CHAPITRE TROISIÈME
§ I". DémerabremeiU de l'empire carlovingien. Formation et histoire du royaume de Lotharingie. Ravages des Normands et des Hongrois. Lutte des rois et empereurs d'Allemagne contre les descendants de René au Long Cou, puis contre la famille d'Ardenne. — § 2. Disparition des assemblées nationales, etc.; changements dans l'organisation des échevinages ; formation des petits États laïques et ecclésiasti((ues ; part que les villes prennent aux événements. — § 3. Extension de la féodalité et multiplication à l'inûni du nombre des fiefs ; le château, le chevalier et le fief; le colon et le serf. Modifications dans l'organisation des familiœ dépendant des églises et des abbayes et dans les droits des avoués et de leufs subordonnés.
La grande figure de Charlemagne, qui domine pour ainsi dire tout le haut moyen âge, est une de celles que la poe'sie et les traditions populaires se sont habitue'es à grandir. Tandis que la poste'rite' a presque entièrement perdu le souvenir des Pe'pins et de Charles-Martel, elle a voue un culte particulier au restaurateur de l'empire d'Occident, au protecteur des lettres, au conquérant de la Saxe. Ses grandes actions n'ont pas fatigué l'admiration que ron- avait conçue pour lui ; bien plus, on lui a attribué une foule
d'entreprises imaginaires : une expe'dition au cœur de l'Espagne, un pèlerinage à Je'rusalem. Le nom de ses vaillants capitaines e'tait presque oublié ; la poe'sie leur a donné une existence mensongère, il est vrai, mais pleine d'éclat et de vie. Ses capitulaires, dont on a exagéré la portée et l'influence, dormaient sans force dans la poussière des bibliothèques et des archives; on s'ingénia à faire remonter jusqu'à son règne des créations de toute nature, telles que l'érection de Mons en capitale du comté de Hainaut ('), l'élévation des Liégeois à la noblesse Q, l'octroi des plus anciens privilèges commerciaux dont jouissaient les Dinantais, la création des prétendus forestiers de Flandre, etc.
C'est que, pour les peuples, la mort de Charlemagne clôturait une époque pendant laquelle ils avaient joui d'un bien-être relatif. Si les charges militaires écrasaient les hommes libres, ils n'avaient pas à subir les ravages résultant des invasions et des guerres civiles ; si le poids des impôts était lourd, le cultivateur n'avait pas à craindre de voir son habitation livrée aux flammes et ses récoltes gaspillées ou emportées par l'ennemi. Cet état de choses ne tarda pas à changer, bien que les traditions du gouvernement ne se fussent pas modifiées. En morcelant l'Empire entre ses fils, comme ses prédécesseurs en avaient donné l'exemple, Louis le Débonnaire provoqua le fractionnement de ? es États, fractionnement dont la féodalité fit un émiettement. Les nations qui n'avaient été rangées que par la force sous le sceptre des Carlovingiens et dont ceux-ci n'avaient pas essayé d'atténuer les antagonismes, se séparèrent et redevinrent ennemies. L'autorité souveraine, dont Charlemagne avait tant rehaussé l'éclat, s'amoin-
(') ViscHANT, Annales dti Hainaut, l. II, p. 141, citant Nicolas de Guyse.
(2) On ajoute qu'en 793 la ville de Liège fut dotée de privilèges. Hénacx, Sur la naissance de Charlema(jne à Liège, pp. 43 et suiv. (édit. de 1848); Histoire du pays de Liège, t. I, p. 152 (ô^ édit.).
drit rapidement et fut bravée comme à l'envi par les principaux dignitaires laïques et eccle'siastiques que les Cariovingiens avaient gorge's de privile'ges. Sauf le droit canonique, qui conserva son unité', il n'y eut plus de le'gislation commune aux différents peuples de l'Europe occidentale. L'usage se substitua insensiblement : dune part, au droit romain, qui" sommeilla, pourrait-on dire, pendant quelques siècles ; d'autre part, aux lois germaniques, qui firent place aux coutumes locales : les unes, celles de la campagne, plus impre'gne'es des nouvelles maximes admises par les possesseurs de fiefs; les autres, celles des villes, imbues des idées qui prévalaient chez les marchands ou bourgeois.
La mort de Charlemagne ouvre doiic, sous tous les rapports, une nouvelle période, surtout pour la Belgique. Cette contrée était comme perdue dans l'immense royaume des Francs, où les noms de Neustrie et d'Austrasie étaient presque oubliés. Louis le Débonnaire, par sa faiblesse pour ses fils et par les nombreux remaniements qu'il fit subir au partage de sa monarchie entre eux, attisa la haine qu'ils se portaient, après avoir allumé leurs convoitises. L'un d'eux, Pépin, mourut avant lui, mais les trois autres, Lothaire, qui avait été associé à l'empire dès 817, Louis et Charles, héritèrent chacun d'un lambeau du patrimoine paternel. Il paraissait résulter des volontés incertaines du père que Charles devait posséder les pays situés au sud de la Seine, Louis les pays d'oulre-Rhin (t Lothaire les contrées intermédiaires, avec l'Italie. Leurs droits respectifs n'étant pas établis d'une manière claire et positive, il s'ensuivit une guerre longue et meurtrière, qui fut marquée par la sanglante bataille de Fontenoy (21 juin 8il) et se termina par le traité de Lyon, conclu en 844.
Charles, que l'on appelle d'ordinaire Charles le Chauve, et Louis, qui reçut le surnom de le Germanique, réussirent à asseoir
leur domination sur des bases solides. Chacun d'eux, en effet, gouvernait un peuple ayant un caractère, des mœurs, un langage distincts : la nation gallo romaine, qui prit plus tard le nom de française, d'une part; la nation germanique, ou, comme on l'appela dans la suite, allemande, d'autre part. Lothaire et sa posle'rilc' n'euient pas la même destinée. Les États de Lothaire, qui s'étendaient de l'embouchure du Rhin au golfe de Tarente, ne pre'sentaient aucune cohésion, et leur souverain, dans t^^a lutte conire ses frères, ne fut pas soutenu énergiquement par tous ses sujets. Même dans l'Austrasie, le berceau de sa race, la contrée la plus intéressée au maintien de l'intégrité de l'empire, un parti considérable, dirigé par le puissant comte Gislebei't et composé des nobles de la Hesbaie et de la Mansuarie ou, comme on le dit ailleurs, de la Forêt charbonnière, parut préférer Charles à Lothaire, qui était peut-être devenu un objet de haine à cause de sa conduite envers son père (0- On voit se manifester, en cette occasion, pour la première fois, cette sympathie qui por(a si souvent les Hennuyers et les Liégeois à subordonner leur politique à celle de la France.
Lothaire ne put réussir à réaliser sa pensée et celle de ses confidents, qui consistait à fonder entre la mer et le Rhin une puissance formidable. En 854, avant de mourir, il abdiqua et partagea ses États entre ses trois fils. Louis eut la dignité impériale et l'Italie, Charles la Provence, et Lothaire lï le pays entre le Rhin et l'Escaut, pays que l'on s'habitua à nommer le roijaume de Lothaire (Rtgniim Lotharii) ou la Lotharingie.
Cette fraction de l'empire de Charlemagne comprenait toute la Belgique actuelle, sauf la Flandre à l'ouest de l'Escaut, qui dépendait du royaume de Neustrie ou de France; on y trouvait les
(') Voir Prudentii Trecensis annales.
localités où la dynastie avait commencé : Landen, Herstal, Metz, Andenne, Aix-la-Chapelle, les cités métropolitaines de Trêves et de Cologne, les grandes abbayes ou chapitres de Priim, Saint- Maximin, Stavelot, Nivelles, Mons, Maubeuge, Saint-Trond, etc. Mais, peu importante en comparaison des deux grandes monarchies qui l'enserraient, peuplée à moitié de Germains 'Francs, Frisons, etc.), à moitié de Gallo-Romains ou Wallons, désolée par des nobles turbulents, assaillie par les Normands, elle tomba bientôt dans un rang secondaire. Lothaire II, dégoûté de sa femme Theutberge, s'en sépara pour épouser sa favorite, la belle Waldrade; il ne fit qu'attirer sur lui et sur les prélats qui avaient autorisé son divorce les foudres de l'Église romaine. S'étant rendu à Rome pour apaiser le souverain pontife, il mourut en revenant de cette ville, à Plaisance.
Dans une conférence tenue à Meerssen, près de Maestricht, en 851, les fils de Louis le Débonnaire s'étaient promis une franche amitié et une alliance éternelle et s'étaient engagés, dans le cas de mort de l'un d'eux, à garantir à ses enfants l'héritage paternel. Promesses menteuses, assurances dérisoires! A peine la nouvelle de la mort de Lothaire II parvint-elle à son oncle Charles, que celui ci, au mépris des droits des enfants de Lothaire et de Waldrade, de ceux de l'empereur Louis et de ses propres conventions avec Louis le Germanique, s'empara de la Lotharingie et se fit couronner dans l'église Saint-Etienne, de Metz, empereur et auguste, comme possédant deux royaumes (9 septembre 869). Son frère s'empressa d'accourir et rallia autour de lui une partie des mécontents; découragé par de nombreuses défections et tremblant au seul bruit de l'approche du roi allemand, l'usurpateur sollicita une entrevue qui eut lieu sur les bords de la Meuse et après laquelle la Lotharingie fut partagée entre lui et Louis (8 août 870).
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Cinq ans plus tard, surgit une autre collision du ménme genre. A la mort de l'empereur Louis , le dernier survivant des fils de Lothaire I", Charles le Chauve envahit l'Italie, où il fit reconnaître son autorite'. En 876, Louis le Germanique étant mort, laissant trois fils, Louis 11, Carloman et Charles, entre lesquels la Lotharingie allemande avait été divisée par parts égales, le roi de France entra encore une fois dans cette contrée, mais il fut puni de sa déloyauté par une défaite que Louis II lui infligea près d'Andernach (9-10 octobre 876). Charles le Chauve et son fils Louis le Bègue étant moi-ts à leur tour, Louis II usa envers leur postérité des mêmes procédés que son ocnle. Contrairement au traité conclu à Fouron, le L"^ novembre 878, il envahit la France même, où un parti considérable l'appelait au trône, mais d'autres seigneurs, non moins nombreux, s'opposèrent à la réalisation deses projets etle déterminèrent à se contenter de l'acquisition de la Lotharingie française.
Charles, dit le Gros, succéda à ses deux frères, Louis II et Carloman, et à ses cousins Louis et Carloman, fils de Louis le Bègue. Il restait un fils de celui-ci, Charles, depuis appelé le Simple, mais, comme il n'avait que cinq ans, ceux sur lesquels il aurait dû régner lui préférèrent Charles le Gros. Ils espéraient trouver en lui un défenseur contre les Normands ; ils furent cruellement déçus dans leur attente. Les princes doivent d'ordinaire l'accroissement de leurs États à quelque qualité, Charles ne grandit en puissance que pour montrer plus d'ineptie et d'incapacité Disposant des ressources de l'Europe occidentale, il ne sut que trembler devant une poignée d'ennemis et acheta lâchement leur retraite. Devenu la risée de ses peuples, mais trop faible pour être un objet de crainte, il fut relégué dans une île du lac de Constance, où il végéta sous le froc et mourut dans l'oubli.
L'antipathie réciproque des Francs neustriens et des Francs allemands les empêcha de s'entendre pour le choix d'un monarque.
Tandis que les premiers donnaient la couronne : les uns à Odon ou Eudes, comte de Bourgogne ; les autres à Guy, duc de Spolette, les dei'niers et les Lotharingiens appelèrent au tj'ône un bâtard de Carloman de Germanie, Arnoul de Carinthie, qui illustra son règne par la bataille de Louvain, où ses guerriers, animés par son exemple, escaladèrent les retranchements des Normands et pre'cipitèrent dans les eaux de la Dyle tout ce qui échappa à leur glaive (891).
Entre les mains d'Arnoul, l'autoiité royale pouvait se relever de son abaissement, mais ce prince jugea sans doute qu'il ne parviendrait pas à gouverner deux royaumes et, se contentant de la Germanie, il fit reconnaître et sacrer roi de Bourgogne et de Lotharingie son fils naturel Zuentibold (mai 895). Celui-ci ne parait pas être parvenu à s'attirer l'amour de ses sujets. Son père mourut au moment où il essayait de le réconcilier avec quelquesuns de ses principaux vassaux et la révolte ne fit que se développer. Le roi de Lotharingie n'en devint que plus furieux, mais ses violences reçurent bientôt leur châtiment. Il périt près de Susteren, non loin de la Meuse, dans un combat que les révoltés lui livrèrent.
Cet exemple d'une rébellion triomphante ne pouvait qu'encourager les grands à tenter des entreprises hasardeuses. Eu cette année 900, qui termine le siècle de Charlemagne, la royauté' semble partout s'étioler. Partout affaiblie, elle n'apparaît nulle part plus énervée qu'en Belgique, où quarante années de déchirements lui avaient porté de mortelles atteintes. Louis l'Enfant, frère de Zuentibold, n'eut qu'un règne insigniOant (9Û0-91''2 . Après lui, Charles le Simple, qui av^it disputé la France à Eudes de Bourgogne, puis avait succédé à son rival, hérita delà Lotharingie, où Conrad le Salique, choisi pour roi par les peuples d'outre- Rhin, ne parvint à rallier à sa cause que l'évéque d'Utrecht.
Les incursions de deux peuples redoutables contribuèrent singulièrement à affaiblir cet empire de Charlemagne que les descendants du grand empereur semblaient comme à plaisir de'chirer de leurs propres mains. Ce furent les Normands d'abord, les Hongrois ensuite, qui, à plusieurs reprises, lui portèrent les coups les plus terribles.
Les premiers n'avaient d'abord assailli que les côtes et, en particulier, celles de la Frise, peu e'ioigne'es du Danemark, où ils habitaient. En 810, du vivant même de Charles, ils débarquèrent dans ce pays et en imposèrent les habitants à un denier par tête. Les pre'cautions que prit alors l'empereur pre'servèrent ses Etats, mais Louis le Débonnaire ne put en maintenir la sécurité jusqu'à la fin de son règne. A partir de l'année 850, les incursions des Normands se multiplièrent, surtout vers les bouches de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, et un de leurs chefs, nommé Hériold, qui embrassa le christianisme, obtint la cession, en 841 , de l'tle de Walcheren et, en 846, de Duerstede et de l'île des Bataves ou Bétuwe (*). Du temps de Charles le Chauve, la Neustrie et en particulier la Flandre eurent énormément à souffrir, tandis que la Lotharingie se défendit mieux. Hériold, soupçonné de seconder les invasions de ses compatriotes, fut attiré dans un guet-apens et tué et son frère Roric dut fuir ; mais, en 852, Godefroid, fils de Hériold, reparut à la tête d'une escadre de 2o2 vaisseaux, obtint de nouveau la concession de ce que son père avait possédé et laissa la Lotharingie en paix tandis que la Neustrie subissait des dévastations effrayantes. Une partie des Frisons paraît s'être associée, à cette époque, aux entreprises des hommes du Nord et on les voit, en 8oo, sous la conduite de leur duc Lbba, ravager avec eux l'Angleterre (-). En d'autres occasions, le peuple frison déploya
(') Prudentii Trecensis annales.
(') Annales Lindisfarnenses, dans Pbrtz, Scripiores, t. XIX, p. 506.
ce courage que les Hollandais, qui lui doivent leur origine, montrèrent en tant de circonstances. Assailli, en 875, par un pirate nommé Rodolphe ou Rolf, il refusa de lui payer tribut, l'attaqua, le tua avec un grand nombre des siens et força les débris de sa troupe à s'enfuir après avoir abandonné son butin. En 884, d'autres Normands furent encore taillés en pièces par les habitants de la même contrée, près de Nordwick ou Norden (') et le comte Gérolphe, qui est regardé comme le premier des comtes de Hollande, contribua à délivrer l'empire carlovingien do Godefroid, fils d'Hériold, l'un de ses plus redoutables ennemis.
Les dissensions qui suivirent la mort de Lothaire II et de Charles le Chauve enhardirent les Normands. Au mois de juillet 879, ils dévastèrent Térouanne sans rencontrer de résistance, ravagèrent la terre des JMénapiens (le comté de Mempisc, en Flandre), pénétrèrent dans le Brabant et y mirent en déroute une petite armée commandée par Hugues, fils de Lothaire II et de Waldrade, qui réclamait alors la souveraineté de notre pays par droit d'héritage. Au mois de novembre, les envahisseurs cessèrent leurs ravages, mais pour se fixer à Gand, où ils séjournèrent pendant plusieurs années.
Ils avaient, en 880, pillé Tournai et tous les monastères voisins de l'Escaut et pris ou tué les habitants de Reims, lorsqu'ils furent rencontrés à l'improviste à Tumionnou ou Thiméon, près de la grande voie conduisant de Bavai à Tongres (*), par le roi Louis II de Germanie; ils perdirent dans un combat près de 5,000 hommes; mais, en se défendant dans le manoir royal, ils tuèrent Hugues,
(') Annales Fuldenses.
(*) Et non h Thiiin, ni à Laoken. Voii' YHistoire des environs de Bruxelles, l II, p. 348.
fils de Louis, incident qui leur permit d'échapper à la destruction. Le roi retourna au delà du Rhin et les environs de TEscaut furent de plus en plus ravage's. Au mois de novembre, les envahisseurs allèrent se fortifier à Courtrai, sur la Lys ; de là ils portèrent le fer et le feu dans les campagnes environnantes, oij, pour punir la population de la re'sistance qu'elle leur opposait, ils massacrèrent tant les Suèves (ou Flamands) que les Me'napiens (Gallo-Romains ou Wallons) ('). Peu de temps après, tandis qu'une partie d'entre eux allaient de'vaster le bourg populeux de Bierzuna ou Birthen, près de Xanten, à proximité' du Rhin, et se postaient à Nimègue, qu'ils entouraient de fosse's et de murs, la plus grande fraction de leur troupe brûla la cite' d'Arras et le monastère de Saint-Vaast (26 de'cembre), de'sola le pays entre la Lys et la Somme, entra dans Cambrai, où elle livra aux flammes ou tua tout ce qu'elle trouva (24 décembre), et poussa jusqu'à l'Oise, chassant devant elle une multitude affolée. Un mois après, les Normands se dirigeaient par Térouanne vers Saint-Riquier, et entraient dans Saint-Omer, oii ils livrèrent à l'incendie les maisons et les églises, sauf la collégiale de Saint-Omer, que l'on avait fortifiée. Une nouvelle course jusqu'à Amiens et Corbie les ramena à Arras, qui subit un nouveau massacre et un nouveau pillage (le 22 février 881) et une troisième expédition les conduisit jusqu'à Beauvais.
Les' rois Louis II de Germanie et Louis III de France s'efforcèrent de les arrêter, et le second obtint à Saucourt, près d'Amiens, un succès qui fit l'objet d'un petit poëme dont on a conservé le texte. Mais les Normands de Nimègue ne restèrent pas inactifs. Godefroid et Sigefroid, leurs chefs, se cantonnèrent dans une position favorable, voisine de la Meuse, à Ahstoa ou
(') annales Vedastini, ad annum 880.
EIsloo, près de Maestriclit, et de là dirigèrent deux excursions terribles vers le sud. Dans la première, ils pillèrent Maestricht, Tongres et Lie'ge ; dans la seconde, ils firent subir le même sort à Neuss, Juliers, Zulpich, Cologne, Coblentz, Aix-la-Chapelle, Inde, Malmédy et Stavelot. Le jour de TEpiphanie (6 janvier), en 882, ils dévastèrent le monastère de Priim et, ayant rencontre' une multitude de peuple qui voulait les arrêter, ils se jetèrent sur elle avec fureur et en firent un affreux carnage (').
La mort de Louis II, 20 janvier (*), vint leur inspirer une ardeur nouvelle. Ils entrèrent à Timproviste dans Trêves, qu'ils brûlèrent, ainsi que ses faubourgs, et dont ils massacrèrent les habitants (le o avril). Poursuivant leur route le long de la Moselle, ils vainquirent à Remich le'vêque de Metz, Walon, qui s'e'tait avance' contre eux sans pre'caution, avec un nombre insuffisant de combattants. L'impe'tuosite' des assaillants convertit la lutte en une boucherie dans laquelle Walon fut tué. Après avoir incendie' le château de Mouson, et couvert de ruines une partie du diocèse de Reims et ceux de Cambrai et de Tongres, les envahisseurs se retirèrent dans EIsloo, où ils bravèrent les efforts de Charles le Gros, frère de Louis II. Ils e'taient sur le point de se rendre lorsque l'indolent monarque, cédant à de funestes conseils, abandonna à Godefroid, leur chef, le domaine de la Frise et lui donna en mariage Gisèle, fille de Lothaire II.
Ces lâches concessions ne valurent pas la paix à la Lotharingie. Les Normands s'étaient d'abord établis àCondé-sur-l'Escaut, d'oîi ils allèrent brûler Saint-Quenlin, puis Arras, dont les rues restèrent longtemps couvertes de cadavres. Ils obligèrent les
(') Régino.n, Chronicoti, dans Pertz, Scriptores, t. I.
(') Annales Fuldenscs, cl non en août, comme Réginon le dit, à tort selon loiite apparence.
