GUERRE DE RELIGION
Ainsi, vous y tenez, gaillards qu'on scandalise :
C'est parce que nous détestons L'éternel Sabaoth révélé par Moïse
Que nous sabrons ces Juifs teutons?
C'est parce que nos yeux, simulateurs d'extases,
Ont trop regardé dans le ciel, Que nous faisons traquer par la meute des phrases
• Les rois du moderne Israël?
C'est pour venger le Dieu de pardon du Calvaire,
Penchant vers nous son front sacré, Que mes poings ont cloué sur l'iambe sévère
Monsieur de Rothschild effaré ?
A.h! certes, j'ignorais, tant l'idéal m'abuse, Que ma Muse, dure aux bandits,
Eût pris à Charles Neuf sa royale arquebuse Pour la braquer sur les Youddis.
Tu ne comprenais pas, ô ma strophe lyrique,
Qu'on aurait moins tapé dessus, S'ils n'avaient pas un soir filouté sa tunique
Au blauc cadavre de Jésus, Et qu'on leur sonnerait l'outrage, de manière
A moins déchirer le clairon, S'il n'avait pas subi, dans son heure dernière,
L'outrage du dernier baron!
Rogner les doigts crochus et dénoncer la caisse
Où l'argent dérobé s'en va, Flétrir la Hausse au nom des raflés de la Baisse,
C'est se ruer sur Jéhovah; Dépister le Rothschild flairant notre agonie,
Traquer à son tour le limier, C'est voler son tesson, ses pleurs et son génie
A Job assis sur son fumier.
Ne touchons pas aux sacs bourrés de pièces blanches.
A la fraude, au vol éternel :
Ce serait le divin Chandelier à Sept Branches,
Qui vacillerait sur l'autel !
Toiser la haute Bande abjecte et scélérate
Qui fait de Paris sa forêt, Ce serait offenser les rive3 de l'Euphrate
Où j'àme des harpes vibrait !
Ce n'est plus le Jourdain sacré, c'est le Pactole
Qui reflète tout le ciel bleu; Le grand financier juif circule, flotte et vole
Entre l'homme et le demi-dieu.
Le Dol sanctifié survit aux Babylones
Qu'a recouvertes le gazon; La Bourse est le grand temple auguste, où les colonnes
N'attendent plus que leur Samson.
En vain les fiers aïeux saignent-ils dans leurs tombes.
La loi de justice et d'amour Veut que les Aryens, la France et les colombes
Soient immolés le même jour.
L'àpre Joab instruit les coulissiers novices,
Au pied du Sinaï grondant; Le Vice est vertueux, les buissons d'écrevisses
Succèdent au Buisson ardent.
Toute filouterie a son dogme pour elle
Prosternez-vous, gueux en haillons,
La lumière d'en haut, vaste et ^atureUe, Sort de la fosse aux Millions!
Et quand cela serait, ô ramasseurs de piastres!
Larrons blasonnés du Trésor!
Que nous eussions rêvé de venger nos desastres
En balayant votre \ eau dor?
Depuis quand donc nest-il plus permis au poète,
Briseur de cultes et de fers, De descendre vers vous le fouet au poing, la tête
Dans l'oi'age et dans les éclairs .
La manne qui tombe dans vos mains en rosée
Vous dénonce à 1 humanité; Chaque fois qu'un prophète indigné 1 a brisée,
Votre idole a ressuscite .
Elle vous a conquis, elle a, quand elle marche,
Ses auatre pieds poses sur vous »
Le Dieu du ramier blanc, doux messager de 1 arche,
N'est qu'un peu d'ombre^ à ses genoux.
Sitôt qu'elle a croulé devant l'Apôtre ou 1 Ange,
Le siècle vous voit en passant La pétrir à nouveau dans l'or et dans la fange,
Avec de la chair et du sang, Ses prêtres éhontés, se partageant la graisse
De la victime sur l'autel, Remplacent à ses pieds par des livres de caisse
La Bible où tonuait 1 Eternel , Votre œil, comme doré d'une extase, contemple
Le solide éclat de ses flancs; Vous lui sacrifiez sur les portes du temple Les innocents gogos belauts;
Le Cinquante-pour-Cent s'agenouille et l'adore, Sous les vastes cieux étoiles;
Et vous enguirlandez son piédestal sonore De billets de Banque volés !
Libre à vous de crier en invoquant Voltaire,
Au nom du droit et du soleil, Que l'écrivain pensif se conduit en sectaire,
Quand il vous brise un Dieu pareil!
Vous aurez beau draper votre idole mortelle
Dans le prestige de la Loi, Nous vous la traînerons à l'égout, si c'est elle
Que vous appelez votre foi.
Elle n'entrera point dans la terre promise
A 1 Allemand juif et larron :
En frappant le Veau d'Or, je suis avec Moïse;
Je ne veux tuer quAaron !
Toulon, 2 juillet 1892.