CHAPITRE ONZIÈME
§ 1<''". Domination que l'Église exerce sur les esprits après la bataille de Bouvines. Son ascendant sur les souverains de France et d'Allemagne. Luttes qui éclatent entre le clergé et les bourgeoisies dans un grand nombre de villes: à Tournai, à Cambrai, à Metz, à Verdun, etc. — § 2. Développement considérable que prennent les libertés communales dans la plupart des provinces belges ainsi que les mesures protectrices du commerce. — § 3. Exemples de résistance à l'arbitraire donnés par les Anglais. Le Boulonnais, l'Artois, etc. Bègue de la comtesse .leanne en Flandre, du duc Henri I""- en Brabant. Les villes privilégiées de la Hollande, de la Gueldre, des comtés de Looz, de Namur, de Luxembourg, etc. — § 4. Améliorations apportées dans la condition des habitants des campagnes, affranchissements, abolition complète en Brabant du droit de raortemain et du meilleur catel, tandis que ce dernier se maintient ailleurs et, en particulier, en Flandre et en Hainaut. Bôle glorieux du duc Henri 11, rôle qui est imité par les ducs de Brabant, ses successeurs, et qui préjjare la formation de la Belgique moderne. Coup d'œil sur les progrès que le pays avait réalisés au xiii'' siècle.
« Après la bataille de Bouvines, dit riii.«forien de Reims ('), <! Marlot, l'audace des magistrats du peuple s'accrut conside'ra-
(1) Maklot, loc. cil., t. II, p. 498.
« blement. » Ne faudrait-il pas renverser la phrase et dire que les pre'tentions du cierge' grandirent alors, que celui-ci trouva intolérables des usages qu'il avait accepte's auparavant, lorsque les monarchies de France et d'Allemagne n'e'taient pas comple'tement à sa de'votion? Pre'cise'ment à cette époque, le pape Innocent TU, qui sie'gea de 1198 à 1216, dominait ses contemporains de toute la hauteur de son ge'nie. Son pontificat ne lut qu'une longue suite de luttes terminées par le triomphe de la papauté. Constantinople devenue catholique, les Albigeois vaincus et décimés, Frédéric II élevé sur le trône royal d'Allemagne, le roi d'Angleterre, Jeansans-Terre, humilié ; le roi de France forcé de reprendre sa seconde femme, Ingeburge de Danemark; les Arabes repoussés de l'Espagne, que de faits éclatants accomplis en peu d'années! Mais déjà, dans cette œuvre merveilleuse, un observateur attentif aurait pu remarquer des côtés faibles. Au xii" siècle, des prédicateurs de premier ordre : Pierre le Vénérable, saint Bernard et tant d'autres avaient contribué par leur parole éloquente à soutenir la papauté ; sous Innocent III, c'est la force brutale ou l'intrigue qui joue le rôle principal et le souverain pontife est plus d'une fois obligé de désavouer la manière d'agir de ceux qui prétendent défendre les intérêts de l'Église.
En France, l'autorité royale resta étroitement unie avec l'autorité religieuse et s'appliqua à faire respecter cette dernière, sauf lorsqu'il s'agissait de ses propres prérogatives. Ainsi, en 1235, à propos d'une sédition qui avait éclaté à Beauvais, le roi saint Louis maintint énergiquement ses droits contre l'évêque Milon et ses collègues. En Allemagne, le roi ou empereur, Frédéric II, subit plus complètement l'ascendant des dignitaires ecclésiastiques qui l'entouraient, et dans sa législation on remarque souvent un empressement étrange à sacrifier les droits des villes à ceux des évêques et des chapitres.
Frédéric ne semble pas avoir se'vi contre le marquis Thierri qni, en 1218, entra à l'improviste dans Leipzick, fit enlever la cloche de la commune, livra la ville au pillage et fit ériger trois forts pour contenir les bourgeois dans la soumission ('); mais il se montra hostile aux gildes et, en 1219, défendit d'en établir aucune autre à Goslar que celle des monnayeurs, qui méritait cette exception par le soin qu'elle mettait à maintenir la valeur intrinsèque de la monnaie et, l'année suivante, le 22 novembre, jour de son couronnement à Rome comme empereur, il proclama toute une série de dispositions dont quelques-unes sont équitables et salutaires, sans doute, mais dont les autres renforcent encore l'autorité de l'Église et mettent au ban de l'Empire toute commune qui encourrait une sentence d'excommunication.
Frédéric avait laissé en Allemagne son fils Henri, qui n'était qu'un enfant, et qui eut successivement pour tuteurs Werner de BoUand, l'archevêque de Cologne, Engelbert, qui fut assassiné en 1225 par Frédéric, comte d'isenburg, et Louis, duc de Bavière. Dès l'année 1227, à la requête de l'archevêque de Mayence, le jeune roi Henri interdit la ligue que les villes de Mayence, Bingen, Worms, Spire, Francfort, Gelnhausen et Friedberg avaient conclue pour leur défense mutuelle; mais cette interdiction ne produisit pas un grand effet. Si, en France, les villes se coalisèrent trèsrarement, à tel point que l'on ne rencontre guère qu'un exemple de confédération de ce genre, celle qui fut formée, au mois d'octobre 1228, pour défendre contre toute atteinte la personne et l'honneur du roi Louis IX et de sa mère, les villes d'Allemagne et de Lotharingie en formèrent souvent. La grande confédération du Rhin et la ligue Hanséatique en sont de frappants exemples. Les suivants sont moins connus. Dès le l""" mars 1226-1227, et de
(') LuDEwiG, Reliquiae manuscriptorum, 1. VIII, p. 25:2.
nouveau le 11 septembre 1283, Metz et Trêves s'entendirent au sujet lie l'airestation dans une de ces villes des citoyens de l'autre; le 2G septembre 1237, Toul et Metz contractèrent une alliance qui devait durer cinq anne'es et qui fut probablement prolongée; le 13 fe'vrier 1297-1298, Verdun et Metz se coalisèrent e'galement ; en Brabant enfin, nous voyons l'entente s'établir entre les villes, sans contradiction, en 1242, 1249, 1239, 1261 .
Frédéric II fut-il excité contre ses villes d'Allemaûrne et de Lotharingie par les luttes qu'il eut à soutenir contre les puissantes communes d'Italie, liguées avec le pape ; fut-il trompé par les faux rapports des conseillers de son fils? En tous cas, il est certain qu'il ordonna toute une série de mesures, dont un édit de son fils, en date du 25 janvier 1251, fut le prélude, et qu'il publia en 1252, à plusieurs reprises. Mais, dans la suite, l'empereur semble s'être repenti d'avoir cédé à de fatales suggestions.
Après des considérations générales sur la nécessité d'accrottre les prérogatives de ses nobles et d'extirper des coutumes détestables, « cachant l'iniquité sous un voile trompeur » , il interdit, dans toute cité ou ville allemande, l'établissement de conseils communs et de maîtres des citoyens ainsi que l'organisation de corps de métiers, et ordonna la remise de l'administration aux prélats ou à leurs officiers, malgré tout usage ou privilège contraire et sous peine d'une amende de 30 livres d'or pour les contrevenants. Estil nécessaire d'ajouter que les conseils de ville, les fonctions de maîtres des citoyens, l'organisation des artisans en corps de métiers continuèrent à subsister?
La ville de Worms avait été, à la demande de son évêque, formellement condamnée par l'empereur. Ce prélat, qui s'appelait Henri et était comte de Saarbrucken, profitant de l'influence qu'il exerçait sur le jeune roi, parvint à entrer dans Worms, à y supprimer la gilde des marchands, appelée la Br'àderschafl (la
confrérie) et le monopole qu'elle exerçait sur la vente des marchandises, à anéantir enfin la belle maison communale dite der Burckhof. Mais bientôt la situation changea comple'tement. Le jeune roi se brouilla avec son père, et les citoyens de Worms, maigre' les exhortations de ce prince et de son conûdent, l'évêque Landolphe, successeur de Henri, se prononcèrent énergiquement en faveur de l'empereur, et levèrent des troupes pour leur défense ('). Frédéric II ayant reparu en Allemagne, Henri fut abandonné de tous, arrêté et envoyé dans une prison, où il resta jusqu'à sa mort, qui arriva sept ans après.
Par une contradiction dont le sens échappe, ce même roi Henri qui se montrait si hostile aux communes, donna à la ville de Nimègue les libertés de celle d'Aix-la-Chapelle et, en particulier, une exemption générale des tonh'eux dans toute l'Allemagne (31 août 1230); promit sa protection aux bourgeois de Cologne, qui ne pouvaient être lésés, ni emprisonnés à cause des engagements contractés par des tiers, même par leurs archevêques (19 janvier 1231), et confirma aux villes de Liège, de Huy, de Dinaiit, de Saint-Trond, de Maestricht, de Tongres et de Fosses « leurs libertés, droits, paix et commune > , en promettant de ne pas conclure de traité avec leur évêque tant qu'il n'aurait pas sanctionné leurs immunités (24 novembre 1231).
Cette triste période, fatale à la liberté politique, vit renaître les persécutions contie les hérétiques, ou plutôt à propos des hérétiques, et l'honneur d'y avoir présidé revient aux moines du nouvel ordre de Saint-Dominique, dont le zèle farouche n'aspirait qu'à répandre le sang sous prétexte de léprimer les erreurs d'opinions. Mais cette lâche fut fatale à plusieurs d'entre eux. Conrad de Marbourg, après avoir teriorisé les contrées rhénanes et surtout
(') C/ironiiOfi ïFormatii'nse, dniis Lluewig, loc. cit., t. II, pp. IH et suiv.
les classes inférieures, osa s'attaquer à des personnes de liaut rang; une clameur ge'ne'rale s'éleva contre lui et il fut mis à mort. Un de ses confi-ères, nommé Robert, jouit pendant quelque temps d'une grande autorité, à tel point que le roi de France le faisait escorter pour que sa vie fût à labri de tout danger. Ce misérable répandit la terreur à Cambrai, à Lille, à Douai, etc., et fit exécuter tant de sectaires qu'un jour il osa se vanter d'en avoir fait brûler ou enterrer vifs cinquante en deux ou trois mois ; lui aussi se vit accusé à son tour ; mais on se borna à le condamner à une prison perpétuelle ('). La rage des bourreaux ne s'arrêta pas encore. En 1234, une vaste ligue de princes tourna ses armes contre une population frisonne, les Stadingues, coupables de désobéissance aux ordres des ecclésiastiques de leur pays et que Ton désigna à la vindicte publique en lançant contre eux les accusations les plus absurdes; en 1239, on donna à nos populations, pour les terrifier sans doute, l'abominable spectacle d'un autoda-fé ; cent quatre-vingt-trois hérétiques, flétris du nom de Bougres ou Bulgares, furent brûlés à Mont-Wimer, en Champagne, en présence des hauts dignitaires du clergé et d'une foule immense (^). Mais l'impression produite répondit mal sans doute aux espérances des organisateurs de cette cérémonie infâme, car on ne songea plus jamais, paraît-il, à la renouveler. Le prétexte, cependant, n'aurait pas manqué, car les hérétiques foisonnaient toujours, surtout à Cambrai et à Anvers.
Si nous interrogeons les histoires locales, nous voyons les conflits surgir partout : en France, en Belgique, en Allemagne. En 1222, un serviteur du chapitre de Noyon fut jeté en prison par le maire et les jurés de cette ville, qui ne consentirent à le
{') MousKÈs, (oc. cit., t. II, p. G07. (*) A1.BÉRIC.
mettre en liberté que sur Tordre de l'ëvêque. A Reims, le mouvement prit de plus grandes proportions. La porte de Mars fut assie'gëe par les bourgeois, le mare'chal de l'archevêque lue', la halle démolie, la ville fortiûëe au moyen des pierres sépulcrales enlevées dans les cimetières et des matériaux préparés pour la reconstruction de la cathédrale. Un concile provincial, tenu à Saint-Quentin, en 1255, revendiqua avec hauteur l'intervention de la royauté, non pour examiner le différend et intervenir comme autorité souveraine, mais pour exécuter simplement les volontés des prélats. Des arbitres furent choisis, mais pris parmi les ecclésiastiques : l'abbé de Saint-Denis, près de Paris, et le prévôt du chapitre de Saint-Omer. Ce système devait aboutir et aboutit en effet à la négation des droits réclamés par la commune de Reims. On les sacrifia aux exigences du tout-puissant archevêque (').
A cette époque, l'église de Tournai avait pour chef un de ces hommes qu'aucune considération n'arrête lorsqu'il s'agit d'accomplir ce qu'ils regardent comme leur devoii'. Il s'appelait Walter de Marvis, et occupa le siège épiscopal de 1219 à 1250 (^). Il prit une part active à la guerre contre les Albigeois, eut la triste gloire d'installer à Toulouse deux dominicains que l'on peut regarder comme les premiers inquisiteurs de cette ville et parvint à humilier la commune de Tournai, contre laquelle ses prédécesseurs avaient déjà eu tant de luttes à soutenir. Un conflit éclata à propos d'un meurtrier nommé Jacques Le Clerc, qui s'était réfugié dans le cloître de Notre-Dame; les prévôts et jurés, en vertu de l'article 24 de la charte de la commune, demandèrent qu'il leur fût remis. Sur le refus des chanoines, ils le firent enlever de
(') Marlot, loc. cil., l. II, pp. 520 et suiv.
(*) Foir la iiolice que le clianoine Voisin lui a consacrée dans les Annales de la Société historique et littéraire de Tournai, 1. I, pp. 243 et suiv. — Consulter aussi V Histoire littéraire de France, t. XViU, |). 555.
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force, le mirent en jugement, le condamnèrent à mort et enjoignirent de l'exe'cuter. Le cierge s'e'tant plaint de cette atteinte porte'e à ses immunités, les pre'vôts, les jure's, les échevins, les maires, les eswardeurs (inspcctnres), les (rois cents et toute la commune acceptèrent Tévêque pour arbitre et promirent d'exécuter sa sentence sous peine d'une amende de 1,000 marcs (6 juin 1227). La de'cision de Walter de Marvis, on devait s^y attendre, fut en tous points favorable au chapitre. Lorsqu'un criminel se réfugiait dans un lieu consacré, tout ce que pouvait faire la commune, d'après lui, c'était d'en garder les alentours jusqu'au moment où arriverait l'évêque ou son délégué, qui ferait arrêter le coupable et déciderait de son sort; la commune devait promettre de payer 1,000 marcs à l'évêque et au chapitre s'il lui ari'ivait de commettre pareille violence. Enfin tous les bourgeois, pieds nus, les prévôts et jurés en chemise et les autres membres du magistrat en vêtements de laine, étaient condamnés à se rendre à la sépulture de Jacques, que les prévôts et jurés devaient déterrer de leurs propres mains et dont les membres du magistrat porteraient alternativement le corps jusqu' au lieu où il serait enseveli et où il serait proclamé à haute voix que la commune n'avait aucune juridiction sur le clergé. Ensuite les magistrats eux-mêmes abattraient la potence, en porteraient les débris jusqu'au marché, pour y être brûlés. Les prévôts, les jurés, les maires et les eswardeurs devaient se rendre en pèlerinage à Cambrai, Lille, Bruges et Gand, si l'évêque le jugeait convenable ; la commune donner 500 livres parisis pour bâtir une maison et une chapelle destinées aux prêtres émérites, outre 100 livres d'indemnité, et le prévôt, Alard de Vesenchiel, Nicolas Cordevake, Gilles Kieville et Guillaume li Bourdeliers rester exclus de toute magistrature ou de tout office tant qu'il plairait à l'évêque.
Cette sentence, que l'évêque s'est évidemment attaché à rendre
aussi onéreuse el aussi humiliante que possible, ne fut pas acceptée par la commune. Ses chefs promirent, il est vrai, de payer 1,000 marcs s'ils renouvelaient l'acte de violence commis par eux (3 de'cembre), mais ils réclamèrent e'nergiquement des changements à la sentence et ils pre'fe'rèrent payer la même somme plutôt que d'en accomplir les stipulations. La maison à la Treille, au marche', qui appartenait à la commune, fut convertie à ses frais en une halle aux draps, au ble', etc., dont le chapitre eut la possession pour une moitié', outre 25 livres par an à prélever sur l'autre moitié, ainsi que le tonlieu des draps, le poids ou pesage, la taxe sur le blé vendu, soit dans la halle, soit au marché, soit sur un bateau, sauf que, pendant six années, cette dernière taxe serait employée au pavage des rues (accord en date du 29 août 1228, approuvé par l'évêque le 6 octobre suivant) (').
Tournai parvint, à force de sacriûces pécuniaires, à maintenir ses droits et, depuis, les deux juridictions vécurent côte à côte, jalouses et ennemies, mais contenues l'une et l'autre par le pouvoir royal. Cambrai n'eut pas la même chance. Frédéric 11, après avoir confirmé aux bourgeois les privilèges qu'ils tenaient de son père et de son aïeul (26 septembre 1215), révoqua cette faveur sous le prétexte qu'ils l'avaient obtenue en l'absence de leur chef spirituel et en taisant la vérité (29 octobre 1216). Les magistrats, prévoyant que l'animosité du clergé contre les libertés communales provoquerait des manifestations hostiles, allèrent trouver le chapitre et lui signifièrent qu'ils nentendaient nullement assumer la responsabilité de la conduite du« petit peuple. » En vain les ecclésiastiques, qui auraient voulu jouir de toute sécurité à Cambrai pendant que leurs chefs tramaient au dehors la suppression de la
(') Tons les actes relatifs A ce débat sonl imprimés dans mes Preuves, pp. 100 el suiv., el dans les jlJétnoires de la Société de Tournai, l 1, pp. 2o5etsuiv.
commune, prétendirent que le devoir des magistrats était de les protéger, eux et leurs biens. Ceux-ci persistèrent dans leur re'solution. Les ecclésiastiques s'étant alors dc'cide's à abandonner la ville, à la sortie, les gardes visitèrent les manches de leurs robes (unuidcae) et leurs meubles, pour s'assurer qu'ils n'emportaient ni armes, ni reliques.
Après des voies de fait regrettables et des tentatives de réconciliation qui n'aboutirent pas, l'empereur Frédéric II se prononça contre les Cambrésiens. Il pria le roi des Français Louis VII de leur interdire l'accès de son royaume et des domaines de ses barons et de leur refuser toute protection (4 août 1225) ; en même temps on procéda à un simulacre de procédure judiciaire. Je dis simulacre, car les documents de l'époque attestent que les Cambrésiens étaient déjà condamnés. Dans une assemblée qui se tint sous la présidence de l'empereur, l'évêque Godefroid de Fontaines affirma qu'il avait été décidé, de concert avec les bourgeois, que les privilèges des deux parties seraient présentés à la curia, c'est-à-dire au tribunal du souverain. Les bourgeois présents n'étaient, dit-on, que peu nombreux et sans mandat ni procuration; invités à soumettre leurs privilèges aux évêques de Bâle et de Lausanne et à l'abbé de Morbach, désignés pour être auditeurs (juges d'instruction, si l'on veut), ils alléguèrent qu'ils ne se trouvaient pas devant un tribunal allemand (curia Alemanniae) . C'en fut assez, sans doute , pour provoquer leur condamnation. L'évêque Godefroid obtint tout ce qu'il demandait : l'annulation des privilèges des bourgeois, la confirmation de ceux de l'église, la défense de convoquer les Cambrésiens au son de la cloche, l'abandon à l'église du droit dénommer les prévôts et leséchevins, avec la prérogative de juger les contestations .judiciaires, soit par l'intermédiaire de ceux-ci, soit directement, sans laisser aux bourgeois la juridiction dite la paix, enfin la commination
contre les contrevenants d'une amende de 500 livres d'or pur.