Flamands à quitter leur pays et ne cessèrent de désoler la contrée arrosée par la Somme et TOise que lorsqu'ils eurent arrache' aux Francs la somme e'norme de 12,000 livres. Mais, ne pouvant vivre en repos, ils s'établirent en Hesbaie, où ils forcèrent les habitants à travailler pour eux. C'est alors que Lovon ou Louvàin devint leur lieu de refuge. Persuade' que leurs entreprises e'taient favorisées par Godefroid, fils d'Hériold, et par son beau-frère Hugues, Charles le Gros fit dresser à ceux-ci des embûches dans lesquelles ils tombèrent. Godefroid fut tué et Hugues aveuglé et enfermé dans l'abbaye de Fulde (880). C'est peu de temps après qu'eut lieu le siège de Paris, où une résistance si énergique fut opposée aux envahisseurs, tandis que l'empereur n'apparaissait à la fête d'une armée que pour acheter la paix. Sa déposition eut l'heureux résultat de provoquer l'élévation au trône de deux princes pleins de vaillance. L'un, Odon ou Eudes, défendit énergiquement la Neustrie, et l'autre, Arnoul de Carinthie, après avoir vu quelques-uns de ses capitaines vaincus auprès de la Geule, non loin de Maestricht (le 26 juin 891), prit une revanche éclatante de cette défaite à Louvain, où les Normands avaient établi un camp entouré, comme ils le pratiquaient d'ordinaire, de retranchements en terre et de palissades ; ce camp se trouvait sur les bords de la Dyle, qui le protégeait d'une part, tandis que des marais lui servaient de défense d'autre part ('). Le roi, arrivé à l'improviste, traversa aussitôt la rivière et ordonna aux siens de
(') Ligno et terrœ congerie, more solito, se conmmniiint. Réginoiv, loc. cit. — Le camp des Normands se trouvait sans doute dans la plaine, au nord de Louvain et de Hérent, entre la Dyle et les marais qui bordent le petit ruisseau dit de Leeps. il a existé en cet endroit, près d'un chemin conduisant à Wychmael, un enclos qui conserva le nom de Deeners block, VEnclos des Danois (inter clausuraui dictant Deetiersbloc et liam tendenteni versus IFjchtna/e, dit un acte de l'an 1576).
mettre pied à terre pour marcher au combat. L'attaque fut effroyable et couronnée d'un succès complet. Rejetës dans la rivière, les Normands y périrent par milliers. Deux rois, Sigefroid et Godefroid, se trouvèrent au nombre des morts et seize étendards tombèrent entre les mains des vainqueurs. Cette bataille mémorable se livra aux calendes (ou le 1") d'octobre, et Arnoul, suivant les Annales de Fulde, institua à Louvain une fête religieuse (des litanies, c'est-à-dire une procession), qui avait lieu ce jourlà ('j et qui se perpétua pendant des siècles.
Les vaincus n'étaient ni anéantis, ni découragés, car, peu de temps après, ils vinrent de nouveau se retrancher à Louvain et y restèrent jusqu'à l'année suivante ("). Au mois de février 89!2, ils franchirent la Meuse, parcoururent la Ripuarie jusqu'à Bonn et s'arrêtèrent à Landiilfesdorf (Lenderdorff, près d'Andernach), où ils rencontrèrent une armée allemande. Opérant une retraite précipitée, mais habilement conduite, ils saccagèrent de nouveau la belle abbaye de Priim ; puis, entrant dans l'Ardenne, ils prirent d'assaut une forteresse nouvellement construite sur une montagne et où une population nombreuse s'était retirée avec tout son avoir. Les malheureux défenseurs de cette position furent tués jusqu'au dernier et les vainqueurs emportèrent leurs dépouilles dans leurs vaisseaux, qui abandonnèrent enfln des parages depuis longtemps désolés.
L'ardeur des Normands semblait faiblir et les populations paraissaient s'habituer à leur résister. En 891, les habitants de
Cj Plus tard elle eut lieu le premier dimanche de septembre.
(') Noifmanni rcro qui Imc illucque dispersi erant, adunati, iti eodem loco iterum sedcvi fumant, disent les Annales Fedastini, qui constituent, avec les Annales Fuldenses et Réginon, abbé de Priin], notre guide principal pour cette époque agitée. Voir Missi l'ouvrage de DErriNG, Sur les expéditions maritimes des Normands.
Saint-Omer avaient repoussé avec succès deux attaques dirige'es contre cette ville et surtout contre le riche monastère de Saint- Bertin. Cependant, en 899, une troupe d'aventuriers pircourut la contre'e entre l'Oise et la Meuse et le roi Zuentibold ne put l'atteindre. La cession par Charles le Simple de la Normandie à Rollon calma un peu les convoitises des camarades de ce chef en les attirant vers la belle contre'e dont celui-ci était devenu le maître. Us reparurent, il est vrai, dans l'Artois en 926 et dans la Frise en 955, mais on semblait avoir pris le parti de traiter avec eux plutôt que de les anéantir. Après leur avoir tué 1,!00 hommes, près d'Arras, on acheta leur retraite, et, après que le roi Othon P"^ les eut repoussés, son frère Brunon négocia la conversion au christianisme de leur roi Harold Blavaand (') et de la plupart de ses guerriers.
On fut moins tolérant avec les Hongrois. Après quatre invasions en Lotharingie : en 917, en 926, en 937 et en 955 (^), ils furent vaincus par Othon I" dans une bataille sanglante et renoncèrent depuis à leurs terribles entreprises. Dans la dernière de leurs incursions, qui fut secondée par Conrad, alors duc de Lotharingie, ils brûlèrent les faubourgs de Cambrai et attaquèrent, mais sans succès, les moines de Lobbes retranchés au milieu de chariots, sur une hauteur voisine de l'abbaye.
Les pages qui précèdent montrent les rudes épreuves par lesquelles notre pays passa à cette époque. A en juger par les détails dans lesquels je viens d'entrer, nos villes perdirent alors une partie de la prospérité que la conquête et la domination des Francs leur avaient laissée. Bien des restes précieux de l'art ancien et des manuscrits périrent, soit dans les incendies, soit
(') Biatiiv liand, la main bleue, f'oir Riotger, Fitn Brunonis, c. iO. (*) Annales Sancti Vincentii Melensis, dans X*v.Kïi,\Scriplores, (. III.
pendant les fuites de'sordonnëes d'un peuple au de'sespoir. Les monastères s'en ressentirent aussi d'une manière cruelle et eurent à déplorer, soit la destruction de bàtimenls éleve's à grands frais, soit la perte de reliques précieuses, d'objets d'art, de livres, soit le relâchement de la discipline, la fermeture des écoles ou la dispersion des religieux, maux auxquels on ne parvint que lentement à porter remède. Partout, en un mot, le trouble le plus profond fut porté à la paix publique et chacun sentit la nécessité de se munir d'armes et de se fortiûer dans sa demeure.
Le règne de Charles le Simple en Lotharingie avait affermi la puissance du plus redoutable des nobles de ces contrées, René, surnommé au Long Cou (collo longus), qui mourut en 916 au palais de Meerssen et que l'on considère comme le premier duc de Lotharingie. Charles témoigna l'estime qu'il avait pour lui en assistant à ses obsèques et en s'empressant de donner ses honneurs ou dignités à son fils Gislebert. Mais la bonne harmonie ne subsista pas longtemps entre eux. Gislebert paraît avoir conçu le projet de placer sur sa tête la couronne royale et, dans ce but, il prodigua les dons d'argent, de châteaux, de terres, et se procura ainsi de nombreux partisans, mais en négligeant, dit Richer (•), de se les attacher par serment. Aussi plus d'un ne se fit pas scrupule de l'abandonner. Oscillant tour à tour entre Charles le Simple et Henri l'Oiseleur, qui était alors roi de Germanie, le duc attira celui-ci en Lotharingie, où lui et l'archevêque de Trêves reconnurent son autorité, tandis que Charles, vaincu près de Soissons par le duc de France Robert (15 juin 925), devenait le prisonnier de Herbert de Vermandois et mourait en captivité. Gislebert montra alors aussi peu de soumission à son nouveau souverain et à son fils Othon I"^ qu'à l'ancien; ayant passé le Rhin
(') RiCHER, I/islon'œ, liv. I, c. 56, ilans Pektz, loc. cit., l. 111.
pour entrer en Germanie, il fut vaincu par des troupes saxonnes et, dans sa fuite, se noya dans le Rhin (95'j).
Le roi de France Louis d'Outre-mer, fils de Charles le Simple, épousa la veuve de Gislebert, Gerberge, sœur d'Othon V% et essaya de se former un parti en Lotharingie, mais ses efforts ne purent pre'valoir contre la politique plus habile du roi de Germanie. En vain le duc Conrad se souleva contre ce dernier prince, en vain les neveux de Gislebert, René', qui fut la souche des comtes de Mons ou de Hainaut, et Rodolphe, de qui descendent, dit-on, les comtes de Looz, renouvelèrent les tentatives de leur oncle, Othon affermit son autorite' en donnant la dignité ducale à son frère Brunon, archevêque de Cologne, prélat doué de talents remarquables. Celui-ci fut, il est vrai, obligé de remplacer son ancien précepteur, le savant Rather, évêque de Liège, par le jeune Baldéric, neveu de René et de Rodolphe, mais ceux-ci se heurtèrent bientôt contre une personnalité plus haute.
Gerberge, veuve de Gislebert, prétendait s'approprier les domaines decelui-ci, tandis que René les réclamait comme provenant de son oncle, dont il n'était pas resté d'héritier direct, le jeune Henri, fils de Gislebert et de Gerberge, étant mort vers 944, après avoir porté quelque temps le titre nominal de duc C'est alors que, suivant Flodoard, l'historien de l'église de Reims, Lothaire, roi de France, né du second mariage de Gerberge, s'empara d'un château situé sur le Chiers, que René avait enlevé à un vassal de cette église, le chevalier Ursion et où se trouvaient les enfants de René. Suivant Richer, autre contemporain, dont la narration est bien plus détaillée et plus colorée, ce serait son père, nommé Rodolphe, qui aurait réussi à faire prisonniers ces enfants et leur mère dans le château de Mons, auquel on travaillait alors. On offrit au père de lui rendre sa famille et lui, de son côté, promit
de restituera la reine età son fils les domaines qu'il avait usurpe's ('). Sur son refus d'exe'cuter ses engagements, il fut cité à comparaître devant l'archevêque Brunon. On l'accusa aussi d'avoir incendie' les e'glises avec un grand nombre d'autres complices, parmi lesquels figure, en premier lieu, Albert le Pieux, comte de Vermandois (-). il fut arrête', condamné et conduit en Allemagne (958). Le Hainaut fut donné à un seigneur nommé Richaire, puis à deux autres, appelés Garnier et Renaud.
La Lotharingie respira quelque temps. Othon l", comme son fils, Othon If, et son petit-fils, Othon III, était digne de porter la couronne et aurait probablement fait régner plus de tranquillité dans ses États, s'il n'avait dû songer à la fois à la Lotharingie, à la Bourgogne, à l'Italie, à l'Allemagne orientale et à celle du Nord. Brunon, son frère, le représentait dignement dans la première de ces contrées, mais mourut peu de temps après l'avoir pacifiée (en 965). C'est à lui qu'on attribue la division de la Lotharingie en deux duchés : celui de Haute-Lotharingie ou de Mosellane (depuis de Lorraine) et celui de Basse-Lotharingie (depuis de Lothier). Ce dernier fut donné à Godefroid, comte de Verdun, dans la descendance duquel il devint pour ainsi dire héréditaire jusqu'à Godefroid de Bouillon; le premier eut pour titulaire Frédéric, premier comte de Bar, à qui la maison de Lorraine fait remonter son origine.
Outre plusieurs comtes, qui se montrèrent les défenseurs dévoués de l'autorité royale, les Othon eurent pour les seconder des prélats doués de qualités peu communes. Tels furent, entre autres, l'archevêque de Trêves, Fleuri, l'un des amis de Brunon;
(I) RiCHER, liv. 111,0. 6 à 10.
(') Foir un document intitulé : Hœc stini nomina malefactorum qui ecclesias miscrc cm» comité Ruinero succenderimt . Le Glay, édition de la Chronique (le Cambrai, par Ualderic, Clirouicon Cameracense et Atrehatense.
l'évêque de Liège, Eracle, qui, pendant une marche de i arme'e en Caiabre, dissipa les terreurs des soldats en leur expliquant la cause des e'clipses ; son successeur Notger, l'un des ecclésiastiques les plus ëminents de ceux qui occupèrent le siège e'piscopal de Saint-Lambert et à qui l'on attribue une traduction des psaumes du grec en allemand ; l'e'vêque de Metz, Thierri, dont la vie a été' écrite par Sigeberl ; l'évêque d'Utrecht, Radbod, dont on vante les connaissances musicales, etc.
Ces dignitaires de l'Eglise, plus amis de la paix que les laïques, formaient contre-poids à l'ambition de ceux-ci et se montraient plus disposés à respecter l'autorité royale, mais les concessions qu'ils obtinrent contribuèrent aussi à affaiblir le pouvoir des souverains. Ainsi les monarques se dépouillaient constamment, tantôt pour récompenser la fidélité de leurs serviteurs, tantôt dans l'espoir de calmer les mécontents.
Othon 11 n'était pas indigne de son père. 11 joignait à un esprit cultivé beaucoup de courage et d'habileté ('). Ses vassaux lui portaient un grand attachement, mais d'autres préoccupations le tinrent longtemps éloigné de nos contrées. Les fils du comte René , René et Lambert , essayèrent , en 973, de rentrer en possession de leur patrimoine. Avec l'aide de Charles, frère du roi de France, Lotliaire ; de Hugues Capet, duc de France, et d'Othon, fils d'Albert, comte de Vermandois, ils vinrent assiéger dans Mons les comtes Godefroid et Arnoul ; ceux-ci effectuèrent, le 19 avril 97G, une sortie vigoureuse, qui força les assaillants à se retirer en Cambrésis. Othon II vint alors en Belgique et, afin de s'attacher Charles de France, lui donna le duché de Basse-Lotharingie, sans parvenir à calmer son humeur turbulente. C'est ce duc Charles qui fixa le premier sa résidence à Bruxelles, où il
(') RiCHBR, liv. III, c. 67.
choisit pour habitation une villa qui se trouvait sur les bords de la Senne, près d'une chapelle consacrée à Saint-Ge'ry. Quant à René' et à Lambert, ils ne recouvrèrent leur he'ritage que plus tard. Le premier ne reprit Mons qu'en 998, le second se fixa à Louvain et devint comte de Bruxelles par son mariage avec Gerberge, fille du duc Charles.
Othon II mourut en 985, laissant un fils encore mineur, qui ne fit que passer sur le trône. Sa jeunesse fut dirigée par sa mère et son aïeule, les impératrices The'ophanie et Adélaïde, Les auteurs contemporains lui accordent de grands éloges, qu'il semble avoir mérités; Othon III se faisait, toutefois, une idée exagérée de son pouvoir et adopta l'usage de dîner seul, à une table isolée, sur un siège plus élevé que ceux des autres convives (').
Pendant sa minorité, Lothaire, roi de France, mourut, et un an après, son fils Louis l'Enfant le suivit au tombeau. La couronne aurait dû appartenir au duc Charles, mais on lui reprocha d'avoir accepté une dignité qui le rendait l'inférieur des empereurs d'Allemagne, et on proclama roi des Français, à Noyon, le duc de France, Hugues, surnommé Capet, le premier des Capétiens. Charles voulut soutenir ses droits et s'empara de Laon, de Reims et de Soissons, mais il eut le tort de placer sa confiance dans Adalbéron, évêque de la première de ces villes, dont les portes furent ouvertes à Hugues (29 mars 991). Charles fut jeté dans une prison, où il mourut, et fut remplacé en Lotharingie par son fils Othon, qui expira sans laisser d'enfants, selon les uns en 1006, selon d'autres en 1012.
Othon 111 n'ayant pas eu de postérité, le trône d'Allemagne fut donné à un prince bavarois, Henri 11, dont le règne (1002- 1021) ne fut qu'une longue et pénible lutte contre des vassaux
(') DiriiMAU (jii TinETMAK, Chiotiivoii, liv )V, (Ihiis I'iikta, loc. cit., t. III.
indociles. Les fils du comte Godefroid de Verdun ayant, en 1 anne'e 1004, fortifié le château d'Eenliani, près dAudenarde, le comte de Flandre, Baudouin IV, en prit ombrage et attaqua Valenciennes, qu'il enleva à un fidèle serviteur de l'empire, le comte Arnoul. Assiège dans cette ville par Henri H, par le roi de France et par le duc de Normandie, au mois de septembre lOOo, il résista à tous leurs efforts. Deux invasions de Henri, en Flandre, l'une au mois d'août 1007, l'autre en 1020, furent désastreuses pour le pays, mais n'ébranlèrent pas la puissance de Baudouin, qui resta maître de Valenciennes et du pays entre l'Escaut et la Dendre et reçut en outre les îles de la Zélande, à charge de les tenir en fief de Henri.
Celui-ci avait épousé une princesse de la famille de Luxembourg, Cunégonde, fille du comte Sigefroid. Cette alliance fut pour lui la source d'interminables déboires. L'un de ses beauxfrères, Thierri, se fit nommer évêque de Metz; un autre, Adalbéron, qui était prévôt de Saint-Paulin, de Trêves, usurpa l'archevêché de cette ville et prétendit le garder, bien que Henri H l'eût donné à Mégingaud, prévôt de Cobientz. Retranché dans le palais archiépiscopal, Adalbéron soutint contre le roi, en 1008, un siège de seize semaines, qui fut très-funeste à la ville, de même que Thierri défendit contre Henri la ville de Metz, au mois d'août 1012 ; mais enfin ces discordes s'apaisèrent : Adalbéron renonça à son archevêché, Thierri se réconcilia avec son souverain, et Henri, leur frère, qui avait obtenu le duché de Bavière et en avait ensuite été dépouillé, en obtint la restitution.
Une expédition dirigée contre Louvain ne fut pas heureuse et, l'année suivante (10 octobre lOIo), l'évêque de Liège, Baldéric H, fut vaincu à Hougaerde par le comte de Louvain, Lambert, qui ne voulait pas permettre au prélat de continuer en cet endroit la construction d'un château. Baldéric et le comte redevinrent amis,
mais celui-ci continua à guerroyer contre Godet'roid, comte d'Ardenne, qui venait d'être nomme' duc de la Basse-Lotharingie. Lambert fut, il est vrai, tue' dans le combat de Florennes (12 septembre 1015), mais son fils Henri resta en possession de ses beaux domaines et son neveu René IV conserva paisiblement le Hainaut.
Enfin une grande expédition, dirigée contre les Frisons ou habitants de la Hollande, qui mettaient des entraves à la navigation sur le Rhin et prétendaient y lever des péages, aboutit à un désastre. Les troupes de l'empereur, assaillies à l'improviste, furent saisies d'une terreur subite et périrent tant par le fer de l'ennemi que de privations (29 juillet 1018^ Au milieu de ces déchirements, l'archevêque de Cologne, Héribert, sétait également montré l'ennemi de Henri H et il ne s'opéra un rapprochement entre eux qu'en 1020. Au contraire, les évéques de Cambrai, Erluin et Gérard P% et ceux d'Utrecht, Ansfrid et Adelbode, firent preuve dune fidélité complète et constante.
Ainsi, Henri compta presque autant de revers que d'expéditions, presque autant d'adversaires qu'il y avait de grands princes en Lotharingie. Ses vassaux rebelles conservèrent leur position et leurs châteaux résistèrent aux attaques dirigées contre eux. Chaque échec amoindrissait l'autorité royale, dont, au surplus, Henri II paraît s'être formé une idée singulière. Il la considérait comme une espèce de mandat pour la surveillance des mœurs et l'observation des lois canoniques, plutôt que comme l'exercice du pouvoir suprême au profit de la nation.
Les successeurs de Henri, Conrad 11 et Henri IH, exercèrent dans leurs États une autorité moins contestée ; ils y comptèrent pourtant de nouveaux ennemis ; les comtes de Verdun, de la maison d'Ardenne, malgré leur dignité de ducs en Lotharingie, se joignirent aux comtes de Flandre, de Louvain, de Hol-
lande, etc., pour lutter contre leurs suzerains. De même que les derniers Carlovingiens de France ne possédaient plus, pour tout domaine, que la ville de Laon, de même les empereurs ne conservèrent, en Lotharingie, outre la collation des grandes dignite's laïques et eccle'siastiques, que quelques villes, telles qu'Aix-la- Chapelle, Maestricht, Anvers, Nimègue, etc.
Les princes, au contraire, grandissaient en importance. En France, en regard des derniers Carlovingiens et des premiers Capétiens, les comtes de Flandre, descendants de Baudouin Bras de Fer et de Judith, fille du roi Charles le Chauve, avaient établi leur domination sur tout le pays qui s'étend de la Somme à l'Escaut oriental. Sauf une courte interruption pendant la minorité de Baudouin IV, leur autorité s'exerça sans rencontrer à l'intérieur de sérieuses résistances et triompha de plusieurs attaques venues, soit de la France, soit de l'Allemagne. Plus à l'est, les comtes de Mons, de Louvain, de Namur et de Looz se partagèrent le pays entre l'Escaut et la Meuse, de même que les comtes de Clèves, de Juliers, de Limbourg, de Luxembourg et de Bar dominèrent entre la Meuse et le Bhin et les comtes de Gueldre et de Hollande sur les rives du Bhin inférieur. En outre, chaque ville métropolitaine et épiscopale eut son chef à la fois spirituel et temporel, et de grandes abbayes, telles que Saint-Maximin, Priim, Stavelot, Saint-Ghislain, uniquement subordonnées au chef de l'État, maintinrent leur existence distincte, qu'elles réussirent à défendre contre les empiétements de leurs puissants voisins.
La Lotharingie conserva longtemps son nom, mais, à la fin du xi^ siècle, elle ne constituait plus une monarchie; c'était une confédération de petits États faiblement subordonnés à l'empereur et qui n'étaient plus unis les uns aux autres que par de très-faibles liens. L'autorité des ducs aurait pu suppléer en partie à celle du prince lui-même, mais elle n'était pas mieux respectée;
les prélats la méconnaissaient complètement et les comtes ne perdaient aucune occasion d'élever leur puissance au niveau de celle de leurs voisins plus redoutables.
Il est curieux de suivre les appréciations des chroniqueurs allemands sur ces déchirements de la Lotharingie. Ils traitent rudement la noblesse, parce qu'elle était trop portée à rechercher l'appui des Français. Déjà Witikind, le biographe d'Othon le Grand, signale nos populations comme inconstantes, portées à la dissimulation, promptes à guerroyer et acceptant volontiers les innovations (')• Ruolger, qui nous a laissé une vie de l'archevêque de Cologne, Brunon, frère d'Othon I", n'est pas moins sévère : « Il « y avait, dit-il, dans les parties occidentales du royaume de « Lothaire une barbarie indomptable, envieuse du bonheur d'au- «■ trui, rebelle aux exhortations paternelles, insensible à la crainte « de l'autorité. Avant que l'archevêque eût été appelé à gouverner « ces contrées, un mauvais esprit s'y répandit et y régna avec « plus de violence que partout ailleurs. Les princes, habitués à la ' violence et au brigandage ; les peuples, avides d innovations, « tous ardents aux dissensions civiles, désiraient également s'em- >' parer des dépouilles d'autrui ('-). »
La Flandre ne jouissait pas d'une meilleure renommée. Séparée par sa langue du reste de la monarchie française, elle était signalée comme un pays sauvage et son peuple comme une race de fer. « C'est une nation déréglée dans ses mœurs, dit l'abbé
(') Quia gens rai ta erat et artibus assueta, bellis prompta, mobilisque ad rerumnovilates. Liv. 1, dans Pertz, loc. cit., t. III, p. 450. (^) nta Brunonis, c. 10 et 13.
