LES JUIFS DE RUSSIE
C'était là-bas, très loiD, dans les brumes du rêve, En un pays tout blanc de neige et de brouillard, A l'heure'rose et pâle où le soleil se lève En un doux tremblement d'enfant ou de vieillard.
Un vol de corbeaux gras tournoyait dans la bise. J'allai, je vis pas-er un petit homme roux : Il était vêtu d'une espèce de chemise, Qui pendait tristement et rhabillait de trous.
Le haillon ni 'attirant autant qu'il m'inquiète, Je le suivis, tout plein de mon rêve iDgénu. Gomme je m'approchais, il releva la tète, Avec l'air d'un enfant qui m'aurait reconnu.
€ Je ne suis, me dit-il, que le spectre d'un homme! Le désespoir muet me talonne sans fin.
Des méchants sont venus, ils m'ont tout volé, comn Si je n'avais de droit qu'à l'éternelle faim.
c Je suais, je peinai?, je vivais de ma terre, Confiant en nie? bra9 laborieux et durs, Tout fier d'aider le souffle immense du mystère A peupler les sillons du frisson des blés mûrs.
s Mais le sol est t«Hu, l'herbe est tenace et drue, Tout livre un sourd combat au labeur triomphant ; Chaque gerbe qui pousse entame la charrue, Et le soc rouillé s'use et le vieux bois se fend.
« La mienne avait creusé la terre vénérable Peudant de si longs jours, avec un tel effort. Qu'elle en était gisanle et que ses bras d'érable Tremblaient comme la dent d'une tête de mort.
c Je dus m'en acheter une autre, toute neuve. J'avais bien travaillé, je suis vieux, j'étais las : Je n'aurais plus mangé le pain noir de l'épreuve, Si je l'avais payée en l'achetant, hélas!
« Mais la terre avait beau se faire maternelle A mon labeur penché sur ses flancs assoupis : Le flot des pleurs sacrés me noyait la prunelle, Quand au creux de ma main je comptais les épis.
<c L'Usure m'avait pris dans sa roue implacable ; J'v tournais, haletant, chaque jour plus broyé ; Et c'était comme si j'avais semé du sable, Tant je n'avais plus rien, lorsque j'avais payé !
« J'étais plus éprouvé que l'onde et le brin d'herbe. La meule n'avait pas le temps d'être debout : La vorace charrue avait mangé la gerbe, Avant d'avoir creusé le sillon jusqu'au bout.
'< Un jour, avec le peu de blé que j'allais vendre, On me reprit le soc déjà payé dix fois : Je ne puis pourtant pas me repaître de cendre Et labourer la terre avec mes pauvres doigts !
Puis, comme je n'avais jamais assez de roubles Pour acquitter la dette où sombrait ma maison, On me prit mon grand bœuf qui partit, les yeux troubles D'une larme; et ce fut la fin de ma raison.
« Je grondais comme un chêne effaré qu'on mutile. L'horrible marchand d'or me fut féroce au point De me laisser ma faux, désormais inutile Aux sillons que mon bras n'ensemencerait point.
<r On vendit l'humble toit où ma mère était née ; Je fus comme un passant qui fuit sous les cailloux ; L'eau du ciel ruissela sur ma peau décharnée, Et j'enviai le sort misérable des loups.
« Et nous sommes ainsi des mille et des mille hommes, Chassés de nos maisons, pâles, morts à moitié, Sans feu, sans pain, sans rien sur la terre, et nous sommes Si broyés par le sort que la pierre a pitié! »
L'homme pleura. Le vent sanglotait daûs les hêtres. L'angoisse m'étreignait comme dans un étau. Je lui criai : « Quels sont ces redoutables maîtres Qui vous tiennent ainsi saignant sous le couteau? »
L'infortuné leva sou front nu dans la bise : « Ce sont les fils de Sem qui boivent notre sang! Mais nous aurons aussi notre terre promise, Et le Russe affamé se venge en les chassant. »
Alors, je regardai par delà l'étendue,
Vers les champs où germait la promesse d'avril ;
Et l'effroi descendit en mon àme éperdue,
Car j'eus la vision des routes de l'exil.
Des Juifs erraient partout sur la face du monde. Traques, bannis, guettés parles couteaux tirés; Et la rumeur était si haute et si profonde Que les oiseaux du ciel s'envolaient, effarés.
Ils allaient, ils allaient, pareils aux choses mortes; Trop au-dessous de tout pour être des proscrits. Les princes d'Israël barricadaient leurs portes, Quand la tourbe passait en poussant de grands cris.
Les chiens, tirant leur chaîne ou mordillant leur corde, Hurlaient à leurs talons sur les seuils irrités. Je tressaillis; j'allais crier : « Miséricorde : Grâce pour les maudits chassés de leurs cités !
a Plus de répression pour les races flétries! Vengeons-nous des méchants en oubliant leurs noms, Laissons sur les berceaux tout le ciel des patries! C'est de l'humanité qui souffre ; pardonnons! »
Mais par là-bas, très loin, dans les brumes du rêve, On entendait toujours comme un bruit de torrent; Et le maigre moujik s'écria : « Pas de trêve! Pas de pitié ! Laissez passer lo Juif-Errant ! »
10 septembre 189;