Cette sentence, qui fut consignée dans un diplôme daté de Borgo-Santi-Donini, en juin 1226, ne fut pas acceptée sans résistance. Les Cambrésiens envoyèrent des députés au jeune roi Henri ; mais rassemblée de Wurtzbourg ne fit que confirmer Tordre de Frédéric. L'évêque Godefroid sy montra inflexible. Il allégua que les bourgeois ne devaient avoir ni avocat (c'est-à-dire, ni défenseur), ni droit fui discussion judiciaire), comme étant depuis plus de cinq ans sous le ban impérial et proscrits et, en outre, depuis longtemps excommuniés. 11 ne restait plus, d'après lui, qu'à porter une sentence et ce fut, en eff"et, ce qui eut lieu le 7 novembre 1226.
A la grande joie des vainqueurs, dont on trouve Técho dans Philippe Mouskès et le moine Godefroid de Ninove ('), les privilèges de la cité furent mis à néant, la haute tour dite le Bclofroit fut abattue et l'énorme cloche qui y pendait jetée à terre et brisée. Puis on rédigea, en novembre 1 227, ce que l'on appela, pour insulter sans doute à l'humiliation des Cambrésiens, la loi du bon évéque, code de procédure civile et criminelle, convenant à un modeste village plutôt qu'à la cité de Cambrai, où l'on ne maintenait d'autres juges que deux prévôts et quatorze échevins, nommés pour un an par l'évêque et pouvant être, à son gré, prorogés et remplacés. Cet abandon absolu au prélat des droits de la commune en dit assez pour faire apprécier la portée des autres articles. La cité ne garda même plus de part dans les amendes par lesquelles on punissait presque tous les crimes et délits; elles furent réservées pour les deux tiers à l'évêque, pour un tiers au lésé. Le chanoine de l'abbaye de Ninove, Baudouin, qui pousse des cris de joie pour ce « viril » triomphe de Gode-
(') MoLSKÈs, l. Il, p. 515; - de Smet, loc. cil., l. Il, \>. 7^1.
froid de Conde, ajoute que depuis les Cambrësiens n'osèrent plus se révolter contre leurs ëvêques. Au contraire, les diffe'rends recommencèrent sans cesse et, à plus d'une reprise, au xiii^ siècle, il fallut re'concilier le chapitre et le magistrat.
Dans la Haute- Lotharingie, la cité de Metz ne se laissa pas traiter de la sorte. En 1222, le faubourg (suburbium) fut en vain assiège' par les comtes de Champagne, de Bar et de Luxembourg, assistes de toute leur vassalité. Ils furent repousses honteusement et, en 1251, l'ëvêque Jean d'Aspremont éprouva plus durement encore le courage des Messins. Ceux ci, conduits par le maîtreèchevin Mathieu le Girard, allèrent brûler le village de Chatel et y crevèrent, dit-on, les yeux à un clerc. Le paraige de la porte de Seilles ayant voulu prendre le parti de l'évêque, fut expulsé de Metz, où l'on détruisit de fond en comble les maisons qui lui appartenaient. Assistés par le comte de Bar, les Messins s'emparèrent de plusieurs des châteaux de Jean d'Aspremont, et même de la redoutable forteresse de Mont-Saint-Germain ; une bataille était imminente, lorsque l'évêque de Toul, Roger, parvint à opérer une réconciliation entre les deux partis (en 1234).
La puissance de Metz était alors à son apogée. Les paraiges dominaient dans cette ville et s'y emparaient insensiblement de toute l'administration. Le pouvoir y appartenait au maître échevin, aux treize et aux échevins, aidés dans leurs fonctions par les gardiens ou wardours de la paix, les comtes, quatre prud'hommes ou receveurs, appelés aussi « traïours et levours de la taille. >> La ville avait reçu du temps du roi Frédéric et de l'évêque Conrad (mort en 1224) une loi de la commune paix, où l'on commine des peines contre les crimes et les délits et où l'on stipule l'abolition « de toutes les frairies. »
A Verdun, une guerre éclata aussi en 1227, les bourgeois ayant refusé d'obéir aux magistrats que leur avait imposés l'évêque
Rodolphe de Thorole; en outre, ils imposèrent des taxes au clergé, et obtinrent du roi Henri un privilège les exemptant de la juridiction épiscopale. En vain le prélat sollicita un second décret royal qui annulait le premier, en vain il aocabla les bourgeois de menaces. Leur persévérance triompha de sa fermeté et l'évêque se résigna enfin à leur abandonner le vicomte, c'est-à-dire la juridiction temporelle, moyennant le payement de 2,000 livres et sauf réserve de rachat (').
A Trêves, à Cologne, à Liège, la bonne harmonie subsista davantage. L'archevêque de Cologne Henri, à qui les citoyens de sa résidence durent plusieurs privilèges, autorisa ses bourgeois de Duytz à fortifier leur ville (août 1230) et son successeur Conrad en fit autant pour ceux de Bonn (18 mars 1245) ; quant à sa ville métropolitaine, il vécut presque toujours en bonne harmonie avec elle dans la première partie de son épiscopat. Dans le diocèse de Liège, il y eut entre les chefs du diocèse et leur peuple des dissentiments, mais très-passagers. Hugues de Pierpont réussit à acquérir par voie d'échange la ville de Saint-Trond. Les bourgeois y avaient choisi pour défenseur le duc de Brabant, qui, à cette occasion, en 1221, confirma les chartes d'institution de leur commune, datant du onzième siècle; mais de nouvelles négociations qui s'ouvrirent entre les évêques de Liège et de Metz eurent pour résultat de donner Saint-Trond au premier; ce prélat confirma à cette ville son tribunal de quatorze échevins, en déclarant que ceux d'entre eux qui viendraient à mourir seraient remplacés d'après le choix de leurs collègues (26 juin 1227).
Cette acquisition, ainsi que celle du comté de Moha, eut pour résultat d'agrandir considérablement le pays de Liège vers l'ouest et de renforcer sa frontière du côté du Brabant. A cette occasion
(') Gallia chrisfiana nova ; — Histoire littéraire de France, l. XVIII, |). 350.
l'on perçut à Liège, du consentement du chapitre de Saint- Lambert et de la cité, un impôt sur les denre'es mises en vente, que l'on appelait firmitas, firweté, parce qu'il fut institué pour couvrir les dépenses de la construction des remparts fermant la ville; le 18 mai 1258, on en décréta de nouveau la levée, à Liège, pendant un an, afin de payer les frais du siège du château de Poilvache, et les travaux des fortifications de Liège. Dans les occasions où les deux grands pouvoirs s'entendaient, ils nommaient de commun accord des percepteurs de l'impôt (').
Après la mort de l'évêque Hugues, le légat du saint-siége, Othon, essaya en vain de déterminer le clergé et le peuple à se prononcer contre l'empereur ; ils refusèrent de l'écouter et appelèrent chez eux ïa\oué (pj'cicses) d'Aix-la-Chapelle. C'est alors que le roi Henri confirma les privilèges des Liégeois ; c'est alors aussi que les chapitres de Liège autorisèrent, sans l'intervention du nouveau chef du diocèse, Jean d'Aps, la perception pendant deux années et demie, de l'assise du vin, à raison d'un denier par setier et à condition que, pendant la première année, une moitié du produit appartiendrait aux chapitres et que le reste serait uniquement employé à l'entretien des fortifications (janvier 1250-1231) f ).
Après un séjour de quelques années en Allemagne, séjour qui fut marqué par la publication, en 1255, d'une grande paix, la plus ancienne dont il existe un texte allemand, l'empereur Frédéric retourna en Italie, laissant le gouvernement à son fils Conrad, qu'il avait fait nommer roi des Romains. La plupart des princes, se montrèrent d'abord fidèles à sa cause ; mais, après la mort du pape Grégoire IX, les archevêques de Cologne et de Mayence,
(') Preuves, p. 139.
(2) Preuves, p. 116.
obéissant aux ordres de la cour de Rome, levèrent l'e'tendard de la re'volte et commencèrent une guerre qui couvrit de ruines les bords du Rhin. La plupart des princes belges s'e'taient engagés envers le jeune roi à le soutenir ; mais presque tous l'abandonnèrent successivement. C'est de Liège que paraît être parti le signal de la défection. A la mort de Jean d'Aps, le clergé y donna la préférence à Guillaume de Savoie, frère de Thomas, le second mari de Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, et, après le décès de celui-ci, la papauté y obtint un nouveau succès, par l'élection de Robert de Thorote, évêque deLangres. Ces deux événements nous montrent l'influence des souverains pontifes prédominant de plus en plus dans ces contrées où l'autorité impériale avait compté tant d'adhérents, mais où elle s'était affaiblie pendant le long séjour de Frédéric en Italie. Guillaume, comte de Juliers, n'imita pas l'exemple général; ligué avec la ville d'Aix-la-Chapelle, il vainquit Conrad, archevêque de Cologne, le fît prisonnier et l'enferma dans son château de Nideggen (1242). Mais le prélat parvint à acheter sa mise en liberté et reprit aussitôt les armes. Néanmoins les partisans de Conrad ne perdirent point courage : la ville d'Aix lui resta Odéle, ainsi que la plupart des cités du bassin de la Moselle et le comte de Luxembourg, dont l'influence était dominante en Ardenne. Dans la Belgique même il n'y avait plus d'opposition à la politique défendue par les prélats et adoptée par les princes les plus puissants de la Basse-Lotharingie, la comtesse de Flandre et de Hainaut et le duc de Brabant ; on peut difficilement rattacher à l'histoire générale un dissentiment qui éclata entre I évêque de Liège, Robert de Thorote, et les bourgeois de Saint-Trond et qui se termina par la soumission de ceux-ci au prélat, sauf maintien de leurs privilèges (*).
(') Prédites, p. 264.
Mais ces contestations qui renaissaient sans cesse, ces luttes à main armée qui épuisaient le pays, étaient fatales à l'autorité suprême. I.e landgrave Henri de Thuringe, que l'on opposa au roi Conrad et que l'on surnomma le roi «les prèlrcs, parce que c'étaient eux qui l'avaient porté au trône et le soutenaient, mourut après un lègne très-court. Le jeune comte de Hollande, Guillaume II, qui fut élu pour lui succéder, à Neuss, le l*^"" octobre 1247, ne fut soutenu que par des princes assez forts pour ébranler l'Empire, mais trop faibles pour lui imposer leurs volontés. Les grandes villes étaient en général unanimes dans leur fidélité à la lignée des Hohenstaufîen ; c'est qu'elles n'attendaient rien de bon de ces déchirements par lesquels le pouvoir souverain s'affaiblissait sans relâche au profit des princes laïques et ecclésiastiques. Il est toutefois juste de dire que les empereurs firent peu de chose pour elles et que Frédéric II, en particulier, ne tira aucun parti des ressources qu'elles auraient pu lui fournir.
Constamment en lutte avec les papes qui ne l'avaient élevé que pour en faire l'instrument de leur politique et qui furent déçus dans leurs espérances, obligé de ne pas froisser les princes afin de se procurer les forces militaires qui lui étaient nécessaires pour résister à ses ennemis, l'empereur leur avait presque constamment sacrifié les droits des bourgeoisies allemandes. Cependant, à la fin de son règne, ce furent elles surtout qui maintinrent sur le trône son fils Conrad. Si, au lieu d'épuiser ses ressources en Italie, Frédéric II avait maintenu la position de sa famille au cœur de l'Allemagne, en Souabe, ses descendants auraient probablement continué à régner et évité aux contrées rhénanes les guerres dont elles furent le théâtre au milieu du \uf siècle, guerres dans lesquelles disparut l'ascendant que l'autorité impériale y exerçait. Quand la paix se rétablit, le pouvoir suprême s'étant quelque peu raffermi, il passa à la maison de Habsbourg, que ses principaux domaines, à
moitié slaves et situe's à l'extrëmité orientale de l'empire, rendirent en quelque sorte e'trangère aux pays dont les habitants appartiennent aux branches les plus pures de la race germanique.
Sur les bords de la mer du Nord, oij je vais conduire mes lecteurs, des progrès e'tonnants s'ope'raient à cette e'poque, avec une force et une activité' remarquables. Malgré les guerres qui éclataient entre la France et l'Angleterre, et peut-être à la suite des hostilités mêmes, les relations internationales y devenaient de plus en plus fréquentes et les mêmes institutions, les mêmes tendances se manifestaient chaque jour davantage des deux côtés de la mer ; une mesure équitable fut adoptée, à la fin du xii'' siècle, par les souverains des États maritimes. Un antique usage, un vieil abus de la force brutale livrait aux habitants du littoral les dépouilles des naufragés, les cargaisons des navires échoués. C'est ce que l'on appelait en Angleterre ivrac, en France cb^oit de lagan. Le roi d'Angleterre, Henri H, prit, le 26 mai 1174, l'initiative de la suppression de cet usage, et il fut imité, en U9i, à la demande de l'archevêque de Reims, par le roi de France et quelques-uns de ses vassaux : Philippe d'Alsace, Ide, comtesse de Boulogne, Jean, comte de Ponthieu, Bernard de Saint- Valéry et Guillaume de Ca'ftîu et, en 1196, l'empereur Henri VI porta un décret conçu dans le même sens. Depuis lors, il fut admis en principe que l'on n'avait aucun droit sur un navire naufragé tant qu'il restait à bord un être vivant.
Les expéditions auxquelles les Flamands surtout s'étaient associés, eurent pour résultat de donnera leurs lapporls commerciaux une extension considérable^ La conquête des côtes méridionales de la mer Baltique par des princes allemands, et l'établissement,
de ce côte', de principautés possede'es par l'Ordre teiitonique (dans l'ancienne Prusse) et par les chevaliers Porte-Glaive (en Livonie), facilitèrent leurs relations vers le nord-est, tandis que la conquête de l'empire grec par les croise's les mit en rapport plus constant avec les grandes républiques de Venise, de Gênes, de Pise, et les appela dans l'Archipel et la mer de Marmara. De cette époque date l'extension, vers l'extrême nord de l'Europe, en passant par la Flandre, des statuts qui paraissent avoir été d'abord adoptés au midi pour régler les intérêts du commerce et de la navigation. Les principes contenus dans les rôles ou jugements d'Oléron, port et île situés près de l'embouchure de la Garonne, passèrent dans les lois dites de Damme, et, plus tard, dans celles de Wisby, port de l'île de Gothland, près des côtes de Suède (*).
Les gildes de marchands (gildae niercatoriae) continuaient à se multiplier simultanément en Angleterre et sur le continent. Les privilèges qu'on leur accorde dans ce premier pays, sont absolument des droits municipaux et prouvent qu'elles constituaient en réalité des corps politiques: ainsi, celle de Winton obtint du roi Richard, le 14 mars 1190, le droit, pour ses membres, de ne plus être forcés de se battre en duel judiciaire, ni cités en justice hors de la ville. Peu de temps après, en H96, Renaud, comte de Dammarlin, et Ide, comtesse de Boulogne, se décidèrent, de concert avec les bourgeois de Calais, à établir dans cette ville une guihella, ou halle de la gilde, dont ks frais seraient à leur charge et les revenus à leur proflt, pour les deux tiers, et à la chaige et au profit de la bourgeoisie pour l'autre tiers ("); quelques années après, en août 1210, le comte et sa femme
(') L'opinion de M. Van Brcyssel [loc. cit., t. I, p. 188), que les lois de Damme seraient antérieures à celles d'Oléron, me paraît pins patriotique qu'acceptable. (2) Preuves, p. o'I.
permirent aux Calaisiens de s'organiser, comme ceux de Merck, en gilde marchande (guelda mercatoria). Une nouvelle halle fut alors établie à Saint-Omer, par les soins de la ville ; en mai 1248, le comte Robert reconnut que cette dernière avait sur cet édifice les mêmes droits que sur l'ancien.
Non contente de multiplier les villes franches dans ses possessions anglaises, la lignée des Plantagenets propageait alors les institutions de ce genre dans cette Irlande encore toute celtique, qu'une bulle du pape Adrien IV lui avait soumise et oii Jean sans-Terre, alors simple comte de Morton et seigneur d'Irlande, donna des immunités aux bourgeois de Dublin et, en particulier, une organisation en gildes calquée sur celle de Bristol (14 mai 1192), et dans l'Aquitaine, où la vieille reine Éléonore, sa mère, condamnant d'injustes usages introduits par son second mari, le roi Henri II, sanctionna l'établissement de la commune d'Oléron, assura aux bourgeois de cette ville la liberté de se marier, de tester, de vendi-e du vin et du sel. Ne bornant pas leur générosité à leurs sujets, les rois anglais multiplièrent leurs concessions aux habitants du continent et en particulier du Boulonnais, où Calais obtint, en peu de temps, jusqu'à trois diplômes royaux : deux du roi Richard, un du roi Jean, du 3 avril 1201, assurant aux Calaisiens la liberté de négocier en Angleterre et enjoignant aux officiers du souverain de respecter leurs personnes et leurs biens et les exemptant de tout tonlieu (').
La cour de Londres cherchait à rattacher à sa cause les princes de la Flandre et des contrées voisines et les populations qui leur étaient soumises. Elle essayait de conserver en France la position exceptionnelle qu'elle devait à la possession de la Normandie et à celle des immenses domaines de la reine Eléo-
(') Ces trois diplômes se troiiveiil dans mes Preures. pp. Tii, 55 et 57.
nore en Gascogne. C'est pourquoi nous voyons les relations commerciales des Flamands avec l'Angleterre e'prouver le contrecoup des e'vënements politiques. Chaque fois que les comtes rompent les liens qui les unissent à l'Angleterre, on se'questre dans les deux pays les biens des marchands, et le commerce ne se fait plus qu'à l'aide d'autorisations spéciales et temporaires. Mais bientôt on sent la ne'cessité de renouer des rapports e'galement avantageux aux deux pays, les marchands sont invite's à revenir, avec promesse de protection, et l'activité du commerce reprend de nouveau. Quelquefois la rupture des relations commerciales est limitée à certaines villes et provoquée par des contestations particulières. C'étaient le vin et les draps qui constituaient surtout les cargaisons transportées en Angleterre par les Flamands, et la laine, le miel étaient les marchandises que ceux-ci rapportaient de préférence d'au delà de la mer. Les documents énumèrent beaucoup de Flamands en faveur desquels Jean-sans-Terre se relâcha de ses prohibitions, mais on ne cite qu'un seul Hollandais, Warchond Fils de Wibrand, preuve évidente qu'à cette époque le commerce de la Hollande avec l'Angleteire avait pris peu de développement. Il est plus fréquemment fait mention de négociants venant de Brabant ou originaires de ce pays, tels qu'Arnoul Tariot, Henri et Alard, de Louvain ; Folkeric le Noir et Falcon Fils de Hugues, d'Anvers.
