‹ Les libertés communalesChapitre 6 sur 24 · GO · texte numérisé non relu

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loin des voies romaines, ne permet pas d'en attribuer l'origine aux dominateurs italiens.

Nous ne posse'dons aucun renseignement sur la manière dont ces villes, ces castella, ces tici, étaient administrés. On peut s'imaginer qu'elle était très-simple, très-primitive. Quant au gouvernement des tribus, il était surtout théocratique et aristocratique :

« Dans toute la Gaule, dit César, il n'y a que deux classes « d'hommes qui sont comptées pour quelque chose et considérées, « car la plèbe est à peu près réduite à la condition des esclaves; « elle n'ose rien par elle-même et ne prend aucune part aux • affaires du pays. La plupart des citoyens, accablés, soit par les « dettes, soit par le taux exorbitant des impôts, soit par les vio- « lences des grands, se soumettent de leur plein gré à la servitude « entre les mains des nobles, et ceux-ci ont sur eux tous les droits " que les maîtres possèdent sur les esclaves. Quant aux deux « classes dont nous venons de parler, l'uneest celle des druides, « ou prêtres, l'autre, celle des chevaliers.

« Ceux-ci, lorsqu'il en est besoin, ou qu'une guerre éclate (ce " qui arrivait presque tous les ans avant que César vînt dans " la Gaule, soit qu'ils aient été les agresseurs, soit qu'ils aient eu « des attaques à repousser), prennent tous part aux expéditions " militaires ; chacun d'eux s'entoure d'une troupe de vassaux et >i de clients dont le nombre augmente en proportion de son rang « et de ses richesses. C'est de cette seule manière qu'ils manifes- >■' tent leur influence et leur pouvoir. >

L'autorité réelle appartenait aux druides ou prêtres, qui s'étaient réservé l'éducation de la jeunesse et l'administration de la justice, tant au criminel qu'au civil; souvent aussi ils intervenaient dans les guerres et s'efforçaient d'y mettre fin. Redoutés comme les interprètes de la volonté des dieux, ils avaient à leur disposition

une arme terrible, l'excommunication, dont ils frappaient ceux qui refusaient d'exe'cuter leurs ordres. La noblesse ou Tordre des chevaliers partageait avec eux le pouvoir. Cette seconde classe composait l'e'lite des armées et les dirigeait; elle occupait toutes les grandes charges, formait le sénat ou conseil suprême et fournissait, au besoin, des candidats à la royauté. Outre qu il y avait beaucoup de serfs, qui devaient cependant prendre les armes, la classe moyenne était pauvre et sans influence. L'usage ou le préjugé avait consolidé l'attachement des clients (ambacti, soldurii) pour leurs patrons, à tel point que, dans les temps reculés, ils s'immolaient quelquefois sur le tombeau de ceux-ci. Abandonner son patron aux heures de détresse, c'était un acte indigne; le secourir, l'accompagner dans le péril, au combat, devant un tribunal, c'était accomplir un devoir. Aussi les hommes influents n'épargnaient-ils rien pour s'assurer une foule de clients, d officiers (ambacti), de serviteurs ; certains d'entre eux arrivaient à en compter jusqu'à dix mille.

En regard d'une aristocratie puissante et turbulente, la royauté, d'ordinaire conflée à une personne et quelquefois partagée entre deux collègues, tantôt attribuée à titre héréditaire et tantôt élective et même annuelle, ne constituait, en réalité, qu'un commandement d'armée, n'ayant d'importance que lorsqu'il était exercé par un guerrier habile. De là les fréquents insuccès des guerres entreprises par les Gaulois. Les peuples soumis à un régime oligarchique sont presque toujours faibles contre l'agression étrangère; chez eux, la politique est rabaissée au niveau des querelles de familles, les hommes de mérite sont jalousés et dénigrés; chez eux aussi, la multitude, écartée des conseils, ne retrouve jamais ces grands désespoirs, ces saintes énergies, qui ont valu aux démocraties tant d'éclatants triomphes.

La Belgique parait avoir présenté un spectacle moins désolant.

Chez les Éburones, le peuple savait encore se faire écouter : « Je « n'ai pas agi, dit Ambiorix en s'excusant de l'attaque dirige'e « contre la garnison d'Aduatiica, je n'ai pas agi avec pre'médita- « tion et de plein gre', mais pour obe'ir à la volonté de la cité ; « telle est la base de mon autorité que je n'ai pas plus de droits « sur la multitude qu'elle n'en a sur moi ('). » Chez les Trévires, c'était dans les assemblées générales que la paix et la guerre se décidaient. Aussi tous ces peuples, ainsi que les Nerviens, les Ménapiens, etc., soutinrent-ils la lutte contre Rome avec plus de suite et de persévérance.

On peut donc constater, en Gaule, des idées plus populaires à côté de tendances vers l'aristocratie, de même qu'il s'y manifestait de plus en plus, dans les mœurs, un adoucissement considérable. L'horrible coutume des sacrifices humains, celle de boire dans le crâne de son ennemi vaincu, disparaissaient peu à peu, bien qu'il ait fallu un éditde l'empereur Claude pour faire abolir la première. Les magistrats n'informaient guère la multitude du résultat de leurs délibérations et les druides faisaient un mystère de leurs dogmes ; mais le peuple montrait un empressement singulier à s'informer de ce qui se passait et à interroger les marchands, les voyageurs. Si les pères conservaient un droit absolu de vie et de mort sur leur femme et leurs enfants, la famille commençait à s'asseoir sur des bases rationnelles. La femme, au moins chez certains peuples, était entourée d'un grand respect et, en mainte circonstance, fit preuve des sentiments les plus nobles. Sa condition était assurée par la loi. Quand le mari avait reçu la dot de sa compagne, il y joignait une pr.rtie de ses biens d'une valeur équivalente, et ces deux parts réunies restaient la propriété du dernier survivant des deux conjoints (-). On peut rapprocher cet

(') G^SAR, loc. cit., liv. V, c. i7.

(») Ibidem, liv. VI, c. 19.

usage (lu régime dotal qui a joué, depuis, un rôle si conside'rable dans nos lois relatives au mariage.

A en juger par les de'tails dans lesquels nous venons d'entrer, les Gaulois ne pouvaient être classe's parmi les peuples ve'rilablement barbares, bien que quelques-unes de leurs habitudes fussent très-cruelles. Ils n'e'taient plus errants dans des contre'es trop vastes pour la population qu'elles nourrissaient, mais e'tablis à demeure fixe, dans un pays où la terre se transmettait à titre he're'ditaire de gëne'ration en ge'nération ; la famille e'tait organise'e et la femme investie de certains droits. Grâce aux développements pris par certaines branches de l'agriculture et de l'industrie et à l'exploitation des mines, la richesse publique était grande, bien qu'elle fût peut-être trop concentrée en quelques mains. Des villes, quelquefois très-populeuses, attestaient la prospérité du pays, où l'on frappa de la monnaie d'or pendant plusieurs siècles.

Les tribus gauloises étaient unies entre elles par des liens de diverse nature. Tantôt elles étaient liées par des intérêts communs, par une origine commune, par des traités ; quelquefois elles étaient complètement dépendantes, ou simplement placées dans la clientèle l'une de l'autre. Mais rarement elles se réunirent toutes de manière à ne former qu'une seule confédération et presque toujours elles furent divisées en deux grandes ligues : celle que les Arvernes, puis les Edues, dirigèrent, et celle qui eut pour directeurs les Séquanes et, après eux, les Rémois. L'habileté de César consista surtout à entretenir l'hostilité entre ces deux grandes factions, à accabler d'abord les Séquanes avec l'aide des Edues, puis à se servir des Rémois contre ceux-ci et contre les Belges. Il se présenta aux Gaulois comme leur défenseur

contre les Germains et contre l'anarchie, tandis ffu'il attisait luimême les dissensions. Dans ses e'crils il vante sans cesse sa modération, tout en exposant froidement la cruauté dont il fit preuve contre les Aduatiques, les Vénètes, les Éburones et tant d'autres peuples. Il ne pousse pas l'impudence jusqu'à raconter comment il pilla les temples et comment il donna aux vaincus l'exemple d'une immoralité sans vergogne ; mais des témoins irrécusables parlent. On le sait, sa conduite souleva tant de récriminations dans le sein du sénat romain, que l'on y fut sur le point de nommer des commissaires pour examiner la situation de la Gaule et même de le livrer aux Germains en expiation de sa perfidie. Les nobles gaulois qui lui étaient d'abord dévoués et dont plusieurs lui avaient de grandes obligations : Divitiacus, Ambiorix, Commius, l'abandonnèrent l'un après l'autre, les deux derniers pour lui faire une guerre acharnée. A la fin de la lutte, aucun de ces personnages ne se trouvait plus auprès de lui et, sauf quelques peuples trop compromis par l'appui constant qu'ils lui avaient prêté, toute la Gaule était soulevée ou mécontente.

