :

Francia quot vîtes, tôt hahet Brabantia lites (')

(le Brabant a autant de querelles que la France de vignes). Sous le nom de cotereaux, dérivé de cotta, casa, chaumière, ils se répandirent dans la Gaule et y exercèrent de tels ravages, de 1 147 à 1160, que l'empereur Frédéric Barberousse et le roi Louis VII s'engagèrent, en 1165, à ne plus les tolérer dans leurs États; mais l'un et l'autre de ces princes et le roi d'Angleterre ne cessèrent de les employer. Il fallut, pour en amener la destruction, qu'un charpentier, appelé Durand, organisât la confrérie populaire des Capuchonnés ou Pacifiques et leur fît une guerre implacable Q). Depuis on les retrouve encore, mais plus rarement. On compta des Flamands et des Brabançons au nombre des guerriers qui défendirent, en 1218, Toulouse contre le comte Simon de Montfort et, en 1226, Avignon contre le roi de France Louis VllI. Ces émigrants, ces mercenaires quittaient évidemment leur pays parce qu'ils s'y trouvaient mal à l'aise. On peut ajouter que,

(') Conpendium vêtus vitae sancti Armdfi. , dans les Acta sanctorum ordinis Sancti Benedicti, saec. P^I, pars II, p. 555. O Géraud, Les routiers ail XIT^ siècle [Bibliothèque de l'École des chartes,

l" série, (. V, |). 139).

pour la plupart, ils appartenaient aux campagnes, où la fe'odalite' pesait d'un poids d'autant plus lourd que les villes devenaient plus prospères et plus paisibles.

Maigre' le silence calculé de la plupart des e'crivains, il ne manque pas de témoignages attestant que la multitude supportait à contre-cœur le poids de l'oppression féodale. Le cens surtout, ce cens seigneurial qui se perpétuait sans cesse et que l'on exigeait avec rigueur, se prélevait difficilement en beaucoup d'endroits. A Bilach ou Wasserbillig, labbé de Saint-Maximin, Poppon, fut prié, au milieu du xi*" siècle, de le réduire à 5 sous par courtil (en totalité, à 9 livres). En Hesbaie, l'abbaye de Waulsort ne pouvant plus prélever celui qui lui était dû pour un bien situé à Ciplet, fit abandon de ce domaine à sire Godefroid de Seraing (1075-1100) (')• Pendant les guerres de la fin du xf siècle et du commencement du xii% la familia de l'abbaye de Saint-Trond ne voulut plus être soumise aux anciennes taxes dont on l'avait grevée : on dut réduire le cens par tête de 12 deniers à 1 et le droit de mortemain à 12 deniers seulement. Dans les localités oii le monastère n'avait pas la juridiction, les serfs refusaient absolument ce dernier droit ou, de connivence avec les maires et tout en jurant qu'ils ne possédaient rien de meilleur, s'acquittaient de leurs obligations en abandonnant le plus mauvais de leurs vêtements, une brebis boiteuse ou une herse endommagée. Ce « mal immense et irréparable » , comme Rodolphe de Saint- Trond le qualifie (^), prit des développements extraordinaires.

(') Chronicon Walciodorensis coenobii, dans k'Achéry, Spicilegium, t. VII, p. 565.

(') Pertz, loc. cit., t X.

L'autel du tombeau de saint Trond, où les offrandes rapportaient de fortes sommes, ne fut plus que d'un produit insignifiant. Bien loin de suffire, comme autrefois, à l'entretien du monastère, il rapportait à peine de quoi lui fournir du luminaire.