Ces marchands ne s'occupaient pas uniquement de commerce. Ils étaient aussi banquiers, monnayeurs et souvent agents politiques. Ainsi, en 1199, Hugues d'Oisel prit en gage de Jeansans-Terre le change de toute la monnaie d'Angleterre. Simon Saphir servit maintes fois d'intermédiaire au même prince, et avec Walter Spronck prêta pour lui de l'argent à l'empereur Othon, qui était beau-frère de Jean-sans-Terre; d'autres n'obtinrent des facilités commerciales que grâce à la recommandation de
celui-ci. Nous voyons aussi Othon intervenir volontiers pour re'concilier les Gantois avec les bourgeois de Cologne, les plus ze'lés de ses partisans. Si Jean-sans-Terre accueillait favorablement les de'pute's des principales villes de Flandre et dérogeait sans peine, en leur faveur, aux prescriptions qui interdisaient tout accès en Angleterre aux habitants de la monarchie française, c'est qu'il savait combien e'taient vivaces les sympathies de la nation anglaise pour la Flandre, combien il e'tait important pour sa politique d'avoir sur le continent un point d'appui contre les tentatives hostiles de la France. Le Brabant, maître des passages par terre entre l'Escaut et le Rhin moyen, était aussi, tour à tour, caresse' et menace'; tour à tour ses marchands sont appele's ou arrêtés, mais cette contrée étant moins importante sous le rapport commercial, les documents qui la concernent sont plus rares.
Philippe-Auguste essaya parfois, mais avec peu de succès, de neutraliser ce courant actif qui dirigeait vers l'Angleterre les éléments essentiels de la prospérité de la Flandre. C'est ainsi qu'en 1195 il déclara prendre sous sa protection les marchands d'Ypres qni viendraient commercer dans ses États, leur promit que dorénavant ils ne seraient plus arrêtés comme responsables du payement de sommes dues par le comte de Flandre ou d'autres personnes, et qu'un délai de quarante jours leur serait accordé pour s'éloigner du royaume lorsqu'un différend surgirait entre le roi et leur seigneur.
Dans notre pays, les mesures en faveur du commerce se continuent et l'exemption de payer le tonlieu constitue presque toujours le principal privilège que l'on accorde ou reconnaît aux villes ; ainsi la comtesse Jeanne la confirma aux bourgeois de Dunkerque, en 1218, pour tous les tonlieux, celui de Saint-Omer excepté. Cette princesse l'attribua aussi, en mai 1228, aux habitants de Rodenbourg ou Ardenbourg, pour le tonlieu qui se levait
à Damme, en prévoyant le cas où le lieu de perception serait transfère ailleurs, par suite dune modification dans la situation de la localité' et du cours des eaux (proptcr locl pcrmutatiomm vcl aquaeinkrclusionem). En e'tablissant une ville franche à Sainte- Anne Ter-Muyden ou la Miide, près de Damme, dans un espace qui fut limite' par quatre croix, et après avoir dote' ceux qui y viendraient demeurer des lois de Bruges et de Gand, Jeanne et F'errand déclarèrent que les bourgeois de la Mude ne payeraient de tonlieu, ni là, ni à Damme, ni près de Te'cluse (porta) Sincval, ni entre Dunkerque et Nieuport (mars 1241-124'2).
En Brabant, le duc Henri I" se montra toujours pre'occupé des inte'rêts commerciaux de ses sujets. Dans le premier traite' qu'il conclut avec la Gueldre, en 1196 ou 1197, il re'clama pour les marchands de ses Etats la liberté' de tonlieux à Arnhem, pour les bourgeois de Bois-le-Duc la même immunité' dans toute la Gueldre et pour ceux de Thiel le maintien des exemptions dont ils jouissaient à Sulchem et à Driele, du temps de l'empereur Fréde'ric P"" et du comte Henri. Quant à lui, il affranchit de tous tonlieux, à Thiel, les habitants de la Gueldre situe'e en aval de la Gole. Dans un accord qui est de l'anne'e 1199 ou 1200, le comte de Gueldre promet de faire restituer aux marchands brabançons ce qui avait e'te' exige' d'eux injustement, et, d'autre part, est autorise' à re'clamer le péage qui se prélevait, à Driele, depuis quarante ans au moins, sur les bestiaux. En 1203, il confirme les conventions antérieures et déclare que les marchands, sujets du duc Henri, ne sont assujettis dans ses domaines à aucun péage, sur le Rhin.
Quand Henri I" négocie, en 1203, un accord avec le comte de Hollande, les deux princes promettent de traiter sur le même pied les négociants, d'après les règles établies pour la perception des tonlieux, et lorsque le duc scelle sa réconciliation avec le roi Philippe, en 1204, il fait garantir une liberté entière sous le rap-
port des péages dans tout l'empire pour les habitants d'Orten ou du Bois, c'est-à-dire de Bois le-Duc, et pour ceux de Thiel, et, par contre, il promet de laisser jouir de la même faveur les sujets du roi, dans tous ses domaines.
En Brabant, Henri F"^ se conduisit d'après les mêmes principes. L'autorité ducale, devenue plus vigoureuse , pouvait accomplir de son temps ce que ses prédécesseurs auraient vainement tenté. Ceux de ses vassaux qui tenaient de lui en fief les péages établis sur TEscaut et la Strcna, ou bras de mer qui reliait alors l'Escaut et la Meuse, ne se gênaient pas pour commettre des violences; il les fit condamner par ses barons à la perte de leurs tenures, qui furent cédées à Godefroid de Bréda. Henri I" se réserva la moitié du péage principal et la faculté d'avoir sur l'Escaut un bateau de perception avec un percepteur et limita le droit sur le vin à 5 deniers de Cologne par bateau, dont 2 perçus à son profit. 11 fut défendu aux percepteurs, sous peine de mort et de confiscation, de rien exiger pour eux-mêmes (25 février 1212).
La querelle séculaire d'Anvers et de Malines, qui donna dans la suite naissance à tant de conflits déplorables, éclata dès ces temps reculés. Les habitants de la première de ces villes prétendaient défendre à ceux de la seconde de naviguer sur l'Escaut ; en 1252-1253, ils ne leur reconnurent ce droit que par exception et en exigeant des lettres de non-préjudice du fils aîné du duc, Henri de Louvain, depuis Henri II. Celui-ci leur promit, le 8 janvier, qu'il ne leur demanderait plus rien de pareil. Cette démarche fut probablement tentée par le prince parce qu'il était grand ami de l'évêque de Liège, Jean d'Aps ou d'Eppe, seigneur principal de Malines, avec lequel il contracta une étroite alliance.
Les souverains d'Allemagne ne manquaient pas d'étendre leur sollicitude sur la navigation du Rhin, mais ils avaient tant d'intérêts particuliers à ménager que leurs décisions étaient souvent
influencées par des considérations de diverse nature. Ainsi , quand on voit le roi Philippe de Souabe autoriser l'e'vêque d'Utrecht, Thierri, à lever ailleurs qu'à Gana le pe'age qu'il percevait jadis dans cette dernière localité' (28 septembre 1200), on songe involontairement aux sentiments hostiles qui se déclaraient alors contre le roi dans toutes les contrées voisines de l'évêché d'Utrecht et l'on considère sa décision moins comme un acte spontané que comme un sacrifice fait à sa politique. Ainsi encore l'intervention de l'empereur Othon dans les débats des Colonais et des bourgeois de Gand, à propos de pertes subies en Flandre et en Zélande par des bourgeois de Lisbonne et de Cologne, trouve son explication naturelle dans les relations amicales qui existaient entre Othon, la ville de Cologne si dévouée à sa cause, et la comtesse de Flandre Mathilde et le comte Ferrand, tous deux originaires de Portugal. Sous Frédéric II, le pouvoir impérial reprit de la force pendant quelque temps et ce monarque, en 1220, put interdire au comte de Gueidre de prélever des péages à Arnhem ou à Oosterbeke, puis reconnaître l'existence du péage d'Arnhem et permettre au comte, en récompense de ses services signalés, de le transférer à Lobith (mars 1222). Toutefois, sur les réclamations de Tévêque d'Utrecht, défense fut faite d'exiger cette taxe des sujets de ce prélat habitant à Deventer et dans le Salland (4 janvier 1223).
Un grand nombre de Belges, dans l'acception actuelle du mot, étaient domiciliés dans les villes rhénanes ou celles de la Lorraine. Leurs noms suffiraient pour établir ce fait, mais il résulte aussi de quelques contestations qui ne manquent pas d'intérêt. Ainsi des Hutois étaient fixés à Metz, ou ils se prétendaient exempts du tonlieu perçu au profit de la cathédrale et de son avoué. Leurs prétentions furent condamnées par l'archevêque de Trêves et le duc de Lorraine, Thibaud, institués juges
du débat par le roi Frédéric II, avec l'approbation du maîtreéchevin et de ses collègues (diplôme de l'évêque de Metz, Conrad, du 29 décembre 1214). D'après un document qui date de 1221, on ne pouvait arrêter pour dettes, à Metz, les bourgeois de Huy, de Saint-Trond et de Namur, ni dans ces villes les Messins, s'il n'y avait une plainte formelle adressée aux magistrats communaux, représentés à Metz par les wardours de la paix. En réalité, les villes s'efforçaient de resserrer les liens qui les unissaient, et si ces liens se brisaient parfois, on saisissait la première occasion de les renouer. L'intérêt de toutes réclamait le redressement des abus et des iniquités, qui ne pouvaient servir des intérêts particuliers qu'au détriment de la généralité. Mais les exemples des efforts faits pour maintenir de bons rapports entre les villes commerçantes, qui se présentèrent en grand nombre à la fin du xiu^ siècle, sont beaucoup moins fréquents au commencement de cette période. Vers l'année 1248, de graves dissensions éclatèrent entre les Flamands et les Brabançons, d'une part, les Colonais, de l'autre; peut-être prirent-elles naissance dans la guerre que l'archevêque de Cologne, Conrad, fit alors aux partisans de l'empereur Frédéric II et pendant laquelle les Colonais se séparèrent de leur chef spirituel, tandis que le duc de Brabant et la comtesse de Flandre devenaient ses alliés. Des bourgeois de Cologne furent alors arrêtés à Gand et à Damme, ainsi que des habitants de ces deux villes à Cologne; des saisies générales de marchandises furent exercées de part et d'autre. L'entente fut rétablie entre les Colonais et lesdeux villes flamandes le 12 novembre 1249 et entre le duc de Brabant, Henri 111, et la ville et le pays de Cologne, le 15 décembre 1251.
Les foires et les marchés, ces grands rendez-vous du commerce, gagnaient aussi en importance. Léau fut doté, en 1215, d'une foire se tenant le dimanche avant l'Ascension et les huil ours suivants ;
en Flandre, les foires de Thouroiit restaient célèbres ; on y vendait surtont beaucoup de chevaux, pour chacun desquels on donnait au connétable de Flandre une livre de poivre, taxe à laquelle Michel de Boulaere renonça, en 1222, dans le cas où Tachât ou la vente s'ope'rerait pour le compte de l'abbaye de Saint- Pierre, de Gand (*). La foire de Messines, qui durait dix-neuf jours, était également très-fréquentée et il s'y vendait des objets de tout genre et surtout du vin, des chevaux, des porcs, des moutons, des peaux, des vêtements de drap, des épiceries, des drogueries, du cuivre, de l'étain, des armes, etc. Les marchands n'y payaient en général qu'un droit de 4 deniers, réduit à 2 pour les bourgeois des villes de Bruges, de Gand, d'Ypres, de Furnes, de Dixmude, d'Ardenbourg, d'Oostbourg, d'Oudenbourg, de Gravelines et d'Audenarde. Ainsi le décidèrent, au mois de mars 1227-1228, deux Brugeois et deux Gantois, acceptés comme arbitres et dont la décision fut approuvée par labbesse et les religieuses de Messines, qui s'engagèrent à la faire observer ('2).
Comme travaux d'amélioration des cours d'eau on peut citer l'ouverture, par les soins des échevins de Bodenbourg, d'un canal conduisant du lieu dit ten Hoofde Zcedam jusqu'à la mer. A la demande de ces échevins, appuyée par la convention qu'ils avaient conclue avec les habitants des localités traversées par ce canal, le comte Thomas et la comtesse Jeanne déclarèrent que la largeur et la hauteur des piles des ponts correspondraient aux dimensions de l'écluse à établir, afin que les navires passant par l'écluse ne fussent gênés en aucune façon (janvier 1245-1244).
La révolution qui depuis plus d'un siècle s'opérait dans les villes augmenta leur population dans des proportions considérables. On
(') Preuves, p. 90.
(*) DiEGERicK, Inventaire des urchives de l'abbaye de Messines, \). 49.
peut s'en faire une idée par l'accroissement du nombre des paroisses qui se remarque dans la plupart d'entre elles et auquel les curés s'opposaient fréquemment. Cantimpré cite un prêtre de Cologne qui avoua n'avoir pas moins de neuf mille paroissiens dans celte ville oii déjà alors il y avait tant d'églises ('), Si l'on en croyait une bulle oii il y a évidemment une erreur énorme, Ypres contenait, en 1247, deux cent mille habitants. Réduisez de beaucoup ces données, vous n'en aurez pas moins des chiffres qui étonnent l'imagination.
Partout les enceintes éclataient, en quelque sorte ; les anciens palais des empereurs, à Aix-la-Chapelle, à Duysburg, etc., avec leurs dépendances, se morcelaient, se transformaient en habitations privées; dans les villes princières, les châteaux, à moins qu'ils ne fussent dans des sites exceptionnels, comme à Namur, à Liège, etc., étaient souvent abandonnés. Ainsi, à Louvain, le prince quittait le voisinage de l'hôpital (le couvent des Dominicains fondé par le duc Henri III) pour se retirer au Château-César ; à Bruxelles, il abandonnait l'île de Saint-Géry et ses abords pour la hauteur dite Coudenberg.
Les terrains de quelque étendue appartenant à des particuliers, mais se trouvant dans l'intérieur des cités et des villes nouvellement fondées ou tout à proximité, se divisaient, se couvraient de maisons, et constituaient entre les mains de la haute bourgeoisie la source d'un immense revenu. L'argent monnayé conservait une grande valeur, quoique cette valeur eût beaucoup diminué depuis Charlemagne. La même somme repiésentait alors près de cent fois ce qu'elle valait au siècle dernier. La livre d'argent qui, sous le grand empereur carlovingien, égalait 87 francs, n'en valait plus que 2o ; lorsqu'on parle d'une livre, on ne doit donc pas se repré-
(■) Cantimpré, /oc. cit.f liv. I, c. 9.
senter une livre d'aujourd'hui (à peu près un franc), mais bien davantage, car l'argent a constamment perdu de sa valeur et l'on peut e'valuer à près de 2o0 francs ce que représentait une livre de cette époque. Une amende de 60 livres formait donc l'équivalent d'une somme de 15,000 francs. La livre se divisait en 20 sous, le sou en 12 deniers et l'obole valait 1 denier et demi; mais, pour peser l'or on se servait du marc de 8 onces, comme on le fit dans la suite. En 1209, anne'e de grande abondance, on vendit un sou (soit 1 franc et quart en numéraire) le muid de seigle, dont le prix est actuellement de 58 francs, et 15 deniers (fr. 1-56) un muid de la meilleure épeautre.
Il est indubitable que d'importantes modifications ont dû s'établir dans l'assiette des grandes fortunes à l'époque des croisades et de l'établissement des communes. La richesse des villes s'accrut considérablement en comparaison de la richesse des campagnes, dont on ne tirait pas tout le parti possible. Le change et l'usure furent alors des moyens certains pour amasser des richesses, mais ces ressources lucratives, au moins la seconde, étaient en butte au mépris public. La masse du peuple accablait de malédictions les usuriers, les trouvères les flétrissaient dans leurs chants, et les ordres religieux nouvellement établis : les dominicains , les frères mineurs, les carmes, les augustins , qui se glorifiaient de ne rien posséder en propre et acceptaient comme un éloge l'épithète de mendiants, les accablaient d'invectives dans leurs prédications ou leurs livres et les représentaient comme voués à une damnation certaine.
En même temps que le capital exerçait une influence considérable, il amenait, par une conséquence inévitable, un développement nouveau du travail. La multiplication des villes et l'extension prise par le commerce exerçaient sur l'état de l'industrie la plus heureuse influence. Donner un simple aperçu de ses progrès
m'entraînerait dans des de'tails qui sont plutôt du domaine des travaux spe'ciaux que de celui de Thistoire gëne'rale. Il est, toutefois, une circonstonce que je ne puis omettre, à cause des conséquences incalculables qu'elle produisit. Je veux parler de la de'couverte, à Liège, vers l'année 1198, de gisements de charbon de terre ou de houille. Si l'on en croit la tradition, un vieillard, quelques-uns disent un ange (angeliis, peut-être un Anglais, Anglns?), passant dans la rue dite Coche, s'arrêta auprès d'un maréchal ferrant qui, en ce moment, activait sa forge. Celui-ci se lamentant sur la dépense que lui occasionnait l'achat du bois, le vieillard lui apprit que le Mont des Moines, la hauteur où s'élève l'église Saint-Laurent?) offrait de la terre noirâtre formant un excellent combustible ('). Quoi qu'il en soit de la vérité de cette anecdote, remarquons que le Hainaut ne tarda pas à profiter de la découverte et à avoir des exploitations de houille, car, dès l'année 1248, le chapitre de Sainte-Waudru s'entendit avec l'abbaye de Saint-Ghislain et des particuliers pour le partage du produit de l'exploitation de certaines houillères. Que l'initiative soit partie de l'Angleterre, cela est infiniment probable, puisque l'on voit Guillaume le Conquérant disposer, aussitôt après la conquête de ce pays, des célèbres mines de New-Castle.
La draperie constituait toujours l'un des éléments les plus actifs de l'industrie manufacturière et l'on ne manquait pas de faire des sacrifices pour l'attirer ou la développer. Ainsi la comtesse Jeanne promit, pour elle et ses successeurs, de ne demander aucune taille ou imposition aux cinquante premiers ouvriers qui viendraient s'établir à Courlrai pour travailler la laine (22 novembre 122i). Le nombre des tisserands et des foulons ne cessa de croître partout
(') Gilles d'Okval, toc. cit., c. 95. — Foir aussi Hén41Jx, la Houilleric au pays de Liège.
el, plus que jamais, ils formèrent le noyau de la classe populaire, qui commençait à revendiquer une part dans Texercice du pouvoir communal.