Mais tous les efforts furent inutiles. Boduognat, le chef des Nerviens, et Induciomare, le chef des Trévires, périrent dans les combats, Commius céda après une lutte opiniâtre, Ambiorix se l'éfugia en Germanie. Après plusieurs années de guerres sanglantes (58-51 avant notre ère), Rome resta maîtresse de tout le pays s'étendant des Pyrénées au Rhin. L'antique esprit national y était mort et depuis on fit de faibles et inutiles tentatives pour le ranimer. L'habileté de César et des empereurs romains, qui se firent un devoir d'admettre les vaincus dans le sénat ou de leur accorder les droits de citoyen romain, transforma la Gaule en une province où les goûts, les coutumes, la religion et la langue des vainqueurs s'implantèrent de la manière la plus complète et avec la plus grande rapidité. Ce pays n'avait jamais eu de capitale,

de centre; il s'habitua facilement à regarder comme tel la ville qui dictait des lois à l'univers ; les Druides n'ayant pa> de livres, les Gaulois s'appliquèrent à l'étude des chefs-d'œuvre de la litte'rature latine et ne tardèrent pas à oublier leurs traditions nationales (')•

Les Romains laissèrent d'abord subsister la division de la Gaule en peuples ou tribus, mais dans le but de se cre'er des appuis certains parmi eux et de mieux assurer leur domination, ils cre'èrent parmi ces tribus plusieurs cate'gories. Il y en avait qui e'taient honore'es du titre d'allie'es ou de confe'de're'es, comme les Re'mois et les Lingones, qui aidèrent puissamment Ce'sar à s'emparer de la Belgique, les Ubiens, qui facilitèrent au conque'rant ses deux invasions au delà du Rhin, et les Bataves, dont l'excellente cavalerie se distingua sous ses ordres, à côté des légions. D'autres, et dans ce nombre figurent les Silvanectes ou habitants du territoire de Sentis, les Suessiones, les Nerviens, les Leuques, les Trévires (*), reçurent le litre de liberi, libres, probablement parce qu'elles conservèrent le di'oit de se choisir des chefs et restèrent exemptes de tributs, à condition de fournir à l'empire romain des

(') Quelques léiiioignages irrécusables suffiront pour meUre hors de doute la rapidité avec laquelle la langue et les mœurs des Uomains s'implantèrent dans tout l'Occident. La plupart des Volques, habitants (Gallo-Belges?) du Languedoc, n'avaient plus rien de barbare et, à peine soumis, ne se souvenaient plus d'avoir été Gaulois (Strabo\ liv. IV). La même révolution s'accomplit aussi rapidement en Espagne {Ibidem, lib. II!) et, dès le temps de Tacite, les Bretons ou peuples de l'Angleterre avaient adopté les usages et même les vices de leurs vainqueurs {F'ifa Agricolœ, c. 21).

(") LesTrévires n'étaient plus libres loi'sqwe Piine le Naturaliste écrivait ( Treviri liberi antear, peut-être avaient-ils été dépouillés de leurs prérogatives ai)rès la révolte de Sacrovir et de Florus. Le célèbre passage d'une lettre du sénat de Rome à celui de Trêves (dans Vopiscus, in Probo) : « Gomme vous êtes libres et que vous l'avez toujours été » {ut estis liberi et sempcr fuistis), semble indiquer ([ue leurs immunités leur furent rendues.

contingents armes. Quant au reste de la population, il e'tait confondu sous le nom de provinciales ou provinciaux.

Ainsi que je lai dit, les empereurs prodiguèrent aux Gaulois la dignité' se'natoriale et le titre de citoyen romain. Cësar attribua ce dernier, dit Sue'tone, à toute la légion qu'il avait leve'e en Gaule et qui portait le nom à'Alaïula, l'Alouette ('), peut-être à cause de la gaieté' de ceux dont elle se composait. Plus tard, Claude rouvrit aux familles nobles le se'nat d'où la prudence me'ticuleuse d'Auguste les avait e'carte'es (-), et ses successeurs octroyèrent fréquemment aux soldats levés dans notre pays d'importants privilèges et notamment celui de connubium ou de mariage, c'est-à-dire le droit d'épouser une citoyenne romaine, qui nécessairement communiquait cettequalité à leur postérité. Des cohortes entières furent favorisées de la sorte et il en résulta un nombre toujours croissant de personnes qui cessaient de faire partie des tribus confédérées, libres ou sujettes, pour entrer dans la grande famille romaine. Les puissants, soit par admiration pour Rome ou par servilisme envers l'empereur, soit pour améliorer leur condition, et les Gaulois de toutes les classes, en rendant des services ou à prix d'argent , s'efforçaient d'atteindre le même but.

Pour hâter encore un mouvement qui ne cessa de grandir, les empereurs jetèrent hors de l'Italie des colonies, c'est-à-dire des essaims de vétérans et de citoyens pauvres, qu'ils fixèrent dans des localités choisies avec discernement et où ils les dotèrent de biens et de privilèges. Ces colonies eurent des magistrats particuliers et continuèrent à observer les lois et à pratiquer la religion de la mère patrie, alors que, suivant une politique à la fois grande et habile, on

(') Julins Caemr, § 24.

(*) Tacite, Annales, liv. XI, c. 25.

laissait à l'ancienne population sa langue, son culte, ses lois, ses usages. Beaucoup de villes nouvelles furent ainsi fonde'es, telles que : Augusta Trevirorum ou Trêves, dont la fondation date de Tan 9 de notre ère; Colonia Agrippina ou Cologne, qui, fut e'tablie par la seconde Agrippine, femme de Claude, 54 ans après Je'sus-Christj.à laquelle on donna le droit italique (c'est-à-dire la législation que Rome avait octroye'e aux villes non latines de la pe'ninsule italique), et Trajan l'immunité' du cens capital ou taxe payée par tête (') ; Colonia Ulpiana Trajana ou Kellen, près de Clèves('^); Augusta Suessionum ou Soissons, Augusta Veromanduorum ou Saint-Quentin, Cœsaromagus ou Beauvais, etc. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer, un Ubien et un citoyen de Colonia Agrippina n'e'taient pas de même condition Q) ; rUbien pouvait, mais ne devait pas faire partie de la Colonia. II lui était loisible de rester fidèle aux institutions de ses ancêtres et de porter le nom de sa nation.

Mais, au bout de trois siècles, pendant lesquels, ne l'oublions point, la prospérité de la Gaule se maintint, à peine interrompue de loin en loin, par une guerre civile rapidement terminée, par un soulèvement bientôt comprimé, par une invasion qui ne pouvait offrir quelque chance de succès que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, presque toute la population libre avait obtenu la participation aux droits des citoyens romains. Lorsque Caracalla, par une constitution restée célèbre, déclara citoyens romains tous les habitants de l'empire (tous les hommes libres,

(') Securis, p. 7. Voir PArus, liber II, Lex ultima de censihus.

(') Menso Alti\g, Descriplio cifjri Bataii et Frisii, !■•« partie, p. 43. — Des inscriptions rapportées parHenzen etOrelli, Inscriptiomim lutinarum timplissiinacollectio, mentionnent un citis Trajanensis (t. I, p. 553), et un monument élevé à un diiumrir par le popiilus plebsque Ulpia Trajanensis (t. II, p. 61).

(^) Pline distingue parlaitement les Ubii de la Colonia Agrippina.

s'entend), il ne fit que sanctionner en queUiue suite une lévolulion déjà accomplie, mettre fin à une subdivision en catégories qui n'était plus que nominale.

Les provinces de Tempire ne furent plus divise'es qu'en cités (dvitatvs), dont chacune représentait, à peu de chose près, un ancien peuple. La cité n'était pas une TÎlle, c'était un territoire ou, si l'on veut, un district, ayant une seuleadministration ou représentation et payant une part proportionnelle dans l'impôt, d'après son étendue ou son importance. On la qualifiait de préfecture ou de mimkipe, selon qu'elle était gouvernée par un préfet, envoyé de l'empereur, qui y avait toute la juridiction et toute l'autorité, ou par ses magistrats propres, élus par la curie.

On appelait curie ou ordre ries décurwits ou des cvriales (quelquefois simplement ordre, l'ordre), la réunion de tous ceux qui, dans la circonscription de la cité, possédaient au moins 23 arpents (jugera) de terres. Suivant un principe qui était généralement admis dans l'empire, la profession de curiale était héréditaire, de même que celle de soldat {cohortalis) , celle de boulanger, etc. On ne pouvait la quitter, à moins d'un ordre de l'empereur, sans commettre un délit sévèrement punissable. L'Ordre jouissait de grandes prérogatives. Il administrait la cité et ses biens, entretenait les monuments, nommait aux charges, choisissait des médecins et des professeurs, établissait des marchés, accordait des récompenses publiques, prenait enfin, par lui-même, toutes les mesures de police. Ses membres, ceux qui étaient inscrits sur Xvlbum des curiides, jouissaient d'importants privilèges. On ne pouvait les torturer, ni, à moins qu'ils ne fussent coupables de parricide, les punir de mort; le préfet de la province avait le droit de les faire arrêter, mais il ne pouvait les mettre en jugement qu'en vertu d'un ordre impérial, ils recevaient des émoluments et se paraient d'insignes particuliers dans

certains cas; de plus, s'ils devenaient indigents, la cite pourvovait à leurs besoins.