Mais les efforts des serfs n'e'taient pas toujours couronne's de succès. Ceux de l'abbaye de Saint-Arnoul, à Cre'py, en Valois, pre'tendirent qu'ils pouvaient e'pouser telles femmes qu'ils voulaient et refusèrent de payer la mortemain. Les moines s'étant plaints de cette re'bellion à Adèle, femme de Hugues le Grand, frère du roi de France, qui était alors parti pour Jérusalem, un plaid fut convoqué et condamna les serfs à reconnaître leurs torts. Ils furent alors condamnés à payer par tête un cens de 4 deniers (8 décembre 1102) ('). En dépit de ces tentatives pour enrayer la libération des classes laborieuses, surtout à la campagne, leur situation se modifia considérablement (^). Le pape Adrien IV condamna d'une manière absolue les entraves que l'on voulait apporter aux unions contractées entre les serfs. Si les puissants maintenaient leurs droits et les étendaient au préjudice de l'autorité des souverains, les inférieurs, à leur tour, réagissaient en sens contraire, s'établissant de plus en plus dans les biens, les dignités qu'ils n'occupaient auparavant qu'à titre piécaire. Le serf devenait un colon, et l'intendant ou maire, le vilUcus, essayait, et, en bien des endroits, parvenait à rendre héréditaire l'emploi dont il était investi. En vain l'empereur Conrad, en 1145, défendit de tenir de cette manière une mairie de l'abbaye de Saint-Ghislain; plusieurs publications

(') Collection Moremi, à la Bibliotlièque nationale de Paris.

(^) Un document de la fin du xi« siècle s'exprime ainsi à propos des rôles du ixe siècle : Habuisse minime ostendimt illius temporis rusticos lias consuetudinesin reditibus quas mode/ni riistici in hoc tempore dinoscuntur habere, neqnc habet vocabiila rerum quas iunc sermo habebat lulgaris (Gcérard, Cartulaire de Saint-Père de Cliartres, p. xi.it).

réitérées de ce décret témoignent qu'il ne produisit guère d'effet, et, en tous cas, d'autres monastères ou chapitres et, dans le nombre, celui de Nivelles , virent beaucoup de leurs vassaux et serviteurs prendre, vis-à-vis d'eux, une position tout à fait indépendante et qui ne fut régularisée que plus tard et en partie.

La condition de chevalier s'éleva aussi davantage, comme plusieurs actes importants le constatent. Philippe, marquis de Namur, déclara, en 1212, renoncer aux coutumes inconvenantes qu'il avait usurpées au préjudice de l'honneur chevaleresque, et annonça que dorénavant il n'exigerait plus le meilleur catel des chevaliers faisant partie de sa familia ou se trouvant dans son avouerie. Plus tard, Philippe, au mois d'août 1207, et les comtes Ferrand et Jeanne, en 1214, réservèrent à des fllles de chevaliers les prébendes des grands chapitres d'Andenne et de Sainte-Waudru, de Mons. Enfin, la chevalerie se confondit si bien avec la noblesse, que toute personne qui y entrait, d'après ce que prescrivit l'empereur Frédéric II, dut faire preuve de noblesse, d'où il résulte nécessairement cjuc cette condition n'était pas exigée dans le principe (').

Le douzième siècle peut être considéré comme l'époque où le régime féodal prit tous ses développements. Les Normands le portèrent en Angleterre et en Sicile ; les croisés le firent connaître en Orient. Il se répandit, non sans peine, vers le nord et vers l'est : les Frisons se refusèrent toujours à l'accepter et soutinrent dans ce but des luttes incessantes contre les Hollandais et leurs comtes; en Danemark le règne de Canut VI (1182-1210) vit le peuple réduit par la noblesse au plus abject esclavage. En France, où l'on avait vu un si beau mouvement se manifester, où

(') Ampère, De la chevalerie {Rerue des Deux-Mondes, année 1858, t. XIII, p. 426).

le roi Louis IX s'efforça de personnifier la justice assise sur le trône, un jurisconsulte osa proclamer ces formules serviles et avilissantes : « Le seigneur peut tenir ses censitaires en prison « toutes les fois qu'il lui plaît, soit à tort, soit à droit, sans être <i tenu d'en re'pondre qu'à Dieu. — Quand le sire, dit-il ailleurs, 1' voit un de ses sujets tenir un héritage sans en rendre cens, «I rentes et redevances à personne, il peut y jeter ses mains et •> tenir cet he'ritage comme le sien propre, car nul, selon notre « coutume, ne peut tenir des alleux, et on appelle alleux ce que «' l'on tient sans payer de redevance à qui que ce soit. (') • Voilà, applique'e dans toute sa rigueur, la condition que le principe fe'odal, poussé à l'excès, faisait à l'homme et à la terre. Pour le premier, plus de sécurité, ni de liberté ; pour la seconde l'immobilisation dans la servitude.