La lutte entre les bourgeois se manifesta à Beauvais, en 1233, à propos de la nomination par le roi Louis IX d'un maire de cette ville. La bourgeoisie s'y partagea en grands (majores) et petits (^minores). Ce dissentiment ne tarda pas à gagner nos contre'es ; il s'y affirma, en 1242, par des traités d'alliance stipulant que l'homme de métier et, en particulier, le tisserand et le foulon, qui abandonnerait une ville de propos délibéré, ne serait pas reçu dans l'autre, où il serait interdit de lui donner de l'ouvrage sous peine d'une amende de 100 sous de Louvain. Un premier accord, conclu sur ces bases, entre Malines et Anvers (le 23 octobre 1242), fut suivi, en 1249, de conventions du même genre, interdisant, sous peine de 20 sous d'amende, de donner l'hospitalité à l'ouvrier d'une autre ville, qui aurait comploté contre la tranquillité publique. Anvers s'engagea de cette manière envers Nivelles, le 11 juin, el Malines, Bruxelles, Louvain, Huy, Maestricht et Diest envers Anvers, les 11 juin et 12^ 15, 16 et 17 juillet. Des stipulations analogues se reproduisirent en 1252, en 1274, etc., et témoignent de l'hostilité dans laquelle vivaient alors les deux classes principales de la bourgeoisie.
C étaient bien les gildes qui exerçaient l'autorité dans les communes. En 1221 , Henri L', à la demande des bourgeois de Louvain, constitua les doyens de la gikie juges de ce qui se tramerait au détriment de la cité, les autorisant à priver de l'aide de la ville toute personne qui tenterait quelque entreprise pouvant nuire à celte dernière, el à comminer de plus contre le coupable, s'il était bourgeois, une amende d'une livre de deniers ('). Un règlement
C) Opéra diploniatica, l. IJ, p. 871.
du maire, des e'chevins et des doyens et frères de la gilde de Léau, après avoir fixe le taux du salaire qui serait payé dans cette ville aux maîtres et ouvriers foulons, défend à ceux-ci de réclamer la convocation à Léau d'un conseil commun ou général, c'est-à-dire d'une assemblée de tous les habitants, sous peine de confiscation du corps et des biens du coupable au profit du duc de Brabant (avril 1248) (').
En Flandre, ainsi que je le dirai en parlant de l'organisation de Téchevinage, l'exclusivisme régnait aussi à propos des artisans et l'on repoussait de l'échevinage, comme de la hanse de Londres, le tisserand, le foulon, le tondeur de drap, le charpentier, le faiseur de souliers travaillant à l'alêne, le teinturier qui teint de ses propres mains «' et a les ongles bleus » , le batteur de laine, le chaudronnier qui va criant par les rues, le marchand en détail de fromage et de beurre, le courtier, le détaillant de sel et de laine, celui qui travaille lui-même les peaux d'agneaux et de petit-gris, enfin, tous ceux qui vendent à la livre. Si l'un de ces artisans allait trafiquer en Angleterre, on pouvait, sans méfaire, lui enlever ses marchandises. Pour entrer dans la hanse, il devait quitter son commerce et payer un droit d'entrée s'élevant à un marc d'or ou dix marcs sterling [-).
Ces mesures sévères adoptées contre tous les artisans coïncident avec les rigueurs que l'on exerçait alors contre les fauteurs d'opinions hétérodoxes. En face des doctrines de toute espèce qui se répandaient alors, des déclamations contre les riches et des appels à la pauvreté et à l'humilité, que faisaient entendre à la fois des tribuns populaires et des prêtres enthousiastes, on réagissait, dans un sens opposé, en recourant à la violence. Mais, pas plus
(') Preuves, p. 265.
(*) Warnkoisig et Gueldolf, loc. cit., t. II, p. 210.
sous le rapport des idées religieuses que dans le domaine des ide'es politiques, la société' européenne ne devait rester stationnaire : les supplices présidés par les dominicains ne firent qu'ajourner la diffusion des principes de libre examen, de même que les systèmes politiques des aristocraties bourgeoises n'aboutirent qu'à reculer d'une ou deux générations l'admission des corporations d'artisans à l'exercice du pouvoir municipal.
C'est entre les années 1180 ou 1190 et 1250, que se place l'immense majorité des grandes concessions faites aux villes et aux bourgades. Ici l'analyse n'est presque plus possible et il fa-ut se borner pour ainsi dire à une simple énumération, en se contentant de signaler çàetlà quelques traits distinctifs, quelquefois des innovations plus ou moins heureuses.
L'Angleterre n'avait pas plus que la France le monopole des chartes de libertés ou de privilèges octroyées aux bourgeoisies ; mais il se produisit dans ce pays un mouvement énergique qui, après des tentatives infructueuses, le conduisit à ce système de gouvernement par un monarque et deux assemblées : l'une des nobles ou lords, l'autre, la chambre des communes, formée des représentants des villes ou des comtés. Le soulèvement de Londres en 1196, dirigé par William Fitz-Robert , surnommé Longbeard, et celui de la même ville, en 1222, qui fut provoqué par des insultes faites aux bourgeois à Westminster, furent réprimés sévèrement, sans refroidir la passion des habitants de la capitale de l'Angleterre pour leurs immunités et, sous le règne du roi Jean, presque à la même époque où le pays obtenait cette grande charte qu'il considère comme la base de ses droits (19 juin 1215), la cité de Londres était mise en possession de la prérogative d'élire
dans son sein un maire, des she'rifs, un conseil (en 1207) ('). Henri III voulut ressaisir le pouvoir absolu, mais ses efforts furent inutiles et malgré l'aide qu'il trouva dans la vaillance et Thabiletë militaire de son fils Edouard l", la constitution nouvelle, basée sur la limitation des prérogatives du roi, le respect des droits de la nation et des libertés des villes, se maintint, se développa et prépara lentement le degré de puissance et de prospérité auquel l'Angleterre est parvenue.
Le Boulonnais, où les Plantagenets trouvèrent un allié dévoué dans Renaud de Dammartin, mari de la comtesse Ide, et devenu l'ennemi de Philippe-Auguste, son suzerain, était en quelque sorte, à cette époque, un avant-poste de l'Angleterre. Renaud et Ide favorisèrent beaucoup la bourgeoisie de Boulogne et lui confirmèrent, en 1203, « sa commune jurée », calquée sur celle de Tournai, où ses jurés devaient aller à chef de sens. Les plus grands droits lui furent octroyés. Après vingt-quatre heures de séjour, toute personne, quelles que fussent sa patrie et sa profession, pouvait s'y faire admettre, pourvu qu'elle payât à son seigneur les cens dont ses biens étaient grevés. Les membres de la commune pouvaient séjourner hors de la ville à trois reprises : en mars, en août et en septembre, et le commerce devait y être soigneusement protégé (^). Quelques années après (en août 1210), Renaud et Ide érigèrent Calais et sa banlieue en une juridiction séparée de la terre de Merck, administrée par des échevins et des queremonni (ou hommes de la keure) et leur permirent d'établir une gil de de marchands (fjulda mercaloria), comme ceux de Merck en avaient une (5). Calais ne devint une ville forte que plus tard, lorsque
(') Hume, Histoire de l'Angleterre, t. Il, p. -21(3. (^) Preuves, p. o8.
(') Preuves, p. 67.
- 7"il —
Philippe de France, fils de Louis VIIJ, ayant épouse' Mathilde, fille de Renaud et d'Ide, y fit construire une enceinfe de remparts et un château fortifie' avec beaucoup de soin ('). Le Boulonnais, à partir de cette e'poque, se rattacha de plus en plus à la France. La terre de Merck avait aussi des privile'ges particuliers, mais elle les perdit dans les guerres qui ensanglantèrent la Flandre et on ne connaît pour cette juridiction qu'une keure criminelle, date'e du mois d'avril 1253, et par laquelle la comtesse Mathilde confirme les lois et les coutumes que Merck avait du temps du comte Mathieu d'Alsace et de ses successeurs.
En Artois, Philippe-Auguste et ses descendants parurent s'appliquer à continuer les traditions laisse'es par Philippe d'Alsace. En 1 194, le premier de ces princes confirma aux bourgeois d'Arras leur keure criminelle. Dans cette ville, l'e'chevinage était alors organise'de la manière suivante. Les e'chevins sortaient de fonctions au bout de quatorze mois; ils nommaient alors quatre hommes » probes et loyaux » , qui se donnaient vingt collègues ; puis les vingt-quatre nouveaux magistrats se divisaient en deux sections : l'une exerçant les fonctions judiciaires, l'autre charge'e des affaires administratives. Leur nombre fut réduit de moitié, en 1211. Les quatre premiers nommés durent alors en choisir quatre autres qui, à leur tour, en élisaient encore quatre. Le magistrat de Péronne (en Picardie) se constituait aussi sur des bases assez compliquées et à Bapaume, en vertu de la charte de 1196, les e'chevins et les jurés se nommaient également tous les quatorze mois. Dans cette dernière ville, on régla alors la répartition des tailles, répartition qui devait être opérée par le maire, les e'chevins et les jurés, d'après la valeur des biens et des immeubles des habitants; celui qui donnait une fausse estimation de ce qu'il
(') D'AcHÉRY, Spicilegivni, t. IX, p. G59.
possédait, payait une amende e'quivalant à la différence qu'il y avait entre la valeur de'clare'e et la ve'ritable valeur (juin 1200). Le prince Louis, à qui son père conce'da l'Artois, donna en 1209 aux habitants de Lens les lois d'Arras et à ceux de Concliy celles de Hesdin ; en 1211 il confirma les liberte's d'Arras; au mois de juin 1215, il e'tendit celles de la ville d'Aire; en 1215, il accorda à Hesdin une charte de confirmation.
Louis e'tant devenu roi de France, l'Artois fut re'uni à la couronne, mais Louis IX, son fils et son successeur, l'en se'para en faveur de Robert, l'un de ses fils, qui e'pousa une princesse brabançonne, Mathilde, fille du duc Henri. C'est à ce nouveau comte que le pays de l'Angle , fragment de la terre de Guines, reçut une keure (en mai 4248). Il y eut, de son temps, quelques de'bats à Arras, au sujet des obligations des bourgeois envers le comte et l'abbaye de Saint- Vaast, proprie'taire d'une partie de la ville. Les premiers reconnurent devoir au comte et aux religieux 1,000 livres par an, comme prix du rachat du tonlieu, plus 40,000 livres pour les amendes des tisserands et 2,000 livres pour la coutume dite vintena (mars 4242-1245); le cens dû par eux à l'abbaye fut aussi supprime, moyennant le payement d'une rente annuelle de 23 livres parisis (juillet 4245); mais, quelques anne'es après, les discussions recommencèrent entre le comte et les bourgeois et il y eut aussi plus d'un de'bat entre les successeurs de Robert et l'abbaye de Saint-Vaast, au sujet de la juridiction (*).
Dans le Cambre'sis, où l'on a vu l'inde'pendance de la commune de Cambrai succomber sous le pouvoir e'piscopal , une foule de petites localite's obtinrent des chartes peu impor-
(') Pour l'Artois, la source principale est toujours Henneuert, Histoire de l'Artois. Pour les chartes françaises il faut consulter Tarlard, Recueil d'actes en laiifjiie romatie-wallonne (Douai, 1849, in-8»).
tantes, mais qui ne peuvent être omises. En 1193, Esne et Ramousies; en 1201, Busigny; en 1202, Salesches; en octobre 1219, Quiévy; le l*"" avril I22i, Bertry; en 1237, Wallaincourt; en janvier 1239-1240, Niergny; en septembre 12-40, Haucourt, etc., furent place'es sous un régime nouveau. Presque toujours les chartes émanent des seigneurs de la localité'. Elles contiennent aussi des dispositions pour la de'termination des peines, pour la fixation du service militaire; les cas où le seigneur peut re'clamer une aide ou un subside sont limite's, le recours à Cambrai, lorsqu'il y a doute, est d'ordinaire prescrit. Souvent la taille est remplace'e par une rente annuelle (12 livres de Cambrai, à Bertry). Ailleurs (à Quiëvy), la taille prend le nom d'assise et se re'partit comme suit: 24 sous par charrue, 6 sous par cheval pendant les mois d'août à mars, 4 sous sur chaque journalier ayant quelque terre, 2 sous pour celui qui n'en a pas, 1 mencaud d'avoine et 2 chapons par courtil ou chaumière (').
Dans la ville de Tournai, la juridiction du roi de France s'affermissait. En confirmant, en 1211, les privilèges des bourgeois, le roi Philippe-Auguste leur octroya une charte confiant à trois cents ' chefs d'ostel » , c'est-à-dire proprie'taires de maisons, le soin de choisir tous les ans les membres du magistrat (-). En août 1236, après une guerre de courte durée, celui-ci s'accorda avec le châlelain, Gauthier ou Walter d'Avesnes, au sujet de la juridiction dans la paroisse Saint-Jean des Chauffours, La haute justice et tous les droits régaliens furent reconnus y appartenir à la ville et Walter n'y conserva que la moindre justice et put continuer à y avoir un échevinage. Dans les villages voisins, le comte de Flandre
(') Le Gl4Y, Glossaire topographique de l'ancien Cumbrésis, a publié plusieurs des chartes citées dans le texte.
(-) CiiOTiix, Histoire de Tournai, t. I, p 109.
n'avait plus aucune autorité. C'étaient l'évêque ou des nobles qui y dominaient. A Helcliin et Saint-Génois ce fut le chef du diocèse qui modifia un usage judiciaire, sans l'intervention de qui que ce fût (28 octobre 1255) (*). A Froidmont, l'avoué de ce village, le chevalier Siger, et les habitants, avec l'approbation du châtelain de Tournai et de l'abbé de Saint-Amand, firent un accord, le 24 mars 1241, au sujet des tailles. Siger prétendait être en droit d'en exiger à sa volonté, mais il renonça à cette prérogative, à condition qu'il lui serait payé tous les ans 31 livres 5 sous de blancs, outre une assise ou taxe s'élevant à 6 livres (^).
Pour le Hainaut et la Flandre il nous est parvenu peu de renseignements sur le règne de la comtesse Jeanne et sur ses rapports avec son peuple. Si les documents n'étaient pas là pour suppléer aux récits des chroniqueurs, on ne saurait presque rien de la situation de ces contrées. Même le mariage et la séparation de Bouchard d'Avesnes et de Marguerite de Constantinople, ces événements qui eurent de si graves conséquences, s'éclaircissent difficilement si l'on n'a recours aux actes officiels (^). L'opinion publique paraît avoir été peu favorable à Jeanne, à en juger par l'empressement que les populations mirent à se grouper autour de Bertrand de Bains, qui se fit passer, en 1225, pour l'empereur Baudouin. Le duc Henri l" et, si l'on en croit Albéric, qui était contemporain, plus de mille hommes, nobles et chevaliers, se déclarèrent aussi pour lui, et la comtesse, presque totalement délaissée, se vit forcée de se retirer à Tournai. Mais elle n'invoqua pas en vain l'appui du roi de France, qui invita le faux Baudouin à comparaître devant lui à Péronne, où l'imposture fut dévoilée
(') Preuves, p. 130.
(*) Preuves, p. 148.
(*) fotr l'introduction placée en tête de la Table chronologique des diplômes imprimés, t. IV, pp. iv et siiiv.
dans l'entrevue du 29 juin. Arrêté dans le diocèse de Châlons-sur- Marne et envoyé' en Flandre, il fut condamné à mort par Arnoul d'Audenarde et les pairs du comté et pendu à Lille.
Au moment où il comptait encore réussir dans son projet, les habitants de Valenciennes lui avaient prêté serment et, par les soins de Gilbert de Sotteghem, s'étaient assurés de Jean et de Baudouin d'Avesnes, les enfants de Bouchard et de Marguerite de Constantinople. Dans le but d'emprisonner la comtesse pour la punir de son ingratitude envers son père, ils coururent au Quesnoy, mais elle était partie en toute hâte. Lorsque la fourberie de l'aventurier eut été reconnue, les notables auraient voulu se réconcilier avec Jeanne; mais le peuple s'y opposa, plaça Bertrand et les enfants de Bouchard sous bonne garde dans l'abbaye de Saint-Jean et destitua les jurés, qu'il remplaça pas d'autres. Les fortifications furent augmentées et des taxes décrétées et levées. Déjà l'on avait commencé les hostilités, lorsque Bertrand s'enfuit ; en Brabant, à Nivelles, la comtesse essaya de le faire arrêter, mais là aussi la multitude se déclara pour lui, le délivra et lui donna les moyens de continuer son voyage. Les Valenciennois consentirent alors à négocier ; mais Jeanne voulait qu'ils se rendissent à merci et la guerre continua. Enfin, après que le pays eut été dévasté, les bourgeois consentirent à s'humilier. Les '■■ cent quarante » hommes (qui composaient peut-être le grand conseil de la ville) et les jurés consentirent à venir pieds nus demander merci, dans l'abbaye de Saint-Sauve, et en furent quittes, sans doute, pour payer une forte somme à leur dame ('). Les autres villes, entre autres Lille, s'étant moins compromises, durent simplement solliciter des lettres de grâce.
Du temps de la comtesse Jeanne (1206-1244) on voit intervenir
(') MousKÉs, loc. cit., t. II, p. 472.
dans les traites plusieurs villes dont il n'avait pas encore été' question dans les actes de ce genre. Telles sont : Axel, Mardick, Oudenbourg, Rodenbourg, Thourout, Rupelmonde, le Pont-de-Brabant, à Gand, qui fut ensuite réuni à cette ville, Oostbourg, Sint-Anne Ter Muyden et Ysendyck. Pour plusieurs d'entre elles, nous ne possédons aucune indication sur leur émancipation politique. Citons pourtant les faits suivants : en 1213, Axel reçut les privilèges de Bruges et de Hulst; le 12 octobre 1218, Jeanne donna aux bourgeois de Seclin les libertés de la ville de Lille; le 50 juillet 1218, elle confirma aux habitants de Mardick les droits dont ils jouissaient du temps de Philippe d'Alsace ; en septembre 1228, lorsqu'elle rentra en possession de Douai, elle ratifia les privilèges dont les bourgeois avaient joui sous Philippe d'Alsace; mais, en leur accordant la liberté d'aller où ils voudraient à chef de sens, elle leur défendit de continuer à se rendre pour cela à Arras, devenue une ville étrangère. Douai, alors très-florissant, possédait depuis longtemps dans ses environs des marais et des pâturages ; non-seulement Thomas et Jeanne en assurèrent la propriété aux échevins, bourgeois et autres habitants, mais ils leur firent également don des marais de Haches ou Francs marais (mai 1241). En juillet 1255, Ferrand et Jeanne vendirent à des particuliers 250 bonniers de wastines ou terrains incultes situés près de Caprycke, à Aelscoet, moyennant une somme de 1 ,220 livres d'Artois et un cens de 2 deniers par an etparbonnier,et en promettant que ceux qui viendraient se fixer en cet endroit ne pourraient être cités en justice ailleurs, pas même à Bruges et à Gand; c'est en cet endroit que se forma le Nouvel Eecloo ou l'Eecloo actuel, auquel Jeanne et son second mari, Thomas de Savoie, donnèrent une keure et de grandes libertés, en avril 1240. Ils privilégièrent encore Biervliet, la même année, et Caprycke et Deynze l'année suivante, Roulers est aussi une ville qui date de cette époque et qui
porta d'abord (1248) le nom de Noiiveau-Roulers, preuve qu'elle fut bâtie dans une localité' encore de'serte et non sur l'emplacement du village primitif.