" Folcuin; préférant les armes aux conseils et, comme on l'a dit « avant nous, très éloquente, mais peu sage. Sa barbarie indomp- « table, sa nature toujours portée au mal n'étaient pas faciles à " réprimer... ('). »
Plus tard, l'évéque Dithmar, après avoir rappelé les tentatives inutiles de l'empereur Henri II, dans le but d'établir la paix et la tranquillité en Lotharingie, ajoute : « On appelle avec raison « cette contrée les Pays-Bas, car on y voit l'équité, l'obéis- " sance, l'amour réciproque se baisser et s'incliner comme le « soleil. Le roi ni les princes ne sont plus guère écoutés. Il n'y a « que les brigands et les persécuteurs de Tinnocence qui soient « les maîtres. Je ne doute pas qu'ils ne périssent à cause de leurs « mariages illicites (c'est-à-dire faute de respecter les ordres de « l'Église contre les unions entre parents) et de leurs méchancetés « inouïes. Ils ont méprisé un nombre immense d'excommunica- •' lions des évêques; ainsi ils ne sauraient plus subsister long- « temps. » Cette prédiction ne devait pas se réaliser. Le plus méchant des hommes pour Dithmar, c'était certainement le comte de Louvain, Lambert, dont la postérité se perpétua avec un vif éclat pendant quatre siècles.
Malgré les invectives dont certains chroniqueurs se plaisent à les accabler, les Lothariens, comme on appelait alors les habitants de la Lotharingie, passaient pour plus constants dans la fidélité qu'ils devaient à leurs seigneurs que les Karliens ou Français, les habitants du royaume de Karl ou Charles le Chauve. C'est ce que nous apprend le serment que fit Walter, châtelain de Cambrai, à Gérard, l'évéque de cette ville, peu de temps après la mort de l'empereur Henri H.
(') Gens hœc moribiis incomposita. magis armis quant consiliis utens, et ut mite nos dictum est, multiim eloqueutiae, sapientiae paruin. Cujus indomitam barbanetn et setnper ad nialuin proclicein non facile erut restringi... {Fita Folcnini episcopi Teruanensis).
ri
« Je vous garderai, dit Walter, la foi promise tant que je serai « vôtre et tant que je tiendrai votre cliàtellenie, sans m enquérir " des usages des Karliens, j'aurai pour vous les égards et les res- « pects que les chevaliers lothariens ont pour leurs seigneurs et « évêques. Si je pèche contre vous et que je sois sommé de votre « part de vous faire satisfaction, je vous rendrai, à moins que « vous ne me pardonniez, telle justice que les chevaliers lotha- « riens rendent à leurs seigneurs et évêques (*). <
Inutile de dire que ce serment, pas plus que tant d'autres, ne fut pas observé. L'anarchie continua à aller en grandissant, car les luttes continuelles des chevaliers contre leurs supérieurs et entre eux trouvaient leur aliment dans la constitution même de la société féodale.
Tout appui faisait alors défaut au pouvoir royal : l'influence de la papauté, un instant si grande sous Nicolas P"^ et son successeur Adrien I", subissait un temps d'arrêt dont Rome ne devait sortir qu'à la voix du fougueux Hildebrand, le célèbre Grégoire VII. On n'édictait de lois que de loin en loin ; encore est-il douteux que les rares capitulaires émanés de Henri II et de ses successeurs qui nous soient connus, aient été acceptés et mis en vigueur dans tous les États de ce prince. D'après l'un, du mois de mai 996, les poursuites judiciaires devaient s'opérer et la justice se rendre pendant tout le cours de l'année; un autre, du mois de mars 1019, condamne à l'esclavage avec sa postérité la femme libre qui épouse un clerc; un troisième, de la (in de la même année, est relatif aux droits des maris sur la succession de leurs femmes quand il n'y a pas d'enfants, etc. Ces deux derniers ont été décrétés, l'un à Goslar, l'autre à Strasbourg; peut-être n'ont-ils été observés, le premier qu'en Saxe, le deuxième qu'en Allemanie ou Souabe.
(') Ualueric, loc. cit., liv. III, v. 2i cl suiv.
Au surplus, la procédure n'avait fait aucun progrès; plus que jamais on recourait aux pratiques barbares du duel et des e'preiives judiciaires et ce fut, par exemple, au moyen d'un combat singulier que l'on de'cida en Allemagne, au milieu dux^ siècle, que la repre'sentation avait lieu, c'est-à-dire que les enfants dun fils de'ce'dé avant son père héritaient de celui-ci concurremment avec leurs oncles.
Les assemblées nationales devenaient de plus en plus rares et prenaient chaque jour davantage le caractère de diètes ou réunions provinciales. Les empereurs ou rois les tenaient tour à tour sur différents points de l'Empire et n'y appelaient que les notabilités de la contrée où ils se trouvaient, soit de la Bavière, soit de la Souabe, soit de la Lotharingie, etc. L'une des dernières assemblées qui se tint dans ce pays eut lieu à Thionville, au début du règne de Henri lï, au commencement de l'année 1005. Le roi y rendit en personne la justice à tous ceux qui lui adressèrent des plaintes. En vain le duc de Haute-Lotharingie, Thierri, et l'évêque de Metz, Herman, essayèrent de traverser ses projets, il poursuivit ses desseins et, « à la demande du peuple » , détruisit le château de Malsberg, qu'il défendit de rebâtir. Puis il visita successivement Aix-la-Chapelle, où il présida une autre réunion de Lolhariens, Maestricht, Liège et Nimègue (*), En l'année 1005 il parut vouloir renouveler les agissements de Charlemagne en présidant un véritable synode. A côté d'archevêques et d'évêques on y voyait des ducs et des comtes, et, ce qui lui donna surtout un caractère religieux, c'est que le roi y attaqua avec violence les unions entre proches parents; soutenu par l'évêque de Metz, Adalbéron, il accabla de reproches pour ce motif le duc Conrad (2).
(') Thietjiar, liv. V, dans Pertz, loc. cit., t. III, p. 798.
(*) Fita Adalberonis IT, episcopi Metensis. c. 13 et 20, dans Pertz. Scriptores. l. IV.
On le voit, les souverains continuaient à vouloir re'gler les mœurs de leurs sujets et les forcer à respecter scrupuleusement les prescriptions canoniques.
Depuis, ces grandes assemble'es furent remplace'es par des re'unions où chaque prince appelait ses principaux vassaux. C'e'tait déjà riiabitude du comte de Flandre, Arnoul I", qui était, dit le biographe de saint Bertulphe, à propos d'une assemblée convoquée par le comte à Boulogne : « un orateur éclairé pour les « affaires publiques autant qu'un zélé défenseur de l'Église de « Dieu ('). » Au xi*" siècle, ces sortes de réunions ^e multiplièrent et donnèrent naissance à nos états provinciaux. Elles ne furent d'abord composées que de grands vassaux ou barons, qualifiés tour à tour de principes, optimales, fidèles, virt nobiles, liberi, auxquels se joignaient souvent des ministeriales ou officiers des ducs, des comtes ou des évêques, mais elles n'acquirent une véritable importance que plus tard, lorsqu'on y vit entrer les chefs des monastères et les députés des villes. Alors elles purent prêter au pouvoir suprême un concours efficace et intervenir puissamment, soit pour la défense de la patrie contre l'étranger, soit pour le maintien de ses libertés contre l'aibitraire.
H continua à y avoir des comtes du palais ou comtes palatins, dont l'office se transforma en une dignité héréditaire, annexée à un grand domaine (le Palatinat) et il est encore fait mention, à la date du i3 juin 919, des échevins du palais, siégeant en plaid général à Herstal. L'institution des échevinages se modiûa insensiblement, mais, au milieu des ténèbres qui obscurcissent cette époque, il n'est pas facile d'en suivre pas à pas la transformation.
(') De respuhlica soUenrnem cum suis convenluni habuil. Erat enim, sicut respublicae prudetis orator,ita etecclesiae Dei fortissimuspropugnator . Fila S. Bvrlulphi, c. G, dans les Àcta sanctorum, februarii t. I, p. 475.
Le plaid n était plus, comme dans les temps primitifs, une espèce de re'union publique; un capitulaire de Tan 829 ne permet d'y convoquer que les juges, les plaideurs et les te'moins. Le 4 janvier 873, Charles le Chauve prescrivit aux comtes d'ëlever une maison pour y tenir les plaids et défendit de faire servir à cet usage les e'glises, leurs porches, les cimetières ou les presbytères, ou d'y torturer ou flageller les coupables. Est-ce un e'cho de cette prescription que l'attribution faite par la Chronique de Saint- Baron (<) à Baudouin Bras de Fer de la construction de la maison des e'chevins de Bruges, attribution plus que douteuse, car on était alors au fort de l'anarchie et des invasions des Normands? On peut admettre, sans crainte d'être convaincu d'erreur, que le capitulaire de l'an 873 resta une lettre morte. Mais son texte nous montre une dernière tentative pour maintenir en matière judiciaire le respect de l'autorité suprême, représentée par le comte. Si un serf fiscalin se réfugie dans le fisc ou domaine auquel il appartient, si le colon d'une immunité cherche un asile dans cette dernière, le juge du fisc, l'avoué de l'immunité doivent, sur la réquisition du comte, le représenter pour qu'il soit procédé contre lui. Comme je l'ai supposé plus haut (^), la haute justice, ou si l'on veut la poursuite des crimes, restait l'une des attributions des comtes et des échevinages. Ces derniers, dit encore le roi, doivent être composés d'échevins choisis du consentement de tout le peuple, après une enquête ouverte par les notables de la juridiction. C'étaient là, je le veux bien, de simples inspirations plutôt que des idées en voie de réalisation ; elles sont néanmoins importantes à constater.
Longtemps encore on voit les échevins adjuger au souverain des
(') Ad annum 867.
biens d'ordinaire enlevés à des rebelles. C'est ce qui se fit notamment à !ngelheim,près de Mayence, le 2;) mai 961 , et à Maestricht, le lo février 104f. Les échevinages conservaient donc des attributions très-étendues et c'est une erreur de les considérer comme ayant disparu et n'ayant été créés de nouveau qu'à la suite de l'établissement des communes. Il est facile d'en établir l'existence : A Metz, en 906, 966, 1091, etc.;
A Toul, en 971, 1052, 1065, 1071 (');
A Nivelles, en 1075 environ, etc.
Les cas que nous venons d'énumérer ne précisent pas, il est vrai, s'il est question d'un échevinage territorial, d'un échevinage depagus, d'un échevinage rural, comme les ducs, les comtes, les prélats de nos contrées en constituèrent en dehors des villes, ou de magistratures urbaines, de corps spécialement chargés d'administrer une ville ou d'y rendre la justice. Les échevins de Reims et d'autres villes ont pu prouver la permanence d'un échevinage dans leur sein sans qu'il en ressorte à l'évidence le maintien à toutes les époques d'un corps municipal rendant la justice. Dès le xi" siècle, on trouve de nombreuses mentions d échevinages constitués dans les domaines des abbayes. Ainsi on mentionne des échevins :
En 1016, à propos des possessions de l'abbaye de Saint- Jacques, de Liège (^);
Vers 1020, sous le nom de scabiones, dans les statuts donnés aux sujets de l'abbaye de Saint- Vaast, d'Arras ;
En 1056, 1065, etc., dans ceux de lavouerie de l'abbaye de Saint-Maximin ;
En 1095, dans ceux de l'avouerie de l'abbaye d'Echternach, etc.
(') f'oir Raynouaud, Histoire du droit municipal, passim. (') Martkîve et Di'RAND, Atnplissima collcctio, 1. 1, col. 578.
Peu à peu les tribunaux de ce genre se multiplient; chaque juridiction, presque chaque village a le sien et il est facile de comprendre que les villes durent avoir le leur, dès qu'il s'y forma une population spéciale de négociants et de bourgeois, qui voulut avoir des juges distincts. C'est Bruges qui nous présente l'exemple le plus de'cisif d'une double juridiction de l'espèce : d'une part, l'échevinage du Franc de Bruges, corps plutôt féodal, exerçant son autorité sur un vaste territoire, l'ancien pagus de la Flandre; et, d'autre part, l'échevinage delà ville, dont la compétence était limitée à cette dernière seulement. Mais souvent, comme à Aixla-Chapelle, à Liège, à Metz, à Toul, à Nivelles, etc., l'échevinage que j'appellerai municipal semble n'être qu'une continuation transformée d'un échevinage de pagus ou comté.
Le comté même cessa presque partout de dépendre du souverain. En général il fut concédé en bénéfice ou même en propre à ceux qui y étaient les plus grands propriétaires. Ainsi les comtes de Flandre acquirent, probablement comme constituant la dot de la reine Judith, fille de Charles le Chauve et femme de Baudouin Bras de Fer, le Mempisc dans sa grande étendue, c'est-à-dire y compris l'ancienne Flandre, les pagi de Gand, de Courtrai, de Tournai, le Pevele, etc.; ils y joignirent ensuite, par droit de conquête ou par concession, le comté d'Arras, Valenciennes avec l'Ostrevant, une partie du pagus de Brabant et l'île de Walcheren avec d'autres îles de la Zélande. Les descendants de René au Long Cou se partagèrent, sans que l'on ait aucune notion précise sur l'époque où l'autorité comtale leur fut abandonnée : les pagi de Famars et de Hainaut, qui formèrent le comté de Mons ou de Hainaut; la partie orientale du Brabant, le Darnau presque entier et une fraction de la Hesbaie et de la Toxandrie qui constituèrent le lot des comtes de Louvain; une autre partie de la Hesbaie, d'où provient le comté de Looz.
Dans la Frise une principauté se forma par une série de concessions dont on a mieux gardé la mémoire : le don de quelques biens abandonnés au comte' Gérolphe le 4 août 889, celui du domaine de Waesau comte Thierri par le roi Louis, le 15 avril 969 ou 868 (il faut peut-être lire 948); la cession en toute propriété, le 25 août 98o, de ce que ce comte tenait en bénéfice de l'Empire, notamment le Masalant (ou Hollande méridionale), le Kinheim ou Kennemerlant (l'ancien pays des Caninéfates), Texel, etc.
Quelques donations faites aux églises servent à nous montrer comment les principautés ecclésiastiques grandirent à côté des principautés laïques. Celle de Trêves prétendait avoir été dépouillée, du temps de l'archevêque Wiomade (735-791) de divers droits dans Ja ville même : la monnaierie, le tonlieu, le cens, le tribut, le mesurage des champs (medona agrorwji) et la juridiction sur les fiscalins ; on en avait fait un comté, que le roi Zuentibold lui restitua, le o février 898, à condition de payer au souverain une redevance annuelle consistant en six chevaux. L'église de Liège, après avoir obtenu du roi Arnoul deCarinthie les fiscalins de Liège même et de Tongres, le 26 juin 884, s'enrichit, le 9 juin 985, du comté deHuy, qui comprenait une notable partie de la Hesbaie, et de tout ce que le roi Othon L"^ y possédait encore, et, le 24 février 1040, du comté de Haspinga dans la même contrée. L'église d'Utrecht devint une puissance territoriale en réunissant à ses biens propres les droits du domaine sur le comté de Lake et Jsia (17 juillet 944), la ville de Thiel (20 avril 950), Bommel et le Teisterbant (il avril 998, 5 septembre 1002, etc.), le pays de Drenthe (5 janvier 1024), Devenler et l'Ameland ou Hameland (25 août 1046), etc., c'est-à-dire une grande partie du royaume des Pays-Bas actuels. Enfin l'église de Cambrai, qui était comme perdue aux confins de la Lotharingie, isolée entre la France, la Flandre et le Hainaut, fut dotée du comté de cette ville, comté
qui comprenait ce que l'on appela depuis le Cambrësis, avec le droit d'y exercer la juridiction la plus complète (22 octobre 1007). Quant aux archevêche's de Trêves et de Cologne, ils ne reconnurent plus d'autre autorite' laïque que celle de l'empereur ou roi, et celui de Cologne prétendit même exercer le pouvoir ducal dans ses domaines (')•
Notons ici que l'abandon du condtatus ne présuppose pas l'existence d'un comté, comme on l'a quelquefois prétendu pour s'attribuer le titre de comte. Donner le comitatus sur un territoire, c'était abandonner le pouvoir de saisir, de percevoir les amendes, de prélever le tonlieu, de rendre la justice en un mot (^). Cela s'effectuait quelquefois pour un territoire restreint à une seule paroisse. C'est à ce titre que le roi Henri III concéda à l'abbaye de Saint-Ghislain, le 27 mai 1037, le comté à Basècles.
Un autre moyen qu'adoptèrent les princes et les prélats pour arrondir considérablement leurs possessions, ce fut de profiter de l'influence dont ils jouissaient pour se faire attribuer la propriété d'abbayes et de leur dotation. C'est ainsi que les archevêques de Trêves joignirent à leurs domaines les monastères de Metlach, d'Oeren, de Saint-Servais, de Maestricht, qui leur fut plusieurs fois contesté et enfin enlevé, de Coblentz, ef enfin la puissante abbaye de Saint-Maximin, dont les supérieurs avaient été créés chapelains particuliers du souverain ; l'église de Metz le monastère de Saint- Trond (qui fut ensuite cédé aux évêques de Liège) et celui de Waulsort; l'église de Liège les abbayes de Lobbes, de Malines, d'Eyck (Alden-Eyck à Maeseyck), de Florennes ; l'église de Cam-
(') foir à ce propos une note très-curieuse (I'ërnst {Histoire du Limbourg, t. IV, p. 20).
(^} Comitatttm, id est potestatem ladimoniorum et fraedorum et hannonim et telonei et totius districtionis rectitndinem (charte de l'an 1016 clans les Opéra diplomatica, t. IV, p. 176).
brai les monastères de Crespin et de Maroilles, les comtes de Hollande l'abbaye d'Egmond, etc.
Le droit de faire battre monnaie, d'établir un marche, de percevoir le tonlieu fut aussi attribué aux acquéreurs de juridiction, tantôt comme mesure préliminaire de la cession de cette dernière, tantôt comme en étant la conséquence naturelle. Les Carlovingiens et leurs successeurs faisaient frapper monnaie en beaucoup d'endroits et notamment à Bruxelles ; ils autorisèrent successivement l'établissement de monnaieries :
A Rommersheim par l'abbaye de Priim (28 juillet 861),
A Utrecht par l'évéque de cette ville (957),
A Cambrai, également par l'évêque de cette ville (50 mai 940),
A Cassai (Kessel près de Venloo) et à Eth, par le comte Ansfrid (7 octobre 966),
A Ivoix (ou Carignan) et Longuion par l'archevêque de Trêves (27 août 975),
A Medemelacha (ce qui n'est pas Medemblik), dans le Maslandt, par Ansfrid précité (26 juin 986) ('),
A Echternach par l'abbaye de ce nom (5 avril 992),
A Billich par celle de Saint-Maximin (en 992),
A Fosses par l'évêque de Liège (en 991),
A Mouson par l'abbaye de Saint-Vanne, de Verdun (charte de l'empereur Henri H), qui fut dépouillée de ce droit par l'archevêque de Reims Oebalus (^), etc.
Une concession d'établir un marché était d'ordinaire jointe à celle qui permettait de jouir des profits du monnayage, mais quelquefois aussi elle s'accordait isolément. Ainsi la faculté d'en créer un fut octroyée à Saint-Bertin pour une localité voi-
{') liutlelins de la comiuission d'Iiistoiic, 1"' série, t. IX, p. :2:2. (^) Voir tiri acte de l'année 1040.
sine du monastère (12 février 875), à l'église de Cambrai pour Maroilles ou Crespin (en 920), à l'abbaye de Nivelles pour Lennick (27 juin 978), à l'abbaye de Saint-Gliislain pour Hornu (5 mai 1054), etc. Dans d'autres circonstances le souverain renonça à des tonlieux importants, comme celui de Visé, que le célèbre Notger extorqua à Othon 111, alors tout jeune et dont il était l'un des conseillers (15 juin 985). Quelquefois un particulier établissait un nouveau péage et en annulait un autre; ainsi les comtes de Flandre ayant donné de l'importance à la ville de Douai, la navigation sur la Scarpe se dirigea de ce côté et l'on abandonna le bourg de Lambres, où le roi Sigebert I" avait reçu la sépulture et où il existait un fisc royal, avec droit de tonlieu, que le roi Charles le Simple avait concédé à l'évêque de Cambrai, Etienne (^).
Un des vifs plaisirs du grand monde est la chasse au gros gibier. Il était attribué au prince qui seul en défendait ou tolérait l'exercice. Par une série de dispositions prises, pour la plupart, en faveur de dignitaires ecclésiastiques, les souverains reconnurent l'existence d'immenses chasses réservées, où l'on ne pouvait pas tuer les cerfs, les ours, les chèvres, les sangliers et les animaux nommés e/o (l'élan) et schele(sic^,et où le prélèvement des amendes encourues par les contrevenants était abandonné au bénéficiaire. C'était encore une fois concéder aux puissants sur de vastes territoires une juridiction qui y mettait la population dans leur dépendance et était de nature à lui causer des froissements continuels ('^).
(') Baloéric, loc.cit., liv. Il, c. 16.
("-) La chasse fui ainsi cédée ; par un roi Louis à l'église de Cologne, dans une vaste contrée près de la Wurm et d'Aix-la-C!iapelle; le 20 novembre 945, à l'évêque d'Ulreclit Baidéi-ic, dans la forêt dite Enuho, au paytis Forestensis ou de Drenthe ; le 26 Juin 973, à l'église de Trêves dans ses domaines el ceux de l'abbaye de Prum au comté de Bedburg; le 19 mai 992, à Sigebodon el Ricuin dans la vallée
Comme on le voit par ces détails, les droits de la royauté ou, si l'on veut, de la puissance publique, subissaient un démembrement continuel; ceux des grands possesseurs, au contraire, s'élevaient à proportion ; mais que devenait la multitude? Acceptait-elle paisiblement cette situation ? C'est ce que Ton n'a jamais, que je sache, essayé d'éclaircir.
Ceux de mes lecteurs qui connaissent les Récits mérovingiens d'Augustin Thierri, ces études si fidèles et si attachantes, ont pu y voir des manifestations nombreuses de l'esprit municipal. Rappelés à l'énergie par la nécessité, les habitants des cités romaines reprirent, pendant les derniers temps de l'Empire, l'habitude de porter les armes, de se concerter, de négocier des alliances, de s'occuper virilement de leurs affaires. Quand ils n'eurent plus d'invasions à redouter, on les vit se combattre pour des intérêts locaux. Plus tard cette ardeur s'éteignit et, sous les Carlovingiens, on ne cite que de rares exemples de mouvements tumultueux : un à Trêves du temps de Charles-Martel, un autre à Mayence en l'an 848.