L'armoirie héréditaire devint le signe distinctif des races nobles ou qui se dirent nobles; une armure bardée de fer, les exercices des tournois leur donnèrent comme guerriers une supériorité décidée sur les gens voués à une vie plus paisible. Les châteaux se transformèrent en forteresses, en menaces pour la contrée environnante, et souvent on profita d'une guerre civile pour en augmenter démesurément le nombre. C'est ainsi qu'en Angleterre, après la lutte entre Vemperesse Mathilde et le roi Etienne, on trouva qu'il en existait trois cent soixante-quinze (-). Parfois le souverain pontife ou l'empereur en faisait démolir. Le 50 juin 1148, Eugène IIl prescrivit de renverser un château que le duc de Lorraine avait élevé près de Toul, pendant que l'évêque et les principaux habitants de cette ville étaient en Orient. Frédéric Barberousse, à son

(') Beacmanoir, Coutumes du Beauvoisis, c. v et xxiv. — Il faut se hâter de dire que le Languedoc, la Provence, la Bourgogne, etc., n'ont jamais admis comme principe la maxime : « Nulle terre sans seigneur. »

(^) Robert de Monte, à l'année 1153.

tour, ordonna, en il 67, de ruiner le manoir de Saarbrucken et trois autres. Efforts stériles, tentatives éphe'mères de re'action contre un mal qui ne fit que grandir.

Le Hainaut se couvrit, en quelques anne'es, de demeures féodales, telles que : le Rœulx et Morlanwelz, bâties par Eustache le Vieux, arrière-petit-fils de la comtesse Richilde; Busignies, construit par Gilles de Saint-Aubert, en 1170; Perreusmont, édifié par Adam de Wallaincourt ; Enghien, élevé par Hugues d'Enghien ('), etc. Pour prévenir les dommages que ces retraites fortifiées pouvaient causer, les princes exigèrent des seigneurs la promesse qu'elles leur seraient ouvertes à la première réquisition et, lorsqu'ils n'y consentirent pas de bonne grâce, les y forcèrent les armes à la main.

Les souverains commençaient alors à organiser leurs États. De ce temps date le premier traité entre deux princes voisins pour l'extradition des homicides, des voleurs, avec promesse de ne pas construire de forteresses de nature à nuire à leurs domaines respectifs. Telle est une convention datée de l'an M76 et conclue entre Philippe d'Alsace et Baudouin V de Hainaut. Alors se montrent les conseils organisés et permanents, la distribution des territoires en grandes circonscriptions judiciaires auxquelles président des baillis, maires ou prévôts ; les premières lois criminelles appliquées ou les premières mesures en faveur de la paix prises pour tout un pays.

Beaucoup de villes n'étaient pas encore fortifiées et plusieurs ne le furent que vers l'an 1200, soit grâce à la sollicitude du prince, comme Trêves, que l'archevêque Jean, mort en 1212, fit entourer de murs ; soit par l'initiative de la commune, comme cela se pratiqua à Liège, vers 1200. De leur côté, quelques évêques

(') GiSLEBERT, /^rtssi/H; — VVaterlos, h)c. lit., p. 53:2.