Comme chartes seigneuriales en Flandre, nous mentionnerons celles de Dichy et de Ferin, villages auxquels l'abbé de Saint- Amand donna, en 1205, des lois basées sur celles de Douai, avec l'approbation de Guillaume de Hainaut, oncle du comte Baudouin de Constantinople et bailli de Hainaut; de la comtesse douairière, Mathilde, et des prévôts de Bruges et de Douai, celui-ci exerçant alors les fonctions de bailli de Flandre; le 5 décembre 1219, Jean, seigneur de Cisoing, et son Ois du même nom donnèrent à Cisoing les lois de La Bassée ; en 1223, Arnoul d'Audenarde donna à sa seigneurie de Pamele les lois de la ville d'Audenarde, à l'échevinage de laquelle il la soumit; vers 1226, Siger, châtelain de Gand, et sa femme octroyèrent un échevinage et une keure aux habitants à'Inghelosenberghe, village situé près de leur château de Saint-Jean (aujourd'hui Sint-Jan Steene) ; en mars 1228-1229, Baesrode-Notre-Dame ou Mariakerke fut privilégié par Hugues, châtelain de Gand, sa femme Ode et leur fils Hugues ; en juin 1253, Termonde reçut une grande charte, qui est surtout une keure criminelle, de son seigneur, Robert, avoué d'Arras, seigneur de Béthune; la même année, au mois de septembre, l'abbé de Saint-Bertin donna à Poperinghe une nouvelle keure, modifiant celle que cette ville avait obtenue du temps de Thierri d'Alsace; en novembre 1240, Godefroid, seigneur de Waudripont, exempta les habitants de Renaix de tailles et de corvées, leur accorda la liberté de se marier à leur gré et « mit la ville à loi -, c'est-à-dire lui octroya un droit particulier; en octobre 1244, le châtelain de Gand accorda des privilèges aux habitants du Briel, quartier contigu à cette ville; en 1247, Robert, avoué d'Arras, et sa femme Isabelle donnèrent également des lois à Roubaix près de
Lille, où depuis l'échevinage fut e'iu d'année en anne'e, etc. Il faudrait citer encore quelques conventions ayant pour but de déterminer plus nettement les limites de juridictions multiples qui s'exerçaient dans la même localité; mais les actes de cette nature se présentent fort nombreux et m'entraîneraient trop loin ('). Warneton, où la seigneurie appartenait à l'abbaye de Messines, avait aussi ses bourgeois, qui possédaient, entre autres privilèges, celui d'être exempts de payer le tonlieu de DeuUeraont (mai 4225).
On défendit à cette époque, dans plusieurs villes, d'y appeler aux fonctions de bailli une personne qui en serait originaire ou s'y serait mariée (Bruges, avril 1228 ; Gand, avril 1228 ; Furnes, juin 1241 ; Mude, mars 1241-1242, etc.). On voulait interdire à un officier du prince d'acquérir trop d'influence dans la juridiction qu'il était appelé à administrer.
Il semble, mais le fait n'est pas établi d'une manière positive, que l'échevinage en Flandre n'était d'abord pas annuel. Ces fonctions constituant en réalité une charge assez lourde, il ne fallait peut-être pas demander à ceux qui les remplissaient de les abandonner; ils n'y étaient sans doute que trop disposés. Quoi qu'il en soit, l'annualité devint en quelque sorte la règle au treizième siècle. En 1209, le régent Philippe de Namur décida qu'à Ypres les échevins sortants nommeraient cinq notables, qui éliraient cinq échevins qui, à leur tour, se donneraient huit collègues. Ce mode fut abandonné le 21 mars 1227-1228, pour l'élection directe par tous les bourgeois. A Douai, une charte du mois de septembre suivant fixa à treize mois la durée du mandat de l'administration locale ; les échevins sortant de fonctions choisissaient
(') Il en existe plusieurs dans mes Preuves, passini, et dans Leuridan, Les châtelains de Lille (Lille, 1875, in-8»).
qualre bourgeois, un dans chaque escroote ou quartier; ceux-ci nommaient quatre nouveaux e'chevins, qui en désignaient quatre autres, lesquels à leur tour en de'signaient encore quatre ; les douze élus se complétaient en s'adjoignant quatre personnes prises dans la partie de la ville située sur la rive gauche de la Scarpe. A Lille, en vertu d'une charte de 1235, le conseil de la ville se composait de vingt-cinq personnes : douze e'chevins nommés par les cure's, et qui désignaient l'un d'entre eux pour remplir les fonctions de maire ou premier échevin ; un reward (véritable chef de la municipalité), et quatre voir-jurés désignés par les e'chevins et huit autres personnes, choisies par les précédentes.
Les idées qui inspirèrent ces conditions bizarres firent aussi modifier la constitution gantoise, en statuant, le 9 août 1212, que l'échevinage de Gand serait dorénavant annuel. Le comte Ferrand prescrivit que dorénavant le comte choisirait dans chacune des quatre paroisses un prud'homme ou notable ; ces quatre, de concert avec le comte, choisiraient treize e'chevins, dont les quatre premiers devraient être pris, un dans chaque paroisse. En avril 1228, Ferrand et Jeanne remplacèrent cette organisation par le fameux collège des Trente-neuf, institution conçue sur des bases tout à fait aristocratiques et qui devait concentrer le pouvoir communal dans les mains d'un petit nombre de familles. Les échevins en fonctions nommèrent cinq personnes, qui s'en adjoignirent trente-quatre autres, parmi lesquelles ne pouvaient se trouver en même temps ni le père, ni le fils, ni deux frères. Les échevins sortant de fonctions répartirent leurs trente-neuf successeurs en trois séries, treize échevins, treize conseillers et treize vagues ou oisifs; les conseillers de la première année devenaient échevins la deuxième et vagues la troisième, et ainsi de suite ; tous restaient en fonctions leur vie durant et, lorsque l'un d'entre eux mourait, c'étaient ses collègues qui nommaient son successeur.
Dans les autres villes de la Flandre flamingante, on re'gla le mode de renouvellement de la magistrature municipale d'une manière plus simple. Le choix des echevins fut de'volu au prince qui, tous les ans, les de'signait, soit par lui-même, soit par un de ses conseillers, le jour de la PuriQcation ou 2 lévrier. On ne pouvait occuper ces fonctions deux ans de suite et deux parents ne pouvaient les remplir en même temps. Le comte s'interdit la faculté d'y appeler ceux qui étaient inscrits sur la liste des voleurs {cxirta fnrum), les faux-monnayeurs, les parjures, les personnes convaincues de quelque autre méfait. En furent également déclarés exclus les artisans, à moins qu'ils n'eussent cessé depuis un an et un jour de se livrer au travail et obtenu leur admission dans la hanse de Londres. Ainsi furent constituées la magistrature de Damme (janvier 1240 1241) et, plus tard, mais sans faire mention de l'exclusion des artisans, celles de Furnes (en 1266), d'Audenarde (en janvier 1272-1275), d'Alost (le 19 octobre 1276), etc. Il y a là, évidemment, des tendances contraires aux idées populaires et vraiment communales.
11 y aurait tout un travail à entreprendre sur le caractère de la législation adoptée par les villes de Flandre à cette époque, car on voit alors apparaître des ordonnances très-importantes promulguées au nom des echevins, sans l'intervention du comte. De ce nombre sont : à Gand, une loi ou règlement dit plaid des effets mobiliers, de l'an 1218 (et non 1228); à Ypres, une ordonnance du mois de juillet 1230, déclarant exlex, ou hors la loi, et exheres, ou dépouillé du droit d'hériter celui qui enlève une fille mineure, et exheres, la fille majeure qui suit son ravisseur ; à Douai, un grand nombre de dispositions de toute espèce, à partir de 1244 (')•
La levée et la répartition des impôts appelaient aussi des
(') Foir Taillaro, loc. cit., pp. 114 et suiv.
reformes. La taille, et par ce mot on comprenait l'impôt perçu au profit du prince, dans certains cas, se prélevait proportionnellement à la valeur des biens et sur les mêmes bases pour tous. Tel est le principe consacre' à Gand par une charte du mois de février 12151216. Parfois, elle était perçue parla commune, par semaine, afin que cette dernière pût se libérer de ses dépenses (17 décembre 1225). Mais souvent les villes demandaient des ressources exceptionnelles à l'assise appelée ongclt, ou, par dérision, maltôte (inalatota), parce que cet impôt était considéré comme onéreux. Il réalisait un progrès, du moins à cette époque, parce qu'il frappait surtout le consommateur; mais, comme on l'établissait sur les denrées les plus nécessaires, la farine surtout, il excitait beaucoup de mécontentements, quoique le taux en fût d'abord très-bas. La maltôte ayant été établie à Douai, l'archevêque de Reims se plaignit qu'elle frappait aussi le clergé. Pierre de Colmieu, prévôt de Saint-Omer, ayant été accepté pour arbitre, en 1250, décida qu'elle ne serait pas levée sur les ecclésiastiques, et que, pour ce qui concernerait les laïques, on en cesserait la perception après la fête de Saint-Jean-Baptiste ou 24 juin ('). La ville de Gand avait été autorisée, en avril 1228, à l'établir pour un terme de trois années, pendant lesquelles le comte avait promis de ne plus demander de tailles ou de subsides. Des impôts onéreux furent alors abolis, tels que les 7 livres que les habitants d'Ardenbourg payaient tous les ans comme cens des maisons (janvier 1230-1231) et le droit de bal fart ou de 12 deniers par feu, qui se levait dans la châtellenie de Bruges, au grand détriment des pauvres (janvier 1240-1241) ('-), et dans les châtellenies de Furnes, Bergues et Bourbourg.
(') Marlot, loc. cit., t. II, p. 515.
(*) Il semble cependant que cette taxe a été rétablie, car le comte Guy, en 1279,
Une réforme ope'rée à 1 e'poque de Jeanne de Constantinople c'est re'tablissement ou la re'gularisation de grands échevinages ruraux, qui étaient, soit des transformations des anciens échevinages de parji, soit des imitations de ceux qui s'étaient constitués dans les villes. Us ont évidemment été établis ou modiflés pour faire jouir les campagnards des garanties judiciaires que Ton réclamait alors, c'est-à-dire : le jugement par des concitoyens et la détermination précise des pénalités. Nous trouvons dans une charte de Guillaume, châtelain de Saint-Omer, de l'an 1200 ('), vingt deux échevins en fonctions ou sortis de fonctions, qualiûés de francs échevins (franci scabini); en 1264, on mentionne les échevins principaux (^scabini capitales) de la terre de Termonde, comme n'ayant pas de juridiction dans les domaines du seigneur même de cette ville, oii les affaires étaient de la compétence des vassaux de celui-ci (■); enûn la keure de Zélande, de l'an 1256, distingue les échevins nobites ou nobles des ignobiles ou roturiers. On s'aperçoit immédiatement de la nuance qui sépare les uns des autres. Les échevins francs, principaux, nobles, sont ceux des grandes juridictions rurales, les autres sont ceux des simples villages et quelquefois des villes.
Les keures principales accordées par Jeanne et Thomas, son mari, sont donc des keures cantonales ou rurales; elles sont destinées à assurer l'ordre au dehors des villes. On s'y efforce d'empêcher les exactions des officiers de justice. En mai 123o, la comtesse décida, à la suite d'un débat entre elle et ses sujets du Franc de Bruges, que les franches vérités ou doorgaende ivaerheden, ne se tiendraient plus devant elle-même, mais par les soins des
abolit les 12 deniers par an, dits liftere, que payaient les hoftman (payant cens par tète) de la même chàtellenie.
(') Opéra diplomaticu, 1. 1, p. 560.
(') LiNU4rJus, De Teneraemunda, liv. 111, c. 4.
échevins. A cette époque furent promulgue'es : en juin 1240, les keures des châtellenies de Bergues et de Bourbourg; en juillet de la même année, celle de Furnes ('); en juin i2il, celle du pays de Waes; en 1242, celle des quatre métiers : Assenede, Bûchante, Axel et Hulst.
Les trois premières de ces keures, qui sont les plus remarquables et absolument identiques, renferment des renseignements du plus haut intérêt pour la connaissance des mœurs des populations flamandes. Une foule de dispositions sont, sans contredit, la reproduction des mesures qui avaient été prises dans les temps antérieurs, pour la répression des actes de violence auxquels se livraient, avec tant de facilité, les populations de la côte. Presque tous les articles tendent à réprimer les faits de cette nature. D'autres concernent les forteresses ou enceintes, qui ne peuvent avoir que six pieds de haut, avec des fossés larges de quarante pieds au plus. L'article 85 abolit le balpliard, mais réserve au comte, dans le cas où il voudrait élever de nouvelles fortifications dans la châtellenie, le droit d'exiger des corvées de ceux qui y sont soumis. Les vérités ou enquêtes générales (doreghingae), séances judiciaires extraordinaires, précédées d'enquêtes préparatoires, doivent se tenir au nombre de trois par an, et il peut y avoir, en outre, une vérité libre ou franche vérité, exclusivement consacrée au jugement des faits dont le comte et la comtesse se sont réservé la connaissance. Disons à ce propos que les échevins des châtellenies de Bergues, de Bourbourg, de Furnes, de Cassel, etc., avaient l'habitude de se réunir sur une colline, au mont de Hazebroeck ^ là, en vertu d'un ancien usage, on révisait, comme devant une cour d'appel, les jugements rendus par chacune
(') Foir DR CoossEMAKER, Keurc de Bergues, Bourbourg et Furnes (Lille, 1860,
des juridictions. C'est ce que l'on appelait le Hoop, nom qui signifie litte'ralement troupe, bande, asserable'e, et peut-être faut-il y voir un souvenir des plaids qui se tenaient du temps des Francs, dans le pays des Mënapiens (').
En Hainaut, les chartes seigneuriales sont bien plus nombreuses que les chartes comtales. De celles-ci l'on ne peut citer que l'acte de la comtesse Jeanne, de l'an 122o, qui remplace la mortemain pour les habitants de Hal par le meilleur catel, plus une taxe s'élevant à 12 deniers quand le défunt; est un homme et à 6 deniers quand il s'agit d'une femme; celle du 1" mars 1247- 1248, où Marguerite, sa sœur, attribue aux habitants d'Avesnes les liberte's dont jouissent ceux de Yalenciennes (■) ; et, dansiun ordre d'ide'es moins élevé', la loi d'Onnaing et de Quarouble, arrêtée de commun accord en août 1240 par le comte et la comtesse de Flandre et le chapitie de Cambrai, possesseur de ces deux villages, et la codification des «■ droitures -• que le chapitre de Soignies et son avoué possédaient dans cette ville, comme elles furent établies à la suite d'une enquête présidée par Amaury, doyen de l'église de la Salle, de Yalenciennes, et Simon d'Ogy, curé de Hal, au mois de janvier 1248-1249, enquête à la suite de laquelle le bailli du Hainaut, Wagon, jura que la comtesse Marguerite observerait le droit de Tavouerie (24 mars 4248-1249)(').
Les chartes des seigneurs ne se comptent pas. Mentionnons ici : celle d'Hereignies (''), où Walter d'Avesnes, à la demande des religieux de Saint-Amand, remplace les exactions levées sur les habitants par une taxe annuelle de i6 livres dO sous de Valen-
(') De CorssEMAKER, Essai sur le Hoop (Lille, 1861, in-S"). ^) Elle fut confirmée par Jean d'Avesnes en 1248-1249 {Preuves, pp. 93 et 169). {") J'ai publié ce document, ainsi que la charte où les jurés et les échevins énuraèrent les attributions du maire de Soignies [Preuves, pp. 170 elsuiv.). (*) Preuves, p. 53.
ciennes (1196) ; celle d'Avesnes, qui fut donne'e à cette ville, en fe'vrier 1200-1201 ; celle de Solesmes, du mois de mai 1202, convention conclue entre l'abbaye de Saint-Denis, près de Paris, et son avoué, Gautier ou NYalter; celle de Sommaing, du mois d'avril 1219; celle de Heriepont ou Henripont, due à Engelbert, seigneur d'Enghien, et à Siger, seigneur de Henripont, et datée de novembre 1228; celle d'Ogy et Isiéres, octroyée, en avril 1254, par le chapitre de Cambrai ; celle de Yicq et Escaupont, du mois d'octobre 1258; celle donnée à Belœil, au mois de février 12i5-1246; celle d'ElIignies, qui date du mois d'octobre suivant, etc. Parmi les localités pour lesquelles les renseignements font défaut, je citerai Enghien, qui existait comme franchise en 1256 (') et dont l'érection en ville doit être placée entre 1190 et 1250 environ, car les échevins y allaient à chef de sens à Grammont, usage qui n'aurait pas été adopté si Enghien et Grammont, à l'époque de l'affranchissement de la première de ces localités, n'avaient fait partie du même pays.
Il y eut, en 1257, une contestation très-grave entre l'abbé et les religieux de Saint-Amand et les habitants de Sirault. Les premiers, ayant acquis du seigneur de Jauche l'avouerie de Sirault, réclamèrent des habitants un subside pour payer cet achat et, sur leur refus, leur défendirent de conduire leurs bestiaux dans les bois, à moins de prouver leurs droits; puis, lorsque les villageois prétendirent que le bois était leur propriété, l'abbé exigea d'eux une sorte de garantie ou caution. Comme ils refusèrent encore, l'abbé ordonna d'en arrêter quelques-uns ; alors le mécontentement se changea en émeute; l'abbé fut insulté et son cheval frappé. Il les Ct alors ajourner à Saint-Amand et, comme ils ne se soumirent pas à cet ordre, il tint une nouvelle séance judiciaire oii il renforça sa
(') BdtkEins, Trophées de Brubant. t, I, preuves, p. 9i.
cour, c'est-à-dire qu'il y appela un grand nombre de nobles, tels que Arnoul d'Audenarde, le seigneur de Mortagne, etc., et, soutenu par eux, il condamna les habitants de Sirault à la conGscation de leurs corps et de leurs biens. Force's, par ces mesures rigoureuses, d'implorer leur pardon, ils se virent enlever le droit d'usage dans le bois des Braies et durent consenti)' à la modiûcation des amendes judiciaires (en 1259), ce qui fut approuvé, en mars 1242- 1245, par la comtesse Jeanne (').
En Brabant, le long et mémorable règne de Henri I" (de 1 190, date de la mort de Godefroid III, à 1253) peut se diviser en deux périodes bien distinctes : l'une, qui s'arrête à 1214, pendant laquelle ce prince guerroie constamment, se mêle activement aux querelles qui agitent l'empire et essaye même, après la mort de Philippe de Souabe, de s'asseoir sur le trône; l'autre, qui succède aux batailles de Steppes et de Bouvines et est marquée par une paix presque constante.
En H92, Vilvorde, qui était comme entouré de tous côtés par les domaines des Berthout, seigneurs de Grimberghe, reçut une charte qui est le premier acte des ducs de Brabant où soit énumérée toute une série de dispositions en faveur d'une ville. Le duc y exempte les bourgeois de toute œuvre servile ou corvée, limite le service militaire qu'ils lui doivent, leur donne un étang et des pâtures, etc.
On peut hardiment revendiquer pour Henri I"" l'honneur d'avoir appelé à la civilisation l'aride et immense Taxandrie ou Campine. Son père Godefroid, il est vrai, y avait fondé Bois-le-Duc; mais cet établissement date de 1184, époque où le jeune duc était déjà associé depuis longtemps au gouvernement. Quant à lui, il y créa d'abord plusieurs villes nouvelles : Oosterwyck, Arendonck,
(>) Preuves, \i\i. 142 et 153.
