‹ Les libres parolesChapitre 8 sur 39 · LES MAITRES · texte numérisé non relu

LES MAITRES

le peuple souverain

Les patrons de Fournies avaient prévenu les ouvriers, par des pancartes affichées dans les ateliers, qu'ils seraient renvoyés immédiatement, si leurs noms figuraient sur la liste des candidats socialistes.

Nul. VhLLF.S Él.BCTOBALES.)

— Bas les pattes, lion! Peuple, trêve à la lutte !

Plus de sang sur tes beaux lauriers!

^e bulletin suffit à qui rêve la chute

Des privilèges meurtriers, .a révolte en haillons, hurlant de porte en porte,

Avec son chiffon rouge au poing, Jela' se comprenait, la justice était morte,

Aux temps où tu ne votais point.

)écrocherles fusils, ébaacher en épée

Un acier que la rouille mord; écrire avec ton sang ta lugubre épopée;

Mourir en fécondant ta mort :

"u n'avais que ce droit sinistre, quand le rêve

Etoilait ton crâne embrutoé.

^el un vaincu parfois garde un tronçon de glaive,

Même après qu'on l'a désarmé !

La haute barricade, effrayante d'histoire,

Dominant le? cœurs et les fronts.

Jetait une fumée orageuse où la Gloire

Embouchait ses vagues clairons; Tu t'y dressais pieds nus, bras nus, torse nu, l'âme

Toute vibrante de réveil, Avec le grondement d'un fauve qui réclame

Sa part d'espace et de soleil.

Tu tenais à ton droit comme au pain de ta bouche,

Comme la gerbe à l'épi blond; Et ton suffrage altier saignait, et la cartjuche

tait ton bulletin de plomb !

Mais c'est fini, pourquoi te ruer, tête basse.

Dans la révolte et dans les pleurs?

A quoi bon colleter le canon, lorsqu'il passe,

Enguirlandé d'aube et de fleurs.' A quoi bon débrider ta colère et ta haine

Devant le firmament sacré, Maintenant que tu peux, de ta main souveraine,

Façonner l'idée à ton gré?

Là-dessus, les tambours s'emballent, les cymbale:^

Ne savent plus ce qu'elles font, Pendant que les malins escamotent des balles,

Dans des urnes à double fond.

Harangue de ventrus ! Boniment de vieux pitre

Où s'effiloche un texte usé !

Éloquence de riche à trente francs le titre,

Après que le pauvre a moussé!

Approchez, venez voir le peuple-roi, mesdames !

Veuillez soupeser en passant Son manteau d'apparat constellé de programmes,

Qui traînait hier dans le sang.

Est-il assez musclé de la face et <Ju fcôrsa?

Ont-ils des bras, ces Souverains!

Ali! s'il voulait, uu jour, abiiser de sa force,

Comme il nous casserait les reins!

Pour relever la foi qui s'ankylose et boite,

Pour gouverner comme il le doit, 11 n'a qu'à mettre uu bout de papier dans sa boite,

Il n'a qu'à remuer le doigt!

Seulement, le bâillon étant l'ami de l'ordre,

Les bourgeois gavés et prudents Le musellent un peu, comme s'il allait mordre,

Chaque fois qu'il montre les dents.

Quoi! tu votes, gaillard, pour ceux qu'on assassine?

Quoi! tu ne sais pas oublier?

Eh bien ! tu crèveras de faim ! Hors de l'usine !

A la porte de l'atelier!

Plus de mine où planter ta lanterne et ta pioche!

Plus un astre dans ton ciel noir!

^n te vide le ventre en te vidant la poche ;

Ramasse tes outils, bonsoir!

Ta royauté, chansou! Ta pourpre, métaphore!

Si ta fille aînée a vécu, Blanche comme les lis et toute belle encore,

Cours la vendre pour un écu; Si tu crois à l'honneur, figure empanachée,

Utile au jargon des partis, Noue une bonne corde, étrangle ta nichée,

Pends la mère avec les petits!

\t c'est pourtant ainsi dans notre époque infâme,

Après tant de nobles trépas !

ie peuple est roi, c'est vrai; mais le patron l'affame,

Quand il ne le fusille pas.

La mine dit : — Dansez sur les coteaux, bergères !

Dormez, innocents nouveau-nés !

Car j'ai dans mes flancs, noirs de la mort des fougèi

Du travail pour tous les damnés.

La forge dit : — Passant, fais jaillir l'étincelle

Du rouge baiser des métaux!

J'ai dans ma braise ardente, où la fonte ruisselle,

Da travail pour tous les marteaux.

Le bois dit : — Aiguisez la hache qui se rouille.

Venez à moi, tristes humains!

J'ai^ dans -mes rameaux verts où l'oiselet gazouille,

Du travail pour toutes les mains.

La plaine dit : — Chantez! Quand le printemps se h

Dressez-lui des arcs triomphaux!

J'ai, dans l'épi gonflé de lumière et de sève,

Du travail pour toutes les faux.

Et le Maître répond, blasphémant le mystère.

Rebelle à l'éternelle Loi :

« Je ne fais travailler, sur terre et sous la terre,

Que ceux qui votent comme moi:

Ah! debout, compagnons! Hardij traîne-guenille!