et comtes enveloppèrent systématiquement leurs domaines d'une ligne de forteresses, aûn d'arrêter les agressions extérieures. L'archevêque de Trêves, Hillin, l'évêque d'Utrecht, Godefroid, l'évèque de Liège, Henri II, furent d'actifs constructeurs. Le diocèse d'Utrecht dut au deuxième la bâtisse des manoirs de Horst, de Vollenhoven, de Montfort, de Woerden ('); le troisième restaura les châteaux de Couvin et de Franchimont, entoura Fosses de murs, réédifla la maison de l'évêque, à Thuin, etc. Baudouin l'Édificateur agit de même en Hainaut et sa passion pour bâtir fut même une des causes de sa mort. En visitant les travaux de l'habitation en pierres, • à la fois convenable et commode » , qu'il avait ordonné d'élever à Valenciennes , il tomba et se fit une blessure, dont il ne put guérir. L'empereur Frédéric Barberousse ne se contenta pas de faire fortifier Aix-la-Chapelle, il fit restaurer, en 1 155, comme l'apprend une inscription de l'époque, le palais de Nimègue, qui tombait de vétusté.

Pour gouverner, pour bâtir, pour équiper des armées, il faut de l'argent. A défaut de revenus suffisants, les princes durent lever sur leurs sujets des tailles ou impôts. La première dont l'époque soit bien établie, ne date que de H86. En cette année, le comte de Hainaut reconnut que ses dettes montaient à plus de 41,000 deniers de Valenciennes, et, pour les acquitter, accabla ses sujets de tailles j au bout de sept mois, la plus grande partie de ce qu'il devait était payé (*).

Dans la Haute-Lotharingie ou Lorraine, ce fut Benaud, comte de Bar, qui établit « des vols d'argent, appelés vulgairement " tailles. » Pour arriver à son but, il ne recula devant aucun moyen ; la prison et les supplices firent justice des récalcitrants.

(') De rébus Ultrujeclinis historica nai ratio.

(*) GlSLEBERT, ioc. cit., p. \ol .

A l'aide de son trésor, extorque' au labeur du pauvre, il se fit construire des châteaux: la cupidité', favorise'e par la violence, pre'para des armes nouvelles pour l'oppression. Souvent, Renaud quittait ses repaires et parcourait ses domaines pour tenir des plaids ; lui et sa suite e'puisaient de nouveau les ressources des malheureux habitants. Il appesantit surtout son joug sur les biens des abbayes et i^urtout sur ceux des moines de Saint-Mihiel. A sa mort, il avoua publiquement ses injustices ; mais, après lui, on imita ses actions et non ses préceptes. Renaud 11, son fils, aggrava tellement la condition des vassaux du même monastère que les uns abandonnèrent leurs demeures et que les autres, refusant avec mépris le service dû à l'abbé, reconnurent le comte pour seigneur (*).

Les ducs de Lorraine levèrent de même la taille sur les propriétés religieuses, entre autres à Cœucourt, à Remiremont, à Mamonville ; les comtes de Luxembourg imitèrent cet exemple à Echternach (^) et, dans la Hesbaie, les sujets de l'abbaye de Saint-Trond furent pressurés par les comtes de Duras et les autres sous-avoués du monastère, comme nous l'apprend une charte du duc de Limbourg, de l'an 1176, où l'on qualifie les précaires et les exactions d'innovations dues à ce siècle, « abandonné au « vice. )' Ce qui rendait les impôts onéreux, c'est qu'ils étaient exigés plusieurs fois par an et que non-seulement ils se prélevaient par ordre des comtes , mais aussi sur l'ordre de leurs officiers (').

Les nombreux impôts que levaient les souverains occasionnaient, comme on le voit, de vifs mécontentements; mais, malgré l'oppo-

(') HONTHEiii, Historia Trcvirensis diplomuticu, t. I, p. 575. (') Idem, pp. ol9, oO?, 571.