Turnhoul (qu'il ne faut pas conlbndre avec Vieux-Turnhout, localité' qui existait auparavant), Herentals et Hooghstraeten. Dans un accord conclu, le 24 fe'vrier 1212-1215, entre lui et Godefroid de Schooten, seigneur de Bre'da, toutes ces villes sont qualifie'es de villes nouvellement fonde'es par le duc (*). Elles attiraient e'videmment la population des campagnes, car il fut alors stipule' que les sujets de Godefroid ne pouvaient s'y e'tablir sans l'autorisation de celui-ci, tandis qu'il leur était loisible de se fixer dans les villes plus anciennes, telles que Bois-le Duc, Anvers, Louvain, Lierre, Aerschot, Sichem, etc. Mais pas plus pour les cinq villes cite'es plus haut que pour les trois mentionne'es en dernier lieu, nous ne posse'dons de document relatif à leur e'mancipation. Seulement, on sait que Aerschot avait déjà, en 1200, des liberte's qui furent aussi donne'es au village voisin de Thielt, avec cette diffe'rence qu'au lieu de payer 42 deniers et deux poulets, chaque habitant de Thielt, devait au duc 2 sous et deux chapons, par an. Une de'claration des e'chevins d'Anvers, de l'an 1210, nous apprend que Herentals avait obtenu du duc Henri I'"^ les liberte's d'Anvers. Mais ce ne fut pas sans peine que cette ville les conserva. Le sol sur lequel elle fut bâtie appartenait au chapitre de Sainte-Waudru, de Mons, qui se montra peu satisfait de l'institution d'une nouvelle commune dans ses domaines : il re'clama et obtint, au mois d'octobre 1209, la confirmation des biens et des revenus qu'il posse'dait en cet endroit et le droit d'y constituer un maire, des échevins et une cour de tenanciers ; en 1221, le prince Henri, fils de Henri P*", donna à ce sujet de nouvelles et plus amples garanties au chapitre montois (^).
(') Oppida quae de novo feceranius.
(-) Opéra diplomatica, t. I, p. 197 ; — Willems, Brabantsche j-eesteti, t. 1, p. 622.
A la fin de son règne, Henri I" reporta son attention sur la Campine, où l'exemple de la prospérité de Boisle-Duc fit grandir Grave (^), Sint-Oeden Rode et Ejndhoven, qui furent privilégiées en 4252. Eyndhoven et Rode reçurent alors ('^), comme Oesterwyck les avait obtenus en 1250, et sauf la jouissance de l'exemption des tonlieux sur le Rhin, les lois et usages de Bois-le-Duc (^). Cette dernière ville devint dans la suite l'une des sept principales du Brabant, l'une des quatre dites chefs-villes ; elle étendit au loin, par suite de je ne sais quelle circonstance heureuse, l'influence de sa législation communale. Delft, Vianen, Lith, Littoyen et Herwaerden, Landen et Dormael, notamment, l'adoptèrent, et leurs échevins allaient à chef de sens à Bois-le-Duc, en cas de doute (*). Il nous est parvenu un acte du mois de juillet 1259, oîi les échevins, les jurés et l'universalité de cette ville rendent leurs usages communs à Delft et déclarent que, lorsque les échevins y réclameront d'eux une interprétation, il sera fait droit à leur demande.
Du côté de Jodoigne, le duc Henri l" eut recours à un excellent moyen pour peupler ses domaines. Il accorda à un grand nombre de villages l'abolition complète du servage, ainsi que celle des redevances serviles, qui furent remplacées, soit par un cens fixe, soit par un cens qui variait selon le nombre des foyers existant dans la localité. Les habitants de ces villages, disent les Comptes de la recette du domaine de Jodoigne pour les anvées 1404 et suivantes « soloient estre serfs et hommes à monseigneur de Brabant « en telle manière que nulle ne povoit marier fors que par le < congié et consentement de mon dit seigneur; en oultre payoient
(') La charte de Grave est du mois de janvier 1252-1253 {Preuves, p. 120).
(') Preuves, p. 119.
(^) Gramaye, Taxandria, p. 34.
(*) Idem, loc. cit., p. 12.
« mortemain et aullres servaiges, si comme plus à plain appert « par lettres et pour ce que nul ne voloit estre mariez ou dit ser- « vaige, mon dit seigneur regarda et conside'ra à l'utilité' et proffit « de son pais et pour accroistre la ligne'e des dites villes en telle « manière que les diz habitans demourront frans et quites de « toutes servitutes, par telle condicion et manière que chascune « ville paieroit à toujours, mais chascun an ou jour de feste saint « Rémi une somme d'argent, laquelle ne peust croistre ne appe- « tiser, et de ce fut fait bonnes lettres et avec ce doivent certaines « sommes d'avoine et de poulie à payer les uns audit jour et les « autres à la Saint-Andry. » Cinq de ces localite's : Geest-Gerompont, Marilles, Noduwez, Orp-le-Grand et Op-Heylissem, reçurent un double de cette concession, mais il n'en fut pas délivre' aux autres, qui e'taient: Incourt, Thorembais-les-Be'guines, Geest-Saint- Remi, Herbais, Avernas, etc. ('). J'ai retrouve' et publie' celle de Marilles, qui est datée de 1204, et où le duc permet aux habitants de choisir quatre ou six d'entre eux, chargés de la répartition des nouvelles taxes (^). Quelques-unes des localités citées plus haut reçurent des privilèges spéciaux, comme Incourt, à qui Henri I" octroya une keure criminelle, au mois de mai 1226, De plus un village voisin, Dongelberg, fut doté, en mars 1216-1217, des libertés de Louvain et de Jodoigne (').
Henri I" tenait beaucoup à augmenter ses domaines du côté du pays de Liège, avec les maîtres duquel il eut souvent des contestations. Il échoua, comme on l'a vu, dans son projet d'acquérir le château de Moha, héritage de ses parents, les comtes de Dachsbourg, et la ville de Saint-Trond ; mais il affranchit ou dota
(') La Belgique ancienne et moderne. Canton de Jodoigne, p. 11. (*) Preuves, p. 60.
{') Ibidem, p. 72.
de nouveaux privilèges Haelen, Léau, Dormael, Landen, Hannut et les villages voisins de Tirlemont. En 1206, Haelen, dont la seigneurie appartenait au chapitre de Saint-Lambert, devint une ville, oii les habitants furent exemptés des tonlieux, de la mortemain et des tailles autres que celles leve'es en certains cas détermine's ('). La ville de Léau était depuis longtemps florissante et emmuraillée, et la Cette, qui la traverse, était alors navigable; comme elle avait beaucoup souffert de la guerre de l'an 1212, Henri I" l'avantagea considérablement, l'année suivante, et notamment permit aux bourgeois de nommer entre eux six jurés, chargés d'administrer la ville de concert avec les échevins. Sur Dormael, Landen et Hannut on ne possède aucun détail, si ce n'est que le nouveau Landen se forma dans un bien de l'église Saint-Lambert, de Liège, à près de deux kilomètres de l'ancien village, qui déclina de plus en plus et où l'église paroissiale disparut dans la première partie du siècle dernier. Les villages voisins, jusqu'à Tirlemont, paraissent aussi avoir été affranchis sur les mêmes bases que ceux des environs de Jodoigne. Du moins les habitants de Raetshoven ou Racourt, furent exemptés d'exactions, à condition de payer par an 13 livres de Louvain moins 5 sous, 5 muids d'avoine et 50 poules (6 décembre 1233) (^), et, pour ceux de Laer, les taxes de toute nature furent remplacées par une rente fixe de 6 livres de Louvain et 6 muids d'avoine (décembre 1228).
Il existe dans Divaeus une charte que l'on attribue à Louvain, mais qui me semble plutôt devoir l'être à une localité ayant obtenu alors les usages des Louvanistes ('), Cenappe probablement, à en juger par le nom des personnes qui y figurent comme
(') Preuves, p. 64.- C) Ibidem, p. 125.
(^) Juxla electi'onem... libertatem qua friiuntur oppidani Locanienses (Divaeus, Annales oppidi Lotaniensis, p. 7).
témoins ('). Importante en ce qu'elle donne une idée du droit qui était en vigueur dans une ville dont les usages se propagèrent au loin, elle contient à la fois des dispositions de droit civil, de droit criminel et de police. En matière de succession, les fils et les filles partagent également, sauf que les fils ont le premier choix et que les enfants du premier lit excluent ceux du second. On ne reconnaît pas à celui qui est attaqué dans sa maison le droit de tuer l'assaillant; toutefois, si cela lui arrive, il paye 4 deniers au duc, qui se charge d'opérer sa réconciliation avec les parents du mort.
Les usages de Louvain furent aussi attribués, en mars 1228- 1229, à la ville franche que le duc Henri I" voulut fonder à Familleureux et pour laquelle l'abbaye de Bonne-Espérance lui céda une partie de son domaine de Courrières. On y voit que le monastère devait assigner à chaque bourgeois un journal de terre pour en disposer à son gré, sauf à payer un cens annuel de 2 sous de Louvain et de 2 chapons ; tous ceux, indistinctement, qui voulaient fixer leur demeure dans la ville nouvelle, comme bourgeois ou autrement, étaient tenus de donner par an et chacun : 12 deniers pour jouir des avantages de la bourgeoisie et franchise, 2 pour droit d'étalage, 4 pour être libres de tonlieu, de péage, de vinage, etc. Le droit du duc de lever des taxes est limité à certains cas, et ce prince ne peut conduire les habitants de la ville ni aux tournois, ni contre les Hennuyers, à moins que ceux-ci ne les attaquent ; il ne peut faire détruire dans ce bourg des maisons pour quelque crime que ce soit, ni y avoir lui-même une habitation, ni y exiger des gîtes. Un marché devait s'y tenir le mardi, etc. (^).
(•) La Belgique ancienne et moderne. Canton (te Genappe. p. 5. (*) Preuves, p. 109.
Quelques anne'es après, le duc s'occupa des Louvanistes d'une manière toute spe'ciale. Au mois de mars j 233-1254, de concert avec son fils aîné' Henri, il leur donna trois chartes importantes. Dans la première, il leur promet, dans le cas oij ils seraient moleste's à cause de ses dettes, de ne plus leur demander d'impôts tant qu'ils n'auraient pas e'te' indemnise's du préjudice qui leur aurait e'te' cause' et il les autorise à se venger des gens du dehors qui leur seraient hostiles et à s'assembler dans ce but, au son de la cloche, sous la direction des recteurs de la commune et des e'chevins. Dans la deuxième, Henri I" et son fils s'engagent à garantir les bourgeois de Louvain contre les exigences de Godefroid de Louvain, second fils du duc. Par la troisième, ils promettent d'abolir, à la Saint-Remi suivante, la taxe leve'e pour l'entretien des remparts. Enfin, le prince Henri, de son côte', reconnut que la propriété' du bois dit Loe (ou Kessel-Loo) appartenait aux Louvanistes et qu'il était spécialement affecté au pâturage de leur bétail. D'après Gramaye ('), l'organisation communale aurait été légèrement modifiée et des maîtres de la commune créés à Louvain, en 1219 ; si l'on en croit Divaeus (*), ce serait en 1225, que ceux-ci, qu'il appelle consuls (consides), auraient été institués.
Au mois de mars 1220-1221, Anvers obtint à la fois deux privilèges très-importants. Dans l'un, Henri l"'' restitue à la ville ses anciennes libertés, preuve manifeste qu'il les avait supprimées ou violées, et promet de ne plus réclamer d'elle de tailles qu'en certains cas. Dans l'autre, qui est daté du 7, il règle le mode d'après lequel on maintiendrait les Anversois dans leurs acquisitions de biens féodaux ou censaux.
(.'est le même duc qui donna à Bruxelles ses deux plus
(') Loratimm, p. 8.
(*) Loc. cit., p. 8.
anciennes chartes. La première, date'e du 9 juin 4229, constitue surtout une keure criminelle, dont tous les habitants âgés de quinze ans devaient jurer l'observation. L'homicide y est puni de mort ; des amendes, variant de 20 sous à 20 livres, y sont comminées pour les autres crimes. Des dispositions nombreuses règlent les trêves, les re'conciliations, etc., et garantissent la sûreté des personnes et des biens. Il est dit dans cette keure que les habitants l'avaient adoptée pour le terme de trois ans, à condition que le duc et les siens ne leur feraient aucune violence et que toutes les causes se décideraient par jugement et sentence des échevins. La ville était alors administrée par ces derniers et des jurés qui, d'après une autre charte, du 30 mars 1234;-1235, étaient choisis par leurs prédécesseurs, sauf que si le duc refusait d'accepter certains choix, ou devait en faire d'autres.
Dans les domaines des seigneurs de Diest, qui étaient limitrophes de ceux des comtes de Looz, avait grandi une ville, Diest, que sa situation sur le Démer, à l'entrée du Brabant, vers le nord-est, appelait à un grand avenir. Le duc Henri I" lui donna, le 25 février 1228-1229, une charte qui est aussi une keure criminelle, et où des dispositions particulières garantissent les droits des citoyens. Arnoul, seigneur de Diest, s'engagea à l'observer et déclara que s'il venait à la violer en quelque point, il réparerait ses torts d'après la décision de ses pairs, les vassaux du duc.
Comme partie du territoire brabançon oij Henri I" se plut à prodiguer les privilèges, je citerai la contrée située entre Bruxelles et Louvain, à la lisière orientale de la forêt de Soigne. L'abbaye de Corbie y avait de grands biens, en particulier à Neer-Yssche. Le duc, en août 1211, en exempta les habitants de la mortemain, du dioit de gerbe, des tailles, hors les cas réservés, etc., et sauf payement de 12 livres de Louvain par an H possédait de ce côté un château à Tervueren, près duquel s'était formée une bourgade,
dont les habitants étaient bourgeois et privilégiés. Il accorda leurs libertés au village de Duysbourg (8 octobre 1226), donna celles de Louvain à Wavre (le 23 avril 1222), et à Over-Yssche (en 1254), et accorda une keure criminelle à La Hulpe (le 5 juin 1250).
On n'en finirait pas si l'on énumérait toutes les dispositions favorables à la population urbaine et rurale que prit Henri P"" : les immunités accordées, en 1210, aux tenanciers de l'abbaye d'Affligbem ; les droits et usages des habitants d'Uccle étendus à ceux de Forest (29 mai 1215)(') ; les exactions qui se levaient sur les habitants de Bynswyck, près de Louvain, remplacées par des obligations modérées (en 1225) ; l'exemption d'exaction octroyée, en 1228, aux tenanciers du monastère de Forest; des immunités concédées aux tenanciers de l'abbaye de Bonne-Espérance, à Gentinnes, et confirmées en 1228, par son fils, etc. Quelques particularités dévoilent un certain antagonisme entre les populations et les corporations religieuses, comme cette émeute qui agita les deux Genappe, en 1222, et était dirigée contre le chapitre de Nivelles(^); cette promesse de respecter les droits du chapitre deSaint-Servais, de Maestricht, qui fut faite, le 14 septembre 1227 ('), par les écoutètes, les échevins et les bourgeois de cette ville, dans le grand réfectoire du chapitre de Liège; les difficultés qui s'élevèrent entre les habitants de Frasnes et les religieux de l'abbaye d'Afflighem, en 1255 et années suivantes, à propos de certains biens que les premiers revendiquaient à titre de propriétés communales (*).
Comme charte seigneuriale, il n'y a à citer, en Brabant, que la loi donnée à ïrazegnies, en avril 1220, par Othon, seigneur de ce
(1) Preuves, p. 71.
(^) Ibidem, pp. 91 et suiv.
(') Ibidem, pp. 106 et 109.
(*) Ibidem, pp. 129 et suiv.
village ('). Elle comprend un très-grand nombre d'articles, et renvoie la décision des points dont il n'y serait pas question, à la législation du pays (Icx patriœ) et à l'appre'ciation des e'clievins. Le règne de Henri II (12oo-l247) pre'sente peu de chartes à citer, si ce n'est une conOrmation des droits des habitants de la Hulpe (23 juin 1238), une concession de privilèges et de pâtures aux habitants de Bergh et de Neder-Ockerzeel, à charge de payer une rente annuelle de 40 livres (1248), etc.; mais il est intéressant sous d'autres rapports. En dehors des possessions séculaires de la maison de Louvain, Henri i" étendit considérablement l'influence de sa race. Malgré plusieurs tentatives des abbesses de Nivelles, lui et son fils Henri disposèrent de plus en plus de la ville de ce nom, où la bourgeoisie leur était toute dévouée et où il se créa un corps de jurés, vrais représentants de la commune, qui se montrèrent toujours dévoués aux intérêts des ducs et contrebalancèrent l'influence des échevins, plus portés à soutenir l'abbesse et le chapitre. En avril 1240, des arbitres pris parmi les ecclésiastiques restituèrent à l'abbesse le droit de percevoir les tonlieux, droit dont elle avait été dépouillée par la commune ; mais celle-ci tint bon, et, en mai 124i, elle avait de nouveau été excommuniée par l'évêque de Liège (^). A Maestricht, un débat important surgit entre le duc et le chapitre de Saint-Lambert, qui possédaient chacun une partie de la ville : ce dernier corps, comme ayant succédé aux droits de l'église Notre-Dame de Maestricht, lorsqu'elle était la cathédrale, le duc, en vertu de diplômes royaux et impériaux. H y eut plusieurs enquêtes au sujet des droits des deux parties : une première, ouverte par les échevins liégeois de Maestricht (1" juillet 1245), ne parut pas satisfaisante, puisqu'il
(') Preuves, p. "6.
(») Ibidem, pp. 146 et 156.
y en eut, le 20 juin 1245, une seconde. Selon les Liégeois, le tonlieu, à Maestricht, appartenait pour deux tiers à leur évêque, pour le tiers restant au duc; celui-ci avait sa part dans le produit des prés et des foires, et la maison commune appartenait aux deux juridictions comme ayant été bâtie aux frais des sujets de toutes deux ; un habitant pouvait changer de seigneur s'il parvenait à justifier ce changement par sa flliation. Les témoins entendus à la demande du duc prétendirent que tout habitant était soumis à ce prince s'il n appartenait à la familia de Notre-Dame et de Saint-Lambert, que cela avait été décidé par l'empereur Lothaire, de l'aveu de l'évêque de Liège Alexandre. D'après eux la police de la voie publique était entièrement du ressort de leur prince et les foires devaient être tenues en son nom, sauf payementde21ivres de Louvainau prélat(').
L'exemple des ducs de Brabant influa considérablement, paraîtil, sur les princes voisins. Ceux-ci accordèrent également un grand nombre de chartes vers l'année 1230, et ce fait est d'autant plus curieux que quelques uns de ces princes étaient alliés, par mariage , à la famille ducale. Faut-il admettre que la lignée même de Louvain et jusqu'aux dames qui en sortaient, avaient été gagnées aux dispositions libérales dont Henri 1" avait donné tant de preuves éclatantes ?
