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UN

JEHANLEBORGNE

— Le Dieu d'Abraham vous couduisc, messeigneurs î

— Et que la pesle i'étouiïe, usurier du diable! dit Andrian des Armoises, lorsque le vieux juif eut refermé la porte de son

taudis : voila cinq mille livres que je dois a ce mécréant sur mes terres et châteaux, dont quatre mille pour ce fatal secret

qu'il m'a vendu Certes, il ne me fera

pas grâce d'un denier lorsque viendra l'époque du remboursejnent.

— Où sommes-nous? demanda le compagnon d'Andrian.

— Dans la rue Saint-Michel.

— Tu aurais pu te dispenser de me forcer a l'accompagner dans un pareil cloaque.

•^ Eh I mort diable I j'avais oublié, de-

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puis six mois que je n'y suis venu, la demeure de ce pourceau d'Israël. Pouvais-je

m'adresser a un autre qu'à lui? Ma

tour de Maxéville menace ruine el ce n'est pas loi qui m'aurait prêté de l'argent pour la réparer:

• — En effet, répondit l'autre, ces maudits juifs sont plus riches que nous; ils ont le talent d'accaparer tout l'or d'une pravince. Pliilippe-le-Bel n'a pas eu tout à fait tort d'en purg^er son royaume el surtout de confisquer leurs biens. Maliieureusenienl, ils n'ont (juillé le pays de France que pour se réfugier sur les terres de Lorraine et nous rançonner

a noire tour. Ils ont surtout beau jeu, depuis que notre duc et bien-aimé seigneur...

— Silence! cria tout a coup Andrian des Armoises, qui venait de se heurter contre une masse informe couchée en travers sur le pavé de la rue. Dieu me confonde! s'écria-t-il ensuite, c'est un manant qui ronfle a la belle étoile !

— Passez votre chemin, messires, grogna d'une voix rauque celui que le seigneur de Maxéville venait de faire rouler dans la boue du ruisseau. N'est-ce pas une honte de troubler le repos d'un malheu-

reux ouvrier qui n'a pu rencontrer un fçîle pour la nuit?

— Tu raisonnes, drôle? Gare a les

os!

— Laissez en paix ce pauvre homme, Andrian... Le jour commence a poindre, et vous savez que nous devons accompagner le cortège de la dame Marguerite de Navarre, qui doit faire un pèlerinage a Saini-Nicolas-du-Port.

— Oui, oui, qu'elle y aille dit en ricanant le seigneur de Max«^ville. Du dlabl»'

si le glorieux saint peut lui rendre, sans Il il

it>- LKS libî:uti\s

ma permission, le cher époux qu'elle réclame.

~ Il serait temps néanmoins que le duc Ferry revînt dans son domaine, messeigneurs! dit avec résolutioji le manant réveillé ; car on n'oserait plus fouler aux pieds le misérable peuple et l'insulter comme vous faites...

— Et tu \eux, Thiébault, que je ne corrige pas ce malotru? dit Andrian des Armoises, qui se mit en devoir d'assommer avec le pommeau de son épée le serf qui lui adressait ce reproche.

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— Sire de Maxéville! s'écria'l'ouvrier, qui saisit à son tour une espèce de marteau pointu dont il menaça l'agresseur, si vous faites un pas, vous êtes mort!

— Peste ! le manant ne manque pas de

courage Mais où diable a-t-il connu

mon nom ? •

— Je le connais pour le maudire !... Ne vous souvient-il plus, noble seigneur, d'avoir fait raser ma cabane? C'était le lendcTmain du jour où notre bon duc a disparu : des bri;^ands ou des seigneurs m'ayant renconlré, dès le point du jour, dans les bois de jMaxéville, m'attachèrent

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à un arlîre auquel je serais encore, si, vers le soir, un bûcheron n'eût entendu mes cris. A mon retour je trouvai ma demeure en ruines Ainsi,

monseigneur, vous ne reconnaissez pas celui que vous avez expulsé de votre territoire, parce qu'il avait eu l'audace de vous demander justice, parce qu'il était venu se jeter à vos pieds avec sa femme en pleurs et ses enfants qu'il ne pouvait plus nourrir.