(") Idem, p. 625.

sition que soulevait cette innovation, ils la maintinrent et en étendirent incessamment l'usage. Quelques rois d'Angleterre, notamment, et, entre autres, Richard, surnommé Cœur de Lion, pressurèrent extrêmement leurs peuples. Les rois français, dont l'autorité fut longtemps limitée par la puissance des prélats, des princes et des barons de la monarchie, ne recoururent d'abord que rarement à ce moyen extrême. Philippe-Auguste provoqua un trouble général dans toute la France lorsque, après la répudiation d'ingeburge de Danemark, il exigea le tiers des biens (ou plutôt de leurs revenus, le texte porte tertiavit) des chevaliers et de leurs vassaux, réclama des bourgeois des tailles considérables et commit des vexations inouïes ('). Dans l'empire d'Allemagne, les princes et, en particulier, les princes ecclésiastiques, ne se prêtèrent pas aux exigences financières des empereurs et l'exemple du malheureux Arnoul, archevêque de Mayence, assassiné par les bourgeois de sa capitale, qu'il avait accablés d'impôts, n'était pas fait pour les rendre plus faciles. Au contraire, les uns, comme l'archevêque de Trêves, Arnoul (M69-M8o), ne consentirent jamais à ce que l'on imposât, pour les dépenses des expéditions de Frédéric Barberousse en Italie, les églises de leur diocèse ou les citoyens de leur capitale, se bornant à rendre au chef de l'empire le service féodal et vivant, eux et les leurs, des revenus de leurs domaines (") ; les autres se procurèrent de l'argent en donnant en gage à leurs villes, à des princes voisins ou à des particuliers quelques domaines ou des branches de revenus.

Les plaintes que soulevèrent les exactions trop souvent répétées firent prévaloir un usage au moyen duquel nous pouvons constater

(') RiGORD, dans le Recueil des historiens de France, t. XVII, p. 16. (^) Gesta Trevirorum intégra, i. I, pp. 269 et 270.

l'ëpoque où elles se multiplièrent. Il fallut en limiter le nombre et c'est ce qui fut fait dans des chartes en faveur de plusieurs localite's. On défendit d'en exiger sinon lorsque le prince armerait l'un de ses fils chevalier, marierait l'une de ses filles, irait au delà des Alpes sur l'ordre de l'empereur, se rendrait en pèlerinage à la Terre Sainte ou devrait payer sa rançon de prisonnier. Ces cas re'servés et d'autres analogues, comme la chevalerie ou le mariage du prince lui-même, constituaient ce que l'on appelait les sept services (septem sercitia) et continuèrent à être l'occasion de demandes de subsides, même aux villes les mieux dotées de privilèges. Quelquefois la somme à payer était déterminée dans les chartes. Ainsi, en vertu de diplômes de la comtesse de Luxembourg, Ermesinde, Luxembourg payait 200 et Echternach oO livres, quand un comte ou son fils aîné était créé chevalier, quand la comtesse (c'était Ermesinde qui régnait) ou une fille du comte se mariait pour la première fois, 200 livres valaient alors 400 marcs ou 55,200 francs de notre monnaie (*).

11 était impossible, en créant des taxes nouvelles, de maintenir les charges anciennes. Il fallut essayer de transactions, de modifications de toute espèce. Les villes offrant un refuge trop assuré aux serfs fugitifs, on introduisit dans leurs chartes des clauses qui permettaient aux seigneurs de réclamer leurs sujets, au moins pendant un certain délai et, en même temps, on prit des mesures pour régularise)', améliorer leur condition. Tantôt on partagea avec le prince sa juridiction sur ses serfs, comme l'abbé de Saint- Denis, en Broqueroie, le fît, en novembre il8o, pour les serfs appartenant à l'église de Hoves ("); tantôt le prince confirma ou

(') Publications de la Société du grand-duché de Luxembourg , {. VU, p. 202.

(^) Le comte dr Saint-Genois, Les pairies du Hainaut, p. 522

— (io3 —

étendit les privilèges de la population. C'est ainsi que le duc Godefroid III promit que les tenanciers de l'église de Saint- Gomar, de Lierre, jouiraient dorénavant de la franchise dont ils avaient été' en possession du temps de ses prédécesseurs, qu'on ne leur imposerait plus d'exactions (').

