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de secours. Gand était alors divise'e en factions rivales, également redoutables. Pendant que Baudouin y était, au mois de juillet 1194, elles se livrèrent plusieurs combats en sa présence, et il dut longtemps différer son départ, de crainte que la ville ne fût livrée à ses ennemis. Enfin, le parti qui lui était opposé fit sa soumission et donna des otages qui furent emprisonnés au château (').
Pendant les contestations entre Baudouin et Mathilde de Portugal, les Gantois présentèrent successivement à l'approbation de l'un et de l'autre une nouvelle charte, fort étendue et la plus remarquable peut-être de celles que les princes flamands accordèrent à leurs sujets. Son préambule est plein de grandeur : » Il « est conforme, y est-il dit, à la loi de Dieu et à toute raison « humaine que les supérieurs, s'ils veulent être honorés et servis " par leurs sujets, maintiennent intacts leurs droits et leurs « usages lorsque ces derniers ne sont pas contraires à la raison. « C'est pourquoi j'ai accordé à mes aimés et féaux bourgeois de rt Gand leurs immunités et coutumes, comme ils en ont joui « depuis des temps très-reculés. " Cette nouvelle keure, dit avec raison Warnkônig, fut rédigée pour les Gantois par un homme instruit, par un théoricien politique qui s'appliqua à étendre, autant que possible, les franchises de ses compatriotes, par un philosophe hostile aux prétentions du clergé. D'après l'article \^\ les bourgeois sont tenus d'être fidèles à leur prince « plus qu'à tous les princes du monde » , mais seulement « aussi longtemps qu'il les traiterait d'une « manière juste et raisonnable. » L'administration de la justice dans la ville est confiée à treize échevins qui sont remplacés, à leur mort, par leurs collègues, sauf que le choix de ceux-ci est soumis à l'approbation du comte. Dans un
(') GiSlERERT, p. 249.
rayon de six milles tout à i'entour de Gand et dans le pays de Waes, un habitant de la ville ne peut être cite' en justice que devant eux, à moins qu'il ne se refuse à se soumettre à leur de'cision. Le Carrefour du préteur, près de Te'glise Saint-Jean (aujourd'hui Saint-Bavon), est le seul lieu oii ils sie'gent; toutefois, si le comte et le châtelain ont quelque affaire importante à leur communiquer, ils vont de'libe'rer avec eux « entre la chapelle Sainte- Pharaïlde et la ville du comte. > Les e'chevins connaissaient de toutes les contestations relatives aux tonlieux et pouvaient chasser de Gand toute personne qui leur paraîtrait inutile à eux et à la commune. Les Gantois avaient le droit de fortiOer, à leur gré, leur ville et leurs maisons et ne devaient au prince le service militaire que par eau, jusque, en aval d'Anvers, à la distance où Ton peut arriver en trois mare'es.
Sous le titre de : Hœc sunt décréta^ sontrange'es plusieurs dispositions qui re'sument les principes de droit criminel arrête's par les bourgeois. En plusieurs endroits le te'moignage d'un proprie'taire (yir hereditatus) est regarde' comme ne'cessaire pour prouver la culpabilité' de l'accuse'. Pour se disculper d'une accusation non prouve'e, l'homme libre doit produire plusieurs conjurateurs et le serf subir l'e'preuve de l'eau froide. Mais ce qui frappe, à la lecture de ce document, c'est le peu de respect que l'on y montre pour les immunite's eccle'siastiques : il est loisible à chacun d'ouvrir une e'cole, interdit de tenir des synodes si ce n'est tous les trois ans et défendu de citer les Gantois devant la justice épiscopale ailleurs qu'en l'e'glise Saint-Jean.
L'acte par lequel Baudouin confirma cette charte y ajoute quatre dispositions qui la modifient le'gèrement. La première permet au Gantois qu'un e'tranger a maltraite', de se venger comme il lui plaira, si le coupable, après trois délais de quinze jours, ne lui donne pas satisfaction; la deuxième subordonne la promul-
gation de statuts nouveaux au consentement préalable du comte et des bourgeois ; les troisième et quatrième accordent aux habitants des paroisses le droit de présenter des candidats pour occuper les fonctions de curé et de destituer et remplacer les mauvais prêtres et sacristains, avec le consentement de la personne de Téglise, c'est-à-dire de celui qui y a le droit de collation.
Baudouin V perdit peu de temps après sa femme, Marguerite d'Alsace (15 novembre 1194), et avec elle l'autorité qu'il exerçait en Flandre. Quant à lui, il ne vit pas la fin de l'année 1195. Son fils, Baudouin IX en Flandre, Baudouin VI en Hainaut, hérita de ces deux comtés, tandis que son second fils, Philippe, devenait comte et marquis de Namur, à condition de tenir le domaine en fief de son aîné.
Celui-ci, qui occupe un rang distingué dans l'histoire sous le nom de Baudouin de Constantinople, adopta une politique différente de celle de son père. Tandis que Baudouin V était resté attachée la politique de la cour de France et de la famille impériale des Hohenstauffen et s'était montré lennemi de la famille ducale de Brabant, Baudouin IX se rapprocha de l'Angleterre, de la famille de Henri le Lion, duc de Saxe, et du duc Henri P"", avec lequel il ne tarda pas à s'allier contre des ennemis communs. Jusqu'à son départ pour l'Orient, il maintint autant que possible cette quadruple alliance de l'Angleterre, de la Flandre, du Brabant et de l'Allemagne rhénane, qui avait longtemps été la base des négociations et des entreprises de Philippe d'Alsace.
En 1197, de concert avec Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre, il reprit les armes contre Philippe-Auguste, dans le but avoué de récupérer l'Artois et donna, en cette occasion, des preuves éclatantes de sa vaillance et de son énergie. A la tête de ses sujets et d'auxiliaires que Richard Cœur de Lion et le duc Henri I" lui avaient envoyés, il mit le siège devant Tournai, dont
les habitants résistèrent bravement, mais se virent enfin force's de capituler. Ils obtinrent des trêves qui devaient durer jusqu'à la fin de la guerre, mais à condition de payer au comte 4,000 marcs de 35 sous 4 deniers de Flandre chacun (20 juillet 1197). Les chanoines de Notre-Dame et les religieux de Saint-Martin consentirent à payer leur part de cet impôt de guerre ; mais la ville dut leur donner des lettres de non-préjudice, où intervinrent comme témoins les deux prévôts, les vingt-huit jurés, les quatorze échevins et les trente électeurs ou eswardeurs, composant à cette époque la représentation communale de Tournai (').
