POUR LES RUSSES
Je fais mon choix, avant de désigner le3 têtes ;
Je vise en haut, jamais en has.
Si vous n'êtes qu'un Juif à vendre des lorgnettes.
Passez, je ne vous connais pas !
La grandeur du coquin fait celle de l'exemple :
Mes ïambes, dogues hurlants, Ne se dérangent pas pour les valets du temple
Qui débitent des ramiers blancs.
Je veux, quand je flétris un bandit, que son crime
Soit éclatant et bien classé ; Si j'attaque Rothschild mettant la France en prime,
J'ignore l'obscur Manassé.
Les Youddis sans le sou sont des Juifs pour la blague ;
Les gueux riches sont seuls vivants.
Pour avoir droit au rythme enflé comme une vague
Et sonore comme les vents, Il faut avoir dompté la fortune ennemie,
Volé sa gerbe à Messidor, Et que le circoncis, glorieux d'infamie,
Ait saigné sous des ciseaux d'or !
Mais où sont les carcans tout broussailleux d'épines,
Assez constellés de bous clous?
Où sont les fouets entrant assez dans les échines.
Pour que le sang coule aux genoux?
Où sont les piloris épuisant la souffrance,
Broyant les os, vidant la peau, Pour y garrotter ceux qui soufflettent la France
Avec les franges du drapeau ?
Le Vers ne suffit pas, ô muse débonnaire !
Quand mon pays verse des pleurs.
Rhétorique, les fouets et les coups de tonnerre !
Ton bras n'est armé que de fleurs.
Ce que je voudrais voir en ta dextre sans tache,
Sitôt que Judas apparaît, C'est le scintillement terrible de la hache,
A côté du billot tout prêt ; Ce que je voudrais tordre en mes deux mains charnues,
Entre mes poings clos et fumants, C'est la foudre du ciel, celle qui, dans les nues,
Couve les altiers châtiments !
La Russie agonise, elle t'appelle et crie,
Pâle, presque morte à moitié :
Tu te dresses, tu tends, au nom de la Patrie,
Tes bras qui tremblent de pitié.
Eh bien ! écoute-les psalmodier la haine
Et glorifier le trépas :
« Si la Russie a faim, vive notre bedaine!
« Israël ne souscrira pas!
« Que nous importe à nous qu'elle ait dans sa poitrine
« Un tourbillon d'air empesté ?
* Nous ne sommes pas pris en la même racine,
« Dans l'éternelle humanité.
Son orageux drapeau que la fortune brave
• Ne ilotto pas sur notre tour.
Le Franc et le Gaulois sont les frères du Slave
« Nous sommes les frères d'Asour; Quand elle édifiait sa gloire et sa puissance,
« Le sein d'Abraham protestait ; Elle a beau promener son arche d'Alliance,
« La harpe de David se tait ! »
Et les voilà cachant les sous, raflant la braise
Avec de grands cris triomphaux, Pendant que sur le Russe effaré la mort pèse
Du poids lugubre de sa faux !
D'accord avec les dieux dont Rothschild est le prêtre,
Les voilà serrant en leur main La sainte pièce d'or qui sauverait peut-être
Un de nos vengeurs de demain!
Les voilà déchaînés, se vengeant sur ma race,
Sur mon doux pays tout entier, Du moujik dépouillé qui se lève et les chasse,
Avec les pierres du sentier !
S'ils l'ont dévalisé jusqu'à son dernier rouble,
S'ils ont sa terre et sa maison ; S'ils ont péché l'usure infâme dans l'eau trouble,
Au point de casser l'hameçon ; Si l'intérêt vorace a quadruplé les' sommes,
Entre le matin et le soir; Si le sang a jailli de leurs vendanges d'hommes,
Sous l'horrible vis du pressoir; S'ils ont la moisson blonde au prix de la semaille,
Dès que le germe a frissonné; S'ils ne laissent pas même au laboureur la paille
Où dormirait le nouveau-né:
S'ils ont, en revendant le bœuf et la charrue,
Vidé dans la mort les berceaux; Si la lugubre faim, brusquement apparue,
Traîne les vierges aux ruisseaux ; S'ils ont de tous leurs crocs mordu dans la chair vive
Le pauvre peuple haletant, Es-tu donc responsable, ô ma France pensive,
De la corde qui les attend?
Ah! reste bonne, toi ! Cicatrise les plaies,
Vole dompter le mal vainqueur, Apporte aux moribonds étendus sur les claies
La pitié qui pleure en ton cœur; Penche ton front béni sur les faces meurtries,
Fais taire le vent sur les flots, Toi qui, patrie ouverte à toutes les patries,
•Prends ta part de tous les sanglots; Rends le lange à l'enfant, la gerbe à la chaumière,
Le manteau de laine au vieillard; Collabore avec l'air, dispense la lumière,
Assainis l'âme et le brouillard ; Reconstruis sa cabane au paysan qu'on vole,
Rouvre le sillon palpitant ; Sois la bouté qui vient, le Verbe qui console,
La main sereine qui s'étend !
Et, sans même songera l'honneur de les armes,
Sauve tous ces désespérés, Dûsses-tu leur donner, pour essuyer leurs larmes,
L'or qui pend aux drapeaux sacrés!
23 juillet 1892.