Les domaines seigneuriaux étaient encoie, pour la plupart, des i-illae à la romaine, où tout appartenait au seigneur, tout se faisait à ses frais et tout lui rapportait ; on les transforma en véritables villages, où, à côté du manoir et de ses dépendances, se constituèrent des propriétés rurales, tenues à titre héréditaire et à charge de cens et de redevances fixes. Le fermier, le locataire remplaça le métayer, l'exploitant en mi-fruit ou en régie. Ce nouveau système produisit le double résultat : d'augmenter la production dans des proportions considérables et de procurer des moyens d'existence à une population plus nombreuse. Les avantages du morcellement de la culture sont trop connus et trop évidents pour que l'on s'étende davantage sur ce sujet.

Organiser un village sur ces nouvelles bases, c'est ce que Gislebert appelle rillam instaurare, terme qui n'a pas de sens si on l'explique autrement; les localités existaient, les diplômes en font foi ; ce que l'on lit au xii" siècle, ce fut de les organiser suivant un nouveau mode. Ainsi, en 1180, Baudouin V de Hainaut s'entendit avec l'abbaye de Saint-Denis près de Paris pour fonder dans un bois voisin de Solesmes un village qui prit le nom de Forêt. Le comte reconnut devoii' au monastère un cens de 3 besans et morcela le sol en ne se réservant qu'un manse (12 bonniers); un second manse fut affecté à la dotation de l'église paroissiale que l'on se proposait d'établir. Baudouin devait percevoir seul les amendes de justice et les douzains, c'est-à-dire les redevances en

(') BcTKEivs, Opéra diploniatica, [. I, p. 129.

avoine, et l'abbaye lever toutes les dîmes des re'coltes; les autres revenus en cens, tonlieux, vinages, ainsi que le produit des moulins et des brasseries devaient appartenir à tous deux , par moitié (').

Une foule de localités furent ainsi transformées, en Hainaut : le Rœulx et Morlanwelz par Eustache de Rœulx ; Bohain et Busignies par Gilles de Saint-Aubert; Momignies par Gilles de Chimai; Raismes, Ath, par Baudouin IV, Binche par la comtesse Yolende, sa mère, etc. C). Souvent on créa ce que Ton appelait des villes neuves, comme celle qui se forma près de l'abbaye de Forêt, à laquelle le duc Henri 1'^'^ en fit abandon ; comme Ottenbourg, près de la Dyie, qui commença vers la fin duxif siècle, etc. En France, le roi Louis Vil est mentionné comme en ayant fondé un très-grand nombre. Quand son ministre Suger en installa une à Vaux-Cresson, en il45, il limita, en faveur de ceux qui viendraient s'y établir : à 12 deniers le cens qu'ils devraient payer pour un arpent et quart, et à 4 nummi (deniers?), outre la dîme, le cens pour un arpent situé partout ailleurs, mais dans les domaines du monastère (^).

H serait impossible de suivre dans tous leurs détails ces essais de codification des usages féodaux. On doit se borner à citer, comme méritant surtout d'appeler l'attention : d'une part, les coutumes des ministériels ou vassaux de l'église Saint-Pierre, de Cologne (''), extrêmement importantes pour tout ce qui concerne les services militaires imposés dans l'intérêt des expéditions des souverains au midi des Alpes ; d'autre part, les lois de l'avouerie d'Haspre, de l'an H 76, sorte de transaction entre les droits séculaires du

(') Le Glay, Glossaire topograpliique de l'ancien Cavibrésis, p. 68.

(^) GisLEBERT, passim.

(-) Doublet, Histoire de l'abbaye de Saint-Denis, p. 876.

(*) EnNEN Pl ICCKERTZ, tOC. cit., t. I, p. 211.

monastère de Saint- Vaast, d'Arras, proprie'taire de ce village, et les exigences nouvelles du prince de la contre'e, le comte de Hainaut, et celles d'Anterchicourtet de Pecquencourt, de 1178, accord semblable conclu entre l'abbaye d'Anchin et le même comte.