Attiré par le comte Baudouin au milieu des marais de la Flandre occidentale, le roi de France s'y vit cerné et obligé de traiter avec son vassal. H promit de renoncer à l'Artois, mais à peine eut-il acheté sa délivrance par cette concession qu'il se fit délier de sa promesse par son conseil. Le comte s'en vengea en marchant sur Saint-Omer et Aire, où les bourgeois étaient restés flamands de cœur. Aire se livra spontanément; mais, à Saint-Omer, les bourgeois, se rappelant le châtiment que le roi leur avait infligé, se défendirent et n'ouvrirent leurs portes qu'après un siège qui dura cinq semaines (■). A cette époque se placent deux chartes £ans date : l'une par laquelle Baudouin confirme aux bourgeois de Saint-Omer leurs lagae ou lois et leurs coutumes, ainsi que leur commune, leurs libertés et leurs institutions ; l'autre où, après une enquête dirigée par ses vassaux et les échevins et élus (ou jurés) de la terre de Bourbourg, il leur garantit leur exemption de tonlieux à Gravelines.
Le roi avait fait lancer sur la Flandre une sentence d'excomrau-
(') LesleUres du chapitre sont du mois de mai 1198, celles de l'abbaye du mois de mars 1199.
(^) Clironicon tomitum flandrensium, loc. cit., p. 151.
nication ; mais Baudouin étant entré dans la ligue qui soutenait en Allemagne la cause d'Othon de Saxe, le protégé de l'église romaine, le pape Innocent III ordonna la levée de l'interdit (26 avril 1199). Le comte, réconcilié avec l'Eglise, appuyé par l'Angleterre, continua la lutte jusqu'au 2 janvier 1200, jour où il conclut avec la France une paix par laquelle la possession de Saint-Omer et d'Aire lui était assurée.
Baudouin IX s'occupa activement de la situation de ses Etats. H conflrma plusieurs chartes locales, telles que celles de Grammont et de Soignies, accorda à Bruges des foires qui devaient s'ouvrir le lundi après les octaves de Pâques (14 août 1200) et étendit les privilèges des bourgeois d'Ardenbourg aux étrangers qui viendraient se fixer dans cette ville (décembre 1201). Ses soins se portèrent spécialement sur le commerce. Il renonça au droit que les comtes de Flandre s'étaient attribué de prendre pour leur usage le vin exposé en vente au marché, en ne le payant que 5 deniers le lot (mars 1202); il régla le tarif des tonlieux que lui et plusieurs de ses vassaux percevaient sur l'Escaut et sur la Dendre (15 juillet 1 199) ; il commina des pénalités rigoureuses contre l'usure. Le Hainaut lui dut la codification de deux grandes chartes : l'une ayant pour but principal la répression des crimes et des délits; l'autre concernant les successions tant pour les fiefs que pour les alleux (28 juillet 1200).
Remarquable par toutes les qualités de l'esprit et du cœur : brave et prudent, chaste, généreux et ami des lettres, Baudouin préparait sans doute à ses Etats une époque de prospérité et de grandeur, lorsque, mû par une idée dont la source était louable, mais qui devint funeste à sa famille et à ses sujets, il partit pour la Palestine. On sait comment la quatrième croisade, détournée de son but, fut en réalité dirigée contre des chrétiens et aboutit à la prise de Zara,. au profit de la république de Venise, et à la con-
qiiêle de Constantinople, où Baudouin reçut la couronne impeViale. A peine monté sur le trône des Constantins, le comte de Flandre fut vaincu et pris par les Bulgares et mourut en captivité'. Tandis que son frère Henri lui succédait en Orient, Philippe, marquis de Namur, exerçait les fonctions de tuteur de ses filles, Jeanne et Marguerite, restées sans mère par la mort de Marie de Champagne. Le roi Philippe-Auguste, abusant de son autorité de suzerain, réclama ces deux princesses, que le marquis lui livra, en 1208, séduit par la perspective d'épouser Marie de F'rance, Tune des filles du monarque ; il avait promis en outre de déterminer les seigneurs et les villes de la Flandre à sanctionner ces conventions, mais il paraît avoir échoué dans cette tentative. L'opinion publique lui reprocha amèrement cette condescendance, dont il exprima dans la suite ses regrets tardifs, en se faisant publiquement fouelter dans les rues de Namur. Devant l'indignation générale, il se vit contraint de renoncer à l'administration des deux comtés.
D'ailleurs, il n'avait pas su y faire régner la tranquillité. Les Blavotins et les Ingrekins ou Isemgrins n'avaient pas tardé à se livrer de nouveaux combats, sans se soucier de la reine Mathilde, dont l'autorité devint odieuse, cette princesse réclamant des impôts que l'on considérait comme ignominieux. Les Blavotins, commandés par Herbert de Wulveringhem, livrèrent aux flammes le palais de Mathilde, à Furnes. Pour se venger, elle envoya contre les révoltés le châtelain de Saint-Omer, à la tête d'un grand nombre de combattants venus de Lille et de Douai, de l'Artois et de la France. Dans un premier combat, les Blavotins furent vaincus et cherchèrent un refuge dans les marais qui couvraient une grande partie du pays ; mais bientôt ils prirent une revanche éclatante. Après avoir traversé Poperinghe, Mathilde s'arrêta à Alveringhem avec son armée, qui fut mise en déroute par Herbert, Walter de Hondschoote et d'autres chefs des séditieux. La com-
tesse, après s'être réfugiée dans le château de Furnes, s'enfuit pendant la nuit à Dunkerque, où le comte de Guines, qui ne partageait pas ses ressentiments, se présenta pour assurer sa retraite (').
Le manque de documents et le style ampoulé du chroniqueur qui raconte ces faits en détail, laissent dans l'indécision ce point important : quels étaient les griefs dont se plaignaient les Blavotins? A en juger par quelques textes, ils étaient plutôt des campagnards que des bourgeois ('"). Cinq années après les événements dont je viens de parler, ils allèrent assiéger la ville de Bergues, mais ils furent mis en déroute dans une sortie tentée par les défenseurs de la forteresse. Les Isengrins, reprenant courage et conduits par Chrétien de Praet, assaillirent leurs ennemis, forts de près de six mille hommes et leur infligèrent une terrible défaite, qui resta célèbre sous le nom de Lundi rouge (rooden maendach). Toutefois, le parti vaincu inspirait tant de craintes qu'il obtint une paix honorable, grâce à la médiation du comte de Guines (j).
A Gand, les guerres privées, que l'intervention de Baudouin V avait un instant assoupies, reprirent avec une ardeur nouvelle. Afin de rétablir la paix, le marquis de Namur, de concert avec les échevins, publia un édit extrêmement sévère, comminant contre ceux qui se rendaient coupables de coups et de blessures et contre le simple port d'une arme meurtrière, une amende de 60 livres, exigible dans les trois jours, si le coupable était riche ; de 50 livres
(') Lambert d'Ardres, c. 153.