La curie ne prenait aucune part au gouvernement de l'empire et n'exerçait, par l interme'diaire de ses chefs, les duiiinvirs, qu'une juridiction criminelle peu importante, mais elle avait deux attributions qui méritent de nous occuper un instant. C'était devant les membres de la curie que s'accomplissaient les actes de juridiction volontaire, c'est-à-dire les transactions de toute espèce entre particuliers. Cette intervention était obligatoire pour les donations qui dépassaient une certaine somme, pour la rédaction des testaments et pour leur ouverture après le décès du testateur; elle n'était qu'officieuse en cas de vente, d échange, de payement en acquit d'une dette, etc. Elle devait s'opérer devant l'un des dtiuiiéiirs et trois principaux ou curiales, assistés d'un exceptor ou greffier. Les documents qui la constataient et où l'on en consignait le résultat s'appelaient les actes municipaux.

C'était encore le corps des décurions qui était chargé de la levée de l'impôt et en était responsable vis-à-vis du trésor public. On a considéré cette obligation comme une sujétion terrible et tyrannique et, en effet, lorsque [empire se dépeupla et s'appauvrit, la qualité de curiale devint une servitude, parce que les cités n'étaient plus en état de supporter leur cote et que les Césars et leurs ministres devinrent plus fastueux et plus exigeants. Mais, à l'époque de la splendeur du monde romain, il y avait dans le mode dont nous venons de parler cet avantage que les curiales, habitants d'une cité, étaient mieux à même que des étrangers d'y répartir les charges. C'est ainsi qu'au xmii^ siècle les provinces de la France où il y avait des étals votant et répartissant les aides, étaient mieux administrées et plus florissantes que les provinces soumises à des intendants. Suivant toute apparence, la Gaule, à la suite d'un ou de plusieurs dénombrements, fut considérée comme devant

payer pour autant de têtes (capita), quotité qui fut ensuite re'partie entre les cités. Ce tribut s'éleva longtemps à 2o sous d'or, que Julien réduisit à 7. Nous savons par une harangue d'Eumenius que Constantin, ému de la situation déplorable de la cité d'Autun, lui accorda une remise de 7,000 tètes (habitants non esclaves) sur 2o,000, c'est-à-dire qu'il réduisit sa cote dans la proportion de 2o à 18, ou d'un quart environ.

Les lois avaient pris des précautions minutieuses pour empêcher les curiales d'abuser de leur pouvoir. Il ne leur était pas permis d'affermer les biens ni de percevoir un impôt. 11 leur était interdit de se rendre auprès de l'empereur sans l'autorisation du gouverneur de la province. S'ils manquaient pendant une année aux assemblées de l'ordre, ils étaient punis par la confiscation de leurs biens. Quand ils mouraient ah intestat et sans héritiers, l'ordre entrait en possession de leur patrimoine ou, s'il n'y avait que des héritiers non curiales, en recevait le quart.

L'ordre se faisait représenter par des magistrats qu'il choisissait tous les ans, aux calendes (le 1") de mars. On les nommait duumviri (les deux hommes) et quelquefois qiiatuorviri ou quinquennah'sQes quatre, les cinq). L'un des duumvirs était surnommé juii. dicimdo, c'est-à-dire du jugement, parce qu'il était spécialement chargé des affaires judiciaires d'ordre inférieur; l'autre, sous le nom de cmsor, curator, était plutôt un administrateur. Il y avait en outre des édiles, chargés, à l'exemple de ceux de la capitale, de tout ce qui concernait la salubrité, le bon ordre; des flamines ou prêtres, etc. On ne pouvait être sénateur, c'est-à-dire du conseil permanent de la cité que lorsqu'on y avait rempli tous les emplois. Quanta ceux que l'on appelait ;«/«( /pr? /es ou principaux, c'était sans doute une délégation permanente du sénat, une sorte de collège qui assistait les duumvirs dans leurs fonctions ; ils étaient nommés pour un terme de quinze années.

Les cites jouissaient de grands droits. Adrien et Marc-Aurèle les autorisèrent à accepter des donations et des legs ; elles turent dès lors de ve'ritables personnes civiles. Elles ouvraient des e'coles et s efforçaient d'y attirer les meilleurs professeurs; elles commençaient à s'occuper des pauvres et, en particulier, des enfants abandonnés; leurs députes, au moins en Gaule, s'assemblaient périodiquement dans la ville principale, Lurjdnnum ou Lyon, et y tenaient des assemblées où Ton discutait les affaires qui intéressaient la contrée, les débats qui s'élevaient de cité à cité, les honneurs à accorder à ceux qui avaient bien mérité de leurs concitoyens. C'est ce que l'on appelait l'assemblée des trois Gaules : la Belgique, la Lyonnaise et l'Aquitaine. Comme font prouvé des érudits d'une grande valeur, la cité romaine, jusque vers l'époque de Constantin, jouit d'une grande autonomie, et les Romains, afin de faire moins sentir leur joug à l'univers, laissèrent aux différentes pai'ties de l'empire une dose de liberté qui assura leur prospérité tout en enracinant chez elles de plus en plus le respect pour les lois et les institutions communes.

La curie ne comprenait pas la totalité de la population de la cité. Loin de là, ce n'était qu'une sorte d'aristocratie bourgeoise, déclasse moyenne, distincte à la fois de la noblesse et du peuple. Chez les Romains, la noblesse se composait de ces clarissimes, hauts fonctionnaires ou grands propriétaires, que les empereurs comblaient de privilèges et exemptaient volontiers de tous les devoirs. Quant au plebs ou peuple, avec lequel il ne faut pas confondre les colons et les serfs, il était organisé en corporations qui avaient d'ordinaire, comme nos corporations du moyen âge, leurs réunions autorisées, leurs règlements, leurs chefs, mais n'intervenaient que rarement dans les affaires publiques; toutefois l'ordre des curiales reconnaissait, dans certaines circonstances, avoir agi « à la demande et de l'avis du peuple. »

Outre les scolœ, qui se composaient d'ordinaire de fabricants et d'artisans, il existait de puissantes corporations qui monopolisaient la navigation et le grand commerce sur les différents fleuves. Peut-être étaient-elles responsables du produit de certains péages ou revenus de cette nature. On les appelait les nantœ ou bateliers et il y en avait qui portaient les surnoms suivants : de Paris (^P(irisiaci), de la Moselle (J\Iosallici\ de la Saône (^Ararici), du Rhône {Rhodanicî), de la Durance (^Druentici), de la Loire, etc. Plus d'un de ces monopoles que Ion retrouve au moyen âge remontait probablement à l'époque romaine et s'était perpétué, légèrement modifié, à travers les siècles. C'est ainsi que Cologne prétendait être ulie ville d'étape, c'est-à-dire une sorte de barrière que ne pouvaient franchir sans opérer de transbordement, de déchargement, ni les navigateurs qui descendaient le Rhin, ni ceux qui le remontaient, prétention qui souleva de vives réclamations au milieu du xiif siècle, du temps de l'archevêque de Cologne, Conrad de Hochstaden. Tel était encore ce vieux privilège, réclamé par les bateliers de Gand, et en vertu duquel eux seuls, disaient-ils, pouvaient faire le commerce par eau sur l'Escaut et la Lys, en amont de leur ville.

En-dessous de la cité, dont ils formaient en quelque sorte des subdivisions, les payi ou cantons, les vici ou bourgs avaient aussi une administration particulière. Le premier magistrat, niagister, rendait des ordonnances auxquelles on donnait le nom de scita et veillait à l'entretien des routes; quelquefois \epagiis avait aussi ses édiles, ses primates ou principaux, son yeniiis ou génie protecteur, son patron, etc. (').