Pendant les invasions des Normands, pour faire face à un ennemi que rien ne semblait pouvoir arrêter, on adressa plus d'un appel aux masses populaires et maintes fois leur appui fut d'un ^rand secours. Quand l'orage cessa, soixante années avaient retrempé les courages. Malgré l'oppression féodale, qui allait toujours en grandissant, les séditions reparurent ; elles n'aboutirent toutefois qu'à river la chaîne du plus grand nombre A la force brutale
(le l'Ahr ; le 24 avril 997, à ré^jUse de Cambrai dans le pays qui se trouve entre les Deux Helpres, affluents de la Sambre; le !«■• juillet 1008, à l'église de Liège dans l'espace compris enlre la Meuse, la Vesdre (?i, etc.; le 1"2 septembre de la même année, à 1 evêque de Liège Baldéric et au comte Baldéric (le comte Lambert de Louvain) dans le Wavervvald, prés de Malines ; en 1023, à rarclievéquc de Trêves dans une forêt située près de la Moselle, entre la Kyll, la Sure, etc.
elles opposaient une force non moins brutale ei moins bien organisée. Elles n'aboutirent donc à rien de durable. Il faut en parler cependant, pour montrer que dans la Neustrie septentrionale et la Lotharingie, oii l'ide'e de la commune devait apparaître avec tant d'éclat, les villes ne s'étaient pas complètement étiolées.
En 904 des troubles se manifestent à Strasbourg, où le roi de Germanie, Louis l'Enfant, se rendit pour rétablir la concorde entre le peuple (plebs) et l'évêque C). Ce différend, un instant apaisé, recommença bientôt. Otbert, prélat dur et inflexible, jeta l'interdit sur la ville; les habitants, furieux, courent aux armes, poursuivent Otbert jusqu'au château de Ratbourg et le percent de coups (^).
Dans l'antique cité de Metz, un ermite célèbre, nommé Bennon, ne conserva que deux ans (927-928) la dignité épiscopale dont le roi Henri l'Oiseleur l'avait honoré, contre le gré du peuple. Assailli par une faction de serfs (serculi), il fut aveuglé et rendu ainsi à la vie privée Q).
Lorsque, en 950, le roi Louis d'Outre mer, délivré par Herbert de Vermandois, fit la guerre à ce comte et prit la ville d'Arras, son premier soin fut de réclamer des habitants un serment de fidélité (*).
En 951, les citoyens de Reims, à la demande du compétiteur de Louis, Rodolphe, avaient accepté pour chef spirituel et temporel Herbert; ils furent sommés de remplacer celui-ci. Sur leur refus d'obéir à ses ordres, Rodolphe ravagea le territoire de Reims et mit le siège devant cette ville, dont les portes lui furent ouvertes trois
(i) Chronicon Reginonis dansPERTZ, Scriptores, t. f, p. 612. (^) Continuutio Reginonis, loc. cit., p. 614.
(') Jean de Gobze, Miraculasanctae Glodesindis, dans Pertz, t. IV, p. 459. — Annales EinsiiUetises, dans le même, t. III, ad. a. 927. (*) Cives rictos ac juratos sibiannexuit. Richer, Historia, liv. I, c. 38 el 60.
semaines après. Maigre' sa vicloire, le roi ne fit proce'derà une nouvelle élection qu'après avoir convoque' les citoyens et leur avoir expose' les motifs qui devaient les déterminer à agir de concert avec lui. Du consentement de tous, le moine Artold fut alors élu archevêque ('). Les Rémois n'avaient procédé qu'à contre-cœur à cette nomination. Quelques années après, Artold ayant été assiégé dans sa ville métropolitaine par le comte Herbert et le duc Hugues, ils entrèrent en pourparlers avec ces deux princes qui, à leur instigation sans doute, forcèrent le prélat à renoncer à sa dignité ('-).
A Noyon, un clerc audacieux avait employé successivement l'intrigue et la violence pour arriver à l'épiscopat. N'ayant pu se concilier les suffrages du roi, ni ceux des citoyens, il implora l'appui du comte d'Arras, Adalelme, et il s'empara de la ville par surprise. Les citoyens (dues) s'enfuirent, mais cinq jours après revinrent accompagnés des paysans du voisinage et, grâce à une révolte du peuple (nd'jus), ils refoulèrent les soldats du comte d'Arras et de son protégé dans une église où ils les exterminèrent (^). Ces cives sont les bourgeois notables, peut-être même les chevaliers habitant Noyon; quant au vukjus, c'est la multitude, les petits bourgeois ou artisans.
En 949, les Amiénois, mécontents deTetbald, que Hugues, duc de France, leur avait imposé pour évêque, livrèrent leur ville (Flodoard dit leur château) au comte de Flandre, Arnoul.
Les Cambrésiens qui, dans la suite, livrèrent tant de combats à leurs évêques, signalèrent aussi, de bonne heure, l'esprit qui devait les animer. Mécontents de Bérenger, qui occupait le siège épiscopal de leur ville, ils résolurent de lui fermer leurs porles
(') RicHER, liv. I, c. o9-6l.
(*) Idem, liv. IF, c. 22, ad annuin Oil .
(') Idem, liv. I, c. G3.
lorsqu'il reviendrait de la cour du roi Othon I", dont il était le proche parent. Averti de ce dessein, Bérenger s'adressa à l'archevêque de Cologne, Brunon, duc de la Lotharingie. Accompagne' des vassaux du comte Arnoul (non Arnoul de Flandre, mais Arnoul de Valenciennes), il se pre'senta devant Cambrai. Les bourgeois eurent peur et accueillirent sans résistance Bérenger, qui entra suivi seulement de quelques oflîciers et serviteurs. Mais sa modération n'était qu'une feinte. Ses hommes d'armes, réunis à l'improviste, attaquent les Cambrésiens, les traquent comme des bêtes fauves à travers les rues et les places et remplissent de sang l'église dédiée à Saint-Géry, l'apôtre vénéré de cette partie de la Belgique. Aux uns ils coupent les pieds et les mains, aux autres ils crèvent les yeux ou marquent le front au moyen d'un fer rouge. Quand cette boucherie fut terminée, l'indigne prélat fit remplir un chariot des armes prises sur les bourgeois et les envoya au château de Béthencourt, où il se plaisait à mener joyeuse vie avec une troupe de débauchés ('). Depuis, Ansbert, successeur de Bérenger, étant mort (en 965), les Cambrésiens obtinrent de l'empereur Othon qu'il leur donnât pour chef spirituel leur compatriote Wibold ; mais, celui-ci ayant expiré à la suite du voyage qu'il avait fait en Italie pour négocier la confirmation de son élection et un nommé Rotbert ayant été choisi en sa place, le monarque craignit de paraître accepter le principe de la nomination des évêques par les habitants et leur imposa pour prélat un chanoine de Cologne, nommé Tetdon (-). A Cologne, dans cette grande cité, qui s'était relevée des désastres que les Normands y avaient causés dès le temps de l'archevêque Herman, à la fin du ix*" siècle (^), il existait aussi une opposition,
(') Ceci se passa en O.oS. Baldéric, liv. 1, c. 79-82.
(^) Baldéric, loc. cit., liv. I"^', pp. 89 et 91.
(') Gelenics, De admiranda magnitudine Coloniœ, p. 107.
bien que le représentant de l'empereur en Lotharingie y habitât. Ruotger, le biographe de l'arehevêque Brunou, accuse les se'ditieux de Cologne (') d'avoir voulu s'emparer de la ville et s'allier aux Lothariens mécontents de l'autorité impériale.
A Liège, le savant Eracle (9o9-97l2) dut quitter sa résidence pendant une longue suite d'années. Les Liégeois excités, dit-on, par un tribun populaire, Henri de Marlagne, forcèrent les portes du palais épiscopal, qui s'élevait alors à l'endroit où l'on voit aujourd'hui l'église Saint-Martin, mirent ce palais au pillage et roulèrent dans la Meuse les tonneaux de vin dont les celliers étaient remplis. L'émeute, que Notger comprima dès les commencements de son règne (^), ne reparut pas après la mort de cet homme éminent. Il sut, dit un écrivain du temps, se concilier l'atTection du clergé et du peuple ('). Mais l'un de ses successeurs, qui se distinguait cependant par de grandes qualités, Wason, s'attira la haine de la multitude lorsqu'il n'était encore que doyen de la cathédrale; sous l'épiscopat de Baldéric, l'un de ses collègues, le prévôt Jean, souleva contre lui les vignerons et les cultivateurs des domaines de l'église, qui mirent le feu à une habitation où il passait la nuit (*).
Lors de la lutte qui eut pour résultat d'affermir Hugues- Capet sur le (rône de France, les habitants de Laon jouèrent un rôle important. Par haine pour leur évéqne Adalbéron, qui les accablait d'exactions Q), ils livrèrent leur cité, en 988, au duc de
(') Seditiosi nostrae reipublicae, scilicet Coloniensis. C. 10.
(*) Il punit de mort les chefs des troubles, roir Foilion, l. 1, p. 189.
(^) Nol(jerus omnem in se cleri- vel crvium affectum Iransfudit. Vita Balderici episcopi, c. 18.
(*) Anselme, Gesla pontifictim Leodiensium , dans Chapeauville, t. I, p. :28G.
(=) Qui suis civibus plus juste injurias de lege ai/iGrin irrogahat. Hiciier, liv. IV, e. 9.
Lotharingie, Charles de France, le frère de l'avant derniei- roi carlovingien, Lothaire, dont les e'missaires se'taient au préalable abouche's avec eux. Quand Charles l'ut oblige' de se livrer à son ennemi victorieux (29 mars 991), ceux d'entre eux qui se'taient compromis en sa faveur prirent la fuite. Hugues Capet trouva, au contraire, un appui dans les citoyens de Reims, dont il s'attacha à captiver la confiance.
A la même e'poque, une scission s'était opérée à Trêves entre l'autorité ecclésiastique et les citoyens. Si l'on en croit d'anciens historiens, l'évêque de Toul, Etienne, dut, en 994, se faire sacrer dans l'abbaye de Metlach, la cérémonie ne pouvant avoir lieu dans la métropole de la province, dont les habitants s'étaient insurgés contre l'archevêque Ludolphe et se trouvaient sous le poids d'une sentence d'excommunication ('). Ce fut Ludolphe en effet qui entoura de murailles l'église Saint-Pierre et les habitations des chanoines, afin de les isoler complètement de la ville même.
Noublions pas de mentionner Tournai comme une localité où les citoyens se livraient fréquemment de furieux combats. Déjà le comte Baudouin IV, à la tête de ses chevaliers, avait en vain cherché à y rétablir la paix, lorsque apparut un pieux anachorète venu de la Syrie, Macaire. Ses prédications et la vue du crucifix qu'il tenait à la main pioduisirent ce que n'avaient pu faire l'autorité du comte et l'appareil militaire dont il s'était entouré C). Ce ne fut toutefois qu'une trêve. Le peuple tournai sien était dès lors nombreux et riche; il resta « léger et enclin
(') Calmet, Histoire de la Lorraine, t. I, p. 1050 (If*" édition). — Cela eut lieu vers l'année 99S (Gesla Trevirorum intégra, t. I, p. 119).
(^) Saint Macaire mourut quelque temps après de la peste, A Gand, le 10 avril 1012. Les troubles de Tournai datent donc à i)eu près du même temps que ceux de Courlrai, dont nous parlons plus loin p. 201)
aux séditions » ('), c"est-à dire rebelle à l'oppression et on le vit, en l'an 1064, se faire lui-même justice, en enlevant à main arme'e aux habitants de Seclin le corps de saint Eleuthère (-).
Il ne faut pas attacher une trop grande importance à ces mouvements tumultueux. Ils ne constituaient en réalité que des protestations contre le chaosdans lequel on était tombé, l'arbitraire auquel étaient livrés les débris de l'empire de Charlemagne. Leur nombre cependant, la simultanéité avec laquelle ils éclatent parfois, donnent à réfléchir. La soumission n'était donc ni générale, ni complète, et l'esprit d'indépendance n'était pas, au x*" siècle, plus éteint dans la Gaule septentrionale que dans la Lombardie; ici nous voyons : en 947, à la mort de l'archevêque Arderic, des séditions éclater à Milan, où un compétiteur, soutenu par le peuple (ex factione plebis) lutte contre le candidat choisi par le roi (ex dalione régis) ; de 980 à 985, les citoyens de la même ville guerroyer contre l'archevêque Landolphe; vers la même époque, le peuple de Crémone s'emparer de presque toutes les terres de l'évêque Orderic et du clergé, et enfin, en 1024, les Pavesans se soulever contre l'empereur Henri IL
On admettra sans peine, je crois, que la classe qui manifestait ces velléités d'indépendance n" était pas la même qui se montra si avide de liberté dans les siècles suivants, la bourgeoisie composée des marchands et des artisans. C'était plutôt, à mon avis, la noblesse inférieure, comme les Anmcumi de Mantoue, auxquels des libertés furent octroyées par plusieurs empereurs; c'étaient les vassaux des rois, des nobles, des établissements religieux, mêlés à ce qui restait d'hommes libres, se débattant contre la féodalité
(') Ea urbs est divitiis et cicibus abundans, sed populus est lecis et promis in tumultm ( Vita sancti Ufacarii dans Semis). (*) Cousin, Histoire de Tournai, liv. iJJ, p. 80.
qui les enlaçait chaque jour de plus en plus ; inhabiles encore à se plier à la vie nouvelle qui commençait pour eux: vie de suje'tion vis-à-vis de leurs seigneurs, vie de domination vis-à-vis de leurs serfs, vie d'isolement dans leurs châteaux, vie pour laquelle ils allaient abandonner le séjour des villes; vie de dangers, au milieu de combats toujours renaissants et de jeux entoure's d'autant de périls que les combats.
L'une des causes qui hâtèrent le triomphe momentané de la féodalité fut l'appauvrissement général des hommes libres et l'impuissance de lautorité royale à les maintenir dans leurs droits. A la veille de perdre son patrimoine, soit parce que l'on succombait en justice devant des juges sans impartialité, soit par suite des exigences du service militaire ou des ravages causés par la guerre, on se résignait à sacrifier son indépendance, on renonçait à l'allodialité de son bien, on cédait ce dernier à un supérieur qui vous le rendait, mais à titre de bénéfice ou de fief, c'est-à-dire à charge de lui faire hommage et de le suivre au combat, s'il le jugeait opportun. En un mot, cessant d'être un homme libre, un citoyen de l'État, vous deveniez le subordonné, le vassal d'un autre particulier. Des familles nouvelles, de race obscure et même servile, mais que la faveur des princes et des grands seconda, s'élevèrent au premier rang, tandis que d'anciennes et glorieuses lignées déclinèrent. Quelques vers du poëme d'Abbon sur le siège de Paris déplorent énergiquement la transformation qui s'opéra à la fin du i\^ siècle : « Le serf devient libre, l'homme libre devient '■■ serf, l'esclave maître, le maître esclave. La France, veuve à la « fois de maîtres et de serviteurs, gémit tristement. Ses joues " sont baignées de larmes, car elle n'a plus de héros ; aucune
« noble maison n'est demeurée stable, aucune n'a conserve' son
« chef ('). »
La conversion des alleux en be'néfices ne suffit pas à ceux qui désiraient la multiplication de ces derniers. Les immenses biens des églises et des monastères furent mis au pillage dans le but d'en créer autant que possible. L'archevêque de Trêves, Hetti (814-847), donna à ses principaux vassaux les biens des abbayes de Saint- Enchère et de Mellach ('-), et Charles le Chauve partagea entre les siens une partie de la dotation de l'opulente église métropolitaine de Reims ('). Au temps du roi Lothaire, le monastère de Stavelot,qui, vers celte époque, fut abandonné à la famille de René au Long Cou, vit aussi ses domaines usurpés et morcelés ; celui d'Echternach fut assigné par Louis de Geimanie à son neveu Carloman, fils de Charles le Simple, qui opéra également entre ses vassaux le partage des biens appartenant aux religieux et qui, après avoir réduit considérablement le nombre de ceux ci, les expulsa pour les remplacer par des clercs ou prêtres (*). La communauté fut, il est vrai, rétablie par Siyefroid, le premier comte de Luxembourg; mais celui-ci ne parvint pas, l'essai au surplus aurait été inutile, à lui faire restituer les gi'ands biens qu'elle avait possédés sur les bords de la Moselle, où les comtes de Luxembourg s'approprièrent plus de 777 manses (9,524 bonniers) et même le manoir d'Echternach, que l'un d'eux restitua en 1041 ; à Anvers et aux environs, en Zélande, en Hollande, etc., où les ducs de Brabant, les comtes de Flandre, de
(') Liv. I, vers 18i el siiiv.
(-) Gesta Trevironiin intcgra, l. I.
('•) HiMCHAR, J ita Sancti Remigii. ilans Di CiiiiSNE, Histoviœ Francoium scriptores, l. III, p. 582.
(') Di|)lôin(' (In roi Otiioii III, du lo mai flOô, dans les Opéra iliplunnUica, {. II. I». GT.
— il)7 —
Hollande et de Gueldre eurent tous une part des dépouilles d'Ecliternach. Ce monastère perdit ainsi plus de 50 châteaux, comme le dit l'abbé Thiefrid dans une lettre des plus curieuses, adressée à l'empereur Henri VI (').
Obéissant à un système qui était évidemment entré dans les mœurs, Arnoul de Carintliie donna à ses capitaines, afin de les engager à combatti-e les Normands et en guise de récompense, une partie des biens de l'abbaye de Moyen-Moutier ; Zuentibold abandonna ce monastère même, en l'an 896, au com!e Hiilin, qui en chassa l'abbé Pépin et les religieux, pour leur substituer des chanoines réguliers (■), et Charles le Simple donna l'abbaye d'Egmond, en Hollande, au comte Thierri (15 juin 922). En un mot, dans une foule de localités, l'homme d'armes remplaça le moine et le titre d'abbé fut usurpé par des séculiers. Les souverains mêmes comprirent fréquemment des abbayes dans la dot de leurs femmes. C'est ainsi que le monastère de Nivelles avec ses biens (14,000 manses, c'est-à-dire 168,000 bonniers) fit partie de celle de l'impératrice Théophanie, femme d'Othon II (14 avril 972), et Saint-Maximin de celles d'Agnès, femme de Henri III (25 juillet 1044) et de Berthe, femme de Henri IV (I3juillet 1066).
Dès lors, une des préoccupations constantes de nos ducs, de nos comtes, de nos prélats fut de s'entourer du plus grand nombre possible de feudataires. Le célèbre Giselbert, fils de René au Long Cou , pratiqua largement cette politique. « Tout [ce qu'il « possédait, dit un contemporain (^), il le distribua : aux princi- « paux il donna des terres et des maisons ; aux autres, il prodigua « l'argent. » Et comme il joignait à sa dignité civile celle d'abbé
(') Marteae el Durand, AmjHissima coUcctio, t. IV, coi. iîiB.
(^) Chronicon Medii monasterii, dans Pertz, Scriptores, t. IV, |». 80.
(^) RiCHER, dans Pertz, Scriptores, t. III.
de Saint-Maximin, de Stavelot, de Saint-Ghislain près de Mons, de Saint-Servais, de Maestricht, et de nombre d'autres monastères, on peut affirmer qu'il ne se gêna pas pour e'mietter les domaines de ces e'tablissements comme les siens propres. C'est de son temps que date la multiplication des fiefs dans la Belgique centrale : en Hainaut, en Hesbaie, en Toxandrie, où Giselbert était le plus riche des possesseurs, comme le furent après lui les descendants de son frère René' : les comtes de Louvain ou de Brabant et ceux de Mons ou de Hainaut.
En Flandre les comtes agirent dans la plénitude d'un pouvoir presque absolu. Le comte Adelelme avait obtenu la dignité d'abbé de Saint-Pierre et de Saint-Bavon à Gand. Le fils de Baudouin Bras de Fer, Baudouin le Chauve, ne fut pas plus scrupuleux que ses contemporains. A la suite dune contestation qu'il eut avec l'archevêque de Reims, il le fit assassiner; devenu abbé de Saint- Bertin à Saint-Omer, il convertit ce monastère en forteresse et, comme le dit naïvement un chroniqueur, « lui enleva plus qu'il ne lui donna ('). » Pendant toute sa vie, Arnoul le Vieux enrichit et dépouilla tour à tour les monastères, suivant les convenances de sa politique, et Arnoul H, s'étant brouillé avec les religieux de Saint-Bertin, n'hésita pas à leur enlever le village de Pétresse, devenu depuis la ville de Calais (-), et même le domaine de Guines, dont il disposa en faveur d'un aventurier qui fut la souche des comtes de ce nom.
Des prélats, comme l'évêque de Noyon et de Tournai, Fulbert (9o4-9oo), imitèrent cet exemple. S'il faut en croire Hériman, Fulbert, fils naturel du chef des cuisiniers du roi des Français, parvenu à l'épiscopat à prix d'argent, se fit des partisans en dislri-
(') Ambitum custcUi circa monasterhim Sancti Bertini constiuxit.... Plus ahstulit ccc/esiœ quant dédit. FoLcri:v, lib. I, c. 73, p. 139. (*) OiiUEGHEitsT, Chroniques de Flandre, l. 1, p. 18i.
huant les biens de ses églises. A Tournai, il supprima le chapitre des chanoines de Saint-Quentin sur le marche (SanctHS Quintinus in foro) et l'abbaye de Saint-Pierre au centre de la ville (Scmctus Petrus de média iirbc) et en convertit les possessions en fiefs, ce qu'il fit aussi de la monnaierie, de la mairie, de l'avouerie, du vinage et d'une moitié des moulins à eau ('). Un archevêque de Trêves agit tout aussi cavalièrement à l'e'gard des religieux de Pfaltz (Palaliolum) et de l'abbaye de Saint-Paulin ; sans plus de formalités, il confisqua leurs possessions et les répartit entre ses chevaliers (-). A Cologne, l'archevêque Everger (985-999) dépouilla l'abbayè de Saint-Cunibert de ses biens qu'il distribua à d'autres monastères ou à des laïques Ç).