(-) Gramaye, en parlant des combats livrés en cette occasion, dit : Bulsicampus, praelio inter Isengti»ios et rusticaiti mullitudinem oliin commisso {Jnliquitates Flandriae, p. 147). Les Blavotins étaient donc le peuple des campagnes.
(') Sigeberti contimiatio Bergensis ; — Chronicon monasierii Andrensis, dans le Recueil des historiens de France, t. XVllI, p. 573.
payables en trois années et par tiers, ou dix ans de bannissement hors du comte', s'il e'tait pauvre et quelque pauvre qu'il fût. I^'exile', convaincu d'avoir rompu son ban, était mis hors la loi.
Philippe-Auguste, maître des héritières de Flandre, eût voulu les marier à deux de ses vassaux, Enguerrand et Thomas de Coucy, avec lesquels il conclut une convention qui les asservissait complètement à ses volontés. Cette tentative échoua. La vieille reine Mathilde sut persuader au roi de donner la main de la princesse Jeanne à son neveu, Ferrand ou Ferdinand de Portugal, que les Flamands refusèrent d'accepter comme comte, dit Philippe Mouskès, parce qu'il était -< faux, cruel, déplaisant et orgueil- « leux *'). » Grâce à l'or qu'elle distribua, tant à la cour de France que parmi les barons flamands, Mathilde réussit à faire conclure l'hymen de Jeanne et de Ferrand. Il eut lieu à Paris, avec grande pompe. Après avoir fait hommage au roi, les jeunes époux prirent le chemin de la Flandre; mais, arrivés à Péronne, ils furent arrêtés par Louis, fils du roi, qui les retint prisonniers. En même temps, il réunit des tîoupes et se présenta à l'improviste aux portes d'Aire et de Saint-Omer. Les bourgeois d'Aire, sommés par Louis de le reconnaître pour seigneur, répondirent qu'ils étaient prêts à se soumettre à lui, si leurs voisins de Saint-Omer leur en donnaient l'exemple. Ceux ci refusèrent d'abord ; mais, abandonnés à leurs propres forces, ils ouvrirent leurs portes à Louis de France. Celui-ci, pour être certain de leur soumission et avoir toute facilité de pénétrer dans leur ville, y fit élever une haute et forte tour près du rempart et contre la porte de Boulogne ('^). C'est ainsi que furent ravies à la Flandre deux villes importantes, qui étaient affranchies du joug féodal depuis plus d'un siècle et demi, et dont
(^) ChronicoH comitmn Flandrensium, dans de Sjiet, loc. cit., L 1, p. liO.
toutes les traditions civiques se rattachaient à l'histoire du comte'.
D'autres me'comptes attendaient Ferrand dans son voyage. La comtesse étant tombée malade, il la laissa à Douai et continua sa route, accompagne du comte de Namur, des châtelains de Bruges et de Gand. Mais Rase de Gavre et Arnoul d'Audenarde, ainsi que les Gantois, refusèrent de recevoir Ferrand sans sa femme et devant eux l'escorte du comte se retira pre'cipitamment jusqu'à Courtrai. Ferrand lui-même aurait été pris si l'on n'avait fait couper un pont pour couvrir sa retraite. Quelque temps après, le comte appela aux armes ses barons et, à leur tête, marcha contre les révoltés, avec lesquels il conclut une paix à Waudripont ('). Les Gantois rachetèrent leurs torts en payant une amende de 5,000 livres, et une charte qui modifia complètement l'organisation de leur échevinage rendit à Ferrand une partie de son autorité dans la principale ville de ses États.
Les communes flamandes eurent bientôt l'occasion de montrer leur dévouement pour l'indépendance du pays. Ferrand avait acheté sa sortie de Péronne par la conclusion du traité de Pont-à- Wendin, qui confirmait l'abandon à Louis de France de Saint- Omer et d'Aire. Il n'avait pas, toutefois, renoncé à l'espoir de reprendre ces villes et, dans ce but, il se lia étroitement avec l'Angleterre. Par malheur, le roi Jean-sans-Terre était presque dans l'impuissance de le seconder efficacement. Excommunié par Innocent 111, en lutte continuelle avec ses sujets, qui finirent par lui arracher l'acte important appelé la Grande charle, il ne pouvait envoyer à la Flandre que des secours insuffisants. Le roi de France prépara un immense armement contre l'Angleterre, armement qui se réunit à Damme; mais Ferrand ayant refusé de se joindre à lui, Philippe-Auguste tourna ses armes contre la Flandre. Les
(') MousKÈs, l. 11, p. 522.
villes principales : Gand, Bruges, Ypres, Audenarde, Courtrai, Lille, Douai se virent forcées de lui remettre des otages et, dans ces deux dernières, il e'ieva des forteresses : à Lille, la tour Dergneau ou Dernel, qui e'tait voisine des remparts ; à Douai, la tour de Pierre de Douai, situe'e en face de Te'glise Saint-Ame'.
Mais à la suite d'un combat qui eut lieu près de Damme, toute la flotte française fut livre'e aux flammes ou capture'e pai* les vaisseaux ennemis. Ce de'sastre, qui rendait impraticable le projet d'une descente en Angleterre, fut suivi d une re'volte ge'ne'rale. Le peuple se leva, rendant avec usure aux garnisons françaises les outrages dont il avait e'te' accable'. Ferrand marcha contre Tournai, livra à cette ville des assauts furieux, s'en rendit enfln maître et la livra au pillage. Soixante bourgeois furent pris comme otages et conduits à Gand, où l'on de'capita douze d'entre eux. Un nouveau magistrat futcre'e', choisi, à ce qu'il semble, en dehors de la haute bourgeoisie, et le vainqueur exigea en outre une contribution montant à 20 ou 22,000 livres ('). A la même e'poque, Lille ouvrit ses portes aux Flamands et chassa les Français, mais ne put emporter la tour Dergneau , où le gouverneur, Gilles des Barres, s'enferma. Cette ville expia cruellement sa révolte. Le roi étant arrivé de France avec une grande armée, se vengea sur elle avec férocité. La population avait fui et les malheureux qui étaient restés furent traités sans pitié. > On « vit périr sous ses coups, dit Guillaume le Breton, ceux dont <i la faiblesse ou les infirmités ralentissaient les pas. On ne « peut énuraérer, ajoute-t-il, ceux qui furent mis à mort. Tous « les prisonniers furent vendus comme serfs par l'ordre du roi, « afin qu'ils s'inclinassent à jamais sous le joug. Il ne resta pas
(') MousKÉs, <iui fut lémoiii oculaire de ces événements, entre h ce sujet dans de très-longs détails (t. II, pp. 534 et suiv.).