(') GunRARD, Essai sur ffiisfoirr dit (/roi/ franc an moyen âge, t. I, p. 157. - I iiP^ insf ri|)(ioii liouvéc près de lîois-le-Duc donne au chcJ' de la cilé des Halavf's ic lilrc de viaî/re suprrtno sumiiiiis iiiafjister ciri/a/is Bataionim]. I II Itonrjj vitisiii de Nimègiie, doni le nom ancien n'esl pas connu, était habité par

Placée par les lois dans un rang inférieur, la masse de la population vivait dans la servitude ou dans un état qui en était voisin, le colonat. Le serf était la chose du maître, qui disposait de lui d'une façon à peu près arbitraire; le colon, plus particulièrement voué à la culture des terres, payait à son maître une double taxe : la capitation, au profit de l'Etat, et un canon, ou redevance annuelle, qui ne pouvait être augmenté. On devenait colon, soit en vertu d'un contrat passé avec un citoyen plus riche, soit par prescription, soit en vertu de son origine, soit par mariage. Le colon contractait un véritable mariage, pouvait servir dans les armées et avait la faculté de posséder en propre, mais il ne pouvait ni attaquer son patron ou maître en justice, ni aliéner son avoir sans son consentement, et, dans certains cas, il était passible de châtiments corporels. Cette classe, pendant les derniers temps de l'empire, s'accrut dans de fortes proportions, d'abord parce que les hommes libres, accablés du poids de leurs dettes ou tracassés par des ennemis puissants, s'empressèrent, afin de se procurer un protecteur, de convertir leurs biens en emphytéote au profit de gens plus riches ou même de les leur céder; puis parce que l'on prit l'habitude de donner des terres, à chargede cens, à des Germains et à d'autres barbares qui venaient se réfugier dans l'empire ou y étaient transplantés à la suite d'une guerre.

La Belgique de l'empire était pîus étendue que celle de César. Tibère, paraît-il, en sépara les territoires qui avaient été concédés à des peuples germains, et on les répartit en deux circonscriptions : la Première ou Haute-Germanie, et la^econde ou Basse-Germanie. Plus tard, on forma de la Belgique proprement dite trois autres fractions ; la Séquanaise (ou Franche-Comté), la première Belgi-

une colonie de Moiins, qui avait son diiumvir, appelé 7'. Punicius Genialis (Heszen et Orelu, t. III, p. 28).

que et la seconde Belgique. Les deux Germanies n'eurent d'abord que des chefs militaires distincts et restèrent soumises au procurateur ou gouverneur de la Belgique (procurator a rationibus provinciarum Belgicœ et duarum Germaniarum , procurator rationum privatarum per Belfjkam et dtias Germanias).

Nous ne possédons pas de listes complètes des cites de la Gaule pendant les premiers temps de la domination. Celles qui ont été publiées présentent des lacunes, puisqu'elles ne connaissent ni la cité des Bataves, ni celle des Béthases, qui sont cependant citées dans des inscriptions. Ces listes, au surplus, ne sont pas antérieures au V'' siècle de notre ère ; on n'y lit que les noms des archevêchés qui correspondaient aux provinces gallo-romaines, et ceux des évêchés de leur ressort. Ainsi Durocortontm ou Reims, le chef-lieu de la Belgique seconde, continua à avoir la suprématie sur douze autres cités de la province : Catalauni (Châlons-sur- Marne), Lugdmmm clavatiim (Laon), Âiigusta Siiessiomiin (Soissons), Augusta Veromanduorum (Saint-Quentin), plus tard remplacé par yoviodumim (Noyon), Silvanectis (Senlis), Cœsaromagiis (Beanvais), Samarobriva (Amiens), Âtrebatum (Arras) , BoHonia (Boulogne), Tar7(enna (Térouanne), Tornacum (Tournai) et Cameracum (Cambrai). Dans la première Belgique, Trêves, qui était célèbre à la fois comme l'une des résidences impériales et comme ville primatiale des Gaules, commandait aux cités de Diiodurinii ou Melz, de Vorodumini (Verdun) et Leuri (Toul). La Séquanaise et la première Germanie avaient pour centre Besançon et Mayence; quant à la seconde Germanie, où la foi chrétienne fut très-lente à se développer, il n'y eut longtemps (jue deux évêchés : l'un à Colonia (Cologne), l'autre à Tongres, d'où le siège épiscopal émigra ensuite à Trajvctwn mperius (Maestricht), puis à Liège; un troisième, Trajcctum in ferius ou Vlrecht, dans le pays des Bataves, et ensuite des Frisons, ne date que du viii'= siècle.

Sous les premiers Césars, de même que sous les grands empereurs qui se transmirent le pouvoir depuis ravénement de Nerva jusqu'à la mort de Marc-Aurèle, la tranquillité de la Gaule belgique ne fut sérieusement troublée que par la révolte des Bataves et des Trévires, à l'instigation de Julius Civilis, et par une subite invasion des Cauques. Mais le règne de Commode et l'anarchie dont sa mort donna le signal ouvrirent une ère funeste. L'empire, tyrannisé par des maîtres qui s'y disputèrent ou s'y transmirent l'autorité, en proie aux factions, n'inspira plus le respect à ses voisins; ceux-ci, et surtout les peuples germains, multiplièrent leurs attaques, et la Gaule, moins bien gardée qu'autrefois, fut ravagée à plusieurs reprises pendant le troisième siècle.

C est alors que notre pays se couvrit de ruines; mais, avant cette époque, il était fort peuplé et presque entièrement cultivé ou exploité. C'est une erreur capitale que de dire : « La plus « grande partie du pays qui compose aujourd'hui la Belgique « avait été dépeuplée par les Bomains ; jamais ils n'avaient « pénétré bien avant dans la Flandre. Leur établissement le plus « avancé de ce côté était Cassel. Dans le reste de la Belgique « . ils ne possédaient que Tongres et Tournai. La route de Tournai « à Tongres par Gembloux leur servait à traverser le désert qu'ils « avaient fait (*). » — Un simple coup d'œil jeté sur une carte archéologique démontre Tinanité de ces phrases déclamatoires. C'est par centaines que l'on compte les villages de l'ancien pagus du Hainaut où l'on a découvert des vestiges de l'époque romaine (^) ; les provinces de Liège, de Namur, de Luxembouig ne sont pas moins fécondes et, à chaque instant, les richesses archéologiques

(0 Gérard, La barbarie franhe et la civilisation romaine, pp. 16-18 (Bruxelles, 1845, in-li>).

C) Sdr 540 localités, M. Duvimer {Recherches sur le Hainaut ancien, p. 57) en comptait déjà 152 qui étaient dans ce cas, en 1865 .

du Brabant et du Lirabourg s'accroissent. A l'embouchure du Rhin, près de Kalvvyk, des antiquités ont ëtë trouvées jusqu'en dehors de l'embouchure actuelle du fleuve. En Zélande, les belles trouvailles de Domburg ont prouvé que les Romains avaient habité l'extrême limite du littoral actuel, et, loin d'être inconnue à ce peuple, la Flandre septentrionale voyait s'élever un établissement considérable dont une ancienne chronique signale l'extrême importance, mais dont lanliquilé n'est plus attestée aujourd'hui que par son nom d'Aldenbourg (ou Rodenbourg).

Loin d'être inhabitée et stérile, la Belgique, dans toutes ses parties, était donc peuplée et florissante. Elle porte à chaque instant témoignage, par les restes du passé que l'on y met au jour, de la véracité de ces paroles de Tertullien (') : « Certes, le « monde devient chaque jour plus orné et plus magniOque ; aucun « de ses recoins n'est resté inaccessible ; tous sont connus, fré- I' quenlés, tous sont le théâtre ou l'objet d'afiaires. Cherchez les « déserts naguère fameux : de fraîches campagnes les recou- >i vrent; le champ dompte la forêt; la béte fauve fait retraite « devant les troupeaux d'animaux domestiques ; on ensemence « le sable ; on broie la pierre; on transforme le marais en terre « ferme. Il y a plus de villes maintenant qu'il n'y avait jadis de te maisons. Qui redoute encore une île? Qui frémit devant un « écueil? On est sûr de trouver partout une habitation, partout « un peuple, un Etat, partout la vie... iSous pesons sur le « monde. »

La Gaule, en particulier, était la plus populeuse des contrées, comme l'atteste Pausanias, géographe grec de l'époque des Antonins ('■). En outre, le commerce et l'industrie y avaient pris de

(') Amédée Thieruy, Histoire de la Gaule sous l'administration romaine, t.I, p. 241.

(*) Description delà Créée, liv. I, ch. IX, § .S.

grands développements, surtout depuis la conquête de la Grande- Bretagne. Les étoffes de laine d'Arras, les salaisons des Ménapiens et des Morins, les oies grasses que ce dernier peuple envoyait jusqu'à Home, éfaie?U célèbres. Les conquérants firent connaîde aux Gaulois le platane, dont la culture se propagea jusque chez les Morins, et la vigne, qui était si communément cultivée en Belgique, que Ton a retrouvé aux portes de Bruxelles, à Schaerbeek, un de ces oscilla ou masques humains en terre blanche, que l'on suspendait dans les vignobles, afin, sans doute, de faire peur aux oiseaux (').