La consolidation du régime féodal s'opéra pour ainsi dire en même temps dans le pays de Liège et en Flandre, ces deux contrées qui si souvent parurent marcher de concert dans des voies nouvelles. A Liège ce fut le célèbre Notger (972-1008) qui accomplit cette révolution en divisant le patrimoine de l'opulent chapitre de Saint-Lambert et des autres églises en trois parts égales. La première resta annexée à la mense épiscopale, la deuxième fut assignée aux chanoines et prêtres, la troisième fut distribuée entre les chevaliers, à charge de défendre le pays (*). A une autre extrémité du pays, en Flandre, le comte Baudouin Belle Barbe
(') Narrutio de restaurât ione Sancti Martini, dans De Smkt, loc. cit., t. Il, 1». :222, et Clironica Tornacensis, dans io même, p. 495.
(^) Gesta Trevirorum ùifegra, t. I, p. 122.
(') Gelemis, loc. cit., p. 279.
C) Nec hoc silendum quod inter cœtera pietatis opéra, prudenti adniodnm nsus consilio, in très œquas portiones prœdiu ecclesiastica dirisit: qiiarum trnatn sibi suisque successoribus retiniiit, altérant ecclesiis et 7nonasteriis ùnpertiit, tcrtiam militibus qui ecclesiam armis protégèrent habere\concessit . A??sei:«e, dans CHAPEimiXE, Gesta ponlificuni Leodiensium, loc. cit., p. 218.
(989-1056) en agit de même « Il fut le premier, dit une chro- " nique, qui cre'a des chevaliers et des nobles dans son comté et « qui distribua entre eux les villes et les villages ('). •
Des e'crivains modernes (^) voient dans ce dernier fait rétablissement des baillis et autres officiers judiciaires des comtes. C'est une erreur. Les baillis territoriaux n'apparaissent en Flandre que beaucoup plus tard. Baudouin IV institua plutôt les châtelains ou, si l'on veut, régularisa, modifia, détermina leurs attributions. Ces châtelains n'étaient pas seulement, comme ils le furent en Brabant, sur les bords de la Meuse et du Rhin, des burggraeven (comtes de burgs), des gardiens de châteaux, des chefs militaires de villes C), ils avaient de plus une juridiction sur un territoire souvent fort étendu et leur pouvoir devint si grand que les comtes, après avoir employé tous les moyens possibles pour l'annihiler, rachetèrent à prix d'or la plupart des chàtellenies. C'étaient de vrais vicomtes et ce titre fut même porté par des seigneurs qui ne le durent sans doute qu'à ce fait, qu'ils étaient les vassaux directs du comte et non ceux d'un de ses châtelains ou principaux barons C*). H suffit de lire les annales du pays aux
(') Ipse primitus militias et nobiles ordinarit in Ftatuln'a et distrihuit eis villas et oppida. Foir De Smet, loc. cit., t. I, p. 6i.
(') Warnkœnig, Histoire de la Flandre, t. I, p. 23i (édition Gheldolf).
(') Telle est pointant l'opinion de Brussel {Traité de l'usage des fiefs, p. 715) à propos des châtelains de Gand et de Lille.
(") Gramaye (Flandria, p. 115) mentionne le vice cornes d'Oosthui-îf ;des di|)lômes du douzième siècle citent les châtelains ou vicomtes A'Aldenburtj ou OudenI)our{î . une donation des dîmes d'Eerneshem, Westkerke, Roxem, Bekcffhem parle de celui de Ghistolles. Une des plus anciennes mentions de châtelains que je connaisse est celle dErkcmhold, vicomte ou châtelain de Bergues-Saint-Winoc, dont il est parlé en ces termes dans les Miracula sancti JFinnoci (Mabillon, Jeta Sauctorum ordinis sancti Benedicti, sœc. III, pars I, p. 517) : Fice dominus Bergensis pagi, bonus tir ad coniparationcm corum qui hodie aère fruuntur, utunlur
xi^ et xii'' siècles, pour yppi écier à sa juste valeur le rôlequ'y jouèrent les châtelains de Gand, de Bruges, de Courtrai, de Lille, de Douai, de Saint-Omer, etc. Ils avaient le commandement militaire en cas de sie'ge ou d'appel aux armes, pre'sidaient la cour de justice; parfois même ils participaient à la formation du corps ëclievinal et un tiers du produit des amendes leur était alloué dans toute rétendue du ressort.
L'organisation établie en Flandre par Baudouin IV fut provoquée par des troubles dont le souvenir nous a été conservé par le biographe de saint Bertulphe, troubles qui paraissent avoir été la conséquence du faible gouvernement de son père (').
' Après la mort du comte Arnoul le Jeune, dit ce biographe ("), « sa mère Rosala, tille du roi d'Italie Bérenger et qui prit le « nom de Suzanne lorsqu'elle épousa en secondes noces le roi
• de France Robert, gouverna au nom de Baudouin, dit de la
• Loncjue Barbe Qjrolixae barbue), encore mineur. Il y eut alors 't en Flandre des troubles, une lutte plutôt intérieure qu'exté- «c rieure, et beaucoup de personnages, qui avaient reçu du pèie « des biens en fief, voulurent les garder comme leurs biens pro- ' près Q). De ce nombre fut Eilbodon, qui gouvernait le terri- « toire de Courtrai (^), époux dune dame, noble comme lui, «' appelée Immacin ou Emma. Lorsqu'il mourut, Baudouin, qui
tita, liriint, nomine Erkemboldus erat, ciii cotijunx vocabulo Jlsividis honœ tncinoriœ femina lecio pungeba/ur. ~ Cet Erkembold est probablement le personnage de ce nom qui est cité dans une charte du 29 octobre 965.
(') Qui molliter et débiliter rexit annis 24, dit Yperius. Il mourut le 50 mars 989.
(^) Acta sancioruni. februarii t. I, p. 683.
(') Non tum ad hostile quant ad intestimmi belliim pertruheretur ipsa
dissentio Dlulti enim eu qnœ a paire pneri Intjns in hcneficium posside-
hant. in hac perturbatione, ac si propria essenl, iisurpabunt .
{") Curtracensi territorio prœsidebat
''■ avait grandi, prétendit soumettre à sa domination le comté de <i Courtrai ; mais les Courtraisiens, ayant pris les armes contre lui, « dirigèrent de fréquentes attaques contre Harlebeek, qui était «1 resté fidèle au comte. Un jour, ils résolurent de brûler ce village ; « quinze d'entre eux s'y engagèrent par serment et, étant partis < de nuit, allèrent allumer un immense incendie, qui consuma « l'église Saint-Bertulphe avec tant de rapidité que le prêtre « Bugecin ne put rien emporter. Les os du bienheureux furent « retrouvés sous les restes de la toiture, confiés par les habitants '( à un batelier qui les transporta à Vyve, alors château redou- « table Q), ramenés un peu plus tard et exposés solennellement à « la vénération des fidèles, dans le monastère de Blandin près de i: Gand, par ordre de la reine Rosala, de son fils qui était « encore jeune (^) et de ses vassaux. -
La nécessité d'assurer le service militaire dû aux souverains de l'empire d'Allemagne fut aussi l'une des grandes causes de la multiplication des fiefs, et ce fut encore vers l'an 1000 ou peu de temps après que l'on fit les plus nombreuses applications de ce système. Les empereurs réclamaient à chaque instant des contingents en hommes, soit des évêchés, soit des monastères, mais surtout de ces derniers, qu'ils confiaient d'ordinaire à l'un ou l'autre de leuis serviteurs les plus dévoués. Les expéditions guerrières se renouvelant fréquemment et s'opérant quelquefois dans des contrées lointaines : en Italie, en Hongrie, en l^ologne, elles constituaient une charge accablante. Lorsque les empereurs d'Allemagne se rendaient au delà des Alpes, chaque manse de l'alleu de Leeuw- Saint-Pierre près de Bruxelles, appartenant à l'église de Cologne,
(') Fiveium, ttinc temporis munit issirnuin.
('-') Jdolcsccntiiliis. — (;»;l évétiemeiil doit s'être passé enlro les années 992 (qu'liilbodon vivail encore) et le 26 Janvier 1003-1004, date de la mort de Kosala.
payait à celte dernière une taxe de 12 deniers ou un sou et chaque manse servile fournissait un conducteur et (probablement pour traîner les chariots de l'arme'e) un bœuf; ce bœuf e'tait e'valué par-devant les juges du domaine, et, s'il venait à mourir, on en payait la valeur au laboureur ('). Quelques prélats, comme Adalbëron II, évêque de Metz, préférant rester dans leurs évêchés et s'appliquer à les protéger et à les défendre, se rachetèrent du service à prix d'argent et trouvèrent une compensation dans la sécurité qu'ils assurèrent ainsi à leurs subordonnés (*). Certaines communautés religieuses échappèrent aux exigences impériales en devenant les subordonnées de prélats. C'est ainsi que les monastères des Yosges furent soumis à l'évêque de Metz ïngeiram. '< S'ils n'avaient pas changé de condition, dit la Chronique de « Sénones, il n'en serait pas resté pierre sur pierre (^). -
On peut juger combien la- charge du service militaire était lourde par l'énormité du prix que l'on demanda pour en accorder le rachat. Ainsi l'abbé de Saint-Maximin, de Trêves, étant devenu vieux et ne pouvant plus que diflîcilement assister l'empereur Henri 11 de ses conseils ou de son bras (la charte dit domi militiœ- (/iie, littéralement au palais ou à l'armée), il fut exempté de se rendre, soit à la cour, soit à la guerre, sauf aux assemblées qui se tiendraient à Cologne, à Mayence ou à Metz, et sauf le cas où sa présence serait jugée indispensable, à condition de faire abandon de 6,656 manses (soit 79,872 bonniers ou une fortune territoriale qui vaudrait aujourd'hui, à 2,000 francs le bonnier, la bagatelle de 160 millions). Ces biens furent, le 10 décembre 1025, pris de l'abbé en fief par l'empereur, lequel, à son tour, les inféoda
(') Histoire des encirona de Bruxelles, l. I, p. 77.
{') Fita Adulheronis II, c. 25.
(5) Dans d'Achéry, Spicilegiuin, (. JII, p. 299.
au comte palatin Ezzon, au duc Henri de Bavière et au comte Othon de Luxembourg, et ceux-ci, de leur côté, re'paitirent une fraction de ces biens immenses entre leurs vassaux ('). Une mesure analogue fut prise, le 10 octobre 1030, pour exempter Tabbaye de Werthen de tout service envers le comte Herman (-). La suppression de la dignité' abbatiale, à Mons, s'opéra de la même manière et probablement à la même époque. Autant que l'on peut en juger par un passage de Gislebert (^), ce fut un comte de Mons ou de Hainaut favorisé par la cour impériale, probablement l'un de ceux qui possédèrent Mons lorsque les descendants de René au Long Cou en étaient dépouillés (de 960 à 998), qui obtint le droit d'être à la fois abbé et avoué du chapitre et de jouir d'un tiers de ses biens et qui, en outre, inféoda à ses vassaux une autre partie de ces derniers. Parfois c'était la violence qui présidait à des mesures de ce genre. L'abbé de Moyen-Moutier, dans les Vosges, n'ayant pas envoyé de soldats à l'armée de l'Empire, on l'en punit par la confiscation de i,5H manses (18,151 bonniers), qui furent donnés au duc de Lorraine C*).
Si l'on se gênait peu pour dépouiller des établissements respectés, on faisait moins de façons encore pour s'approprier le bien des laïques. Voici un exemple de la manière dont la propriété d'une personne libre entrait dans le domaine d'un comte :
Une dame, de condition libre, appelée Oduane ou Odriane, épousa un nommé Hélénard, qui, peu de temps après son mariage, fut déclaré être l'un des serfs du comte de Flandre, Arnoul 1". Flélénard acheta sa liberté en cédant à son maître, sous
(') HoNTiiEiM, l/istoria Treiirensis diplomatica, l. I, p. 558. ('-) Kkkmer, Akademische lieitrage zur Gulch und JuUsche Gescliichte, l. III, 1». 18.
{') Clironicfi l/annoniœ, |»|). 16 cl suivantes. (•) D'AciiKRv, /oc. vit., p. -29(1.
réserve d'usufruit, un bien de sa femme situe à Avelghem, près de Tournai. Odriane, devenue veuve, se remaria, aux mêmes conditions, à un autre serf, Gotmar, et, après leur mort, Arnoul hérita de son patrimoine, que son arrière-petit-fîls, Baudouin (IV), donna à l'abbaye de Saint-Pierre, de Gand, en 988 ('). Ce même Baudouin fut l'héritier d'un de ses chevaliers, qui relevait de l'abbaye de Maroilles le village de Senieres (^).
Ainsi, le servage ou, si l'on veut, la vassalité, qui n'était en réalité qu'un servage déguisé, vous dépouillait de votre avoir. Le serf ne possédait que par tolérance, car le vrai possesseur c'était son maître.
Bientôt, grâce aux distributions innombrables de fiefs dont j'ai signalé quelques-unes, grâce aux alliances contractées entre des personnes libres et des serfs, grâce à la pression exercée par les puissants et les riches, le nombre des hommes libres devint insignifiant. Il était extraordinaire de rencontrer un manse seigneurial, occupé par un homme libre, constituant un alleu affranchi de mauvaises coutumes (^), comme celui que le comte de Louvain Lambert II donna, pour être relevé d'une sentence d'excommunication, à l'évéque de Liège Wason. Alors, les plus riches seigneurs ne connurent plus de qualification supérieure à celle d'homme libre et s'en parèrent avec fierté. « Moi Folcard » , dit dans son contrat de mariage l'un des plus opulents des Brabançons, le premier des seigneurs d'Aa qui soit connu, « libre et
(') MiR.EUs et FopPEivs, Opéra diplomatica, t. II, p. 943.
(^) Fita sancti Humbetti, dans Ghesquière, Jeta sancforum Belgii, t. IV, p. 130.
(') Mansum indoniinicatum, liber scilicet homo, liberum malis consiietndinibus allodium, aquis, silvis, pratis, pascuis, décora tutu et consilum . (charte de l'an 1046 dans les Opéra diplomatica, t. III, p. 505). Ce bien était situé à Villers-en-Hesbaie.
« ne de parents libres. > Ailleurs sa veuve Rainilde s'exprime en termes identiques. Quelquefois cette Oertë de langage se change en aiTOgance ; elle devient, en quelque sorte, une de'claration d'indépendance. « Nul ne l'empêchant, dit encore la même Rai-
< nilde, nul ne s'y opposant, personne, en effet, n'ayant le droit « de s'y opposer. •« Et ici, elle n" entend pas parler de ses he'ritiers, car ils interviennent dans l'acte, ils l'approuvent ('). Au douzième siècle, les hommes libres forment, parmi les témoins des diplômes, une catégorie différente de celle des ministeriales ou homines de familia, c'est-à-dire des vassaux, des officiers des princes; le haut rang qu'ils occupent se révèle par les noms de nobles, de grands, qu'on leur donna plus tard ('-).
Cédés d'abord à titre temporaire, avec le droit de révocation au proGt du seigneur, les bénéfices ne tardèrent pas, en France, à devenir héréditaires et cette transformation comprit non-seulement les fiefs consistant en terres, mais les fiefs de dignités. Elle ne fut pas aussi promptement admise en Allemagne, où nous voyons, en l'an 949, un comte Uton distribuer entre ses fils tout ce qu'il possédait, en fiefs ou dignités (qukqriid heneficri ant prœfecturœ), mais seulement après avoir obtenu la permission (lu souverain. Si l'on en croit un écrivain postérieur de près de deux siècles (^), « ce fut Henri II qui établit comme une loi chez les
< Allemands, à l'imitation de ce qui se pratiquait déjà en France ' et en Angleterre, la transmission des fiefs aux agnats les plus • proches, tandis qu'auparavant elle dépendait de la volonté du «' monarque. » Cette observation, si elle est juste, n'est en tout cas pas applicable à l'Angleterre, où le système féodal ne fut
(') Histoire des environs de Bruxelles, l. I, p. 7.
(*) Dans un diplôme de l'an 1127, les comtes de Juliers, de Berg, de SafTenberg, sont qualifiés de liberi, par opposition aux ministeriales. Lacomblet, 1. 1, p. 199. [') r.EKTAis DE TiLBURV, De oUis ihiperialibus. liv. II, c. 2.
introduit que par Guillaume le Conque'rant, c'est-à-dire postérieurement au temps où Henri II vivait (')•
On sait que le droit d'he'rëdité des fiefs dans les familles provoqua à Milan, en 1055, une première lutte entre le peuple, ou plutôt les simples chevaliers, d une part, et les grands vassaux, soutenus par Tarchevéque Héribert, d'autre part, lutte qui dëgënéra ensuite en une guerre du roi Conrad contre tous les Milanais et enfin en une longue guerre de la chevalerie contre la bourgeoisie. Une ordonnance date'e du 30 mai 1037 avait donné raison aux simples chevaliers en élargissant les droits de tous les tenants-fiefs et en déclarant héréditaires les terres féodales, sauf en cas de forfaiture. •
La multiplication des châteaux suivit une progression analogue à celle des fiefs. En 864 on en avait déjà élevé un grand nombre, que Charles le Chauve ordonna de détruire. Les ravages des Normands déterminèrent tous ceux qui possédaient quelque position favorablement située à la fortifier; c'est ce qui se pratiqua surtout dans les cantons montagneux, comme FArdenne, où il est facile de se procurer des matériaux convenables. Beaucoup de particuliers s'y bâtirent des manoirs, entre autres un nommé Volmar, près de la Kyll, de 915 à 925; le duc Gislebert, près de la Sure, en 925; les comtes Nortpold et Francon, près de la même rivièi'e, l'année suivante, etc.
La Flandre, menacée à la fois par les Normands du côté de la mer, par les rois de France du côté du sud et par les empereurs d'Allemagne du côté de l'est, se hérissa de châteaux avant de se
(') En voici une preuve nouvelle, empruntée à une lettre adressée par le couvent (le Cantorbéry, au mois de lévrier 1188, au roi d'Angleterre Henri II : Quia rero Hon erant adhuc tempore régis IVilhelmi milites in Anglia,sed threnges, prœcepit rcx ul de eis milites fièrent ad ferram def'endendam. Stubds CJironicles and memorials of the reign of Richard I, l. II, p. 223.
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couvrir de communes. Alors s'éleva à l'extrémité méridionale du pays des Frisons (devenu depuis révêclié d'Utrecht), ce château en pierre qui prit le nom de Bruges (de briiy, pont) (')• Peu de temps après on bâtit, au confluent de l'Escaut et de la Lys, près de l'abbaye de Saint-Bavon, alors abandonnée par ses habitants, le château neuf (novuni castellwu) où on reporta dans l'église, en l'an 939, les reliques de saint Bavon, reliques qui furent transférées l'année suivante dans l'église abbatiale du monastère ('-). Douai, non-seulement avait un château , mais était déjà un oppidum en l'an 930 ('),
Vers l'an 950, le duc de Haute-Lotharingie, Frédéric, voulant arrêter les incursions des Champenois, bâtit sur la frontière, vers la Fiance, le château de Bar (de barra, barre, barrière), et n'ayant pas de terres pour en inféoder ceux qu'il en constitua les défenseurs, il s'appropria dans ce but un tiers des biens de l'abbaye de Saint-Mihiel ('') et il en prit aussi à l'église de Toul, malgré les
{') En 867, dit la Chronicon Sancti Bavonis.
{^) Chronicon Sancti Bavonis, dans Pertz, loc. cit., t. IV, \\. 188. — D'après ceUe chronique, le château neuf serait celui qui fui habité depuis par Philippe d'Alsace, et son (église la collégiale d*; Sainte-Pharailde; n'est-il pas probable qu'il s'agit ici de l'église Saint-Jean (aujourd'hui Saint-Bavon), dont la dédicace eut lieu, on le sait, le 15 avril 941, et de la ville même de GamJ'? Cette dernière ayant été évidemment relevée et dotée de libertés aux dépens de l'abbaye, son histoire a été altérée et, pour ainsi dire, rendue méconnaissable par les religieux, comme j'aurai bientôt l'occasion de le constater. Ce n'est pas ici le lieu de réfuter l'épisode, qui a été pendant si longtemps accepté comme réel, du prétendu Heerhem, bâti par le comte Arnoul ; de la prise du château de Gand par l'empereur Othon l" et du siège qu'il soutint longtemps. Le savant Du Chesne, dans son Histoire (jénéalogiqiie des maisons de Guines, de Gand, etc., a fait d'inutiles elTorts pour concilier ces contes avec la chronologie. Un travail récent de M. De Vlaminck(dans les ]>ublications du Cercle archéologique de Termonde, année 18158, pp. bô à 96) en a déjà constaté rexactitud<'.
(') Foir Flouoard, dans Pertz, loc. cit., t. III, p. 379
C") Chronicon Sancti JVichaelis, dans Pertz, toc. cit., t. IV, j). 81
réclamations de levêque Gérard (*)• Vers 965, le château de Luxembourg fut bâti par le comte Sigefroid, qui en prit le nom. Alors furent édifiées les résidences féodales de Mons, pour les comtes de Hainaut; de Bouillon, pour les comtes d'Ardenne ; d'Orchimont, pour les seigneurs de ce nom ; de Namur, de Louvain, de Limbourg, etc., el, en Flandre, de Bruges, de Gand, de Courtrai, de Douai, de Lille, de Saint-Omer, etc. L'évêque de Metz, Thierri I", éleva le château d'Epinal pour servir de défense à ses domaines du côté de la Bourgogne (2), et Erluin, évêque de Cambrai, bâtit celui de Vendelsfies ou Câteau-Cambrésis. L'évêque de Liège, Baldéric, voulut suivre leur exemple, mais en fut empêché par le comte de Louvain, qui lui infligea à cette occasion une sanglante défaite à Hougaerde (en 1015). L'église de Metz, plus favorisée parles circonstances, obtint de l'empereur Othon m l'abandon du château de Saarbrucken (14 avril 998).
On commença aussi à ceindre de remparts les villes. Cambrai fut entouré de murs par les soins de l'évêque Dodilon, qui y comprit l'abbaye de Saint-Aubert (887-904) (0; Utrecht fut fortifié par l'évêque Baldéric (antérieurement à 954), Liège, Fosses, Thuin, Malines par l'évêque Notger (972-1008), Bruxelles par le comte de Louvain, Lambert II, etc. En Allemagne, le roi Henri l'Oiseleur convertit en forteresses un grand nombre de localités, mais dans la partie orientale de ses États, où les incursions des Slaves et des Hongrois répandaient la désolation à chaque instant.
Ce ne fut pas sans opposition que l'on put poursuivre l'établissement de ce système de défense. Les évêques et les comtes,
(') Chronicon Medii monasterii, dans le même, p. 91.
(^) Siyebeiii vîta Deoderici I, episcopi Metensis, c. 12.