Les villes de la Hollande et de la Zélande, si riches pourtant en historiens et en documents, ne possèdent guère de concessions de privilèges antérieures à l'an 1200. Les libertés municipales semblent s'y être établies sous l'influence des deux contrées plus méridionales, la Flandre et le Brabant, qui étaient plus avancées sous ce rapport. La Zélande, oii l'autorité était partagée entre le comte de Flandre qui la tenait en fief de l'empereur; le comte de Hollande, son vassal, et le châtelain de Zélande, comme arrière-
(') Preuves, [>\>.V6'i 159 ot 265.
vassal, reconnaissait pour capitale la cité, alors commerçante, de Middelbourfj (le bourg du milieu), ainsi appele'e à cause de sa situation au centre de l'tle de AValclieren. Elle possédait déjà une keure en 1217, lorsque ses seigneurs lui en donnèrent une nouvelle, dont un des articles rappelle l'existence de l'ancienne, et qui fut, quelques années après (en mai 1223), concédée aux habitants de West-Kappel et à ceux de Domburg, par le comte de Hollande et le châtelain de Zélande.
Dans la Hollande proprement dite, on ne trouve, pour la même époque, qu'une charte de l'année 1213, celle de Gertruidenberg, ville qui s'était formée non loin de Bréda, dans les domaines de l'abbaye de Sainte-Gertrude, de Nivelles. Puis il y eut un temps d'arrêt qui se termina avec la minorité de Guillaume II, ûls de Florent IV. Dès que ce prince, qui porta ensuite la couronne royale d'Allemagne, commença à gouverner ses domaines, il octroya de grandes libertés à Harlem (23 novembre 1245), à Delft (14 avril 1246), à S'Gravesande (mai 1246). Ziericzée vit confirmer ses privilèges (1 1 mars 1247). Dordrecht, en récompense des services que ses bourgeois avaient rendus au comte Florent, fut déclarée libre de tonlieu (17 février 1249) et obtint une sanction des libertés et de la keure dont Guillaume \-' l'avait dotée (28 janvier 12o2j. Middelbourg, puis la Zélande tout entière, reçurent une keure nouvelle, la première le 11 mars 1254, la seconde en 1256; Alcmaeret le métier de Mordrecht eurent aussi des immunités particulières (11 juin et 22 décembre 1254 (*).
Dans le pays de Zutphen, le comte Othon, après en avoir délibéré avec ses parents et amis, concéda à la ville de Zutphen, en 1190, une liberté complète, aussi complète que celle de la ville la mieux privilégiée existant depuis les Monts (ou les
(') Vas MiiîRis, Clutrterboek ; — Vanbek Bërgh, Oorkondenboek, passini .
Alpes) jusqu'à la mer. L'établissement d'un tribunal compose' de douze e'chevins et d'un marche' qui se tenait le jeudi, l'abandon à la ville du produit intégral des amendes, sans que rien tut re'serve' pour le comte ou le maire, tels furent les principaux avantages assure's à la nouvelle bourgeoisie, en même temps que le privilège pour les habitants de ne pouvoir être appelés en duel judiciaire, celui de ne payer aucun tonlieu, celui de pouvoir se fixer à Zutphen sans être inquiétés par qui que ce fût.
Dans la Gueldre proprement dite, à laquelle le comté de Zutphen ne fut réuni qu'en 1080, il n'y eut d'abord qu'une localité jouissant de grands droits, la cité impériale de Nimègue. Mais, à partir du deuxième quart du xiii' siècle, les villes s'y multiplient. On privilégia successivement : le 11 juin 1251, Harderwyck ; le ol mai 1255, Emmerich, qui fut alors élevé au rang de ville royale et impériale et où il fallut ménager les grandes prérogatives du chapitre local ; le 15 juillet 1255, Arnhem ; le 1" mars 1257, Doesburg-sur-l'Yssel ; le 1" décembre 1277, Groenlo. La petite ville de Genth, dans le Haut-Betuwe, fut aussi émancipée, mais à une date inconnue, et ses droits, ainsi que ceux d'Emmerich, lurent accordés aux habitants de Lochem (le 16 juillet 1255), et plus tard à ceux de Doetinchem et de Wageningen. Les renseignements font absolument défaut pour la ville la plus importante de la Haute-Gueldre, Ruremonde. Il est question de ses citoyens, de ses e'chevins, du sceau de la ville, le 51 août 1244, dans un diplôme du comte Othon où il se réserve la haute justice sur les tenanciers de l'église paroissiale, le reste de la juridiction étant abandonné à Thierri, l'avoué de l'église (').
Au pays de Clèves, Wesel reçut des libertés de Thierri, fils du comte de Clèves (septembre 1241), et les bourgeois de Clèves
(') BoîVDAM, Churterboek, passim .
de son père Thierri et de lui (2o avril 1242). Au comté de Looz, le comte Arnoul VJI se conduisit de même. En mai 1232, il donna les droits municipaux de Lie'ge à Hasselt, qui devint depuis la localité la plus importante de ses États, et, huit ans après, il affranchit le village de Curange, en déclardnt que, pour les cas difficiles ou douteux, les échevins y devaient demander l'avis de ceux de Hasselt ('). La bourgade de Beeringeu appartenait alors au vieux monastère de Corbie, en Picardie, de fondation carlovingienne. Arnoul de Looz, du consentement de l'abbé Hugues, la dota de libertés, en octobre 1239. Les échevins devaient aussi aller à chef de sens à Hasselt; mais, dans le cas où les échevins de cette ville n'oseraient rien décider, ils étaient astreints à demander l'avis de ceux de Liège. La charte de Beeringen nous montre la timidité avec laquelle on s'attaquait aux vieux usages, dans les domaines abbatiaux. Le monastère conserva l'intégralité de ses revenus , même la mortemain , sauf que cette taxe fut réduite à 12 deniers dans l'intérieur de la franchise; lorsque le défunt était tenancier de l'abbé, on donnait : s'il était de la franchise, une somme égale au cens qu'il payait; s'il habitait hors de la franchise, pour l'homme on devait un bœuf, pour la femme une vache (-).
Dans le Limbourg, Limbourg même et Hervé, cette dernière antérieurement à 1276, la première avant 1280, devinrent des villes franches ; dans les seigneuries secondaires relevant du duché, Daelhen et Fauquemont, malgré la proximité des villes, si florissantes et si libres, de Liège, de Maestricht et d'Aix-la-Chapelle, on n'entrevoit aucune vie, si ce n'est une vie féodale et religieuse. Mais, pour le Luxembourg, on rencontre plus de
(') Mantelics elRoBYNS, Historia Lossensis, pars I, p. 185. (*) Preuves, p. lio.
documents. On ne sait rien, il est vrai, d'Arlon, ce vieux bourg romain, si ce n'est qu'il y existait, en 1289, outre le pre'vôt, un justicier, des maires, des échevins et des bourgeois, mais on constate un grand progrès accompli du temps de la comtesse Ermesinde. Reste'e veuve après la mort de Waleran, duc de Limbourg, dont le flls aîné', Henri, issu d'un premier mariage, eut pour sa part le Limbourg, et dont un autre flls, portant le même prénom, fut comte de Luxembourg et de La Roche et marquis d'Arlon, cette princesse accorda des chartes remarquables aux bourgeois d'Echternach (1" novembre 1256) et à ceux de Luxembourg (2 août 1245). Les uns et les autres furent autorisés à élire, pour composer l'administration locale avec les échevins, un premier magistrat portant le nom de justicier, et quatre délégués (ou receveurs) chargés de percevoir le produit des assises et des amendes. Le comte conGrma aux deux localités l'usage des cours d'eau, des pâtures et des bois situés sur leur territoire, avec le droit d'y chasser et d'y pêcher; détermina les limites dans lesquelles le service militaire lui serait dû, fixa le cens annuel que chaque bourgeois payerait (12 deniers à Echternach, au lieu de 5 oboles ou 4 1/2 deniers que l'on donnait auparavant ; 14 deniers à Luxembourg), établit sur la vente des denrées et autres objets une taxe équivalant à un 120' (1 denier parlOsous). A Echternach, les religieux de l'abbaye se prétendirent lésés par l'affranchissement de la localité et obtinrent l'abandon à leur profit de la moitié du produit de l'assise nouvellement établie, et une promesse de plus grands avantages dans certams cas.
Le comte Henri, fils du duc Waleran et d'Ermesinde, suivit les traces de sa mère. 11 privilégia Thionville (le 15 août 1259), Macheren ou Grevenmacheren (en 1252), Bcdburg (en 1262). A Thionville, il n'y avait pas de justicier, mais on devait prendre parmi les bourgeois le maire, officier du comte, qui était nommé
par lui, et chaque maison donnait par an 12 deniers à la Noël et 12 à la Saint-Jean. A Macheren on payait au comte, outre un cens de 14 deniers et un chapon par maison, la neuvième gerbe de la re'colte et le neuvième panier de raisins provenant des vendanges. A Redburg, le four resta banal, avec défense aux bourgeois d'en avoir de particuliers et les marchands de vin furent impose's à 100 sous par an. Les autres villes n'ont e'té privile'gie'es que plus tard, sauf Bastogne, où un habitant est déjà qualifie' de bourgeois en 1257 (').
Dans TArdenne ce fut la loi de Beaumont qui fut presque partout octroyée aux localités. Sans accorder de privilèges politiques aux habitants, elle leur assurait une foule de petits avantages dont l'ensemble était bien coordonné. Les comtes de Chiny la donnèrent au village d'Avioth (juillet 1225), à la nouvelle ville que l'un d'eux, Arnoul, fit édifier à Montmédy (juin 1259), etc. Le comte de Luxembourg, Henri II, l'étendit à Marville (en 1252) et Ferry III, duc de Lorraine, à Longwy (en 1276). Le père de celui-ci, le duc Mathieu, avait donné tout ce qu'il possédait à Franoit, à la franchise que la comtesse Ermesinde et messire Conon avaient établie dans ce village, à condition que chaque bourgeois lui devrait, par an, une redevance consistant en un franchart de froment (29 septembre 1245) (^).
Dans le comté de Namur, c'est surtout vers l'époque de la bataille de Bouvines que des chartes nouvelles apparaissent. Philippe, surnommé le Noble, avait, dès l'année 1196, ratifié la charte que le seigneur de Walcourt avait donnée au village de ce nom (') ;
(') Bbrtholet, Histoire du duché du Luxembourg, passim.
(^1 Publications de la Société du grand-duché du Luxembourg, l. XIV, p. 109.
(-) DE Reiffeivberg, MoHuments pour servir à l'histoire des provinces de Namur, etc., t. I, p. XXVI.
quant à lui, il était plus disposé à favoriser les nobles et surtout les ecclésiastiques. Sa sœur Yolende et son mari, Pierre de Courtenai, comte d'Auxerre, se montrèrent plus généreux envers leurs sujets. Par une charte datée de leur <■ maison • de Floreffe, le 1o août 1215, ils étendirent à la petite ville de Bouvignes, située près de Dinant, sur la Meuse, les immunités que leurs prédécesseurs avaient octroyées à la capitale du comté. En 1214, ils érigèrent en ville franche le village qui, sous le nom de Neuve- Ville ('), s'était formé aux portes de Namur, vers Bouge. En 1246, intervint une nouvelle confirmation des privilèges de Fleurus, qui dataient alors dun siècle moins un an.
Parmi les vassaux du comte Pierre et d'Yolende qui suivirent leur exemple, il faut mentionner Henri de Rumigny, seigneur de Florennes, et Othon, seigneur de Trazegnies. Le premier donna à Jamoigne, en 1215, les libertés de Floreffe, exempta les habitants de toute redevance pour le stationnement au marché ou à titre de tonlieu, et leur abandonna le droit de recueillir le bois mort dans ses forêts; le second concéda au village de Chapelle lez-Herlaimont, en 1222, une charte qui esta peu près identique à celle dont il dota, la même année, son principal domaine, Trazegnies (^).
11 est essentiel de remarquer ici qu'au pays de Liège ce furent en beaucoup d'endroits les seigneurs particuliers, vassaux de l'évêque, qui améliorèrent la condition de leurs sujets. Des prélats eux-mêmes, il y a peu de chose à dire sous ce rapport et ils ont peut-être craint de froisser les intérêts d'un clergé et d'une noblesse très-fiers de leurs prérogatives. La charte octroyée à
(') La villa et herbatta, quae nova villa nominatur, est citée dès 1192 (Gai,uot, Histoire du comté de Nanuir, t. V, p. 530). — La charte de la Neuve- Ville a été publiée par Borgnët et Bormans, Carlulaire de la ville de Nnmur, t. I.
(") Preuves, pp. 72 et 85.
Revogne et par laquelle ce village fut doté, par l'évêque Robert, des usages de Renwez, en 1241, constitue, en quelque sorte, une exception. Mais les grands se dépouillaient parfois d'une manière très-bénévole, quand ils se laissaient conduire par des sentiments de l'ordre le plus élevé. En 42IÎ2, Walter, seigneur de Fontaine rÉvêque, privilégia cette localité; en février 1219-1220, un seigneur du même nom, qui était avoué du chapitre de Saint-Lambert à Pont-de-Loup et Châtelet, y donna aux habitants une entière liberté en les exemptant, avec l'approbation de l'évêque Hugues de Pierpont, d'exactions et de mortemain; au mois de mai 1256, Baudouin, seigneur d'Orchimont, confirma aux bourgeois de Gédinne les lois de Renwez, que son père leur avait octroyées ; en juin 1242, le chevalier Hugues, seigneur de Corbion, en plaçant ses vassaux et tenanciers de Corbion sous la protection de l'évêque de Liège, leur donna pour code la loi de Beaumont, à charge de servir militairement l'évêque en cas de besoin et de lui payer chacun 12 deniers parisis et 1 chapon, par an; au mois de février suivant, l'abbé et le couvent de Mouson en agirent de même lorsqu'ils établirent une ville nouvelle à Proisi; enûn en 1253, Godescalc, seigneur de Montigny-sur-Sambre, dota ce village d'une charte des plus remarquables. Elle reconnaît aux habitants le droit de nommer sept jurés, qui siègent avec les échevins et sont spécialement chargés de répartir l'assise. Godescalc y déclare qu'il a concédé ce privilège à ses sujets en expiation des maux que ses ancêtres leur avaient causés et veut, qu'à sa mort et à celle de ses successeurs, l'héritier du domaine le ratifie et ne puisse recevoir l'hommage de ses sujets, qu'après leur avoir promis d'être leur «t bon seigneur. » Faute par lui de prendre cet engagement, le maire et les échevins devront s'abstenir de rendre la justice, sous peine d'être déclarés parjures à leurs serments ('). 11 existait
(') Voir Preuves, pp. 7S, 131, loO, loi et 182.
dès cette e'poque un droit de Bouillon, qui fut donné en 1227 par Hugues, flis aîné' du comte de Rethel, à la ville qu'il avait bâtie sous le nom de Château-Renaud au lieu dit Chastellier, non loin de Me'zières ('), Mais on n'a retrouve' aucun fragment de cette vieille coutume.
La multiplication en Belgique du nombre des villes et des villages dote's de privilèges date, comme on le voit, des dernières anne'es du xii* siècle et de la première moitié' du xiii% et surtout du deuxième quart de cette dernière période. Plus tard, les affranchissements de ce genre devinrent plus rares, puis cessèrent totalement, et jamais une pareille e'closion de libertés ne se reproduisit. On aura remarqué qu'il existait de grandes différences entre les localités affranchies, dont les unes exerçaient des droits politiques, tandis que d'autres, et ce fut le plus grand nombre, n'obtinrent que des améliorations dans leurs rapports avec les seigneurs auxquels elles étaient soumises.
Là pourtant ne se borna pas l'amélioration. Des adoucissements de toute espèce furent apportés à la condition des serfs. On continua presque partout, il est vrai, à interdire aux bourgeoisies de les recevoir et de les retenir parmi elles et aux sujets des seigneurs d'aller, sans leur consentement, habiter ailleurs ; mais les exemptions de tonlieux et de tailles, les franchises de toute sorte unirent par comprendre tant de personnes qu'une grande partie de la popu-
(') Castrum Renaldi, qiiod de novo construxi inter villam Bracquensem et Fallem Dei, super niontem qui dicebatur Chastellier, ad legem castri Bullionensis institui et juraci eamdem libertatem et easdem consuetudines me observaturum burgetisibus ibidem mansuris quas habere noscuntur in Castro de Bouillon (Marlot, loc. cit., t. H, p. 190).
lation échappa à la servitude. Dans la plupart des localités, des prés ou des pâtures, quelquefois très-étendues, furent abandonnées aux habitants, soit en toute propriété, soit seulement pour y faire pâturer après la fenaison ou y couper le bois; enûn, des affranchissements nombreux adoucirent la condition d'une foule de malheureux en bornant leurs obligations au payement d'un cens modique à une église ou à une abbaye. C'est ainsi que Walter de Mortagne, évêque de Laon, donna à la cathédrale de Tournai, en 1173, en l'honneur de saint Eleuthère, tous les serfs habitant dans ses domaines. Arnoul d'Eyne, en 1222; Aleyde, dame de Boulaere, en 1258-1259 ; Arnoul, sire de Cisoing, en septembre 1241 ; Hugues, châtelain de Gand, le 29 mai 1245 et le 22 mars 1251-1232, et Godefroid, sire de Bréda, en 1246, affranchirent également un grand nombre de serfs, en se bornant à leur imposer certaines charges, comme l'abandon de leur meilleur chapeau, valentiuscaput, celui qu'ils mettaient pour aller à l'église ou au marché, ou de leur meilleur meuble, le payement de cens modiques, etc.
On aura remarqué, dans les chapitres précédents, avec quelle ardeur les villes sollicitaient l'abolition du droit de mortemain ; il est curieux d'observer, d'autre part, quelle peine on eut à supprimer ce droit odieux dans les campagnes ; il semble qu'en le transformant en droit de meilleur catel ou du meilleur meuble {curmede, de kiesen, choisir), on voulait en maintenir l'existence et perpétuer la flétrissure de ceux qui y étaient assujettis. Mais, insensiblement, des idées plus généreuses pénétrèrent dans les esprits. En 1227, Gérard, comte de Gueldre et de Zutphen, accorda à ses sujets du Veluwe le droit d'hériter sans empêchement des biens de leurs parents, sauf que la curmede fut maintenue pour les enfants illégitimes, les étrangers et les Frisons. Le 14 janvier 1230, les « hommes >• du monastère d'Egmond, de
Renilo à Castricum, furent totalement affranchis de la curmede par l'abbe' Arnoul, mais à prix d'argent, Arnoul en ayant alors un pressant besoin. Le 25 fe'vrier 1232-1255, la comtesse Jeanne supprima la même imposition, dite de beste hoofd, « la meilleure tête », en faveur de tous ceux qui habitaient dans les huit u/erscliaeren ou juridictions comprises dans la châtellenie de Bruges. Sur les instances de ses conseillers, qui lui avaient remontre' l'injustice de la mortemain que l'on percevait à son profit, en Hainaut, sur les serfs des e'glises ou sainteurs, plutôt, d'après eux, en vertu d'une coutume que par droit, la même princesse avait songé à la remplacer par le meilleur catel , mais elle mourut avant d'avoir réalisé ce projet et ce fut sa sœur Marguerite qui y donna suite, en juillet 1245. Cette réforme ne s'étendit nullement aux propres serfs de la comtesse, elle diminua simplement ses droits sur les sujets des monastères dont elle avait l'avouerie. Mais la mortemain, en Hainaut, ne disparut que lentement et pour en être affranchi, au xiii' siècle, il fallait une possession de vingt et un ans et un jour. Quant au meilleur catel, il continua à subsister ; mais le curé, le seigneur haut-justicier en étaient exempts de droit, et les personnes « de bonne orine • , c'est-à-dire d'origine libre, qui s'étaient volontairement asservies à saint Ghislain, à saint Vincent, etc., s'en rachetaient en donnant 2 deniers par an, plus 6 deniers à leur mariage et 12 à leur mort.