Ainsi que le . reste de la Gaule, la Belgique se couvrit d'établissements de tout genre. Les cités de premier ordre, comme Cologne, Mayence, Trêves et Reims, qu'un ancien écrivain surnomme l'Athènes de la Gaule (*), étaient remplies de monuments admirables. Trêves surtout, que les empereurs habitèrent fréquemment aux m" et fv" siècles et que Constantin se plut à embellir, était riche et florissante. Du temps de Zosime, elle passait pour la plus grande ville de l'empire à l'ouest des Alpes. Son forum, son palais ou basilique, auquel la tradition a attaché le nom de Palais de Constantin; son amphithéâtre, où 28 à 30,000 spectateurs pouvaient prendre place ; son cirque, son pont sur la Moselle, long de 630 pieds du Rhin; son horremn ou grenier d'abondance, son aqueduc, dont la partie souterraine existe encore en entier; sa Porta nigra ou Porte noire, son Palais d'Hélè.ie, grand édifice que l'on croit avoir servi, soit à des thermes, soit à une université ou école, excitaient l'étonnement et l'admiration. Les autres cités avaient chacune leur merveille : Metz, cet immense aqueduc qui traversait la Moselle à Jouy

(') Bulletin de la Société liunéenne de Bruxelles, année 187o. (^) Fro>tos, si je ne me trompe.

sur des arceaux supporte's par des piles énormes et dont on voit encore des restes que Ton a baptise's du nom de Pont-au- Diable ; Bavai, son cirque qui mesure 277 mètres de long sur plus de 92 mètres de large et son aqueduc qui amenait des eaux d'une distance de plus de vingt kilomètres; Tongres, sa digue de mer, œuvre colossale dont la destination n'est pas encore bien de'terminëe, sa fontaine minérale qui jouissait d'une grande re'putation et que beaucoup d'e'crivains supposent, à tort, selon moi, avoir existe' non dans cette ville, mais dans son territoire, à Spa.

Un monde de fonctionnaires supe'rieurs et d'autres employe's dirigeaient des services de toute espèce au moyen desquels on tirait parti des ressources de la contre'e. Ainsi Trêves e'tait la re'sidence d'un des quatre préposes du trésor en Gaule, d'un des trois directeurs des monnaies, d'un des trois directeurs des ateliers d'orfèvres et de damasquineurs, d'un des six inspecteurs des gynécées ou ateliers de femmes, de l'inspecteur du gynécée que le domaine impérial (res privatii) avait à Trêves, du procurateur de la fabrique de cuirasses, de sabres et de balistes de la même ville. Les autres cités avaient également des établissements du genre de ces derniers : Metz, Tournai et Reims un gynécée, Anhclœ un gynécée domanial, Strasbourg une fabrique d'armes de toute espèce, Reims et Amiens une fabrique d'épées, Amiens et Soissons une fabrique de boucliers, Soissons une fabrique de balistes et de cuiiasses. Des flottes stationnaient sur la côte et sur différents points du cours des fleuves.

De simples bourgades (lici) avaient une impoi'tance réelle que des études archéologi(jues ont permis d'établir. Tel était Orolannum, aujourd'hui Arlon, sur la route de Reims à Trêves et qui fut fortifié afin, sans doute, de défendre les abords de la vallée de la Meuse par les Ardennes. Au surplus, tout le long de ce fleuve et du Rhin jusqu'à leur embouchure dans la mer, il existait deux

séries de villes, de châteaux et de camps, relie'spar des chausse'es, et ayant pour destination de mettre la Gaule à l'abri des attaques des peuples transrhe'nans. Deux corps darme'e, l'un, dans ce que l'on appelait la Germanie infërieîlre, près de Cologne; l'autre, dans la Germanie supérieure, près de Mayence, veilUiient constamment à la sécurité des frontières et se renforçaient, au besoin, de corps levés dans les cités voisines ou arrivant des autres parties de l'empire. Ces corps d'armée se composaient d'abord, le premier de cinq, le second de trois légions, mais les attaques des peuples germaniques paraissant menacer davantage la frontière danubienne, on dégarnit celle du Rhin sous le règne de Trajan. Vers le temps de Septime Sévère on n'y trouvait plus qu'une légion dans la Haute- Germanie et deux dans la Basse, ce qui était évidemment insuffisant, comme les événements en donnèrent bientôt la preuve.

Les quatre grandes voies construites par ordre d'Auguste devinrent, dit avec raison Amédée Thierry ('), la charpente d'un grand système de voies, qui se compléta successivement par des embranchements sur les métropoles, de cité à cité, de municipe à muiiicipe. C'est ainsi, par exemple, que du chef-lieu de la Nervie, Bcgacum ou Bavai, dont le nom ne nous est connu que grâce à Ptolémée, aux itinéraires et aux inscriptions, rayonnaient huit belles routes, dont le tracé existe encore ou peut se retrouver, et qui conduisaient à Tcngres, vers les Ardennes, à Reims, à Saint- Quentin, à Cambrai, à Tournai, à Gand et vers la Batavie, par Assche. Ces voies, qui facilitèrent longtemps la marche des armées et les échanges commerciaux, étaient à leur tour reliées les unes aux autres par des diierlicula, dont le réseau se reforme de plus en plus chaque jour, grâce aux travaux des monographes et des archéologues (*).

(') £oc. cit., t. 1. p. 3ol-ôo3.

(*) La belle carte récemment puJ)liée par M. Van Dessel (Bruxelles, 1877) pour

De grands travaux hydrauliques vinrent faciliter les mouvements des escadres et le tran^^port des marchandises. Le Rhin fut mis en communication : d'une part, avec l'Yssei, par le canal de Drusus, et, d'autre paît, avec la Meuse, par le Fossé de Corbuhn ou Leck; un général romain, Lucius Yetus, projeta, du temps de Nëron, de joindre la Moselle à la Saône par un canal qui aurait franchi les crêtes du plateau de l.angres, œuvre gigantesque dont on n'a jamais entrepris la réalisation ('). Le système des digues qui contenaient déjà la mer du Nord et les cours d'eau qui s'y jettent, fut complété et renforcé, et Caligula assura la sécurité des navigateurs qui cinglaient vers le port (îe Boulogne (Gessoriaciim ou Bononia), en élevant ce fanal remarquable, connu au moyen âge sous le nom de Tour d'ordre et qu'une incurie déplorable a laissé détruire.

Ce n'étaient pas uniquement des chaumières de serfs et de colons que l'on trouvait en Belgique, et les constructions dignes de remarque n'étaient pas concentrées dans les villes : les campagnes étaient ornées de maisons de plaisance où l'on avait accumulé les ornements les plus dispendieux et les plus recherchés. On connaît depuis longtemps le splendide monument que les Seeimdini se sont élevé à Igel, à l'ouest de Trêves. Les mosaïques et les peintures murales trouvées à Nizy-le-Comte, les découvertes effectuées à peu de distance de là, à Blanzy, à Bazoches Q), l'immense villa mise au jour à Anthée près de Dinant, la merveilleuse coupe en veire travaillé, ce splendide joyau du Musée des anti(iuités de Bruxelles, trouvée dans une tombelle de Fresin ; les bijoux en or que M. Yan Dessel a fait sortir des tumulus

le tome IV île Zw Belgique elles Pays-Bas avant et pendant la domination romaine, île Sciiayks, ilonneriiiée du point où jious sommes parvenus.

(') Tacitk, Annales, liv. XIII, c. 53.

C) Voir la Rerue archéologique, nouvelle série, ."><• année, |) 569.

encore inexplores de Noirmont, les traces de bains, de peintures, de mosaïques, etc., que M. Galesioot a signale'cs aux portes de Bruxelles : àMeIsbroeck, à Elewyt, à Laeken, enfin tout un monde de surprises ont ruine' dans sa base un système que pour ma part je n'ai jamais accepté.

Au m'' siècle s'ouvre pour l'empire romain une pe'riode nouvelle, aussi ne'faste que la première avait e'té prospère : depuis l'ave'nement de Commode jusqu'à celui de Dioclétien, on compte presque autant d'empereurs et de ce'sars que d'anne'es. Si quelques princes doivent leur mort à leurs vices, d'autres pe'rissent parce qu'ils veulent le maintien des mœurs et de la discipline. Quelques-uns tombent dans les batailles contre les ennemis de l'État ou pendant des campagnes pe'nibles, et d'autres expirent en combattant leurs rivaux ou frappe's par des assassins. Le règne de presque tous fut court et agite'.

La plupart des empereurs durent leur éle'vation aux prétoriens ou aux armées cantonnées sur les frontières. Les prétoriens, qui formaient la garnison de Rome, se firent détester par leurs prétentions insensées et furent enfin supprimés après avoir eu l'infamie de vendre l'Empire au plus offrant à un ancien gouverneur de la Belgique, Didius Julianus. C'est de l'armée de Pannonie (ou de la Hongrie en deçà du Danube), qui se recrutait principalement chez des peuples robustes et courageux, que plusieurs vaillants guerriers : Aurélien, Probus, Carus, Dioclétien, Constance, Constantin, sortirent pour revêtir la pourpre. Les armées du Rhin essayèrent aussi, avec moins de succès, déjouer un rôle analogue. On vit se manifester à plusieurs reprises de vaines tentatives ayant pour but de former de la Gaule, accrue de la Grande-

Bretagne et de l'Espagne, un pays distinct, conservant toutefois les institutions, la religion, la langue et les mœurs de Rome.