{') Baldéric, liv. I, c. 64. — Un diplôme du 20 décembre 91 1. du roi Charles le Simple, distingue nettement la contrée voisine de Cambrai (bona... extra urbem) de cette ville {domos... in civîtate), qui avait été récemment incendiée.
chacun de leur côte, détruisaient le plus qu'ils pouvaient les manoirs voisins de leurs domaines, sous le pre'texte, plus ou moins fonde', que ceux qui les occupaient en ravageaient les alentours. En 953, Richaire, e'vêque de Tongres ou de Lie'ge, en lit renverser un que le comte Bernard avait ordonne' d'élever à Arches, dans le Porcien, parce qu'il se trouvait dans l'une des possessions de son église (^) et, en 951, d'autres furent abattus par les soins du comte de ]\Ions, René (^).
. Chèvremont, près de Liège, que sa situation sur une hauteur rendait presque imprenable, joua un rôle important. Devenu la propriété du duc Giselbert et de sa famille, il soutint plusieurs fois, sans succomber, les attaques des armées royales, et la ruse seule put en amener la destruction. Le possesseur ou plutôt le châtelain, dont l'évêque de Liège, Notger, redoutait les entreprises, ayant fait demander au prélat de venir baptiser son enfant, Notger se présenta aussitôt au château avec une escorte nombreuse, couverte d'habillements sacerdotaux. A peine introduits dans le manoir, ses guerriers se débarrassèrent de ces vêtements et s'emparèrent de Chèvremont, qu'ils détruisirent sans trouver de résistance (^). Dans les autres diocèses, des scènes analogues se produisirent. L'évêque de Metz,Adalbéron II, détruisit le château d'Autrey, la tour de Lantfrocourt, sur la Selle (Salid), et celle de Vendœuvre ("). Poppon, qui devint archevêque de Trêves en 1016, fit subir le même sort au manoir de Berncastel, un de ses officiers, nommé Siko, étant parvenu à y introduire des hommes armés cachés dans des tonneaux et que soixante soldats, déguisés en conducteurs, escortaient. Il assaillit aussi et emporta
(') FLOnOAKI).
("-) RiCHCR.
(^) Anselme, dans Chapeauville, loc. cit., 1. I, p. 2(il. (*) Fita /idulberonis, liv. II, c. 20.
Skiva ('), la retraite d'un autre tyranneau nommé Adelbert. Dans le Vermandois, le comte Othon avait fait commencer la construction d'une forteresse à Inchy; l'e'vêque de Cambrai, Rothard, appela secrètement à son aide les comtes Godefroid et Arnoul, et, un matin, à la tête des bourgeois de sa ville e'piscopale et des paysans des alentours, il chassa les serviteurs d'Othon et fit abattre le manoir dont il redoutait l'achèvement (-).
Le roi Robert avait à Noyon une tour voisine du palais de l'e'vêque. Le chevalier auquel il en avait confie' la garde voulut s'arroger des droits qui appartenaient au pre'lat et faire pre'valoir son autorite' dans les plaids du tribunal de celui-ci ; en outre il exigeait des habitants des services inaccoutume's. Après avoir pris patience pendant de longues anne'es, le clergé et le peuple se concertèrent, s'introduisirent dans la tour et la démolirent de fond en comble ; l'évêque avait au préalable fait appeler auprès de lui la femme du chevalier, qui s'y trouvait alors seule, avec ses sei'vantes (^).
Au surplus, ce n'était pas sans courir des risques très-graves, qu'on luttait de la sorte contre les chefs féodaux. Gérard, évêque de Toul, en fit la triste expérience. Deux des plus puissants seigneurs de son diocèse, Odelric et Richard, ayant été excommuniés par lui à cause de leurs violences, jurèrent de s'en venger. Un jour que Gérard passait la nuit à Manoncourt, il y fut attaqué par Odelric. Celui-ci ne pouvant pénétrer jusqu'à lui, mit le feu à l'habitation oii se trouvait Gérard, qui y périt avec plusieurs des siens (25 avril 994). Une nouvelle sentence d'inter-
(') Aujourd'hui Marteler, sur la Sarre. Gesta Treriroriim intégra, 1. 1, pp. 122 et suivantes.
(2) Baldéric, loc. cit., liv. Il; c. 101.
(^) Herimuni cluonica Tornacensis, dans De Smet, Chroniques de Flandre, t. II, p. 495.
dit fut la seule punition de cet acte de cruauté ('). Les archevêques de Trêves eurent aussi beaucoup à souffrir des comtes de Luxembourg. Vers l'an 1058, Tun de ces prélats, Poppon, vit ses domaines dévastés par le comte Giselbert et son flls Conrad ; son successeur Ebehrard fut plus malheureux encore. Pendant qu'il parcourait son diocèse, il fut surpris à l'improviste et maltraité par Conrad ; ses vêtements sacerdotaux furent arrachés et son pallium déchiré (^).
De cette époque datent les services de diverse nature auxquels furent astreints les habitants des localités voisines de certains châteaux, comme Saarbrucken, Valenciennes, Anvers, Saint- Omer, etc. D'après un diplôme de l'an 1057 (''), quelques villages ne devaient pour l'entretien du premier qu'un jour de travail d'homme par maison et par an, rachetable par une obole de Trêves, ou un demi-malder d'avoine. Les habitants de Douzy, l'un des domaines de l'abbaye de Saint-Pierre, étaient tenus à soigner les fossés de Valenciennes (*). Tout le pays voisin d'Anvers jusqu'à Merchten et Assche, du côté du sud ; Aerschot et Diest, vers l'est, étaient assujettis à des obligations du même genre pour le château, obligations en place desquelles on leur imposa une taxe dite nobelgelt, parce qu'elle consistait en un certain nombre de pièces de monnaie appelées nobles (^). Enfin dans certaines villes, comme à Saint-Omer, on assigna aux gardiens des châteaux une quantité déterminée d'avoine, de fourrage et de peaux" de béliers; mais ils ne s'en contentèrent pas longtemps et, comme
(') JVidrici rita sancti Gerardi episcopi, c. 20, dans Pertz, loc. cit., t. IV. (') Gesla Treiiroruin Integra, t. I, pp. 152 et 144. (^) Beyer, loc. cit., t. I, I». ûG2.
(^) Charte de l'an 1058, dans Vahdepctte, Annales abbatiœ Sancti Pétri Gandensis, p. 122.
(*) Mertgns et ToRFS, Gesc/iiede?tis mu Jntuerpen, t. I, pp. 166 et suiv.
le prouve la charte de liberté accorde'e en 1127 par le comte Guillaume de Normandie, ils prirent l'habitude d'exiger à la Noël, de chaque ménage, riche ou pauvre, un pain et un ou deux deniers.
Pour ce qui était des châteaux des simples particuliers, ils consistaient d'ordinaire, dans les pays montagneux, en une forte tour de pierre s'e'levant à côte' de bâtiments de ferme. Ceux des pays de plaine ne présentèrent longtemps que des constructions de bois, qui étaient protégées par un fossé large et profond, au pourtour intérieur bordé de palissades et, d'espace en espace, muni de tours. Le manoir même {la cour ou ferme, 'tliof) s'élevait sur un tertre artificiel, motte en flamand, et l'on n'y avait accès qu'au moyen d'un pont porté sur des piliers accouplés. Telle était, du temps de Jean de Colmieu, évêque de Térouanne, mort en 1150, la demeure seigneuriale de Merckem, entre Dixmudeet Ypres ('). Les dépendances, c'est-à-dire la maison du fermier (/a basse-cour, t'nederhoff ou quelquefois ïavant-cour, voorhof, voorhurg), avec les écuries, les étables, la grange, etc., se trouvaient da;is un terrain attenant, également défendu contre une attaque subite par une pièce d'eau communiquant avec la première. Souvent on rencontre dans les prairies des doubles fossés de ce genre, de forme circulaire ou rectangulaire; ce sont des restes de forteresses féodales qui ont disparu pendant les guerres ou qui ont été abandonnées par suite de l'appauvrissement des possesseurs.
Les membres de l'aristocratie guerrière dont la féodalité provoqua le développement portaient le nom de milites, littéralement soldats ; en français chevaliers, en flamand nWerm. Quelquefois on les appelait aussi équités, du latin equus, cheval, et leurs femmes equitissœ, quoique, dans les armées, ils ne fussent pas seuls à
(') Jeta sunctoruni, Februarii t. II, p. 799.
combattre à cheval ('). La guerre e'tait leur passe-temps favori, la chasse et les tournois, c'est-à-dire la lutte avec les animaux et les batailles simulées, constituaient leurs jeux de pre'dilection ; ils affectaient de se couvrir d'e'paisses armures de fer et d'habiter des donjons fortifiés. On peut juger de la vie sombre et mélancolique que l'on menait l'hiver dans ces retraites isolées, où les dames avaient au moins la ressource de faire exécuter sous leurs yeux, par leurs chambrières, des étoffes de tout genre et des habillements de prix C^). Une existence pareille n'était pas favorable au développement des idées de sociabilité; les loisirs forcés qu'elle laissait aux grands furent longtemps remplis par des luttes sanglantes, des drames intimes, qui décimaient les familles nobles et entraînaient rapidement leur disparition.
On était d'abord simple page, puis écuyer (scutarius, serviens; en flamand, knape) et l'on ne devenait chevalier qu'après avoir fait preuve de bravoure. Mais ce ne fut que vers le xiii" siècle que s'introduisirent les usages de la chevalerie : l'armement solennel du nouveau guerrier, l'adoption de l'armoirie héréditaire, qui servit à distinguer les familles, celle du nom patronymique et de la qualification de miles s'ajoutant au prénom, etc. Alors le nombre des chevaliers décrut considérablement, parce que les exigences de la vie augmentèrent dans de fortes proportions ; ce ne fut que dans le principe qu'il y en eut beaucoup (^) et que tout
(') Milites nostri, dit, dans son Historia Hierosolymitana (liv. Il, c, 51), FoccnER DE Chartres, erant quingenti, e.vceptis illis qui militari nomine non censebantur, tamen equitantes (La Ccrine de Saime-Palaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, t. I, p. H2. Paris, 1781).
(*) C'est ce que pratiquait avec succès une dame riciie nommée Adèle, limme du comte Baldéric (de Clèves), Alpert, loc.cit.,\i\'. I, c. 1.
(^) Au xii" siècle on en comptait 60 dans le seul village de Leeuw-Saint-Pierre. Cantimpré, Bomim nniversale de Apibus, liv. Il, c. 49.
homme aisé vivant à la campagne fut chevalier et abandonna aux serfs les soins agricoles.
Il faut ajouter, et cette circonstance est essentielle à noter, qu'il y avait plusieurs degre's dans la classe des chevaliers. Au sommet se trouvaient les princes, les grands seigneurs ; au bas de simples possesseurs, quelquefois de condition servile. Les uns, comme les seigneurs de Grimberghe, de Diest, etc., en Brabant, étaient investis de si grands droits qu'ils se qualifiaient parfois de seigneurs par la grâce de Dieu, de princes; ils avaient eux-mêmes des officiers héréditaires : sénéchaux, châtelains^, etc.; ils concédaient des chartes de franchise , des octrois pour établir des moulins, etc.; ils fondaient et dotaient de leur propre chef des communautés religieuses; en un mot, ils agissaient souvent avec une liberté qui étonne. Mais le plus grand nombre ne jouissait pas des mêmes avantages et le fardeau, qui était léger pour les grands, pesait lourdement sur les petits.
Le fief eut bientôt à supporter des charges qui n'étaient pas proportionnées à sa valeur, et dont le taux était uniforme et, par conséquent, plus lourd pour le pauvre que pour le riche. Lors de l'hommage, comme on le voit dans le poëme Renaud de Montaiiban ('), le manteau du vassal appartenait au chambellan du seigneur, redevance qui fît place plus tard à une taxe en argent. Un droit de mutation, sous le nom de relief, était exigé lorsqu'un fîef changeait de possesseur ; ce droit, qui représentait en quelque sorte la condition de l'établissement de l'hérédité dans les fiefs, équivalait à une année du revenu. A la manière dont le prévôt Gislebert (-) en parle, il n'existait pas en Hainaut, au moins sur des bases aussi rigoureuses, mais il était établi en France (^), et
(') Le Carpentier, Histoire de Cambrai et du Cambrcsis, m^ partie, p. 1:2.
(*) Chronica Hannoniœ, p. 253.
(^) En 1191, le roi de France exigea du corale Uaudouin le Conragcîux la somin;'
aussi en P'iandre, où on l'appelait un droit inique (funeste iminus) et où Tiiien i d'Alsace en fit abandon à Tordre du Temple (*). En outre, lorsqu'il y avait vente à prix d'argent, le suzerain percevait une taxe dite quint parce qu'elle consistait en un cinquième de la valeur. Ajoutons encore que si le vassal mourant laissait des enfants mineurs, le suzerain pre'tendait les avoir en sa garde ou tutelle, les marier si c'étaient des filles, et jouir, en attendant la majorité des enfants, du produit de leur patrimoine. C'est ce que Ton appelait les droits de baillie ou de garde noble. Faut-il s'étonner si la féodalité mérita d'être qualifiée une servitude (-) ? Elle répugnait en effet aux instincts de liberté. Il est vrai qu'elle rapprocha les inférieurs des supérieurs, qu'en imposant aux uns de lourdes obligations, elle habitua les autres à traiter les premiers avec plus d'égards, qu'elle développa les sentiments d'honneur, de courtoisie, de respect pour la femme. La chevalerie, exaltée par les poètes, exerça à son tour une influence favorable et contribua au développement de la civilisation en Europe.
La famille féodale était basée sur l'autorité du père. Cette dernière était si grande que les fils eux-mêmes y restaient soumis jusqu'à ce qu'ils fussent mariés. En Hainaut, le fils qui, à l'âge de vingt-cinq ans, n'était pas armé chevalier, demeurait assimilé au serf ou vilain (^).
(le 5,000 marcs de Troyes, pour le relief de la Flandre : Cuni jun's sit, sed non amon's, in Franciû, ut quilibct honio pro relevio feodi sut (ù/ii tantum det domino suo quantum ipsum feodiim intra unnum valeat. L'expression : sed non amoris, est significative.
(') Le 15 septembre 1128. Tardif, Monuments historiques. Cartons des rois, p. 225. — Wai;ters, Rapport à la Commission d'histoire sur des manuscrits qui se trouvent à Paris, \). 8G.
(*) Feodalilas est quœdum servitus quœ non prœsumatur, nisi probetur. AissELME, Tribonianus Belgicus, au mot Feodum .
(^) I!ovERLA>T, Mémoire sur l'état de la serritudeau royaume des Pays-Bas, t. Il, |i. 597.- Les comtes de Hainaut,lypes achevés de souverains féodaux, ne vovaient
Quant à la femme et aux filles, elles en de'pendaient aussi, et la veuve ne sortait du miindhim ou mambournie de son mari déce'de' que pour entrer dans celle de son fils atné. Elle ne pouvait, en effet, lemplir les devoirs essentiels du vassal envers son seigneur, c'est-à-dire figurer dans les armées pour la défense de ses droits, ni prendre place parmi ses vassaux pour décider une contestation. Cependant, au moins en Belgique, les femmes maintinrent leurs prérogatives avec plus de fermeté que dans d'autres pays. Dès le XI* siècle, on vit Richilde gouverner la Flandre et le Hainaut, au nom de ses enfants, après la mort de Baudouin de Mons ; les comtesses ïde et Yolende, devenues veuves, jouer le même rôle en Hainaut; Clémence, femme de Robert de Jérusalem, et Sybille d'Anjou, femmede Thierri d'x\lsace, remplacer leurs maris pendant leurs absences de la Flandre, et la duchesse Lutgarde administrer le duché de Basse-Lotharingie ou de Brabant pendant la minorité de Godefroid III. On ne parvint jamais chez nous à faire passer de la vie privée à la vie politique l'application du célèbre passage de la loi salique qui enlève aux femmes tout droit sur l'antique patrimoine de la famille.
Non- seulement la femme resta exclue des fiefs et n'y eut plus tard accès qu'à défaut d'héritiers du sexe masculin, mais la majeure partie des fiefs (dans la coutume féodale du Brabant, les deux tiers des bois et revenus et tous les châteaux et juridictions) fut attribuée au fils aîné seul. Ce principe prévalait en Flandre au onzième siècle avec plus de rigueur encore, comme l'atteste Lambert d'Asschaffenbourg (') : « C'était l'usage dans le comté et
pas toujours de bon œil leurs fils devenir chevaliers. Ce fut malgré son père que Henri, deuxième fils de Baudouin le Courageux, depuis empereur de Constanlinople, fut armé chevalier par Renaud, comte de Damraartin, en juillet 1194.
GiSLEBERT, toc. Cit., p. 249.
(') Dans Pertz, loc. cit., t. VI, p. 180.
« dans la famille de Baudouin, observé depuis des siècles, qu'un « seul des fils, le préféré du père, recevait, avec le nom de « celui-ci, la domination sur toute la Flandre par droit héredi- « taire. Les autres fils vivaient dans l'obscurité, soumis à celui « qui était le premier, ou allaient chercher au loin une meilleure « fortune; plutôt que de rester livrés à l'envie et à la paresse, ils ■i cherchaient dans une vaine gloire une compensation à leur « pauvreté. Cela se pratiquait afin que le pays ne fût pas morcelé « et que la famille ne déclinât pas, faute de richesses suffisantes. » Mais on se montrait d'ordinaire plus équitable. Les fils cadets recevaient également une part dans le patrimoine de la famille, à charge d'en faire hommage à l'aîné. C'est ce que l'on appelait la tenure par frérage, qui se maintint longtemps dans nos contrées. Autour du seigneur se groupait tout un monde de subordonnés, d'officiers, de serviteurs; il formait dans tous les châteaux importants une petite cour, calquée sur celle des monarques. Pour multiplier encore les fiefs, on créa des fiefs de dignités, même des fiefs d'argent, consistant en une somme que le suzerain donnait au vassal et dont celui-ci percevait l'intérêt à titre de fief. Ce fut alors que les offices de maréchal (ou surveillant des chevaux), de maître d'hôtel, de chambellan, de connétable ou comte de l'étable, etc., qui étaient d'abord très-modestes ('), acquirent une nouvelle importance : le maréchal devint le chef de l'ost ou général; le maître d'hôtel ou sénéchal ou quelquefois le connétable le principal officier de justice, le chambellan le préposé à la perception des droits de reliefs, etc. En Hainaut, l'institution de dignitaires de ce genre date du temps de la comtesse Richilde et de son fils Baudouin (1071-1086) {').
(') f'oir nolamment une disserUilion du \me Daniel, De la diijnità de murcchal de France, dans Leber, l. M, p. 175.
(*) GlSLKBERT, loc. Cit., p. 8.
Dans cette contre'e, en Flandre, etc., il existait aussi des pairs (parcs) qui, sous la présidence du comte, fornmaient la cour suprême, mais seulement, à ce qu'il semble, lorsqu'il s'agissait d'une question capitale, ou d'un débat concernant l'un des membres de cette cour ou ses domaines. Les seigneurs portant la qualification de hors (littéralement barons ou hommes) étaient aussi des espèces de hauts conseillers, mais ils paraissent à peine dans l'histoire. Le Brabant n'en comptait qu'un seul, le ber d'Yssche; l'Artois qu'un seul aussi, le ber d'Auchy; la Flandre (peut-être par héritage des anciens comtes d'Alost) en eut quatre : les seigneurs de Pamele, de Boulaere, de Cisoing et d'Eyne. Mentionnons encore les féodaux qui étaient astreints à faire estage, pendant une certaine période de l'année, dans l'un des châteaux du suzerain, comme cela était d'usage, par exemple, à Monset à Valenciennes. Enfin toute seigneurie, grande ou petite, avait deux cours de justice : l'une, dite féodale, composée de vassaux qui jugeaient les causes relatives aux fiefs, à ceux qui les possédaient et aux droits qui y étaient annexés ; l'autre, dite censalc, étendant -sa juridiction sur les biens tenus à charge de cens ou de redevances. Leur importance variait à l'infini, selon l'étendue plus ou moins grande de la seigneurie.
Le régime féodal, qui florissait au cœur de l'empire franc, ne se propagea pas sans rencontrer de grands obstacles ou de fortes répugnances. Un de ceux qui contribuèrent le plus à raffermir fut le comte Rodolphe, petit-fils d'un Normand audacieux nommé Sifrid, qui avait bâti un donjon redoutable dans les belles campagnes du Boulonnais, à Guines, au milieu des terres usurpées sur l'abbaye de Saint-Bertin, et accru sa puissance en épousant Elstrude, la sœur du comte de Flandre Arnoul 1". Rodolphe était grand ami du luxe et des plaisirs : il aimait à figurer dans ces .< fêtes exécrables > que l'on appelle
« tournois ('). > Pour satisfaire ses goûts, il Uni fallait constamment de l'argent. De là des exactions sans nombre. Tout habitant du comte' de Guines, homme ou femme, enfant ou vieillard, fut taxé à 1 denier par an et par tête, outre 4 deniers en cas de mariage et à la mort. Aussi désirait-on ardemment sa perte. Pour prévenir un soulèvement, il défendit de porter d'autres armes que des massues, ce qui valut à ses sujets le sobriquet de colvekerle ou porteurs de massues (-). La un de ce tyran fut digne de sa vie. Il fut tué dans un tournoi à Paris, et son corps, après avoir été abandonné aux chiens, fut jeté dans la Seine (^).
Si une révolte ne se produisit pas dans le comté de Guines, la Normandie ne resta pas aussi paisible. En 997, les paysans se réunirent, dit-on, pour revendiquer la jouissance des eaux et des bois et nommèrent des députés chargés de s'entendre à ce sujet. Le jeune duc Richard chargea le seigneur d'ivry de punir cette férocité agreste. D'ivry s'empara d'un grand nombre de paysans, leur flt couper les mains et les pieds et les renvoya mutilés de la sorte auprès de leurs compagnons, afin de leur inspirer de la prudence (*). Voilà la douceur Asec laquelle les tyrans de l'époque réprimaient la férocité du peuple. Celui-ci opposa quelquefois la violence à l'oppression, mais sans parvenir à alléger le poids de ses chaînes. Dans cette Bretagne française où l'ignorance, triste legs
(') Execrabiles nundinas quas torniamenta vocant. Lambert d'Ardres, Historia Ghisnensium comihim et Jrdensium dominoruni, c. 18.
(^) Qui in terra sua servitutem induxit qiiœ CulreJierliu vocattir, per quam populares astrinwil ut arma nulius, nisi claras, deferret, et inde Colvelxerli dicti sunt, qiiasi rustici ctim clava, nain eoruvi vulgare colve claratn et kerli rusticum sonat. Ibidem, c. 56.