Sous combien de formes l'impôt ne se pre'sentait-il pas! C'était d'abord la dîme, dont le prélèvement s'affirmait chaque jour davantage; heureux ceux qui, comme quelques sujets de l'église Notre- Dame aux Degrés, de Cologne, pouvaient exhiber une charte par laquelle ils en étaient exemptés moyennant un cens déterminé ! Les chanoines de l'église précitée essayèrent de soutenir que le diplôme produit comme étant de l'archevêque Arnoul J" était supposé; cet argument ne fut pas admis. Les réclamants furent maintenus dans leur exemption de la dîme, à charge de payer 5 talents, monnaie de Dortmund ; mais on ne leur reconnut pas le droit de se rédimer de la petite dîme en payant un demi-talent ; ils furent astreints à la fournir en nature (19 février 1166) (*). En d'autres occasions on exigeait des gîtes ou logements soit pour les princes et leur suite, soit pour leurs officiers, leurs veneurs, leurs chiens, et ce droit de gîte (procurât io) était exercé, non-seulement par les monarques et les barons sur leurs sujets et sur les maisons religieuses de leurs États, mais les légats du pape, les chefs diocésains, les archidiacres s'en prévalaient aussi, et les réunions synodales constituaient une charge accablante pour les établissements où elles se tenaient. Peu à peu des taxes en argent remplacèrent les prestations de ce genre, qui furent en certains endroits tout à fait abolies, comme ces gîtes dans le village de Cambron-Casteau, domaine du chapitre de Soignies, auxquels Gilles de Trazegnies renonça, en 1196, après les avoir longtemps exigés Q).

(') Kremgr, Akademische Beitràge, t. H, p. 229. (*) Preuves, p. 54.

On se ferait difficilement une ide'e du degré de rapacité' qui caracte'risa l'ancien re'gime. C'était peu d'avoir la mortemain ou un équivalent, le monopole des usines et des marchés, les péages, la pêche, la chasse, le droit de tenir seuls un porc et un taureau pour la reproduction, la possession exclusive des ruches d'abeilles et des essaims qui en sortaient, on poussa plus loin l'exigence. En 1 199, Walter d'Avesnes, à la demande de l'abbé d'Hautmont, daigne promettre que dans le village de ce nom, ni lui, ni son maire, n'exigeraient plus les vêtements que les habitants laissaient en mourant (').

Ainsi, à tous les degrés de l'échelle sociale, une transformation s'opérait graduellement : La classe des paysans, des cultivateurs soumise à des taxes nombreuses et onéreuses, mais déterminées et perdant de plus en plus leur caractère capricieux et tyrannique, remplaçait celle des serfs; le véritable esclavage avait disparu, le servage s'atténuait, l'aurore de la liberté commençait à poindre pour les campagnes comme elle avait brillé auparavant pour les villes.

•' Au douzième siècle, époque incomparable, s'écrie un éloquent «' écrivain de notre temps. Ampère, tout naît, tout resplen- « dit à la fois dans le monde moderne : chevalerie, croisades, « architecture, langues, littératures nouvelles, tout jaillit ensem- « ble comme par la même explosion ; c'est là que débute vérita- «i blement l'histoire de nos arts, de notre littérature, de notre <t civilisation, comme celle des autres arts et des autres littéra- « tures de l'Europe. C'est au douzième siècle que se termine la <• transformation du monde ancien, impérial, romain, païen, qui « devient le monde nouveau, féodal et chrétien. » L'esquisse est

(') Foir DE ViLLERS, Description de cartulaires et de charfn'ersdu flainaut, t. m, p. 14G.

fidèle et bien trace'e, mais il y manque un trait principal. Quelle fut la cause essentielle de cette transformation prodigieuse ? l'apparition du peuple, qui auparavant, asservi, pauvre, méprise', ne'tail rien; qui, alors et de plus en plus, s'émancipa, s'enrichit par le travail, et apprit à se faire respecter. C'est à ce point de vue surtout que l'histoire du douzième siècle est pleine d'enseignements.

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