Ce fractionnement répugnait aux prétendants eux-mêmes au profil desquels on voulait l'accomplir; il finit ne'anmoins par s'ope'rer d'une autre manière. Les attaques multiplie'es des peuples du dehors obligèrent les empereurs à partager avec des parents ou des amis la défense des différentes frontières. Gallien se chargea de commander en Gaule pendant que son père Aurélien marchait contie les Perses. Carin en fit autant tandis que son père Carus allait lutter contre le même peuple. Maximien, puis Constance Chlore reçurent une mission analogue de Dioctétien. Insensiblement Rome cessa d'être la capitale réelle, la résidence des césars. Constantin transforma l'antique Byzance en une cité splendide à laquelle il donna son nom et où il se fixa, Constantinople, et, par suite de la situation de cette ville, il devint nécessaire de diviser l'Empire en deux parties : l'empire d'Orient, qui a subsisté jusqu'au xv'' siècle; l'empire d'Occident, dont l'existence, toujoui's agitée, ne se prolongea pas au delà de l'année 476.

Les attaques que la Gaule eut à subir depuis le m* siècle étaient d'autant plus redoutables que les nations germaniques s'étaient formées en confédérations, dont trois : celle des Saxons, celle des Francs et celle des Allemands, menacèrent constamment la barrière du Rhin jusqu'au jour où elles la firent tomber. Elles-mêmes, d'ailleurs, étaient, paraît-il, poussées vers l'ouest par d'autres populations, les Bourguignons, les Lombards, les Vandales, les Goths, qui, à la suite de leurs luttes entre elles et des attaques de peuples sortis de l'Asie ou de ses confins, les Alains, les Huns, cherchaient une nouvelle patrie et se dirigeaient toutes vers ces provinces romaines, dont on exaltait, dans les froides et sauvages campagnes de la Cermanie d'outre-Rhin, le climat agréable, le sol fertile, les cités opulentes.

Les Saxons, au nombre desquels figuraient les Frisons, les Angles, qui ont donné leur nom à l'ancien pays des Bretons, l'Angleterre; les Jutes, dont le nom est reste' au Jutland, la presqu'île danoise; les Cauques, etc., infestèrent de leurs pirateries la mer du Nord, s'avancèrent le long des côtes jusqu'à l'endroit où s'est éleve'e Bruges et, au v* siècle, subjuguèrent l'Angleterre. Sous le nom de Frisons, ils peuplèrent la majeure partie de la contre'e qui forme le royaume actuel des Pays-Bas et n'acceptèrent qu'après de longues luttes l'autorité' des rois francs et les dogmes de l'Évangile. Quant aux Allemands, ils re'ussirent à s'implanter dans l'Helve'tie ou Suisse et dans la Première-Germanie (l'Alsace, Mayence, etc.\ mais seulement à la suite de puissants efforts, car le pays où ils pe'ne'trèrent constituait le boulevard commun de la Gaule et de l'Italie.

Les Francs comprenaient plusieurs tribus fixe'esàl'estdu Rhin, entre le Mein et l'Yssel : les Cattes, les Bructères, les Chamaves, les Saliens, etc. Leur nom apparaît pour la première fois à l'occasion d'un combat qu'Aurélien, alors simple ge'ne'ral, leur livra vers l'anne'e 240. Depuis et chaque fois que des troubles e'clatèrent dans l'Empire, à la mort de Posthumus, après celle d'Aurélien, de Tacite, de Carus, ils profitèrent de l'affaiblissement momentané de l'autorité impériale pour se ruer sur la Gaule, assiéger et piller les villes, dévaster les campagnes. La Belgique presque entière et notamment la Trévirie, la Nerviç, la Batavie, furent cruellement éprouvées.

Pour arrêter les progrès de la dépopulation, les empereurs employèrent un moyen dont les premiers césars s'étaient déjà servis et qui eut pour conséquence la germanisation complète de la Belgique septentrionale et orientale. Maîtres de notre pays, Auguste et ses successeurs l'avaient trouvé dépeuplé en partie ; ils y fixèrent des tribus amenées de la Germanie d'outre-Rhin, soit de

plein gré, soit de force. C'est alors que les Ubiens peuplèrent l'espace qui s'étend entre le Rhin et la Roer, les Suniques les rives de la Geule, les Tongrois les environs de Tongres, les Réthases les bords de la Cette, les Taxandres la Campine actuelle, les Cugernes le pays de Clèves. 11 y avait parmi eux, croyons-nous, d'anciens Eburons (les Tongrois) et d'anciens Sicambres (les Taxandres, les Cugernes) (').

Pendant plusieurs générations, ces nouveaux habitants, ainsi que les anciens Relges et les Bataves, s'habituèrent aux mœurs romaines ; les contingents qu'ils fournissaient aux armées impériales puisèrent dans un long contact avec ces dernières de nouvelles habitudes et les communiquèrent à leurs compatriotes ; en un mol, lorsque les invasions des Francs se produisirent, ils trouvèrent en deçà du Rhin, non plus des frères, mais des ennemis. 11 y eut donc lutte, pillage, incendie, dépopulation. Afin de rendre au pays quelque prospérité et de lui assurer des défenseurs, Alexandre Sévère et d'autres chefs de l'Empire distribuèrent, sur les limites, des terres à des soldats, qui les possédaient à titre héréditaire, à charge, pour eux et leurs héritiers, de prendre les armes au premier signal ; on leur fournissait en même temps des serfs et des animaux, afin de les mettre à même d'exploiter leurs domaines. Ces établissemenls étaient donc des colonies militaires analogues à celles de la Croatie. Leur population se composait, soit de barbares qu'une circonstance quelconque portait à reconnaître ou à accepter de bon gré l'autorité de Rome, soit d'ennemis faits prisonfliers et auxquels on imposait celte obligation. On les appelait lèles (en saxon, lidcj en flamand, laelen), c'est-à-dire, colons.

(') Une expression de Tacite établit formellement la translation des Sicambres : Quondum Siujitmhri e.vcisi et in Gallias trajccli {Jniiales, liv. Xlf, c. 59). Voir aussi SiÉTOMi, Augustus, c. 21, et Tibcrius, c. 9., ainsi qu'AiiRÊncs Victor.

tenanciers, d'après un mot allemand qui signifie laisser, abandonner, conce'der.

Chaque fois que les aigles romaines reprii-ent l'avantage sur les barbares, on renforça et repeupla ces e'tablissements. Probus transplanta en deçà du Rhin des tribus entières. Constance, encore ge'ne'ral, « assujettit les Cauques et les Frisons à la ciil- « ture des champs et au service militaire. » Maximien obligea les Francs vaincus par lui à cultiver les terres abandonne'es en Tre'virie et en Nervie et les répartit entre les provinciaux, c'est à-dire, les proprie'taires de ces cite's. Enfin, Constance Chlore, devenu ce'sar, établit d'autres barbares chez les Ambianes, les Bellovaques, les Lingones, etc. Telle fut l'origine de ces corps qui apparaissent dans la Notice des dignités de l'Empire, sous les noms de lètes teutoniciani, bataves, gentils (ou païens), suèves, francs, lingones, astores (?), nerviens, lagenses (ou de Lagium , Luwaige, près de Tongres), sarmates, etc. ; ils faisaient partie des milices d'infanterie dites territoriales (niilites prœsentales) ou sédentaires, et avaient pour chefs des préfets résidant à Ivoix ou Carignan, Famars, Arras, Noyon, Reims, Senlis, Luwaige, etc. Ces qualifications diverses données aux lètes présentaient un mélange assez bizarre : il y en avait qui devaient leur nom à la tribu d'où ils sortaient, mais d'autres (les lètes bataves, les lètes nerviens, les lètes lingones) l'empruntaient au pays où ils avaien d'abord été cantonnés ou d'où ils avaient été amenés. II est constant aussi que les lètes habitaient tantôt leurs propres domaines, tantôt, à titre d'exploitants ou de colons, les biens des provinciaux ou citoyens romains.