« une seule pierre pour servir d'abri. ' Le roi de'truisit aussi la tour Dergneau et mit une forte garnison dans Douai ('). Cette dernière ville e'tait restée paisible, probablement par ne'cessité plutôt que de plein gre'. Toutefois le prince Louis de France, par une charte datée de son camp devant Lille, en juin 1215, et qu'il confirma six mois après, assura aux Douaisiens la possession de la commune qu'ils devaient à Philippe d'Alsace, leur promit de ne pas faire la paix avec le comte Ferrand sans les y comprendre, et s'engagea à leur rendre leurs otages dès que le roi aurait à Douai une forteresse convenable.
La bataille de Bouvines fournit un exemple frappant de l'importance des milices communales. Elles y jouèrent un rôle de'cisif. On sait les services que les contingents militaires des villes françaises rendirent au roi Philippe-Auguste. Ceux des cités flamandes auraient neutralisé les efforts de l'ennemi, si les deux chevaleries, en s'entrechoquant, ne les avaient forcés à reculer ; à la fin de la journée, un petit corps de fantassins brabançons opposa aux vainqueurs une résistance héroïque. Mais la défaite complète du roi Othon IV et de ses alliés et la captivité de Ferrand (27 juillet 1214) obligèrent la comtesse Jeanne à implorer la paix.
Philippe-Auguste sut profiter de sa victoire. Le comte de Flandre, étroitement enfermé au Louvre, ne revit la Flandre que douze ans plus tard, après la mort de son vainqueur et du successeur de celui-ci. Les nobles et chevaliers faits prisonniers ne recouvrèrent leur liberté qu'au prix de fortes rançons. Les otages livrés par les villes de Bruges, de Gand, d'Ypres, d'Ardenbourg, de Douai, etc., confiés aux soins des communiers d'Arras, de Hesdin, de Saint-Omer, ne furent relâchés que lorsque leurs
(}) loir aussi Mouskès, loc. cit., p. 344.
concitoyens eurent payé des sommes e'normes : les Briigeois 20,000 livres, les Gantois la même somme.
Le monarque exigea la de'molition des remparts de Cassel, d'Ypres, d'Audenarde et de Valenciennes, quoique ces dernières fussent comprises dans l'Empire, et Jeanne dut s'obliger à ne pas augmenter les fortifications de ses autres villes et à ne pas en construire de nouvelles, sans l'aveu du roi (24 octobre 1214). Quand Ferrand fut rendu à la liberté', le roi Louis VIH aggrava encore leur dépendance, en statuant que si le comte et la comtesse contrevenaient au traité, ils seraient excommuniés dans les quarante jours ; en outre leurs chevaliers et leurs communes auraient dû, sous peine de bannissement, ratifier cet accord, qui fut conclu à Melun, le 10 avril 1225-1226; mais ils se refusèrent à y souscrire et la reine Blanche, devenue veuve et alors tutrice du jeune roi Louis IX ou saint Louis, consentit à le modifier (janvier 1226-1227). Mais, quand Jeanne se remaria à Thomas de Savoie, elle jura l'observation du traité de Melun et, depuis, ce serment fut renouvelé par Marguerite, sœur de Jeanne (en mars 1244-1245), puis par son fils, Guy de Dampierre. Dans cette dernière circonstance encore , le roi de France rencontra de grandes difficultés, les vassaux et les villes de Flandre n'ayant accédé à ses volontés qu'après de longues négociations, qui eurent lieu à Cassel.
De la fatale journée de Bouvines date l'asservissement de la Flandre à la France. Avec la captivité de Ferrand s'évanouit dans le comté la vie politique, qui se concentre dans les villes. Pendant plus de soixante ans, deux femmes, Jeanne et Marguerite, se montrent les obséquieuses servantes des Capétiens et leurs faibles mains portent péniblement un sceptre trop lourd pour elles. Les époux que leurs maîtres leur imposent : Ferrand, qui ne sort de prison qu'en 1227, et Thomas de Savoie (1257-1244), maris de
Jeanne; Guillaume de Dampierre (1224-1241), pour lequel Marguerite abandonne Bouchard d'Avesnes, qui l'avait se'duite et qu'elle avait aime', restent en quelque sorte sur l'arrière-plan. De plus Jeanne ne laisse pas d'heritiei', tandis que sa sœur, en donnant tour à tour des fils à ses deux e'poux, provoque cette longue querelle des d'Avesnes et des Dampierre qui fit couler des torrents de sang et aboutit, en 1280, à la séparation de la Flandre et du Hainaut.
Pendant que ces événements s'accomplissaient en Flandre, l'évéché de Liège était le théâtre de faits mémorables, qui y élargissaient de plus en plus le cadre des libertés publiques. Les factions que la rivalité de quelques princes voisins y entretenait réclamaient fréquemment l'intervention des bourgeoisies privilégiées, telles que Liège, Tongres, Huy, Dinant, Fosses, Thuin. En 1191, un parti y appela à l'épiscopat le jeune archidiacre Albert, frère du duc de Drabant, Henri, tandis que d'autres ecclésiastiques donnaient leurs voix au prévôt Albert , frère de Manassès, comte de Rethel. Ce dernier, étant illettré ('), renonça à ses prétentions en faveur de son rival ; mais l'empereurHenri VI, qui était mal disposé pour la maison de Louvain, refusa de donner les régales à Albert et conféra l'évéché à l'un de ses confidents, Lothaire deHochstaden, prévôt de Bonn. Celui-ci fut reçu à Liège et Albert dut se retirer à Reims, où il fut assassiné, le 26 novembre, par quelques Allemands envoyés par Lothaire.