(=) Ibidem, c. 18.
(*) GoiLLACME DE iKnixtc^i, Histoire de Normandie, liv. V, c. 11. foir le Roman du Rou, liv. I, vers 5,996 et suivant.s, et Phiuppe Mouskés, t. Il, vers 15174 et suivants.
de la féodalité, a entretenu presque jusqu'à nos jours l'usage odieux de piller les navires échoués sur les rochers de la côte, le duc Geoffroi fut tué d'un coup de pierre par une vieille femme furieuse de ce qu'une de ses poules avait été enlevée par le faucon du duc (*), et, en 1024, pendant la minorité du fils de celui-ci, Alain III, les paysans se révoltèrent, tuèrent un grand nombre de gentilshommes et mirent le feu à leurs châteaux, mais furent bientôt vaincus, décimés et livrés à d'affreux supplices (^). Dans d'autres parties de la France, des séditions, aussi violentes et aussi infructueuses, éclatèrent aussi. Le sort de cette contrée, que, plusieurs famines vinrent désoler, était alors extrêmement déplorable.
Dans le pays appelé alors la Frise et qui comprenait presque tout le royaume des Pays-Bas actuel, la féodalité fut aussi une importation du dehors. Les habitants s'y soulevèrent en 993 contre le comte de Hollande Arnoul de Gand, forcèrent son camp (qui se trouvait près du bourg de Winxel) et le massacrèrent avec une partie de son armée. Sa veuve, Lutgarde, dut implorer contre eux le secours du roi Henri II, dont la femme était la sœur de la comtesse (^). La mort de Lutgarde fut le signal d'une nouvelle sédition, que le jeune comte, nommé Thierri, comprima. Alors se produisit en Hollande une situation qui n'a pas été fidèlement retracée d'après les contemporains. Au confluent de la Meuse et du Wahal s'étendait, partie en bois, partie en marécage, un immense domaine, appelé Merioèc/e (Meruivede, dans Baldéric; Merhmdo, dans Alpert), appartenant en commun aux archevêques
(') Dom MoRiCE, Histoire de Bretagne, liv. III, c. 87, p. -i".
(2) Fita S. Gildœ abbatis, clans le Recueil des historiens de France, t. X.
(') Fresones rex navali exercilu adiens, ab cœptis contumacibiis desistere et maynum Liiitgardœy sororis reginœ, zeluni placare coegit. Thietmar, Ciironicori, liv. IV, c. 14.
de Trêves, aux évêques d'Utrecht et à quelques abbayes (Echternach, etCo), qui s y re'servaient le droit de chasse et de pêche. Le comte Thierri s'appropria ce canton , y éleva une forteresse appelée Vlaardingen et institua un péage que devaient payer les marchands commerçant sur la Meuse. Le chroniqueur Alpert, originaire du pays voisin, distingue nettement deux populations dans le Merivède : des brigands, dans lesquels il faut voir simplement les vassaux du comte Thierri, qui s'étaient approprié le sol, et des Frisons, que ces brigands forçaient à cultiver pour eux la terre.
Des plaintes s'élevèrent aussitôt de toutes parts : les anciens possesseurs et surtout l'évêque d'Utrecht, Adelbold, réclamèrent le bien dont on les avait dépouillés; les marchands de Thiel, en Gueldre, se plaigniient du tort causé à leur commerce. Une armée nombreuse se réunit et, poitée par une flotte, débarqua à Vlaardingen, mais elle fut mise en déroute par une attaque subite et en grande partie tuée ou prise, en partie submergée dans les eaux du fleuye. Le duc Godefroid, qui commandait cette malheureuse expédition, fut fait prisonnier ; il obtint toutefois sa mise en liberté à condition de ménager la réconciliation de Thierri avec l'empereur. Ces événements, qui se passèrent en l'an 1018 ('), eurent pour conséquence l'affermissement de la domination des comtes sur la Hollande. Ils nous révèlent un des épisodes de la marche progressive de la féodalité dans cette contrée et comment l'ancien peuple frison, avec ses instincts de liberté, dut insensiblement plier sous des mœurs et des coutumes nouvelles.
Partout où la féodalité s'établissait, la société se modifiait profondément. A la simplicité pleine de bonhomie des peuples dn
(') Il faut consuller, à ce sii.jel, Alpert, loc. cit., liv. Il, c. 20 : — lUi.oiiRic, loc. Cî7., liv. I, c. U; — Thietmar, Chronicon, liv. VIII, c. 13 et 15.
Nord, aux rapports de bienveillance re'gnant entre les riches chefs de famille et. leurs nombreux serviteurs et serfs, se substitua une existence pleine de faste, d'orgueil, de hauteur, de la part de l'aristocratie; d'abaissement, de labeur, de honte, pour la multitude. La vie, qui devenait pour la première de plus en plus luxueuse et coûteuse, exigeait d'autant plus d'or arrache' à la dernière.
Ainsi que l'e'tablissent certains documents, le personnel d'une seigneurie consistait en trois cate'gories ([lioiJimes : les ministe'riels ou officiers, les colons ou censitaires et les serfs. La première pouvait presque être considére'e comme e'tant de condition libre : à elle appartenaient les tenures fe'odales de tout rang. La seconde, qui était beaucoup plus nombreuse, e'tait astreinte à des cens et redevances de diverse nature; ceux qui en faisaient partie n'étaient pas, confondus avec les serfs et cependant ils étaient astreints à des services assez onéreux ('). D'après les vieux terriers de l'abbaye de Priim, chaque manse donnait, par an, un porc ou 50 deniers, une livre de lin, 3 poulets et 4 œufs.
Plusieurs de nos princes paraissent avoir cherché à fixer les droits de leurs censitaires, afin de les retenir dans leurs domaines, et c'est dans ce but, sans doute, que furent institués, en Brabant, les Sint-Peetersmannen ou Hommes de Saint-Pierre, de Louvain, et, en Flandre, les Proostlaeten ou Tenandern du prévôt.
Les premiers formaient anciennement un corps nombreux, trop nombreux pour que l'on ne puisse voir en eux que des tenan-
(') H m itaque curtibus familia trifariè secerniitir. Prima ministerialis, tjuae etiam miliiaris dicitiir, adeo nobilis et bellicosa ut nimirum liberœ conditionis comparetur. Secundo veto censualis et obedietis, permagnifica et sut juris contenta. Tertio nihilominus quœ servilis et censuolis dicitur. Historia Novientensis daus Martene et Durand, Thésaurus anecdotorum, t. III. col. 1128.
ciers de l'église Saint-Pierre, de Louvain, dont le patrimoine ne fut jamais très-conside'rable. Je les considère comme ayant été' simplement assujettis à payer un cens (un denier par an et par tête?) à l'église, afin de vivre sous la protection des comtes de Louvain, comme appartenant à leur libre « maisnie » ou famille; ils ne pouvaient être jugés que par leurs pairs et jouissaient ou prétendaient jouir d'une exemption complète de tailles et de tonlieux (').
L'origine des Proostlaeten de la Flandre est établie parfaitement et peut éclaircir celle des Sint-Pectersmannen. C'étaient des hôtes ou censitaires du comte de Flandre, qui n'avaient d'autres juges que le prévôt de Saint-Donatien, de Bruges, chancelier de Flandre, des échevins constitués par lui et pris parmi les vassaux du comte et les raf/owar«ï ou comptables de celui-ci. Le droit de ne devoir reconnaître d'autres juges que leurs pairs, de ne devoir prendre les armes qu'à l'appel de leur seigneur, de n'être assujettis ni à des tailles, ni à des exactions, qui appartenait de temps immémorial aux tenanciers du comte, fut attribué : le jour de la Pentecôte, en 1067, à ceux de l'abbaye de Bergues-Saint-Wiiioc, à condition qu'ils payeraient au comte en retour de sa protection 6 deniers par an ; puis à ceux de l'église Saint-Pierre de Lille, et, en 1101, à ceux du chapitre Saint-Donatien, de Bruges, qui prirent depuis le nom de canoninx laeten ou
(') M, l'avocat Lavallée a soutenu l'oiiinion que les Hommes de Saint-Pierre étaient, dans l'origine, ceux qui luihitaienl les domaines de la collégiale de Louvain, après que celte dernière eut obtenu une charte d'immunité {Notice sur les Sint-Peetersmanncn, dans l'Appendice ait bulletin de l'Académie royale de Belgique, 18o5-18o4). La similitude qu'il établit entre eux et les hommes de difl'érentes églises constituerait une preuve très-forte, si l'on ne pouvait objecter que des immunités pareilles à celles des grandes églises et des monastères n'ont probablement jamais été le lot d'églises d'un rang secondaire, comme Saint-Pierre de Louvain.
tenanciers des chanoines. Mais l'institution modèle, où nous retrouvons en quelque sorte les privilégiés louvanistes, périclita considérablement. De 8,000 et plus qu'ils étaient anciennement, les hôtes du comte étaient réduits, en 1599, à 800 environ (').
Aussi loin que Ton remonte on trouve les ministériels et les colons en possession libre des terres qu'ils occupent, sauf qu'ils doivent : les premiers le relief ou heergeweide , les seconds un double cens en cas de mutation. Déjà, dans un diplôme de l'archevêque de Trêves Thierri (963-973), les vassaux de Pillicb sont reconnus propriétaires de leurs tenures, qu'ils peuvent vendre et échanger, mais toutefois entre eux seulement. Les personnes de ces deux catégories semblent aussi avoir échappé, presque toujours, à l'exaction dite mortemain ou du prélèvement intégral du mobilier lors du décès, tandis que les véritables serfs étaient soumis partout soit à ce droit odieux, soit au meilleuicatel.
Mais il y avait des serfs de différentes (. spèces, depuis les fiscalins ou serfs royaux, qui étaient piesqie des hommes libres, jusqu'aux véritables esclaves, dont on disposait à son gré. L'esclavage antique, dira-t-on, avait disparu au x" siècle. Erreur profonde, qu'il importe de dissiper. Sans doute, l'autorité du maître était mitigée , d'abord par l'usage qui s'était introduit de n'aliéner d'ordinaire le serf laboureur qu'avec le domaine où il habitait, puis par l'influence bienfaisante des doctrines chrétiennes. Mais le principe se maintenait jusque dans ses conséquences les plus atroces, puisque certains marchands, entre autres ceux de Verdun, se permettaient d'acheter de jeunes garçons qu'ils mutilaient et vendaient ensuite comme eunuques (-).
(') Précis analftique des archives de la Flandre occidentale, t. 1, p. Si. ('^) Foir plus haut, p. Ii8.
Des faits incontestables e'tablissent que I abolition de lesclavage ou, si Ton veut, la vente de l'homme par son semblable ne fut pas lune des conséquences de la conversion de nos ancêtres au christianisme. Les formules de Marculphe comprennent les termes dont on se servait pour ces hideuses opérations, dont le maintien au cœur de l'Afrique soulève, aujourd'hui, une si légitime réprobation ('). La légende de saint Géry nous montre un marchand se rendant à Famars avec des jeunes gens enchaînés et qui devaient être exposés en vente (^). Vers Tan 1000, l'un des chefs de la familia ou des sujets de l'abbaye de Saint-Winoc, Adalard, avait à Suivesela ou Swevezeele, près de Courtrai, une habitation et des serviteurs; une nuit la plupart de ceuxci, probablement poussés à bout par les mauvais traitements de leur maître, s'enfuirent vers Boulogne. Rencontrés par un nommé Mirolf, qui était aussi avare que méchant, ils furent pris par lui, et peu s'en fallut qu'on ne les vendît à des marchands d'outre-mer. Adalard vint les réclamer, mais Mirolf le jeta luimême dans une prison d'où saint Winoc « le flt sortir miraculeuse- « ment. » La légende n'explique pas ce que devinrent les serviteurs fugitifs, mais peu nous importe ; il suffit de savoir qu'on faillit les vendre Q). Cette opération était donc permise et, en effet, que porte le tarif de tonlieu d'Arras, dressé vers le même temps, en 405G? « Il y a trois choses qui ne sont nullement exemptes « de tonlieu lorsqu'on les vend ou achète : l'or, une chèvre, un serf « ou une servante (*). •> La phrase suivante des statuts des
(') Balcze, Capitularia, t. II, p. 419.
(*) Morante viro Dei apud Famim Martis in diocesis suae territorio, negociator pueros captivas rinculis constrictos per eum loctim vetiundandos duxit.
(') Acta sancti Winnoci, dans Mabilloîv, Àcta sanctorum oniinis sancti Benedicti, suec. III, pars I, p. 313.
(*) Tria suiit. quœ si quis rendideril tel emerit, a theloneo nullatenus
veneurs de réglise de Cologne, document de la fln du xi" siècle, est aussi très-explicite : <■ Si l'un deux vend dans le pays « quelque serf ou objet de grand prix, il sera tenu de payer le ton- « lieu ('). »
Abusant du nom de la Divinité' et du texte de la Bible, FÉglise et les lettre's considéraient l'esclavage comme une institution à laquelle il n'était pas permis de toucher. L'archevêque Ecbert, dans ses statuts, tonne contre les affranchissements. L'Eglise se refusait à recevoir un serf au nombre des clercs ; c'eût e'te' faire tort au maître et de'shonorer la cle'ricature ; il était même repoussé de la vie monastique s'il n'avait pas d'autorisation de son maître (*). 11 était réservé aux communes de porter la hache dans ces doctrines surannées et d'ouvrir leur portes aux malheureux de toutes les classes. L'opinion, il est vrai, commençait à répudier les ventes d'hommes, et un capitulaire du roi Conrad II (de l'an 1031 environ) interdit de vendre des serfs et ne permit plus que de les échanger; mais quelle fut l'influence de cette tentative timide? La doctrine ne changeait pas. Rather, qui fut successivement évêque de Liège, évêque de Vérone et abbé de Lobbes et d'Aine, ce pamphlétaire maussade qui attaque surtout ses inférieurs, possédait des esclaves. Plein de mépris pour le peuple, qu'il compare à un troupeau de porcs, plein de haine pour les juifs, il ne connaît qu'un remède au mal dont souffre la multitude, la résignation ;
liber erit, sive sit de censu Sancti Fedasti sire non, scilicet mirum, caprn, semis relancilla. Tailuar, lîecherches pour servir à l'fiis/oire de l'abbaje de Saint-Vaast, p. 120.
(') Si infra patriam aliquid vendiderit, sive servum, sive aliquid magni precii, theloneum injure débet. Gelenics, De adiniranda magnitudine Coloniœ, p. 68.
(*) L'abbé de Gocrcy, De l'état des personnes en France sous la première et la seconde races de nos rois, dans la collection de Leber, t. V, p. 335.
« Ne vous attristez pas, s'ëcrie-t-il dans son Acjonisticon en « sadressant aux esclaves ; servez fidèlement votre maître et vous « serez libres devant Dieu. Et s'il vous vient cette pensée de « croire que l'esclavage soit en dehors des desseins de la Provi- « dence, rappelez-vous qu'il est une des conséquences du pèche' « originel. Mais Dieu aide et conseille également les serfs et les « maîtres, et il vaut mieux être un esclave obéissant qu'un maître « licencieux. Soyez donc soumis et souvenez-vous des paroles de « l'ange qui dit à Agar : <= Retourne à ton maître et humilie-toi < sous sa main. "
Cet esclavage, si énergiquement défendu par les sophistes, touchait néanmoins à sa dernière heure ; déjà s'organisait l'institution qui allait, en Europe, lui porter un coup mortel.
Les serfs les plus malheureux étaient astreints à travailler toute la semaine pour ceux à qui ils appartenaient et ceux-ci, de leur côté, pourvoyaient à leurs besoins ; mais cet état informe ne tarda pas à s'améliorer et l'on voit, en 952, l'abbaye de Stavelot laisser une journée à la disposition de ses serfs de Xhorice près de rOurthe. Ceux des laïques gémirent longtemps sous une oppression qui parut plus accablante encore lorsque le sort des autres classes de la société s'améliora. Aussi vit-on souvent des personnes se donner à des abbayes pour ne pas tomber sous le joug de particuliers, comme plusieurs Flamandes le firent, en 1085, lorsqu'elles s'offrirent au monastère de Saint-Pierre, de Gand.
Les serfs ne pouvaient se marier sans le consentement de leur maître, avant que le pape Adrien IV eût revendiqué pour eux cette prérogative. Si une personne libre s'alliait à une personne servile, la première tombait dans la condition de la deuxième. Si deux époux appartenaient à des familles seigneuriales différentes, les enfants se partageaient. C'est à l'occasion d'unions de ce genre que se montra pour la première fois, me semble-t-il, le droit de
niorternain : « Si un serf de l'église Saint-Pierre, de Gand » ,dit un acte de l'an 1040, <i veut se marier à une personne appartenant à une « autre juridiction, ils paieront ce que l'on exigera d'eux pour en .' obtenir la permission et, à la mort de chacun d'eux, la moitié de « leur avoir appartiendra à leur maître. » Cette dernière stipulation e'taitaussi en vigueur dans les domaines de l'abbaye de Saint- Trond. Les tenanciers de l'église Saint-Maximin près de Trêves ne pouvaient même, d'après les statuts de l'an 1063, s'allier, sans autorisation, à des tenanciers de la cathédrale de cette ville.
J'ai parlé plus haut de la mortemain. Il semble qu'elle constituait la différence entre le véritable serf et celui qui vivait dans des conditions meilleures. Ainsi, à Saint-Trond, l'homme de l'abbaye qui n'était pas serf n'abandonnait à cette dernière que la meilleure pièce de son avoir, tandis qu'elle s'attribuait tout ce qui était laissé par le serf non marié. Quand un veneur de Hengebach venait à décéder, on ne donnait à l'archevêque de Cologne que le meilleur de ses bœufs ou de ses porcs ou le plus beau de ses chevaux, s'il en avait, et 6 deniers au prévôt de la cathédrale. Par une concession assez remarquable, la mortemain se rachetait, pour les hommes de l'abbaye de Saint- Vaast, par la somme de 3 sous.
Le droit de mortemain persista dans le Hainaut, où l'on essaya de le légitimer en lui donnant une sainte origine. C'est Jacques de Guyse, cet écrivain romancier dont j'ai déjà contesté tant d'assertions, qui attribue à i'archevéque de Cologne, Brunon, un décret adjugeant aux églises de ce pays les biens des trépassés : nobles, chevaliers ou autres, et qui exempte de toute charge, à la seule condition de payer la mortemain à leur seigneur, ceux qui s'offrent, eux et leurs biens, à une église privilégiée ('). Notre
(') Chroniques et annales du Hainaut, 11» livre, ('» 7i.
annaliste avance, sans élever le moindre doute, ce fait extraordinaire, dont il n'est pas dit un seul mot dans la biographie de Brunon par son chapelain Ruotger. Les serfs des e'glises en Hainaut étaient exceptionnellement nombreux; ils s'appelaient sainteiirs, c'est-à-dire hommes des saints.
Le même pays vit s'établir une coutume qui, en paraissant favorable à l'abolition de l'esclavage, tendait à le perpétuer, sous une forme moins accentuée, il est vrai. Les nobles y tenaient à honneur de s'offrir à l'autel de saint Ghislain, dans l'abbaye de ce nom, et de se proclamer ses serfs; mais nul n'était admis à inscrire son nom parmi les esclaves volontaires du bienheureux si, en même temps, il n'affranchissait un membre de sa familia.
Le serf était assujetti à des taxes qui étaient partout les mêmes, à peu de chose près. Chacun d'eux ou chaque courtil ou chaumière payait à l'abbaye de Priim 4 deniers par an. Le serf de l'abbaye de Saint-Pierre, de Gand, et de la cathédrale de Cambrai donnait 2 deniers et celui de l'église du Saint-Sépulcre, de la même ville, un denier seulement. De plus, il payait l'a (à la cathédrale de Cambrai) ou 6 deniers (à l'abbaye de Saint-Pierre, à l'église du Saint-Sépulcre) lors de son mariage et 12 (à la cathédrale de Cambrai, à l'abbaye de Saint-Pierre) ou 6 deniers (à l'église du Saint-Sépulcre) lors de sa mort. Ces deux dernières taxes lui permettaient : la première, de cesser d'être célibataire (solivagus), sans foyer, sans famille ; la seconde, de laisser à ses enfants son avoir mobilier. C'était, en réalité, le prix d'une liberté relative. Elles constituaient une certaine amélioration sur les usages des temps antérieurs, car les fiscalins eux-mêmes payaient davantage, si l'on s'en rapporte à un acte de l'abbé de Gorze, Ermenfred, du 47 août 984. Celui-ci y maintient les habitants de Bruoch (ou Bruck) dans la condition où ils vivaient lorsqu'ils dépendaient
d'un fisc royal ; outre des corvées assez fortes, ils payaient 6 deniers à la Saint-Remi (').
On trouve pourtant de nombreux exemples de serfs intervenant dans des actes. En I09o, lors de la conse'cration de l'abbaye de Jette, ce fut un serf que le fondateur, Onulphe de Wolverthem, envoya à Tëvêque pour attester sur TÉvangile la re'alitë de la donation ("^). D'autres possèdent des terres ou des bois, dont ils disposent sans contestation, et sont qualifiés de chevaliers (^). Le mélange entre eux et les hommes libres s'opéra si bien qu'il faudra bientôt ouvrir des enquêtes ou recourir au duel judiciaire pour établir la véritable origine de plusieurs personnages de distinction. Moyens funestes, qui entraîneront des conséquences plus funestes encore.
Un des premiers droits dont on vit jouir les habitants d une localité, même non libres, fut de posséder des biens en commun. Le règne de Louis le Débonnaire en fournit plus d'un exemple. Les serfs du fisc royal de Tommen, dans le Luxembourg, furent accusés d'empiéter sur les biens de l'abbaye de Priim, ce qui provoqua une nouvelle délimitation des domaines de cette dernière (8 novembre 816). A Esneux, l'usage des bois, des eaux et des prés souleva également entre l'abbaye de Stavelot et le juge du fisc impérial de Theux un débat que l'empereur Louis termina le 25 mai 827. Dans une charte de l'évêque de Metz, Adalbéron 111,
(') Rapport cité, p. 139.
(-) Opéra diplomatica, t. II, p. 95i.