Les villes, dont on répara ou construisit les murailles à cette époque, conservèrent plus longtemps leur physionomie particulière; mais les campagnes reçurent constamment un sang nouveau. La Batavie paraît avoir été abandonnée vers l'an oOO. A une

époque que l'on ne peut préciser, mais qui était déjà ancienne en l'an 558, les Francs Saliens se Axèrent dans la Taxandrie ou Campine ('), probablement avec le consentement exprès ou tacite de quelque empereur ou général ; ils avaient été forcés de fuir par les Quades (les Cauques ou les Saxons?), qui les expulsèrent de leurs demeures primitives, c'est-à-dire des bords de ïlsala ou Yssel, puis les chassèrent encore de l'île des Batavesoii ils s'étaient fixés ("). De la Campine, ils s'avancèrent insensiblement dans le pays situé entre la Meuse et l'Escaut, d'où Clodion partit, au v** siècle, pour aller occuper Cambrai et Tournai et frayer aux rois Mérovingiens le chemin pour la conquête de toute la Gaule. Us paraissent n'avoir saccagé ou détruit Tongres que vers l'an 384, mais alors on les trouve déjà dans la Forêt charbonnière, c'est-àdire vers Soignies et Charleroi, où ils furent vaincus, en 58o, par les généraux romains Nannienus et Quintinus Q).

La Batavie et notre Belgique septentrionale étaient donc perdues dès lors pour les Romains ; la contrée entre la Meuse et le Rhin résista davantage. Elle fut cependant envahie et dévastée pendant que Magnence, usurpateur de race franque, luttait contre l'empereur Constance. Les peuples transrhénans y détruisirent quarante ou quarante-cinq villes, outre une infinité de châteaux et de bourgades, et y occupèrent, dit-on, autant d'étendue du Rhin vers l'intérieur des terres qu'il y a de distance entre la source du fleuve

(') Prinios omnium Francos, eos videlicet quos consuetiido Salios ndpellatit aiisos olim in romano solo apud Toxiandriam locmn (Tessenderloo) habitacula sibi figere prœlicenter. Aîimien Marcelliiv, liv. XVJl, c. 8. — D'après Libvmus {Oralio funebris super moiiem Juliani), la translation d'un peuple vaincu par Julien (les Saliens?) aurait eu lieu avec son assentiment, après une victoire remportée par ce césar.

(') ZosiME, Hisloriœ, liv. III.

(') SuLviciis ALEX*ivDER,dans Grégoire de Tours, Historia Francorum, liv. II, C.9.

et son embouchure. Ils emmenèrent en Germanie une multitude de captifs et un butin immense, et telle était la terreur qu'ils inspiraient que beaucoup de localités furent abandonnées sans qu'ils en eussent approche'. En 555, Cologne fut prise par les Francs après avoir résiste' pendant dix mois, et de ce côte' il ne resta debout qu'une forteresse voisine de la Moselle, Ri'/omngum (Remagen), et une tour peu èloigne'e de Cologne. Les sept villes ou châteaux, qui avaient e'te' éleve'es pour de'fendre la frontière,en amont et en aval de cette cite'; Bingium (Bingen), Ânttinnaciim (Andernach), Bonna (Bonn), Novcslum (Neuss), Tricesimae (Xanten), Quadr/burf/him (Aardt?), Castra Herculis (Hervelt), furent emporte'es et ravage'es, ainsi que trois autres se trouvant près de la Meuse, sur une même ligne (peut-être Pons Mosœ ou Maestricht, Çatualium ou Edenet Castellum ou Kessel ?) Les transports de grains ne pouvant plus s'effectuer parle Rhin, le pre'fet du prétoire, Florentius, dut acheter des Saliens et des Chamaves, moyennant 2,000 livres d'argent, la permission de traverser les pays occupés par eux près du fleuve (').

Une guerre de cinq années, conduite avec prudence et valeur par le césar Julien, rendit à l'empire la frontière du Rhin; les Allemands furent vaincus, les Saliens et les Chamaves forcés de demander la paix, les forteresses situées le long du fleuve et le long de la Meuse reprises et réparées. La deuxième Belgique était épuisée; elle obtint une remise d'impôts, et depuis elle connut encore une période de tranquillité, qui fut toutefois assez courte. C'est alors que se place ce poème d'Ausone, où est décrit l'aspect pittoresque et florissant de la vallée de la Moselle.

Plusieurs hommes remarquables, tous Francs de naissance,

(') ZosiME, liv. 111, c. 4. — Ammieiv Marcelun, liv. XV, c. 8; liv. XVll, c. 2 et 9; !iv. XVIII, c. 2. — Juliani epistolœ ad senatum populumque Atheniensium.

jouèrent, à cette époque, un rôle pre'ponde'rant dans les armées et à la cour. On admirait leur vaillance, et l'étroite union qui régnait entre eux affermissait et perpétuait leur influence. Citons dans le nombre Magnence, qui fut élevé au trône en 5o0 ; Silvanus, fils d'un des bons généraux de Constantin, Boniton, et qui prit la pourpre à Cologne, en ooo; le comte des deux Germanies, Charietton, mort en combattant les Allemands, en 566; Mellobaudes, comte des domestiques à la cour de Valentinien I" et de Gratien, consul en 577 et 585; Richomer, consul en 584; Bauton, consul en 58o, et dont la fille, Eudoxie, épousa l'empereur d'Orient Arcadius; Arbogaste, qui enleva la Gaule aux défenseurs de la cause de l'usurpateur Maxime, gouverna sous le nom de Valentinien III, fils de Gratien, donna l'Occident au rhéteur Eugène après s'être défait de ce jeune prince, et mourut en 594, vaincu par l'empereur Théodose, père d'Arcadius ; Edobinc enfin, qui se distingua une vingtaine d'années plus tard.

Ces ministres et ces généraux, surtout Arbogaste, combattirent à plusieurs reprises leurs propres compatriotes lorsqu'ils s'efforcèrent de pénétrer dans l'Empire. Mais il existait d'ordinaire une entente parfaite entre ce dernier et les Francs qui, lors de la grande invasion de la Gaule par les peuples d'outre-Rhin, en 406, combattirent ceux ci; ils essayèrent de s'opposer au torrent, mais ils furent vaincus dans une grande bataille. La dévastation s'étendit alors sur toute la province et atteignit Mayence, où ])lusieurs milliers de personnes périrent dans la cathédrale qu'ils avaient choisie pour refuge; Worms, qui ne se rendit qu'après avoir soutenu un long siège; Spire, Strasbourg, Reims, Amiens, Arras, Tournai et même le pays des Morins ('). Pour comble de malheur, des révoltes éclatèrent dans cette Gaule

(') LcUre tle ^aiiU Jérôme à GerimUa.

déjà si éprouvée ; les Francs adoptèrent le parti de l'usurpateur Jovin et, pendant la lutte, ils prirent, pillèrent et brûlèrent Trêves pour la seconde fois ('). A partir de ce moment, leurs rapports avec l'Empire, avant de se terminer par une rupture définitive, furent tantôt amicaux, tantôt hostiles. S'ils combattirent avec Aëlius et les Goths contre Attila et les Huns, si Childéric !*"■, le père de Clovis, guerroya aux côtés des derniers lieutenants des empereurs en Gaule, en d'autres occasions ils montrèrent des dispositions bien différentes. Les Saliens, commandés par Clodion, occupèrent Cambrai et très-pi'obablement Tournai, Térouanne et Tongres; les Francs, voisins du Rhin, qui s'étaient confédérés sous le nom de Ripuaircs (du mot latin ripa, rive), s'emparèrent de Trêves et de Cologne, et restèrent enfin maîtres de tout le pays entre la Meuse, la Moselle et le Rhin, vers l'année 464.

Quelques écrivains, pleins de patriotisme, ont supposé que l'occupation de nos contrées s'opéra avec l'assentiment des habitants et que ceux-ci, idolâtres de la liberté et ennemis implacables des Romains, leurs oppresseurs, conclurent avec les conquérants un pacte qui les mit les uns et les autres sur un pied absolu d'égalité : illusion décevante qui ne supporte pas l'examen. Qu'étaient alors les villes et surtout Trêves et Cologne? Des Romes en miniature, où les mœurs et surtout les vices des Romains se reproduisaient aussi énergiquement que dans la capitale. Écoutons un contemporain, l'évêque Salvien (^). Que nous apprend-il ?

« Dans les cités de la Gaule, les hommes les plus élevés en <i dignité sont devenus pires dans le malheui'. J'ai connu ces

(') Trererontm civitas a Francis direpta et incensu est secunda i/riiptione, Frigeridus Profutiris, dans Grégoire de Tours, Historia Francoium, liv. II, c. 9

(') De Guhernatione Dei, liv. VJ, c. 8.

« nobles de Trêves. De'pouille's de leur or, ils e'taient encore plus « pauvres en vertus qu'en richesses ; avant d'être abattus par les « barbares, ils s'étaient déjà rabaissés eux-mêmes. Comment Il répéter sans honte la scène qui s'est offerte à mes yeux? Des « vieillards respectés, décrépits, chrétiens, assouvissaient leur « intempérance et leur luxure au moment où la ville allait être «> prise. Oublieux de leur dignité, de leur âge, de leur religion, « de leur nom, ils prolongeaient leurs repas. Pleins de manger, « appesantis par le vin, enragés par les clameurs, rendus furieux « par l'orgie, ils avaient complètement perdu la raison...