A cette nouvelle, un soulèvement général éclata dans nos provinces. Les ducs de Brabant et de Limbourg entrèrent sur les terres
(') IlUtteratus, selon Godefroid, l'auteur de la Chromcon Sancli Pantaleonis.
de l'évêché de Lie'ge, d'où Lothaire dut sortir en toute hâte et les propres domaines de ce prélat furent bientôt envahis et livrés à la dévastation. Mais son exclusion de l'épiscopat ne rétablit pas le calme dans le diocèse, le haut clergé s'étant partagé entre Simon de Limbourg, que soutenaient le duc son père et le duc de Brabant, et Albert de Cuyck, qui était appuyé par le comte de Hainaut et dont l'élection fut agréée par Henri VI au mois de novembre 1193. Le jeune Simon fut le premier reçu dans Liège, grâce à l'influence de ses deux protecteurs et malgré la haine que l'empereur portait à ces princes. Les bourgeoisies n'accueillirent qu'avec répugnance son compétiteur, lorsque Baudouin, comte de Hainaut, se présenta pour le leur imposer, à la tête de cinq cents chevaliers et de quarante mille fantassins. Il fallut la crainte d'nn siège pour déterminer la forte et populeuse ville de Binant à ouvrir ses portes à Albert et à son défenseur. Les Hutois, sommés à leur tour de recevoir ceux-ci dans leurs murs, retardèrent leur soumission autant que possible. Ils redoutaient, disaient-ils, les partisans de Simon et n'osaient se prononcer parce que le château de leur ville était occupé par une garnison nombreuse. Après avoir employé maint autre subterfuge, ils se décidèrent enfin. Les plus considérés d'entre eux se rendirent dans un champ situé entre la Meuse et le château de Beaufort. Là, conformément à ce qui avait été convenu, ils jurèrent fidélité à Albert et s'engagèrent à coopérer au siège de la forteresse. De son côté, le comte de Hainaut s'engagea à ne pas les quitter avant d'avoir pris le château. Mais il avait trop présumé de ses forces ; la' forteresse, défendue par un capitaine d'une valeur éprouvée, Hellin de Ville, brava tous les efforts des Hennuyers.
Les bourgeois de Liège firent éclater leurs sentiments d'une manière non moins vive. Ainsi que les vassaux de Tévèché, ils défendirent avec ardeur les droits de Simon de Limbourg. Bau-
douin, voyant que ses armes ne taisaient aucun progrès, accepta les propositions du duc de Brabant. Les deux princes se partagèrent la garde des villes de Tèvêche', pendant que les deux élus allaient plaider leur cause devant le saint-siëge. ïhuin, Couvin, Dinant restèrent entre les nfiains du comte de Hainaut ; Lie'ge, Huy, Maestricht, Tongres, le château de Franchimont et Waremme entre celles du duc (').
Pendant qu'une longue maladie retenait Albert de Cuyck à Rome, quelques-uns de ses partisans voulurent lui substituer Tarchidiacre Othon de P'auquemont. Mais enfin il revint, le pape s'était de'claré en sa faveur et son compétiteur était mort; il fut donc sacré le dimanche après l'Epiphanie, 7 janvier H90. Bientôt éclata la querelle pour la dignité impériale. Alors que presque tous les princes de la Basse-Germanie, ecclésiastiques et laïques, se déclaraient pour Othon de Saxe, Albert se prononça en faveur de Philippe de Souabe, frère de Frédéric Barberousse, et Othon étant venu à Liège en H98, le jour de la Pentecôte (17 mai), Albert défendit de rien vendre à lui ou à sa suite. En apprenant cette insulte, le nouveau roi des Romains entra dans une grande colère; mais l'on ne voit pas qu'il ait tenté de se venger. L'évêque, néanmoins, alla s'enfermer dans le château de Huy («).
En 1199, un différend très-grave jeta la discorde dans Liège. Les bourgeois voulurent entourer la cité de murs et de fossés et, soutenus par l'évêque, exigèrent des chanoines de la cathédrale et de leurs subordonnés une part des frais que devait entraîner l'exécution de cet utile ouvrage. Le chapitre refusa obstinément; puis, contraint de céder, jeta l'interdit sur la ville; les chanoines armè-
(') GlSLEBBRT, lOC. CU., p. 256.
(^) Gilles b'Orval, loc. cit., c. 94.
rent ensuite leurs serviteurs et n'eurent pas honte de de'pouiller des marchands qui revenaient des foires de Francfort. La bourgeoisie répondit à cet attentat odieux par des voies de fait. Plusieurs ecclésiastiques furent maltraite's et l'un d'eux jeté en prison. L'office divin fut alors suspendu, on n'administra plus Textrêmeonction que contre promesse de respecter dorénavant les immunités du chapitre, et les corps des bourgeois décédés ne furent plus conduits au cimetière que par des laïques. La privation de secours spirituels paraît avoir abattu la fermeté des Liégeois, qui promirent solennellement de respecter les privilèges de l'Église et offrirent une satisfaction convenable pour les injures que les chanoines avaient reçues. Aussi les orgues recommencèrent-elles à résonner le 6 février , dimanche où l'on chante Circumdederunt me (').
On doit attribuer en partie à l'entêtement du clergé le sac de Liège, en 1212, car, lorsque la ville fut attaquée, il n'y existait de murailles que de Payen-Porte à la porte Sainte-Walburge et, la cité étant ouverte sur un espace considérable, le duc de Brabant put y entrer sans rencontrer de résistance. Pourtant, en 1203, l'évêque Hugues de Pierpont, le clergé, les chevaliers et les bourgeois avaient consenti à la levée d'un impôt sur les objets entrant en ville, et autorisé la vente, par parcelles, de la forêt de Glain, qui servait de promenade à la cité et dont le produit fut partagé par tiers entre l'évêque, le chapitre de Saint- Lambert et la cité (*). Mais les travaux furent peut-être poussés, à cette époque, avec peu d'activité.
Les difficultés dont Albert de Cuyck fut entouré expliquent les grandes libertés qu'il octroya à la bourgeoisie de Liège et qui sont
{>) Gii I ES d'Orvai., loc. cit., c. 90. (') Idem, c. 98.