En avril 1252, la comtesse Marguerite renonça à son droit de réclamer la moitié des objets laissés à leur décès par les serfs ou serves en Flandre, à condition toutefois d'hériter de leur meilleur meuble, de leur meilleure tête de bétail ou de leur plus beau bijou, sans y comprendre toutefois leur lit, ni leur plus vigoureux bœuf, et à charge de payer par an, l'homme 5 deniers et la femme 1. Cet affranchissement n'eut pas un effet général, car, en juillet 1261, la même princesse libéra un grand nombre de che-
valiers du droit de lialfe hâve, c'est-à-dire du partage des meubles par moitié', mais en leur imposant encore le meilleur catel. L'une ou l'autre de ces charges se perpe'tua surtout dans les domaines de certaines abbayes, comme Saint -Pierre, de Gand, dans des seigneuries particulières et même dans des villages appartenant au domaine des comtes. En fe'vrier 1273-1276, Robert, le fils aine' de Guy de Dampierre, en e'mancipant un certain nombre de serfs, s'attribue encore le droit de re'clamer la curmede à leur de'cès ('). Il ne faut pas oublier que les faveurs accorde'es aux serfs cessaient presque toujours s'ils quittaient les domaines de leurs maîtres.
Il e'tait re'serve' aux ducs de Brabant de prendre à leur e'gard une glorieuse initiative. Par son testament en date du 22 janvier 1247- 1248, Henri II, avec le consentement de son fds, Henri III, et après en avoir délibe're' avec ses vassaux et les hommes religieux du pays, supprima la mortemain dans ses domaines, sans restriction du meilleur catel, sans parler de changement de domicile. En outre, il autorisa les enfants naturels à disposer de leur avoir par testament, apposant ainsi son nom à la première de ces grandes mesures qui, à partir de ce moment, se succe'dèrent dans le duché et ont rendu l'étude de ses institutions si importante. Certes, le servage ne disparut pas entièrement du Brabant, il s'y maintint encore dans quelques seigneuries particulières, mais au moins il n'y souilla plus les domaines du prince. Il subsista, au contraire, en Hainaut, sur certains points de la Flandre, en Gueidre et dans le Luxembourg, surtout dans cette dernière province, où les nobles prétendirent longtemps encore empêcher les gens de condition servile de changer de domicile sans leur en avoir demandé la permission.
Mais la véritable Belgique n'était pas là ; elle se composait surtout
(') Preuves, p. 255.
de ces États où tout convergeait vers la liberté politique et où les (le'veloppements du commerce, de l'industrie et de l'agriculture marchaient de pair avec les progrès des institutions. Arrivé au milieu du xiii* siècle, on ne peut contempler, sans étonnement et sans admiration, l'aspect nouveau que présente cette contrée où luttaient, quatre siècles plus tôt, tant d'éléments de désordre. Ce n'est plus l'anarchie féodale qui y est maîtresse; elle cède la place à un pouvoir nouveau, ayant pour but le maintien de la tranquillité publique, pour devise le mot paix, et il s'abusait étrangement le savant professeur qui prétendait donner une idée de cette grande époque en disant à ses élèves : « Vous auriez grand tort, Mes- « sieurs, si vous vous représentiez le régime intérieur d'une com- « mune, une fois bien conquise et constituée, comme un régime •' de paix et de liberté, rien n'en était plus loin ('). ••
Sans doute, le calme ne régnait pas toujours dans ces grandes agglomérations d'hommes; mais les lois nouvelles s'efforçaient de les contenir, de répandre les idées de justice et de modération en équilibrant les pénalités, en introduisant dans la procédure des garanties, en essayant des combinaisons pour la recherche des délits, la conclusion de trêves, etc. Sachant que rien ne répugne à l'accusé comme son éloignement de ceux au milieu desquels il e&t habitué à vivre, elles réprouvaient les poursuites intentées contre lui hors du lieu de son domicile. Par les recours à chef de sens d'une ville ou d'une bourgade à une autre, elles inaugurèrent des relations qui, en fixant les règles du droit, tournèrent au profit de l'industrie et des idées de sociabilité.
Ceux que le mérite ou parfois le hasard seul plaçait à la tête de leurs concitoyens, voyaient grandir leur rôle et en augmentaient encore l'importance; mais les mœurs avaient des tendances si géné-
(') Gdizot, Histoire de la civilisation en France, t. IV, p. 262.
raies à l'équité, qu'à chaque instant des mesures de tout genre étaient prises ou recommandées pour assurer la bonne administration de la justice ou l'emploi intelligent des deniers publics. Tantôt c'était l'autorité religieuse qui, par la voix du légat du pape, prescrivait à Liège, à Huy, à Dinant, de ne plus vendre au plus offrant, mais de donner de bonne foi les fonctions de maire ou d'échevin (') ; tantôt le souverain pontife lui-même préconisait le système de réélire tous les ans les magistrats, sous peine d'une sentence d'excommunication, dont le pape seul pouvait relever (*). Si, en une foule d'endroits, les échevins tendaient à se perpétuer ou à redevenir de simples délégués du prince, nommés par lui, ailleurs les bourgeois revendiquaient le droit de les établir ou de les destituer ('), ou contrebalançaient leur autorité par l'établissement de chefs suprêmes de la commune, plus tard célèbres sous le nom de maîtres des bourgeois ou hurgemeesters, par celui d'un second corps dit des jurés, ou enfin par l'institution d'un nombreux conseil (raet, commune consilium oppidi), auquel on ne soumettait que les affaires importantes ou d'intérêt général.
Si l'intervention du clergé dans le payement des charges communes était difficile à obtenir, au moins la population laïque acceptait le principe de l'égalité de tous devant l'impôt, même pour les magistrats communaux. Cependant ceux-ci introduisaient déjà l'usage, auquel on donna plus tard une extension regrettable, d'accorder des exemptions totales ou partielles d'impôt aux établissements religieux ou charitables. Sans doute l'autorité était passée tout entière et presque partout entre les mains des riches et il en résulta par la suite, comme le dit Philippe de
(') En 1254 (ForLLO?(, loc. cit., t. I, p. 333). {^) En 1278 (CoLipts, Histoire d'Eiujhien, p. 32).
(3) Chartes de Clèves, du 25 avril 1212; de Wesel, du 27 septembre 12S5 (Lacomblbt, loc. cit.. t. II, pp. 136 et 227).
Beaumanoir, une grande oppression des moyens et des pauvres bourgeois ; le gouvernement, temporaire, du reste, de cette classe semi-aristocratique, produisit cependant de bons re'sultats, en développant le goût du luxe, en encourageant les pi ogres de l'industrie et des arts.
Si l'esprit d'invention et de découverte ne produisait pas plus de résultats, la faute n'en doit pas être attribuée à la multitude même, mais aux préventions que l'on entretenait chez elle. Quand il se présentait un essai nouveau, on élevait dans les esprits le plus puissant des obstacles, le préjugé religieux. Ainsi, dans le monastère de Vaucelles, on essaya, vers l'an 1250, une roue de moulin dont la force exceptionnelle réduisait la paille en une farine que l'on donnait aux porcs, mélangée avec des herbes. Cette innovation donnant lieu à toute espèce de rumeurs, parce que la farine était molle et peu nourrissante, les esprits timorés ne manquèrent pas de s'alarmer et un frère de Vaucelles, nommé Lambert Paternoster, s'écria, en levant les bras au ciel : « Seigneur, que cette roue ne tourne plus! » Aussitôt, ajoute le narrateur, tout le moulin s'écroula, et avec lui disparut le scandale (')• Avec de telles ressources, la routine, on en conviendra, est inattaquable, et sa domination assise sur des bases certaines.
Mais, en dehors de ce domaine, quelle vie se manifeste ! Los trouvères se multiplient, leurs œuvres récréent et distraient les populations. L'instruction se répand; une grande partie de la clasiie aisée, on peut en être assuré, connaissait, outre sa langue maternelle, le latin, au moins d'une manière superficielle, presque tous les actes étant rédigés en cet idiome et se passant devant des cours féodales ou échevinales, dont les membres ne se souciaient nullement, sans doute, d'authentiquer, par l'apposition
(') liomon miirersalc (le .ipibus, liv. il, c. 26.
de leurs sceaux, des textes dont ils n'auraient pas compris la porte'e. Les langues nouvelles, de plus en plus cultivées, e'taient e'videmment l'objet d'une fiiveur plus grande encore.
L'architecture ogivale, introduite en Belgique dès la première moitié' du treizième siècle, s'y montrait dans sa suprême beauté'. Ils étaient rares les magistrats communaux qui se contentaient pour local de séances d'un simple appentis, comme celui que les échevins de Namur obtinrent, en 1215, l'autorisation d'établir près de l'église Saint-Aubin, ou parfois même d'un cimetière. Il fallut des hôtels de ville, comme celui que Tournai fit bâtir de 123i à 1257, des beffrois, comme le beffroi de Valenciennes, dont la comtesse Jeanne facilita la construction en abandonnant à la ville la propriété des terrains vagues et des ruelles, au mois d'août 1257 (*); des halles, comme on en vit s élever partout, soit pour la vente des draps, soit pour le débit des denrées. Et, à ce propos, qu'il me soit permis d'emprunter à Hemricourt (-) une anecdote, où l'on voit comment, à cette époque, les intérêts particuliers s'opposaient à l'intérêt public :
« Sire Louis Surlet, que l'on sui-nommait aux rouges chausses • et qui fut tué à Amechin ou Ampsin, en 1255, était plus « maître à Liège que l'évêque Hugues de Pierpont. Il entreprit « de bâtir la Halle des drapiers dans la rue dite Saint-Jehanstrée; " mais ceux de Saint-Servais, qui étaient halliers (c'est-à-dire « gardiens de la grande halle), firent défier ses ouvriers. Ceux-ci, ' craignant les attaques d'hommes très-considérés, abandon- « nèrent leur ouvrage. Quand cette nouvelle parvint à sire Louis, « il fit annoncer au Perron qu'il fournirait du travail à tous les ' charpentiers qui se présenteraient et, en effet, il remplit
(') Preuves, p. 156.
(*) Miroir des nobles de Hesbaje, p. 2H (édit. de 1G73).
« sa promesse et de plus distribua à chacun de ceux qui «1 reprirent les travaux de la halle un chapeau de roses, en « leur garantissant que nul ne serait assez hardi pour leur faire « vilenie. »
Les milices bourgeoises e'taient redoutables au combat et mettaient des forces nombreuses à la disposition des princes ; la ville de Tournai, par exemple, fournissait au roi de France, en cas de guerre, un contingent de trois cents hommes, qui se distingua fre'quemment parsa bravoure. Mais, en ge'ne'ral, les bourgeoisies e'taient porte'es à une certaine mollesse et au luxe par les progrès des ide'es pacifiques, du bien-être et des richesses. Les princes et les nobles eux-mêmes se plaisaient dans cette existence paisible, si diffe'rente de celle des ge'nërations précédentes. Les tournois étaient souvent encore ensanglantés, mais ils ne constituaient plus Tunique délassement des grands. Ainsi, au mariage de Robert d'Artois et de Mathilde de Brabant, en 1257, on prodigua les spectacles les plus curieux : on vit un jongleur qui, monté sur un cheval, passa sur une corde tendue dans l'air ; avec chaque service arrivaient d'autres acrobates chargés de sonner de la trompe et se tenant chacun sur deux bœufs couverts d'étoffes écarlates ('). Je préfère à ces parades extravagantes, plus dignes d'un cirque que d'un palais, cette cavalcade des habitants de Huy de l'an 1224, dans laquelle on peut voir le plus ancien exemple connu de ces ommegangen ou processions communales qui eurent dans la suite tant d'éclat. « A la Pentecôte, dit « Albéric, l'universalité des Hulois, du sexe masculin, jeunes « et vieux, renouvela d'anciens jeux, en partie vêtue d'habils « de femme et le menton rasé. Ils avaient adopté d'excellents « costumes, d'après la diversité des lieux, tantôt d'empereurs
(') Albéric ; — Dinaix, Les trourères artésiens, p. 415.
'< ou de rois, tantôt de ducs ou d'abbe's. Quelques-uns étaient « couverts de cuirasses et de casques etincelants et portaient un « glaive nu. Les pelletiers se montrèrent avec des pelisses grises . ou de peaux de renards, ayant le poil à Texte'rieur, et les « autres à l'avenant. Le jour de la Pentecôte, tous les Hutois « s'e'quipèrent ainsi, sans qu'aucun d'eux restât chez lui. Ils marie chaient en procession, deux à deux, en chantant, et hors de la « ville ils dansèrent en plusieurs endroits. Comme on recons- « truisait alors les églises Saint-Mengold et ' Saint-Martin au « Marché, il y fut offert le premier jour : 20 marcs pour Saint- « Mengold et 15 pour Saint-Martin. »
N'est-elle pas charmante celte fête pacifique et joyeuse, tenant à la fois par certains côtés aux idées littéraires et aux idées religieuses? C'est bien l'amusement d'un peuple honnête et intelligent, qui répudie, en formant un cortège, tout ce qui pourrait y introduire une apparence d'immoralité et pour ce motif en exclut les femmes, et qui, en outre, lui donne un caractère historique et traditionnel, La Belgique commence à naître, cette patrie des bourgeoisies laborieuses, cette pépinière d'artistes, cette arène où, aux jours de prospérité, tant de cérémonies pompeuses ont étalé leurs magnificences. Déjà l'on peut entrevoir ce qu'elle deviendra dans ces lignes empruntées à un écrivain anglais, mort en 1260, Nicolas, évêque d'Assise :
« Ce pays, dit-il en parlant de la Flandre, quoique resserré « dans d'étroites frontières, abonde en toute espèce de biens. « Riche par ses prairies, qui sont pleines de troupeaux, cette « contrée est renommée par la beauté de ses villes et de ses « ports. Deux fleuves fameux, l'Escaut et la Lys, la traversent et « l'arrosent. Ses populations ont des formes élégantes et robustes, « elles sont fécondes, laborieuses, riches en marchandises de « toute espèce, remarquables en général par la beauté de leurs
0 traits, affectueuses, affables, graves dans leurs manières, conve- « nables dans leurs vêtements, bienveillantes envers les serviteurs, « de bonne foi dans leurs rapports avec les e'trangers, renomme'es « par leur habileté à travailler les e'toffes de laine, qui se re'pan- « dent dans une grande partie de l'univers. Cette laine pre'cieuse, « que l'Angleterre leur fournit, se transforme par leurs soins en « draps magnifiques, qui sont transporte's dans une foule de con- « tre'es par mer et par terre (')• "
Les provinces voisines participaient à cette prospe'rite' et si l'on n'en trouve pas l'ëloge fait en termes aussi pompeux, on en mentionne les villes principales dans des termes qui ne laissent aucun doute sur leur splendeur. Valenciennes est signalée, dès le xn^ siècle, comme une cité populeuse et commerçante. Dans le Dit du Landit rimé, un trouvère groupe comme en un faisceau les villes qui lui avaient laissé les souvenirs les plus agréables :
En mon dit vous amenlerai Ganl et Ypre et puis Douay Et Manline et Broiselles.
Je les (loi bien nommer con celles Qui plus belles sont à veoir(*). »
Quelle cause mystérieuse avait entouré d'un vif éclat ces noms nouveaux, tous inconnus à l'antiquité et qui devaient s'associer désormais à tant de faits mémorables ? Une fée les avait touchés de sa baguette et leur avait tracé un chemin plein de dangers et de gloire à la fois, la voie de la liberté politique. Au milieu de plaines jadis presque désertes et incultes, des éléments féconds s'étaient dégagés du chaos de l'anarchie : la gilde revendiquant pour chacun
(') M. Kekwin de Lettenhove, Ilistoirc de la Flandre, t. Il, p. 507. (') Fabliaux de Barbazun,{. IV, p. 504.
de ses frères l'appui de tons, la charité rappelant, au milieu de ses fêtes, le devoir de secourir l'indigent ; la commune, proclamant l'ëgalitë des droits et des obligations pour ses membres sans distinction, la paix imposant à chacun le respect de la tranquillité publique. Partout où ces principes nouveaux avaient été acceptés, la vie était devenue plus active ; partout où l'on avait pu les maintenir, la prospérité s'était accrue.
Les anciennes cités, presque toutes bien situées, riches en souvenirs, dotées d'institutions puissantes, avaient eu les premières de grands droits ; mais, presque constamment en lutte avec le pouvoir épiscopal, perdant souvent le lendemain les privilèges obtenus la veille, elles ne conservèrent pas la prééminence. La Flandre, si prospère sous quelques-uns des Baudouin et sous les d'Alsace, s'amoindrit à son tour au xni^ siècle. Le Brabant, au contraire, qui était resté dans l'ombre, s'en dégagea sous le règne de Henri I" et se plaça en tête des contrées où la masse du peuple était affranchie, où les villes étaient à la fois nombreuses, largement privilégiées et unies entre elles. La politique inaugurée par les ducs du nom de Henri et continuée par leurs successeurs contribua, plus encore que la situation centrale du Brabant, à en faire le noyau de la Belgique de nos jours.
Nos contrées, se séparant de l'Allemagne où aucune politique précise ne se dégageait des luttes féodales, défendues contre la France par leur attachement à leurs franchises et à leurs usages, tendaient déjà, au xiii^ siècle, à se grouper et à s'associer. Mais, pour arriver à ce résultat, que de difficultés elles devaient vaincre ! Elles allaient traverser trois grandes périodes remplies par les luttes et les efforts des grandes communes : l'époque où Jacques d'Artevelde essaye de former une confédération du Brabant, de la Flandre et du Hainaut; l'époque où, sous les ducs de Bourgogne, l'art flamand prend des développements prodigieux, en même
temps que s'organisent nos États gëne'raux; enfln, l'e'poqiie de la Renaissance et de la Re'forme, qui voit le pays perdre son autonomie, mais seulement après une efflorescence splendide des sciences et des lettres et les aspirations les plus e'nergiques à l'indépendance. Si je ne me trompe, les germes de la splendeur de ces trois siècles se trouvent dans les e'vénements que j'ai essayé d'esquisser; et comment contester qu'à partir du xi^ siècle, nos ancêtres ont fait d'énormes sacrifices, tenté de puissants efforts, imaginé de nombreuses combinaisons pour asseoir chez eux, sur des bases solides, la liberté civile et politique, dont la meilleure garantie, pour eux, devait se chercher dans les libertés communales.