Jehan! s'écria le seigneur de Maxé-

ville.

C'est bien cela, dit l'ouvrier reje-

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tant sur ses épaules la cape qui lui couvrait le visage : seulement on m'appelle aujourd'hui Jehan - le - Bor^^ne, attendu qu'un de vos hommes d'armes m'a crevé l'œil d'un coup de lance, monseieneur î

— Il a dépassé mes ordres, et tu as tort de m'en vouloir, Jehan. J'ai fait raser la cabane, ainsi que les autres habitations qui se trouvaient dans le voisinage de ma tour : c'était une mesure indispensable. Mais puisque tu t'imagines que j'ai des torts envers toi, je veux les réparer... Prends celle bourse!

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— Merci! monseigneur... pourtant votre or ne rachètera jamais les souffrances que ma femme et mes enfants ont endurées; votre justice tardive ne me rendra pas l'œil que j'ai perdu... Et tenez, pourquoi vous le cacherais-je monseigneur? J'ai la dans l'âme un besoin de vengeance qu'il me faudra satisfaire tôt ou tard. Jehan le Borgne n'est pas un chien qui s'apaise et ne songe plus k mordre lorsqu'on lui jette un os. Reprenez donc votre bourse, monseigneur, et tenez-vous a l'abri de ma haine, je vous le conseille!

— Que dis-tu de ce manant, Thiébault?

demanda froidement le seigneur de Maxévillc a son conjpagnon.

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— Eh ! répondit celui-ci, ce n'est pas Ja première fois que le faible veut se venger du fort. La grandeur d'âme et la noblesse de sentiment peuvent se cacher sous les haillons du serf.

— Vous l'avez dit, seigneur, reprit avec fierté l'artisan. Mais le sire de Maxéville ne comprend pas, lui, que le cœur d'un manant puisse saigner après un outrage; il croit payer largement avec de lor les pleurs qu'il a fait couler... n'est-ce pas, seigneur Andrian dos Armoises! - Oii !

c'est une bien triste condition , messire, que celle du pauvre serf! Vous ave/ le droit, vous autres, (le brûler sa cbiuiMiièro

iij'i LES LlBi:UTI>S

et de ravager son champ : vous pouvez le traquer dans les bois comme une bête fauve, Dîutiler ses membres, river des fers à ses pieds!... Il doit vous dire : Merci ! lorsque vous le laissez vivre ; il doit tomber a vos genoux et baiser la terre que vos pas ont foulée... Abî s'il arrivait un jour où le serf, quittant enfin sa posture d'esclave, se redressât en face de vous, messeigneurs ! Si tous ces hommes froissés par une odieuse tvrannie se réunissaient en masse pour écraser le petit nombre de leurs despotes ! . .. Croyez-vous pouvoir lutter contre eux, nobles sires? Non, non!... viendrait votre tour de crier : Merci ! car le peuple une fois déchaîné, messeigneurs,

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"voIre audace tomberait devant ses bras nus ; il vous arracherait les insignes d'un rang usurpé, broierait dans sa main nerveuse vos diamants et vos parures de soie; il foulerait a ses pieds vos blasons et vos titres. . . Reprenez votre or, seigneur de Maxéville, reprenez votre or!

— Sur mon âme, Thiobault, ce manant est pris de mal-rage !

Le seigneur de Laxou ne répondit pas ; il regardait avec admiration le serf qui venait de jeter aux pieds d'Andrian la bourse qu'il avait acceptée d'abord. Tl)i('l)ault paraissait méditer un dessein que Ja

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présence de son compagnon l'empêchait d'exécuter. *

— Oui, le réveil du peuple sera terrible, continua Jehan , parce qu'alors il aura tant souflert qu'il ne saura plus pardonner. Lorsqu'il se rencontre un bon prince qui prend en pi lié ses sujets et veut les affranchir, les seigneurs conspirent contre lui, et le bon prince disparait sans que l'on puisse retrouver sa trace... Ne pourriez-vous médire, loyaux chevaliers, si Ferry de Lorraine, notre père a tous, est tombé sous le fer des assassins, ou s'il est seulement prisonnier dans quelque cachot bien obscur?