les plus anciennes dont le souvenir ait e'të transmis jusqu'à nous. D'après cette charte, les citoyens de Lie'ge ne doivent à l'e'vêque ni taille, ni scot (ou impôt), ni ost ou service militaire. Mais si quelque forteresse de l'e'véche' est attaquée, quinze jojrs après que le chef du diocèse aura rassemble' ses allie's, ses chevaliers, les habitants des villes et des villages pour résister à ses ennemis, la milice lie'geoise ira le rejoindre, ayant à sa tête l'avoue' de Hesbaie et restera avec l'e'vêque jusqu'à la fin de la guerre. Un Lie'geois ne peut être cité devant une cour synodale qu'à Sainte-Marie (près de Saint Lambert) ou, pour les affaires qui sont de la compétence des juges ordinaires, que devant les échevins de Liège, à moins qu'il ne refuse de comparaître ou ne renonce à cette prérogative. Lorsqu'un serf meurt à Liège, sa femme ou ses enfants et à leur défaut ses proches, héritent de son avoir et les legs institués par lui reçoivent leur destination. Son seigneur ne conserve d'autre droit que celui de disposer de son cadavre. Mais les enfants de serves retournent, après la mort de leur mère, sous la domination du maître de celle-ci. Hors de la cité, un bourgeois ne peut être forcé de remplir les fonctions de maire, de forestier, de juge synodal ou d'échevin et ne paye rien pour ses terres. Un avoué ne peut, en vertu de son droit d'avouerie, rien exiger de lui. Le sacrement de l'Eucharistie et celui de l'Extrême-Onction doivent être administrés gratuitement, sauf que chacun est libre de donner à cette occasion ce qu'il juge convenable. La confiscation est abolie, les biens d'un condamné revenant de droit à sa femme, à ses enfants ou à ses proches. Le maire et les échevins ne peuvent entrer dans une maison pour y rechercher une valeur ou un objet volé, si ce n'est du consentement de celui qui l'habite, prérogative que les Liégeois considérèrent toujours comme précieuse et d'oii est venu ce dicton célèbre : « Pauvre homme en « sa maison est roi. » Pour arrêter un bourgeois, il faut au
préalable un jugement des e'chevins. II est interdit de l'appeler en champ clos pour venger une injure. On ne peut le citer pour dettes huit jours avant Noël, huit jours avant la Quadrage'sime, huit jours avant Pâques et huit jours après chacune de ces trois fêtes. Celui qui est condamné pour dettes doit fournir caution ; sinon, il doit entrer dans la tour de l'e'vêque (la prison) et ne plus en sortir avant de s'être libéré, quand bien même il trouverait la porte ouverte. Une clause particulière garantit la propriété d'un bien situé dans la cité à celui qui le possède paisiblement pendant un an et un jour et le dégrève de tout cens. Nous omettons quelques dispositions secondaires, comme celle qui flxe à un quart de denier le prix du pain tandis que le muid de froment ne se vend pas plus de 10 sous (').
L'évêque Albert donna également une charte à Ciney, en Condroz, et octroya aux bourgeois les libertés que possédaient déjà ceux d'autres « franches villes, comme Huy, Dinant et Tongres » ; mais ce document n'est pas venu jusqu'à nous et est simplement rappelé dans un diplôme de l'évêque Adolphe de la Mark, daté du mois de mai 1521 ('-).
Albert de Cuyck a été diversement jugé. Son clergé l'accusa de simonie. Innocent III blâma sa conduite. De notre temps, parce qu'il accorda une charte à ses sujets par nécessité peut-être, on l'a assez malmené : Foullon le traite de flatteur du peuple (publicola) ,• de Villenfagne l'accuse « d'avoir favorisé le premier les élans « tumultueux et révolutionnaires de son peuple (') > ; d'autres, et en particulier Polain (*), insinuent qu'il se fit largement payer ses concessions par la bourgeoisie. C'est, me semble-t-il, montrer
(') Foir le texte de la cliarte dans Focllon, loc. cit., t. II, p. 388.
(*) Jules BoRGNET, Curtulaire delà commune de Ciney, \). \.
{^) lîec/ierchcs, etc., t. II, p. oi.
{") //is foire du pays de Liège, 1. 1, |). :28G.
beaucoup de sévérité pour peu de chose et sans tenir compte de ce qui se passait alors autour de Liège.
Les partisans d'Othon parvinrent à faire e'iire comme e'vêque Hugues de Pierpont, grand pre'vôt de la cathe'drale, dont le règne a e'te' peu étudie', si ce n'est en ce qui concerne la guerre contre le duc de Brabant pour la succession d'Albert de Dachsbourg, en 1212. Le prélat eut plus d'un différend avec ses sujets. Ainsi, en 1202, il ordonna de lever sur les Hutois quelques impôts dont ils se prétendaient exempts ; mais ces communiers peu endurants se soulevèrent contre lui. Un bateau chargé de machines de guerre et venant deNamur, passant par leur ville, ils l'arrêtèrent, brisèrent les machines de guerre et, à force de bras, traînèrent le bateau jusqu'au marché. Ils fortifièrent ensuite les abords de leur ville ; mais bientôt, se repentant de leur audace et prévoyant qu'ils ne pourraient soutenir un siège, ils implorèrent leur pardon et vinrent à Liège, pieds nus, se jeter aux pieds du prélat ('). Les Liégeois montrèrent-ils plus d'affection pour Hugues de Pierpont? H est permis d'en douter lorsqu'on voit son nom totalement omis dans le diplôme royal par lequel Philippe de Souabe, vainqueur des partisans de son rival Othon, confirma la charte d'Albert de Cuyck, en 1208. Hugues avait-il essayé de porter atteinte aux dispositions prises par son prédécesseur et les Liégeois se virent-ils dans l'obligation de recourir au souverain? En tous cas, l'intervention de celui-ci prouve que les rois allemands n'avaient pas entièrement renoncé à exercer à Liège une juridiction.
Le chapitre de Saint-Ï^ambert ne s'entendait nullement avec Hugues de Pierpont, comme deux actes curieux le constatent. Le 20 décembre 1211, il adressa au pape Innocent 111 une longue
(') GiixKs d'Okvai,, loc. vil., c. 98.
lisle de griefs, où il reproche au prélat, notamment, de ne pas avoir fait exécuter la sentence prononcée contre Arnoul de Morialmé, qui avait pillé la ville de Fosses, dont il était l'avoué, et avait donné son château de Louverval en garantie des indemnités qu'il devait payer aux bourgeois ('). Au mois de septembre de la même année, le chapitre, sans se préoccuper de l'opinion de l'évéque, termina quelques contestations qui s'étaient élevées entre lui et le duc de Brabant au sujet des droits de celui-ci et des chanoines dans différentes localités. Une clause de ce dernier document est extrêmement curieuse : « A Haelen, y est il dit, à propos de « cette nouvelle institution que l'on appelle franchisej le chapitre <c ne conCrme, ni n'infirme, mais il passe en dissimulant (-). » C'est bien là cette politique à laquelle l'Église eut toujours recours lorsqu'elle se trouva en face d'une situation qu'elle ne pouvait combattre. Se taire en attendant des temps meilleurs , voilà ce qu'elle fit lorsqu'elle ne put employer la force ou l'intimidation.
Plus tard, la nécessité rallia tous les sujets de l'évéque sous les mêmes drapeaux. Le sac de Liège par les troupes du duc de Brabant, le 5 mai 1212, atteste le peu d'entente qu'il y avait parmi eux ; mais, Tannée suivante, tous, surtout les habitants des villes, déployèrent la plus grande bravoure. Les bourgeois de Tongres défendirent vaillamment les entrées de leur ville (") et ensuite leur grande église et, à la journée de Steppes, ce furent les milices liégeoises qui décidèrent la victoire. L'histoire particulière de Liège est peut-être plus intéressante et mieux connue que celle de n'importe quelle autre cité de l'empire. C'est sans
(') FisEN, Historia ecclesiae Leodiensis, l. I, p. :286.
(') Preuves, p. 70.
(') Gilles d'Orval, /oc. cil., t. 107.
