UNE IDYLLE AU BARON
ous vous dites parfois, n'est-ce pas, ô Baron:
Que me veulent tous ces emboucheurs de clairon,
<l Tous ces affalés de l'extase, Tous ces rêveurs, épris d'aube et de firmament, Qui décochent sur moi très littérairement
« Les dards acérés de la phrase ?
S'ils vont me harcelant, ensemble ou tour à tour, Avec des tas d'écrits à faire, quelque jour,
« Eclater les bibliothèques, C'est parce qu'ils n'ont pas, comme un beau papillon, Piqué le Million après le Million
« Sur le petit carnet de chèques.
Ils me laisseraient vivre en paix, comptant mon or, Béatement vautré sur mon vaste trésor,,
« Où l'on dirait qu'un soleil flambe, S'ils pouvaient seulement avec leurs ducatons, Voiturer le3 Nanas et meubler les Gotons
a Qui lèvent les vieux et la jambe.
« C'est l'Envie au front Las qui les a déchaîués. « J'ai contre moi la borde errante des pannes,
« La tourbe des traîne-savate.
« Tous ces dépenaillés, qui me sont sans merci, <r Me proclameraient juste et vénérable, si
« Je leur avais graissé la patte.
« Je pourrais avoir l'homme en rentant le pourceau. -< Tel poète indigné qui me traîne au ruisseau,
« Gomme si j'étais une loque, « Me vendrait sans vergogne, au prix d'un beau jouet « Les grands rythmes boiteux où sonne en coup de foue
« L'indignation d'Archiloque.
« Pour quelques billets bleus glissés entre ses doigts, « En échange d'un bout de chalet dans mes bois,
« Co lyrique, aisément macabre, « M'offrirait son vieux luth estimé chez les gueux, « Et son Pégase ailé, cheval un peu fougueux,
« Qui, lorsqu'on dit mon nom, se cabre,
« 11 me livrerait tout son bagage de mots,
<< L'onde, la fleur, le nid, les brises, les rameaux,
« L'hiver qui vient, le pain qui manque ; « Et sa Muse, autrefois toujours prête à me fuir, « Les reins plissés de graisse autour du rond de cuir,
« Me tiendrait'mes livres de banque. »
Eh bien! détrompez-vous, Baron! J'ai, ce matio, Salué le soleil, en errant dans le thym,
Avec les pinsons et les merles.
Un bon vieux est passé, tout droit sous son fardeau L'aube accrochait un peu partout ses gouttes d'eau
Où le poète voit des perles.
Tout le ciel était rose au-dessus des champs verts, La rime s'offrait seule au doux baiser du Vers,
La strophe chautait, toute faite.
J'ai même dû Doter, en vers de douze pieds, Que les gueules-de-loup, si loup que vous soyez,
Ne se sont pas fait votre tète.
Un rêvait des pasteurs de Chaldée, en passant A côté des bergers qui, dans le jour naissant,
Menaient leurs blancs troupeaux de chèvres. Des Corots s'estompaient dans les lointains ilôts; Des roses regardaient par-dessus des murs clos,
En souriant comme des lèvres.
Tout était pur, loyal, éclatant, ingénu. La fleur s'abandonnait au papillon tout nu,
Sans faire la Sainte-Mtouche.
Les liserons sonnaient leur vague angélus bleu ; Et, si je vous mentais, même à vous, rien qu'un peu.
Les guêpes me mordraient la bouche.
Or, je vous le déclare en toute vérité :
Je n'aurais pas pour vous, si j'étais mieux rente,
Une lyre plus endurante.
D'abord — veuillez, Baron, soupeser ce d'abord! — Tant que vous seriez là, tripotant, j'aurais tort
De trop me fier à ma rente.
Ensuite, et c'est ainsi qu'on vieillit en songeant, Le laurier, même s'il n'est point plaqué d'argent,
Nous est suffisante fortune.
Nous sommes mille fois plus des Rothschild que vous, Rien qu'avec les rayons cueillis au bord des trous
Que les banquiers font à la lune.
Quand l'un de nous se vend, le Mot reste effaré. Je craindrais de toucher à l'Ïambe sacré, Si je n'avais pas les mains nettes;
Et nous ne sommes pas autrement éblouis, Quand nous ne voyons pas filtrer dans le louis La sueur des labeurs honnêtes.
Rassurez-vous. Si j'ai du bonnet infamant Coiffé votre blason en toc, où l'honneur ment,
C'est que je pensais à nos pères; Si je tourne le dos à votre char vainqueur, Ce n'est pas que l'envie ait couvé dans mon cœur
Le nid féroce des vipères !
Vous jalouser, pourquoi ? Mais vous n'entendez pas Une note du vent qui rôde ! Tous vos pas
Sont pris en des fanges dorées!
La nature est pour vous sans mystère et sans voix ! Vous n'avez jamais eu d'histoire, au fond des bois,
Avec les nymphes éplorées !
Vous ne tombez jamais à deux genoux devant La gloire des soleils qui font, en se levant,
Tressaillir la colline verte !
Le Veau d'Or vous est tout, laube ne vous est rien ; Vos yeux ne sauraient pas, si vous aimiez un chien,
Lire dans sa prunelle ouverte !.
Hélas! vous n'êtes pas même Juif, ô Baron! Car la Bible eit pareille au torrent de Cédron,
Roulant les feuilles desséchées ; Isaïe est divin. Amos est grand et beau: Job gronde, Ezéchiel parie aux vers du tombeau ;
Et vos oreilles sont bouchées !
Quant à vos Margotons, elles nous laissent froids. Si je vous aime peu, c'est parce que je crois
A toutes les pudeurs qu'on nie, Et parce qu'il faudra, quand nous serons partis, Que vous ne veniez plus voler à nos petits
Un pain gagné sans félonie.
Plumez les geus, vivez, mourez. L'essentiel,
C'est que vous ne m'ayez pas pris ma part de ciel,
Quand le jour luit dans les clairières; Et le sort, en ce point, ne me fut pas mauvais; Car je suis plus que vous le maître, quand je vais
SoDger dans vos bois de Ferrières.
J'y reviendrai. Sitôt que vous êtes absent, Les brises bercent mieux le taillis frémissant,
La vaste forêt est plus belle.
Mais si quelque joli petit insecte ailé Me laisse au bout des doigts un peu d'or envolé
Je le lui remettrai sur l'aile.
Sur la lisière du bois de Ferrières, le 27 août 1892.