(') J'ai déjà signalé ailleurs ce fait (Histoire des enviions de Bruxelles, t. I, p. 472). En voici de nouvelles preuves, que l'on pourrait aisément multiplier : Ultra riam Jquensem ... dédit ecclesie (au monastère de Rolduc) Jdathertus, qui proprius comitis erat servus, quasi quatuor jugera terre ad hue inculte (charte de l'an 1114, dans Ernst, Histoire du Limbourg, t. Vil, p. 207). En 1140, des servi ecclesiœ Leodiensis figurent comme donateurs de biens A l'abbaye de Flône [Opéra diplomatica, t. III, p. 344).
de l'an 1070, les habitants de deux villages voisins de cette ville, ApUeium et Portus, jouissaient du droit de parcours sur les pâturages communs de ces deux localite's (*)•
D'après un système qui a trouve' en Allemagne et en Belgique des de'fenseurs (■), le territoire, sauf les habitations et leurs enclos, auraient jadis constitue' une propriété' commune, une marks, et ce système aurait encore pre'valu chez nous du temps des Francs, sauf que les terres arables n'étaient plus comprises dans la marke, mais seulement les bois, les prés, les eaux. La propriété de cet espace était réservée à ceux qui y possédaient une maison (rnansionarii [sic]) et non pas aux habitants d'une simple chaumière, comme les cossaeten, et il était administré par le maire ou le bourgmestre, assisté de jurés, qui formèrent depuis le conseil communal.
Le peu de fondement de cette thèse est facile à démontrer. Si les communaux avaient, dans le principe, formé la propriété commune d'une tribu, il existerait des exemples nombreux de cantons possédant ensemble, et avec les mêmes droits, des biens de l'espèce; or, ces derniers appartiennent presque toujours aux habitants d'une seule localité ; si, parfois, plusieurs villages ont sur les mêmes terrains des revendications égales, c'est qu'ils ont longtemps formé une seule juridiction. Le caractère généralement local des biens des communes, rapproché de l'ancienne organisation des villages, qui constituaient jadis autant de villas ou domaines distincts, établit jusqu'à preuve du contraire que les communaux sont des concessions faites jadis par les maîtres de ces villas à leurs serfs. Loin de trouvei' les grands biens communaux
(') Rapport à la Commission d'histoire sur des manuscrits, etc., (/ni se trouvent à Paris, p. 101.
(-) Vai\derki>dere, Notiic sur l'origine des magistrats communaux, dans les Bulletins de l'Jcadémierojale de Belgique, 'i- série, t. XXXVIII, pp. 256elsiiiv.
à proximité des villages enrichis par la fertilité de leur sol et autour des grandes villes, on les rencontre surtout dans les pays montagneux et stériles C'est que là, la terre ayant peu de valeur et étant difficile à exploiter, le seigneur, ne pouvant la donner à loyer ou à cens et afin de retenir auprès de lui la population en lui fournissant des moyens d'existence, a fait des concessions qui étaient grandes pour ceux auxquels elles profitaient et qui, loin de tourner à son préjudice, étaient également favorables à ses intérêts particuliers.
On comprend que la population agricole, en se multipliant et s'enrichissant par un travail opéré dans des conditions nouvelles, attacha une importance de plus en plus grande aux prairies et aux bois dans lesquels elle possédait des droits d'usage. Les princes et les seigneurs, d'autre part, en ajoutant des parcs à leurs châteaux, en établissant des garennes ou chasses gardées, en ordonnant des défrichements, y portaient nécessairement atteinte. De là des froissements et des haines d'autant plus graves qu'il s'agissait d'une question d'intérêt. L'insurrection des paysans de la Normandie en fournit un exemple frappant. La force, c'est-à dire le droit du possesseur armé, devait prévaloir, et cependant chez les privilégiés mêmes, il s'éleva d'éclatantes protestations, promptement étouffées, il est vrai, par l'égoïsme et la cupidité, ou rendues inutiles par de sages transactions, dictées à la fois par la pitié pour l'inférieur et par la nécessité de seconder les progrès de l'activité humaine. On en trouve un exemple dans l'acîe où un vicomte Hilduin, vivant au onzième siècle, regrette que son père Hugues, ait « contre toute justice, introduit de son vivant la cou- « pable coutume de refuser l'herbe même, que Dieu a créée pour « l'usage de tous les animaux, et n'ait pas craint d'extorquer pour « la paisson une charrue et des bœufs à titre de redevance ('). >
(') Gi'ÉRARD, C (titulaire de l'église Saiiif-Pèrc, de Chuih(s, p. 17:2.
En dépit des regrets du vicomte Hilduin, une règle nouvelle s'établit. Dans les bois et les prés seigneuriaux on ne pouvait faire pâturer des chevaux, du bétail, des porcs, que moyennant une autorisation et, d'ordinaire, le payement d'une taxe calculée sur le genre et le nombre des animaux admis à pâturer. Pour se maintenir en possession de certaines prairies, les habitants des localités durent réclamer de nouveaux titi'es de concession et, souvent se soumettre à payer un cens annuel. Les usances dans les bois, à moins de stipulations formelles, s'éteignaient lorsque ces derniers étaient défrichés, celles dans les prairies lorsqu'elles étaient clôturées par des haies ; dans les prairies restées ouvertes, le droit d'en profiter fut souvent restreint à la faculté d'y envoyer le bétail après la fenaison, à la fin du mois de juin.
En général, encore au xiii'' siècle, les bois, les prairies, les eaux étaient considérés comme communs, en ce sens que si le seigneur n'en tirait pas un profit direct, les habitants de ses domaines pouvaient en user dans certaines limites ('), mais ils n'en étaient pas moins la propriété du premier, qui en disposait à son gré. Toutefois, peu à peu, nombre de localités obtinrent la possession illimitée de terrains plus ou moins vastes, qu'elles pouvaient, soit affecter à des services publics, comme l'établissement d'un marché, d'une halle, etc., soit laisser à l'usage des membres de la communauté comme pâture, soit enfin aliéner, tantôt parce que l'occasion se présentait d'en tirer un meilleur parti, tantôt pour faire face à des besoins d'argent. Dès les premières heures de l'exis lence de la liberté communale : à Saint-Omer dès 1056, à Grammont dès 1070, à Aire vers 1093, la commune apparaît comme ayant, à titre d'être collectif, le droit d'acquérir, de posséder,
(') Histoire des environs de Bru.i:elleSj l. I, pj), xLVui, 28i el 400.
d'aliéner des biens. C'était déjà, au surplus, l'une des prérogatives des cités romaines, et l'on peut admettre que plus d'un bien communal date de l'époque où ces dernières existaient.
Les populations s'habituaient à supporter des charges volontaires. Au commencement du xi'' siècle, les habitants de ïraben, sur la Moselle, reconstruisirent eux-mêmes leur église; puis, lorsqu'elle fut achevée, ils la remirent au chapitre de Notre-Dame, d'Aix-Ia Chapelle, avec ses biens et ses dépendances en vignes, dîmes, etc., en stipulant toutefois, à leur profit, le payement d'une redevance de quatre charretées de vin fO.
Il y avait alors une recrudescence de ferveur. On venait de dépasser ce fatal millénaire, signalé comme devant amener la tin du monde. On renaissait à l'espérance. L'Église était d'ailleurs, plus que jamais, le seul refuge des malheureux, et ses fêtes étaient leur seule consolation, caries réjouissances offertes par la féodalité à la multitude s'inspiraient de son esprit barbare. Je ne parle pas des tournois, oii le sang le plus noble coulait souvent. Pour le peuple on avait institué des combats d'animaux, et ce fut Arnoul, seigneur d'Ardres, qui en importa le goût sur le continent. Ayant ramené un ours d'Angleterre, il montra à ses vassaux le spectacle d'une lutte entre cet animal et des chiens. On en fut tellement ravi que vavasseurs, clergé et peuple s'imposèrent volontairement (?) une taxe d'un pain par fournée pour l'ours seigneurial. Ce délassement persistait encore au temps où Lambert d'Ardres écrivait ('-), c'està-dire près d'un siècle plus tard, et la taxe citée subsistait aussi. L'usage d'entretenir des ours et de payer leurs gardiens, qui était à la fois onéreux pour les pauvres et honteux pour les
f) Diplôme du roi Henri II, du 8 juillet 1007. — Qu'est-ce qu'une cliarrelée, plcmstrata? Ce que peuvent tirer cinq chevaux.
(^) Historici cotnifmn Ghisnensium et domino/ uni Jrdensium, c. i:28.
riches, ne fut aboli en Hainaut, par le comte Baudouin le Courageux, qu'en 1193 (').
Les usurpations dont les établissements ecclésiastiques avaient été victimes aux ix*" et x^ siècles, furent réparées plus tard par de nouvelles donations. Deux religieux d'un grand mérite contribuèrent surtout à amener ce résullat ; Gérard, le fondateur de l'abbaye de Brogne, mort en 9o9, à la sollicitation de qui le duc Gislebert rétablit Saint-Ghislain, près de Mons, et le comte de Flandre Arnoul Saint-Bavon, de Gand ; puis Poppon, abbé de Saint- Maximin, qui mourut à Marchiennes en 1048, à l'âge de 70 ans, après avoir formé un grand nombre de disciples, parmi lesquels on choisit presque tous les su};érieurs des monastères belges d'alors. L'ordre de Saint-Benoît était à cette époque dans toute sa splendeur et reçut encore un nouvel éclat par la fondation de la célèbre abbaye de Cluny, en Bourgogne.
Quelques anciennes communautés de femmes, telles que ^'ivelles, Maubeuge, Moustier sur-Sambre, Andenne, Munster- Bilsen, à l'imitation desquelles le comte Ansfrid, plus tard évêque d'Utrecht, fonda Thorn, près de Venloo, en 992, étaient devenues des chapitres de chanoinesses, pouvant renoncer à leurs vœux et se marier; quelques communautés d'hommes, comme Aix-la-Chapelle, Saint-Dié, se transformèrent en chapitres de chanoines; d'autres encore furent annexées à de plus importantes, comme Chèvremont, que l'empereur Othon II donna au chapitre d'Aix (1" août 972), et Susteren, dont on adjugea la propriété à labbaye de Priim (19 janvier 916). Mais les principales cessèrent d'obéir à des abbés laïques, comme Stavelot, Saint-Ghislain, Saint-Maximin, Echtcrnach, Egmond, les deux monastères de Gand, et l'on en fonda quelques nouvelles, notamment Gembloux,
(') Gislebert, Chroniva Hannoniœ, |». "208.
qui jeta un certain éclat littéraire pendant les onzième et douzième siècles, Bergues-Saint-Winoc, Eenham, près d'Audenarde, Afllighem, la plus ancienne et la plus célèbre des fondations bénédictines sur le territoire connu depuis sous le nom de duché de Brabant, etc.
Presque toutes les familles des églises furent ou privilégiées par les souverains ou dotées de statuts qui améliorèrent considérablement leurs conditions d'existence. Le roi Henri l'Oiseleur, en 926, et son fils Othon I", en 958, confirmèrent les libertés de celle de l'église d'tftrecht et, le 20 juin 985, Othon II ratifia les lois que son père avait octroyées à celle de l'église Saint-Etienne, de Metz ('). L'évêque Rothard (977-995) avait réglé les cens que devaient les nombreux serfs de sa cathédrale; Gérard I" (1012- 1048) les maintint dans toute leur rigueur (^). Le chapitre de Saint-Lambert reconnaissait aux personnes qui payaient un cens par tête aux églises du diocèse de Liège certaines immunités ; il déclara, au mois de janvier 12i2-1245, ces dernières étendues de droit à ceux qui s'étaient récemment assujettis à la même obligation. On possède encore un document de l'an 1100 environ où l'on détermine les droits que l'archevêque de Cologne possédait à Hengebach et à Salevelt, et les corvées de vénerie et de pêche qui lui étaient dues en ces endroits.
Un diplôme du roi Zuentibold, du 25 janvier 899, semblait promettre à l'antique cité de Trêves une ère de réparation et de grandeur. Le souverain de la Lotharingie, voulant plaire à l'archevêque Radbod, le même qu'il offensa un jour si cruellement, reconnut que ses fréquents séjours dans celte ville causaient un grand tort aux hommes de l'église métropolitaine demeurant à
(') SiGEBERT, Fita Teodorici episcopi Metensis,c.^\. (2) Preuves, p. 1.
Trêves et détendit de loger chez eux ou de disposer de leurs maisons, sauf quand le prélat le permettrait. Mais, d'ordinaire, les statuts donnés aux sujets des églises et des monastères s'appliquent plutôt aux localités rurales ; à part un diplôme d'une authenticité douteuse, qui est relatif aux droits de Tavouerie de Priim à Revin et aux environs ('), ils n'apparaissent guère que dans la seconde moitié du dixième siècle. Citons, dans le nombre :
Le diplôme du 21 juillet 963 qui a pour but de protéger la familia de labbaye de Saint-Maximin à Sweyerbach, contre l'oppression des avoués ;
Celui du 16 juin 990, également relatif à la familia de ce monastère ;
Un troisième, émané de Leduin, abbé de Saint-Vaast, d'Arras, avec le concours des avoués Robert Faisceau et Helgot, de Bêcher, maire du plaid, de sa femme et du châtelain Albéric, vers l'an 1056, afin de maintenir la liberté du plaid général, à Arras; Un diplôme de l'empereur Henri III, de l'an 105i environ, rédigé afin d'apaiser les plaintes de l'abbé de Saint-Maximin contre les actes d'oppression des comtes et des avoués, diplôme qui fut précédé d'une enquête où les plus âgés et les plus notables sujets du monastère vinrent déclarer, en présence des délégués du roi, de l'abbé Thierri et de Giselbert, comte de Luxembourg, comment la justice se rendait parmi eux du temps des ducs Henri le Vieux et Henri le Jeune ;
Un autre, du 50 juin 1056, relatif à la même abbaye, dont les
droits furent confirmés par le serment de douze de ses officiers
(servienles) dits scaranurmii et de vingt-quatre autres de ses sujets ;
Une charte de l'an 1060 environ, par laquelle Godefroid, duc
et marquis de Lotharingie, siégeant le jour de la Pentecôte en son
(') Il est daté du 5 août 800.
palais de Verdun, fit droit aux plaintes des principales e'glises de cette ville et, pour faire cesser les re'clamations contre les extorsions des sous-avoue's (torttirae subadvocatorum), fit constater les règles qui e'taient suivies du temps de son frère, le duc Gozelon ;
La décision prise à Salemburc par l'eVêque de Metz, en IO60, en présence d'Udon, son avoué à Saint-Trond , et d'Othon, son sous-avoué, au sujet des droits de l'église de Metz à Saint-Trond, droits qui avaient fait le sujet d'un différend entre l'évêque et le prédécesseur d'Udon, le duc Frédéric, à qui son frère, le duc Godefroid, avait donné en fief Tavouerie, et qui avaient ensuite été déterminés par une enquête, d'après la déclaration des habitants les plus âgés ;
Le diplôme où Udon, évêque de Toul, détermina les droits et coutumes des domaines de ses églises lorsque le comté de Toul fut donné à Frédéric, en remplacement d'Arnoul, qu'il avait dû déposer ;
Les droits de Tavouerie de Harnes, réglés de concert, en 1070, par Tabbé de Saint-Pierre, de Gand, et Eustache, comte de Boulogne. A cette occasion ou paya à celui-ci 20 livres, à sa femme Ide 10 livres, à leur châtelain Baudouin 100 sous (ou o livres), à leur sénéchal Arnoul 2 marcs, au connétable Arnoul 1 marc, au maire Godefroid 1 livre, etc. ;
Vers 1071, la décision portée par Robert, comte de Flandre, de lavis de ses principaux vassaux, pour mettre fin au débat qui s était élevé entre cet abbé et son avoué (le seigneur de Ter m onde ?) :
L'acte du comte palatin Henri, comme remplaçant l'empereur Henri IV, alors en Italie, pour préciser les droits de l'avoué d'Echternach, après avoir entendu les officiers les plus honnêtes de cette abbaye et les échevins qui jurèrent de dire la vérité sans amour, ni crainte (en 1095);
La sentence portée par Henri IV, en 1102, contre Bertold de Ham, qui exigeait par tous les moyens, tant par lui-même que par ses sous-avoués et ses veneurs, des taxes des sujets de l'alibaye de Priim ;
Celle par laquelle le comte de Flandre, Charles de Danemark, réconcilia, en 1125, l'abbaye de Saint- Pierre, de Gand, avec Baudouin d'Alost, qui tenait du comte, en fief, la juridiction sur les serfs du monastèi'e en Brabant ;
Le diplôme qui régla, en 1158, les droits de l'avoué du prieuré de Merssen ;
L'accord qui, à la suite de longues discussions, fut conclu, en 1145, par Thierri, comte de Flandre, en présence de sa cour, par le conseil de ses barons, entre l'abbé de Saint-Pierre, de Gand, et ses avoués, Walter de Termonde, qui renonça à ses prétentions moyennant 44 marcs d'argent et un cheval, et Everdée, etc.
La règle était que le duc de la province, et notamment le duc de Basse-Lotharingie ou de Brabant était l'avoué de toutes les abbayes. Toutefois la plupart de ces dernières avaient le droit de choisir ou de révoquer le leur, sans l'intervention du comte, du centenier, du vidame, droit qui fut reconnu à Saint-Maximin, le 29 mars 970 et en 990; à Lobbes, en 993; à Echternach, le 15 mai 1056, etc. Mais bientôt les avoués se donnèrent des lieutenants et en si grand nombie qu'il y en eut jusqu'à trois, quatre et même sept dans une seule localité, comme l'abbé de Lobbes l'atteste dans une plainte adressée à l'empereur Henri IV en l'an 1100. De là vient que le seigneur d'un village en est parfois appelé l'avoué.
On suivait d'ordinaire cette prescription qu'aucun jugement ne pouvait être rendu hors des plaids, sauf lorsqu'il s'agissait d'objets mobiliers (vatalum), dont un abbé de Saint- Vaast, par exemple,
ou son prévôt pouvait connaître par lui même en sa chambre. Les lois de ravouerie de Saint-Trond altribuent au maire de l'abbe' la connaissance de tout ce qui concerne les terres, les maisons, les unions avec les femmes e'trangères, etc. Celles de Tavouerie de Meerssen re'servent aussi au pre'vôt de cetle localité' (remplaçant l'abbé de Saint-Remi, de Reims) la connaissance des de'lits concernant les biens. Mais quand il y avait effusion de sang, vol, violation du ban, la pre'sence de l'avoue' e'tait de rigueur et, dans ce cas, le tiers des amendes commine'es lui e'tait attribue'. Cette distinction est bien établie aussi dans la charte de confirmation des privilèges de l'abbaye de Bergues-Saint-Winoc, de l'an 1121, oîi la connaissance des délits des sujets du monastère est déclarée appartenir à ses échevins, sauf lorsqu'il y a rapt de femmes, incendie de maisons et vol ; les échevins précités doivent alors faire constater le méfait , contre lequel le comte seul peut sévir. A Hengebach, l'avoué de l'église de Cologne ne recevait rien si le prix du meurtre d'un des veneurs était payé sans qu'il eût contribué à le faire percevoir.
On se rappellera que Charlemagne avait limité à trois les plaids où la présence des habitants d'un comté était obligatoire. L'avoué ne pouvait en tenir plus par an. A Saint- Vaast, ils avaient lieu les premiers vendredis après l'Epiphanie, aux octaves de Pâques et à la Saint-Jean-Baptiste et ils devaient se tenir en présence des échevins (drcumsedentibiis scabionibus), devant l'abbé et son prélat, sans que le comte de Flandre et les avoués pussent être présents. Il était d'usage, à l'occasion des plaids, de payer à l'avoué une légère taxe et d'offrir un dîner aux échevins. Par contre, on ne permettait pas à l'avoué d'exiger d'aide, de tailles, etc., sauf quelquefois une collecte où les dons étaient volontaires (acte de 1071 environ) ou une collecte à propos des porcs (en 1 14o). Comme on le prescrivit en 1056, pour la famille de l'abbaye de Saint-Maximin,
les prestations que les maires et e'chevins reconnaissaient être dues à l'avoue ne pouvaient être alie'nées par lui, parce qu'elles constituaient la re'mune'ration de la protection qu'il devait au monastère.
On voit figurer, parmi les sujets des monastères, des personnes de plusieurs catégories :
Des hunnonnes, peut-être des sous-avoue's, qui ne se reunissaient en plaid que tous les trois ans, sauf en cas de vol ou sur un ordre exprès de l'abbe' de Saint-Maxim in ;
Des serviteurs ou officiers avec dotation, appelés dagescalci, qui étaient aux ordres des religieux ou se rendaient à l'occasion aux fermes ; ils n'étaient pas subordonnés à un avoué ou à un hunno, mais à l'abbé de Saint-Maximin et à ses prévôts, de même que les pêcheurs, les boulangers, etc.;
Des scaremcmni ou scararii, appelés ailleurs les meilleurs des vassaux de la même abbaye (meliores abbatiae), qui ne pouvaient assister au plaid de l'avoué sans que l'abbé ou son prévôt fût présent, ni reconnaître sa juridiction s'ils ne tenaient de lui un bénéfice ;
Des haistaldi, étrangers qui avaient quelques droits d'usage dans les biens communaux ; des mansionnaires, des détenteurs de courtils, des serfs proprement dits ou domestiques.
On comprend que les coutumes des sujets des avoueries ecclésiastiques variaient à l'infini. On semble y avoir adopté pour règle que le fils seul héritait des biens et que la fille s'indemnisait au moyen des meubles ou de l'argent comptant. On s'efforçait de garder les immeubles dans la famille, c'est-à-dire qu'on devait offrir d'abord à l'évêque ou à l'abbé, puis à un parent ou à un autre membre de la famille^ de racheter ceux qui étaient mis en vente. Le système des conjurateurs disparaît, mais non celui des combats et des épreuves judiciaires, et, dans les statuts pour les veneurs d'IIengebach et de Salevelt, on condamne à la prison le voleur
qui ne veut pas restituer son larcin et le serf qui ne paye pas ses redevances.
Par ce qui pre'cède on peut de'terminer avec certitude l'époque de Tapoge'e de la socie'té fe'odale. Elle commence à se de'velopper en Tan 90Q au jour où le dernier roi lotharingien, Zuentibold, tomba sur un champ de bataille, frappe' par ses vassaux ; elle grandit surtout vers l'an 1000, quand l'empereur Henri II, l'e'vêque Notger et le comte Baudouin IV semblent se concerter pour multiplier le nombre des flefs, en même temps que les privile'ges des sujets des avoueries se pre'cisent partout. L'e'poque des croisades la voit briller de toute sa splendeur, mais alors, à côte' d'elle, s'élève déjà l'institution dont l'antagonisme devait lui être mortel, la commune ou bourgeoisie.