(loiile parce que la patrie liégeoise compta un grand nombre d'historiens. Les villes voisines furent e'galement agite'es à cette e'poque; mais, comme on le verra dans les pages qui suivent, on ne connaît que superficiellement les faits dans lesquels les bourgeoisies intervinrent.
Après la mort de l'empereur Henri VI, arrive'e à Messine, en Sicile, le 27 septembre H96, une scission complète e'clata en Allemagne. Le fils de Henri, Fre'de'ric, qui n'avait que trois ans, fut e'carte' à cause de sa jeunesse. La presque totalité' des princes, surtout dans l'Allemagne orientale, reconnut pour roi Philippe, duc de Souabe, son oncle, tandis que dans les provinces belges et l'Allemagne du nord on se prononça ge'ne'ralement en faveur d'Othon, comte de Poitiers, deuxième fils de ce Henri le Lion que Fre'de'ric Barberousse avait de'pouille' de ses fiefs. Ses partisans le proclamèrent à Cologne, en mai 1198.
Philippe pouvait compter sur l'alliance du roi de France Philippe-Auguste, avec lequel il contracta une étroite alliance le 30 mai H98, tandis qu'Othon perdit bientôt son redoutable oncle, le célèbre Richard Cœur de Lion, et ne fut que médiocrement soutenu par le frère de ce monarque, Jean-sans-Terre; il est vrai qu'une autorité qui disposait d'une force immense se déclara en sa faveur : le souverain pontife, Innocent lll, approuva son élection et le protégea de tout son pouvoir. Toutefois, la lutte, après être restée indécise pendant quelques années, se termina au désavantage d'Othon. Ce prince s'était allié étroitement avec le duc de Brabant, dont il avait promis d'épouser la fille, nommée Marie, et, celle-ci n'ayant que sept ans, le mariage dut être différé. Henri 1" arma à plusieurs reprises pour repousser les partisans de Philippe de Souabe; mais, vers le même temps, il eut quelques luttes à soutenir : d'abord les comtes de Hollande et de Gueldre, ayant brûlé ïhiel et Orten ou Bois-le-Duc, furent
battus et le premier fut pris par Henri; celui-ci soutint une courte guerre contre le comte de Looz.
La plus grande partie des villes étaient sympathiques à Philippe, notamment Trêves, où les bourgeois se déclarèrent pour lui en 1^02, en même temps que l'archevêque Jean, une partie de son clergé et ses barons. Aix-la-Chapelle était dans les mêmes sentiments, et Othon ne put y entrer qu'après un siège qui dura du 19 juin au 1" juillet et pendant lequel des archers tuèrent beaucoup de monde aux assiégeants^ La défense de cette place était confiée à Waleran, le fils du duc de Limbourg, qui obtint le Luxembourg par son mariage avec Ermesinde, fille de Henri l'Aveugle et veuve de Thibaud, comte de Bar, et devint ensuite l'un des plus dévoués partisans d'Othon IV. La cité de Cologne se distingua à cette époque par une politique tout à fait différente de celle des autres villes voisines. Autant ces dernières se montrèrent, presque constamment dévouées aux Hohenstauffen, ou gibelines, autant elle afficha des sentiments guelfes. Aussi, lorsque Othon IV confirma à l'archevêque de Cologne Adolphe ses droits et ses prérogatives, il ratifia également les exemptions de tonlieux accordées aux bourgeoisies soumises à ce prélat et le droit de ceux qui en faisaient partie de se justifier par leur serment seul de toute imputation de fraude. Cependant, en 1205, une violente contestation éclata entre l'archevêque et Othon au sujet des monnaies, des tonlieux, de la violation de la paix et il s'ensuivit un débat qui se prolongea entie eux plus de trois jours, en présence du légat du saint-siége et des bourgeois de Cologne. Le roi promit enfin de ne plus lever de taxes injustes et de vivre en paix avec les marchands, mais cette querelle intempestive paraît avoir amené les délections qui ne tardèrent pas à éclater.
Othon menaif joyeuse vie dans le château de Lichtenberg lorsqu'une invasion tentée par Philippe de Souabe et qui fut suivie de
la défection de la plupart de ses partisans vint arrêter ses rêves de grandeur. Le connte de Juliers de'tacha de sa cause rarchevêquc Adolphe et celui-ci entraîna à son tour le duc Henri, à qui le roi céda la ville de Maestricht et labbaye de Nivelles, et reconnut le droit de laisser ses dignités et ses domaines à ses filles, dans le cas où il n'aurait pas de fils (12 novembre 1204). Le duc de Limbourg, qui était pour ainsi dire le commandant militaire de Cologne, fut aussi gagné et, sous prétexte de repousser le roi Philippe, conduisit un jour dans un guet-apens les milices colonaises, qui furent prises par Tennemi après avoir eu quatre cents hommes tués. Othon, Brunon, qui venait d'être élu archevêque en place d'Adolphe, etWaleran de Limbourg faillirent subir le même sort, mais parvinrent à atteindre le château de Wassemberg. Othon ne tarda pas à se retirer en Saxe, pendant que Philippe de Souabe affermissait sa domination dans l'Empire.
Le triomphe de Philippe fut signalé par des concessions importantes faites à des villes. Une charte donnée à Cambrai, le 1" juin 1203, confirma aux bourgeois toutes leurs libertés; il y est expressément stipulé, ce qui était équitable, que les sergents de l'évêque payeraient la taille lorsqu'ils seraient marchands et pour leur avoir, non compris leurs fiefs, et qu'on lèverait également l'impôt sur les maisons appartenant à des chevaliers ou à des clercs, lorsqu'elles seraient données en location à des négociants ('). Afin de s'attacher les Colonais, le roi ratifia leurs privilèges et y ajouta celui de pouvoir fortifier leur ville à leur gré et à leurs dépens (aO avril 1207). Quelque temps après, le 5 août, il ratifia les dispositions que l'archevêque Adolphe avait prises au sujet de la corporation des monnayeurs {Munzer-Haiisgenossenschafl) (*).
(') Preuves, p. 63.
(') EivNEis e( EcKERTZ, /oc. cil., l. I, |>. 505.
La confirmation de la charte de Liège fut dictée par le même esprit.
