L'AUMONE DES ROTHSCHILD
Ce n'est donc pas assez qu'eu attendant l'aurore
Les bourreaux se soient disputé La tunique en lambeaux du Christ, il faut encore
Qu'ils lui volent sa charité !
Phrases, battez aux champs, Rothschild a fait l'aumône
Et voilà des gars moustachus En extase devant l'auguste pièce jaune
Qui tomba de ses doigts crochus ; Les voilà déployant la pompeuse hyperbole,
Chantant l'heureuse fin des maux, Comme s'il n'avait eu qu'à verser son obole
Pour méduser l'àme des mots ; Comme si nous n'avions qu'a dresser sur sa route
Les arcs de triomphe étoiles, Parce qu'il restitue aux damnés une goutte
Des Pactoles qu'il a volés I
Allons, épargne-nous ta tirade servile,
Musé à banquiers, femme à soldats!
La pièce d'or qu'il rend au peuple est la sœur vile Des trente deniers de Judas.
Elle a vendu l'honneur, la patrie et la gloire,
Comme elle aurait livré Jésus.
Quand elle tombe, aumône infâme et dérisoire,
La probité crache dessus; Le pauvre, consterné, fait en baissant la tête;
Et c'est un problème angoissaut Qu'elle ait parfois séché des larmes, étant faite
Avec des larmes et du sang.
Pitié de carnassier! Charité pour la blague!
Surplus qui déferle a côté!
Bonté de vieux bandit restituant la bague,
Après que le doigt a sauté !
Ah ! céder un épi, quand on mange une plaine!
Misère ! Qu'importe au troupeau Qu'il lui rende en passant un flocon de sa laine,
S'il l'a tondu jusqu'à la peau!
Que t'importerait même, ô foule infortunée!
Qu'ail donnât, par excès d'amour, Deux ou trois millions dans une seule année.
Puisqu'il nous les vole en un jour?
L'épargne filoutée au travail; la famine
Vidant les berceaux dans la mort :
Les Turcarets d'en bas, effrayante vermine,
Assaillant la vertu qui dort; Le lent trébuehement des probités naïves
Dans le vaste piège aux écus ; Le maître et les valets dépouillant les convives,
Quand l'ivresse les a vaincus ; La faillite raflant le gousset et le coffre;
Le pain vendu toujours plus cher; Les Grangousiers boudant, parce qu'on ne leur offre
Qu'un peuple ou deux, avec leur chair ; La misère en haillons, sourdement apparue,
Traîuant les enfants aux pavés ;
Les vierges de seize ans s'accrochant dans la rue
Au manteau des riches gavés ; L'honneur éclaboussé des crachats de la foule,
Devant la tombe des aïeux; Le suicide pâle épiant l'eau qui coule,
Avec sa fosse dans les yeux ; La disparition des banquiers dans la lune,
Le droit hué, le crime absous ; Les désastres publics érigés en fortune ;
La honte escomptée en gros sous; L'argent avec les fleurs jeté parles fenêtres;
Monsieur Gogo déshabillé ; Le long ruissellement de l'or aux doigts des maîtres,
Quand l'esclave a bien travaillé; Les Prudhommes croisant sur leur bedaine en tonne
Des bras qui ne servent à rien; Les mineurs enterrés sous le grisou qui tonne,
Le pauvre chassé comme un chien; L'aiguilleur mal payé, la machine qui saute,
Dans le jet des crânes ouverts; Le phtisique crachant son dernier poumon, faute
D'un abri contre les hivers; L'obscène papier bleu glissé dans le corsage
De quelque stupide catin; Les bouffons de l'esprit dévisageant le sage
Qui médite loin du festin ; Les emprunts refusés aux Russes qu'on affame;
L'insulte ajoutée aux douleurs ; Les millions couvant la trahison infâme
Du prestige des hauts voleurs; L'État humilié, s'effaçant des épaules
Devant un financier teuton, Comme si ma Patrie, asservie a des drôles,
N'était plus qu'une Margoton ; Ce baron juif riant de sa bouche édentée,
Quand l'Allemagne triomphait; L'aumône des Rothschild, cette aumône vantée,
Voilà, peuple, comment c'est fait!
Mais, ô bons loqueteux, retroussez-vous lés manches!
Les jours viennent, ils sont venus.
Où leurs vastes palais, dallés de pierres blanches,
Verront accourir vos pieds nus.
Alors s'écrouleront les castes séculaires.
Plus de ventre vide aux banquets!
Les flambeaux, souffletés du vent de vos colères,
S'éteindront au poing des laquais.
Leurs blasons de bazar s'écrouleront en cendre,
Dût le ciel en être empesté.
Quel beau déluge d'or, si vous pouvez reprendre
Tout ce qu'ils nous ont filouté !
Le glaive tombera du poing rouvert de l'Ange
Qui vous chassait des Paradis; Vous ne mangerez plus un pain pétri de fange,
Au seuil de marbre des bandits; Vous montrerez comment un monde se délivre;
Et, si leur pâle humanité N'a point encore appris à travailler pour vivre,
Vous leur ferez la charité !
30 avril 1392.