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— Au diable le maudit serf! s'écria le seigneur de Maxéville. Voila qu'il nous accuse a présent de la disparition de Ferrv !

— Et pourrais-je en accuser des sujets qui le pleurent, la duchesse son épouse, qui passe les nuits en oraisons et les jours en pieux pèlerina^^es, les princes ses fils, dont les cris pluiiilii's deinandcul au ciel le père qu'ils ont perdu? Le duc de Lorraine a été victime d'une infâme trahison. . . c'est moi qui vous le dis, messeigneurs ! Je me tais parce que je n'ai pas de preuves suffisantes... mais j';n rrn vous recoiimiilre au nombre de ceux (}ui m'otit

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maltraité daos les bois de Maxéville, seigneur Andrian...

— Tu t'es trompé, répondit celui-ci, dont le visage se couvrit d'une pâleur soudaine.

— Je le souhaite, monseigneur... 11 est vrai de dire qu'il ne faisait pas encore jour : a peine si j'ai pu distinguer un prisonnier garrotté en travers sur son cheval.

— Tais-toi! dit a l'oreille de l'artisan le seigneur de Laxou ; reprends cette bourse et viens me trouver, dans une heure, a la porte du château qui donne sur le cloître des Dames Prècheresses.

— J'y serai, répoiidil Jéhao.

— Cet homme est couvreur de son métier, reprit Tliiébault a voix haute; il veut bien accepter ta bourse, Andrian; mais a condition qu'il gagnera cet or en réparant la toiture de la tour de Maxéville.

— C'est bien. Qu'il parle dès a présent pour se mettre a l'ouvrage.

— Tu n'iras à Maxéville qu'après m'avoir parlé, dit Tliiébault en se pencliant une seconde fois a l'oreille de Jehan.

Les deux seigneurs s'éloignèrenU et le

serf alla frapper a la porte du juif Isaac.

— Ouvrez, maître, c'est moi !

— Te voila seulement de retour, Jehan, dit le vieillard.

— Ma foi, maître, il y a quatre ou cinq heures que je dors au heau milieu de la rue. J'ai vu deux hommes entrer chez^ vous vers la minuit, et pour ne pas vous déranger dans vos atTaires, j'ai choisi pour oreiller le mur de la maison voisine.

— Suis moi, dit le juif.

^ Maître, si cela vous était égal, j'ai-

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merais mieux attendre quelque part, jusqu'il ce que vous ayez fini vos sorlilé^^es. Vous savez que je ne manque pas de courage, cependant j'ai le IVisson toutes et quantes fois je mets le pied dans ce damné laboratoire qui me fait l'elTet d'êlre hanté par l>sprit de ténèbres.

- Entre, te dis-je!

Le juif poussa Jehan dans une chambre obscure dont il referma soi^nieusement la porte. L'aspect de cette chambre n'était pas en ciTet très rassurant, et justifiait, dès le premier coup d'œii, la terreur de l'ouvrier. Plusieurs squelettes étaient sus-

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pendus au plafond ; des crânes humains se trouvaient confusément rangés sur des planches noircies avec des fioles de toutes grandeurs. Les murs étaient chargés de figures cabalistiques, et la clarté rougeâtre d'un fourneau placé dans un des angles de la pièce, donnait a tous ces objets-quelque chose d'élrange et d'infernal.

Le costume du juif était en rapport avec tout cet appareil de nécromancie ; une longue robe noire semée de figures grimaçantes lui tombait jusqu'aux pieds; il portait sur la tète une espèce de calotte d'un rouge ardent, et sa taille était serrée par une ceinture de même couleur, à la-

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quelle on voyait briller le manche d'un poif^nard.

Isaac lleb-Aluck, chassé de France et condamné a la confiscation comme tous ceux de sa secte, était parvenu cependant a soustraire la plus grande partie de ses richesses aux poursuites des officiers fiscaux, et continuait a exercer en Lorraine son double métier de préteur sur gages et de magicien. Aux yeux du plus grand nombre, Ileb-Aluck était le diable en personne, ©u tout au moins son chargé d'affaires. 11 était versé dans toutes les sciences occultes : l'astrologie judiciaire, l'alchimie, et surtout ce rêve uni-

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