L'empire commençait à peine à jouir de quelque repos, lorsque Philippe fut assassine' à Bamberg, le 22 juin 1208. Les favoris de la veille devinrent les proscrits du lendemain et les mêmes bourgeoisies, que Philippe avait avantageas, furent poursuivies et menace'es. Jean de Be'thune, ëvêque de Cambrai, avait toujours e'te' le fidèle serviteur d'Othon IV; il se hâta de formuler de vives plaintes contre les habitants de sa capitale, représentant qu'il les avait excommuniés, et obtint une sentence qui les mettait au ban de l'empire (12 janvier 1208-1209). Les Cambrésiens ne faiblirent pas et, comme le clergé sortit de la ville, ils y appelèrent d'autres prêtres, que leurs adversaires disaient être apostats et excommuniés. Othon se vengea de leur désobéissance en attribuant à l'évêque l'administration entière de la cité, sans y réserver aux citoyens aucune juridiction sous les noms de paix et de commune, et en l'autorisant à établir dans la ville des prévôts et des échevins pour juger les différends qui s'élèveraient entic les habitants, à moins qu'il ne préférât les faire décider par ses pairs ou vassaux (16 février 1210).
Metz et Verdun furent également menacés dans leurs droits. En 1209, les Messins furent accusés d'avoir entrepris sur les privilèges du clergé et, paraît-il, tenté de le soumettre à l'impôt. Des troubles éclatèrent et le peuple se porta à des excès contre plusieurs dignitaires ecclésiastiques. L'interdit fut jeté sur la ville; mais les bourgeois trouvèrent des prêtres qui célébrèrent l'office divin, malgré l'évêque liertram et ses menaces. A la fin cependant ils consentirent à donner satisfaction, comme l'atteste une sentence arbitrale, prononcée par le prélat et deux abbés ('). Dans une
(') Klippfdl, loc. cit., |). 81.
ville voisine, à Verdun, l'antagonisme s'était e'galement réveille'. L'évêqiie Albert de Hierges, attiré dans un guet-apens, fut assassiné le 25 ou le 26 juillet 1208. Ceux de ses sujets qui lui étaient hostiles excitèrent de nouveaux troubles, obligèrent le clergé à payer l'impôt et créèrent des magistrats partageant leuis vues. Albert de Grandpré, le successeur d'Albert de Hierges, quitta aussitôt la ville, réunit des troupes et, après avoii' assiégé Verdun, y établit son autorité par la violence (').
A Trêves, par exception, et grâce, à ce qu'il semble, au caractère pacifique de l'archevêque Jean, la tranquillité ne fut pas troublée. On y a conservé deux diplômes d'Othon IV en faveur des vassaux (ministerialcs) ou chevaliers et des bourgeois. Dans le premier, le roi prend la population sous sa protection spéciale et dans le second il s'engage à ne contracter aucun traité, soit avec le pape, soit avec toute personne mortelle, sans l'y comprendre. Les deux actes sont datés de Haguenau le 18 avril, le premier de 1207, le deuxième de 1210.
Othon ne tarda pas à se brouiller avec le souverain pontife qui l'avait placé sur le trône. A peine en possession d'une autorité incontestée, il s'imagina follement qu'il pourrait la conserver par ses propres forces. Il fut bientôt désillusionné. Innocent lll, après l'avoir excommunié, lui opposa, en 1212, le jeune roi de Sicile, Frédéric, qui rallia autour de lui tous les anciens partisans de la maison de Hohenstauffen. L'archevêque de Mayence, Sifroi, prit la direction du mouvement qui se manifestait contre Othon, et l'arrivée de Frédéric en Allemagne donna à son parti une grande supériorité. Cologne restait toujours fidèle à Othon, qui, en remercîment du dévouement des bourgeois, les autorisa à fortifier la ville et à lever dans ce but, pendant trois ans, une taxe consis-
(!) Gallia christiana nova, t. XlII.
tant en un denier de Cologne pour chaque mcdder de grain qui serait moulu ou employé' dans les brasseries (16 mars 1212). A la fin de l'anne'e (le 30 novembre) il renouvela leurs exemptions d'impôts.
Le duc de Brabant se rallia alors au roi de France et envahit les domaines de l'e'glise de Liège; mais il fut imme'diatement force' de changer de politique. Battu par levêque Hugues de Pierpont à Steppes, près de Landen (14 octobre 1212), il se vit assie'ge' dans Bruxelles par le comte de Flandre et le comte de Salisbury et forcé de renoncer à son alliance avec Philippe-Auguste. Cette situation ne tarda pas à se modifier une seconde fois, de la manière la plus complète. Après la bataille de Bouvines, Fre'déric se hâta d'envahir les contre'es situées entre le Rhin et la Meuse. Quelques villes s'obstinèrent à ne pas se soumettre : Aix-la-Chapelle, par calcul peut-être plus que par affection, Othon gardant en otage douze des principaux bourgeois ; Cologne, parce qu'elle se trouvait dans de meilleures conditions que l'armée du jeune roi, qui souffrait du manque de vivres. Mais les princes ne montrèrent pas autant de constance : le comte de Juliers, le comte de Hollande, le duc de Brabant, etc., s'empressèrent de reconnaître l'autorité de Frédéric, ce qui rendit la paix à nos contrées.
Les dernières villes où Othon comptait des partisans ne pouvaient à elles seules continuer la lutte. Elles se soumirent en l'année 1215 et, on doit l'avouer, elles agirent avec une générosité et une constance peu ordinaires. Cologne, qui avait tant lutté pour Othon, le détermina à se retirer dans les domaines de sa famille; au préalable, elle renonça à tout ce qu'il pouvait lui devoir et lui fit présent, en outre, de 600 marcs d'argent. Kayserswerth, dont la situation était exceptionnellement forte et où Othon avait déposé les otages de la ville d'Aix-la-Chapelle et les prisonniers de marque qui étaient restés entre ses mains, se défendit pendant
six semaines. Quant à Aix-la-Chapelle, de'livre'e des craintes que la situation de ses otages lui avait inspirées, elle se de'clara pour Fre'dëric, à qui elle annonça que tout était prêt pour son couronnement.
Cette ce're'monie eut lieu le 22 juillet. Sept jours après, le nouveau souverain de l'Allemagne confirma aux Aixois leurs privilèges, notamment celui de ne devoir jamais payer de taille contre leur grë, celui de ne devoir d'autre service militaire que de manière à pouvoir rentrer chez eux avant le coucher du soleil, celui de n'être justiciables que des e'chevins. Le roi se rendit ensuite à Cologne, où il séjourna pendant sept jours et oii il prescrivit à tous ses sujets de renoncer à l'usage des monnaies mises hors de cours, de ne plus prélever des tonlieux qu'il était interdit de percevoir et de respecter la paix publique (*). Depuis le 6 mai, Cologne avait obtenu la confirmation de ses immunités ; après dix-sept années de guerres civiles, elle sortit de la lutte sans en avoir trop souffert et sans que ses immunités eussent été amoindries.
(') Pour ces derniers événements il faut consulter la chronique (PAlbéric et celle de Godefroid de Saint-Pantaléon.