« Ceux que l'ennemi n'avait pas exterminés étaient la proie de « calamités nouvelles. Ici une mort lente et douloureuse décimait « les blessés, là les flammes allumées par les ennemis dévoraient « d'autres malheureux. Ailleurs, ils périssaient de faim, de froid, « de faiblesse, et différentes sortes de mort concouraient à « produire un seul désastre. La destruction d'une ville accablait « également les autres. Partout on trouvait des cadavres de per- <' sonnes des deux sexes, déchirés par les chiens et les oiseaux. « Moi-même, je les ai vus et j'en ai relevé. L'insalubrité de l'air « était aussi un mal pour les survivants. La mort s'exhalait de la « mort même... Qu'arriva-t-il pourtant? Qui aurait pu croire à ce « genre de folie?... Le peu de nobles échappés à la ruine, • comme suprême remède à apporter au mal, prièrent les « empereurs de rétablir les jeux du cirque !...

« La plus riche ville des Gaules a été prise quatre fois... Pour « sa punition, il aurait dû suffire d'une seule captivité, afin qu'un « nouveau débordement de péchés n'amenât pas une nouvelle des- . îruction. Mais ((ue pourrais-je ajouter? Ce que je vais dire « paraîtra incroyable. Le retour des calamités ne produisit qu'un « retour de crimes. Comme ce monstre de la fable, qui se multi- « pliait par la mort, de même dans la plus splendide cité de la

« Gaule les mc'faits croissaient à la suite des désastres, en sorte Il que leur châtiment les enfantait, pour ainsi dire.

« Tout avait déjà përi par la faute de deux vices principaux et « communs à tous, l'avarice et l'ivrognerie ; néanmoins, la soif du « vin devint tellement violente que les princes de la cité (Trêves, « sans doute) ne se levèrent pas même de table quand les enne- « mis y pénétrèrent... Je voudrais pouvoir élever ma parole à la <t hauteur du sujet... Qui peut juger de ce que l'on doit surtout « accuser : de l'impiété, de la sottise, de la luxure, de la folie?... « Tréviriens, vous désirez des jeux du cirque, après un siège, un « pillage, du sang versé, des supplices, la captivité, la destruc- « tion de la cité ! Vous voulez des théâtres, vous demandez aux « princes les jeux du cirque, mais pour quel état, pour quel « peuple, pour quelle cité ! La ville est brûlée et ruinée, la popu- « lation est morte ou captive. Ce qui n'a pas péri vit dans les <i larmes. Ce qui subsiste n'est qu'une calamité. Tout est plein de « tristesse, épuisé par les larmes ou abattu par les privations, en « sorte qu'on ne sait quel est le sort le plus déplorable, celui des « morts ou celui de ceux qui restent. Les misères des survivants Il sont telles qu'elles surpassent le malheur des morts. Vous « demandez des jeux publics. Où les donnera-ton? Sur les « bûchers et les cendres, dans le sang et les ossements? Quelle « partie de la ville n'a pas souffeit ces maux? Où n'y a-t-il pas du « sang répandu, des corps étendus, des membres déchirés? Par- « tout on aperçoit l'aspect d'une ville prise, les horreurs de la cap- 1. tivité, l'image de la mort. Trêves, les restes du plus malheureux « des peuples gémissent sur les tombeaux de ceux qui ont péri « et tu demandes les jeux du cirque ? La cité est noire d'incendie « et tu prends un air de fête? Tout est plein de larmes et tu es « joyeuse? Tes honteuses fantaisies provoquent Dieu, tes superce stitions détestables appellent sa colère. Non, je ne m'étonne

<■ pas que de nouveaux malheurs soient venus t'accabler. Trois .t destructions ne t'ont pas corrigée, tu as me'rite'de périr par une u quatrième (*) . >

Ailleurs, Salvien revient encore sur les vices qui caractérisaient les populations gallo-romaines. Quelques-unes des grandes cités ne s'y livraient plus, mais pourquoi ? Mayence, parce qu'elle avait été détruite ; Cologne, parce qu'elle était peuplée d'ennemis ; la magnifique Trêves, à la suite de la quatrième dévastation qu'elle avait subie ('-). Du reste, on remarquait partout une dissolution extrême. D'après le même auteur, il y avait à Cologne beaucoup de dames romaines qui étaient obligées, pour gagner leur vie, de j-emplir l'oiTice de servantes auprès des femmes des Francs, devenues les maîtresses de leurs palais et de leurs domaines (^). Le christianisme qui, pendant le iv" siècle, s'était propagé en Belgique, aurait dû modifier les mœurs désordonnées des riches Gallo-Romains, mais il n'exerça évidemment qu'une faible influence. A Trêves, à Cologne, à Tongres même, on était chrétien ; mais, à en juger par les invectives de Salvien, de nom seulement. Ces sénateurs tréviriens, si avides d'orgies et de spectacles, professaient la foi nouvelle ; on peut juger s'ils la pratiquaient avec sincérité. On a quelquefois représenté les institutions romaines comme ayant été minées, affaiblies, désertées par suite des progrès d'une croyance répudiant les idées du paganisme. H est permis de croire qu'il n'en fut rien et que, dans beaucoup d'esprits, l'amélioration et le changement se réduisirent à peu de chose.

Mais les institutions, les forces de l'Empire étaient minées par un mal intérieur, l'Empire violemment attaqué de toutes

(') Salvien, de Gubernutione Dei, pj», 150 et 140 (édition publiée parBAi.czE, Paris, 1681, in-8»).

(*) Ihidctn, 1». 150.

e) Jbidem, p. 194.

parts dépérissait sous le poids de ses vices et sa de'cadence devenait de jour en jour plus éclatante. Les campagnes se de'peuplaient et s'appauvrissaient à vue d'œil. Pressure's à la fois par leurs gouvernants et par leurs supe'rieurs ou leurs maîtres, pille's par les soldats, les petits possesseurs et les colons se virent enfin réduits à la dernièie misère. A l'époque où Dioclétien fut revêtu de la pourpre, ils prirent les armes, sous le nom de Vacaudœ ou Bagaudae et sous la direction de deux chefs, nommés Amand et Elien. On réprima leur soulèvement avec férocité ; mais, vaincus, ils reparurent plus menaçants et plus cruels et luttaient encore contre leurs tyrans au temps de Salvien.

Les riches, les curiales n'étaient pas plus heureux. Tandis que les fortunes se concentraient dans un très-petit nombre de mains et surtout dans la classe des privilégiés, des nobles (*), ils restaient seuls responsables du payement des impôts, alors que les soui-ces de la richesse publique étaient taries par les révolutions et les invasions. Accablés de vexations, les curiales s'efforcèrent de déserter leur condition. La plupart, afin de se créer des protecteurs, abandonnaient aux riches leur avoir, qu'ils reprenaient à titre de colons, pour devenir bientôt de véritables serfs; d'autres s'associaient pour fuir et allaient vivre en sauvages dans les forêts et sur les montagnes. Afin de repeupler les curies, on eut recours aux moyens extrêmes : on en recruta les membres partout, même parmi les personnes nées d'un homme libre et d'une esclave, parmi les clercs jugés indignes des fonctions sacerdotales, parmi les hommes flétris par les tribunaux, parmi les criminels ; on défendit d'en sortir sous quelque prétexte que ce fût. Vains eff'orts, qui n'aboutirent à aucun résultat sérieux.

(') roir une éloquente composition de Gains Junius Posthuraus, fils et collèsue de l'empereur de ce nom, dans Amédée Thierry, loc. cit., t. II, p. 348.

L'établissement dans chaque cite', du temps de Valentinien 1", d'un défenseur, qui était élu par la population entière avec la mission spéciale de proléger les faibles et les malheureux, aurait pu exercer une influence bienfaisante ; mais la chute de l'empire d'Occident arriva si rapidement qu'on eut à peine le temps de s'en ressentir. Ce poste important fut fréquemment occupé par l'évêque, dont la position devenait d'autant plus considérable que les institutions civiles périclitaient davantage. Mais le mal était à son comble. La classe des propriétaires gallo-romains et celle qui exerçait les professions dites libérales diminuèrent de plus en plus. Bientôt, réduites à ne plus compter, d'une part, que quelques habitants, très-riches ; d'autre part, qu'une multitude de colons et de seifs insoucieux des affaires publiques, les cités furent débordées à la fois par les embarras intérieurs et par l'invasion étrangère. Le despotisme impérial anéantit la prospérité publique, en même temps qu'il livrait les provinces aux barbares. Ceux-ci, après avoir été d'abord reçus dans les légions, finirent par s'emparer de toutes les fonctions, même les plus élevées, et l'établissement définitif de leur domination ne fut que la consécration d'un envahissement graduel qui s'opérait depuis plusieurs générations.

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