Plus de beaux bourgeois triomphants, Si la chair qu'on affame et celle qu'on fusille

Ressuscitent dans vos enfants!

Eh quoi donc! Sous leurs lois dures au pauvre hère

Vous vous parquez en vil bétail, Lorsque ce sont vos droits qui se font, ô misère!

Les voleurs de votre travail?

Allons, reveillez-vous, relisez votre histoire!

Les brebis mangeront les loups.

Le pré, l'épi, le champ, la forêt verte et noire,

Toute la terre est avec vous.

l'air! Plus de cachot! Plus de porte fermée

Plus de justes rêves déçus f >s maîtres s'en irout comme un peu de fumée,

Quand vous aurez soufflé dessus.

us découdrez la bouche à leurs sphynx taciturnes,

Accroupis devant les magots; , s'ils ne veulent plus que l'on bourre les urnes, On rebourrera les flingots!

7 mai 1*92.

LES TAFFEURS

— Tonnerre! clamaient-ils en tressautant du ventre.

Devant la tourbe des badauds.

Si la Bète d"en bas remuait dans son antre.

Comme on lui fouaillerait le dos :

Nous avons tant rogué sur sa maigre pâture

Qu'on lui voit les os au travers Et que sa ebair, tombée en vile pourriture,

-Nourrirait tout juste les vers; Elle a sué tant d'or sous l'orage des triques,

Elle a tant travaillé pour nous, Qu'elle a peine à traÎDer ses entrailles étiques,

Quand le veut lui bat les genoux.

Mais, s'il lui reste encore un seul croc dans la gueule.

Si ce croc nous mord en passant, Nos poings l'écraseront comme un grain sous la meule,

Nous la pétrirons dans le sang; Car les temps ne sont plus où, mouillant des prunelles.

Soldat de plomb, cœur de valet, Le bourgeois effara tremblait dans ses flanelles.

Sitôt que le Fauve hurlait.

Ce fut bon a ces gueux de nobles, tas de drôles

Mal emmurés dans leurs donjons, D'offrir au couperet la tète et les ép iules,

En se pliant comme des joncs. Quant â nous. balte-4à! C'est pour d'autres, Camarde,

Que tu tisses les froids linceuls!

Si le Bourreau -'endort et que la hache tarde,

NOUS DOUS sauverons bien tout seuls!

Or, l'ombre a fait un signe et la Bète est venue.

Clameurs, vacarmes, branle-bas!

Le vent a dit à l'aigle envolé dans la nue :

« Quel est ce tonnerre d'en bas? »

Le brin d'herbe et l'oiseau s'endormaient dans la plaine,

L'astre luisait comme un regard.

L'aigle a répondu : « C'est de la misère humaine

Qui foudroie un monde au hasard. »

Mais où sont-ils passés, les beaux tireurs d'épée.

Les bous iueurs des sans-drapeau, Qui voulaient nous montrer, en des chocs d'épopée.

Comment on leur vide la peau?

Eh quoi! déjà vannés, les forts que rien ne plie?

Remisés, les canons d'airain?

Quoi ! toujours accrochée aux murs, la panoplie?

Mort, le toupet? Fini, l'entrain?

Oui, c'est réglé, bonsoir la bataille, on s'éclipse.

L'Anarchie arrive, partons!

Ah! ces vaillants bourgeois, bêtes d'apocalypse,

Qui redeviennent des moutons!

Hippogriffes ailés qui réclament la bride!

Loups modérés! lions prudents!

Leur crâne a des sueurs mates d'ivoire humide,

Ils geignent, ils claquent des dents,

Maintenant que la Bête, à pleins yeux réveillée.

Poussant partout son cri d'enfer, A planté devant eux sa poitrine écaillée

D'orgueil, de colère et de fer.

Abjection! Voilà les descendants épiques,

Voilà les hardis héritiers De ces grands plébéiens tout hérissés de piques.

Qui détrônaient les Rois altiers!

Regardez-les, le poing serré sous la bedaine,

S'esbigner avec leur sac d'or, Comme s/ils étaieut tous des lapins de garenne

Et que Grévy chassât encor!

Roulez, tambours! Vibrez, clairons! Patrie, admire!

Justice, contiens ton courroux!

Ils se sauvent, c'est vrai, tout seuls et sans rien dire;

Mai? ils se sauvent dans les trous!

Dame! ils avaient moins peur, les sonueurs de fanfares

Les arrondisseurs de magots, Quand ils avaient pour eux, à l'ombre des amarres,

Le tir des lois et des llingots.

Tous les droits refusés! toutes les bouches closes!

Feu sur le peuple désarmé !

Et les Lebels fauchaient des femmes et des roses.

Devant le doux soleil de mai.

Puis, le juge arrivait, la toque sur l'oreille,

La robe troussée, enjambant Les ruisseaux qui luisaient d'un rouge de groseille,

Dans les reflets du jour tombant.

Évohé ! voltigeons de la bloûde à la bruue !

Et la prison, monstre goulu, Engloutissait les gueux dont la fosse commune

N'avait pas encore voulu.

C'était le meurtre exquis, légalement classique,

Selon les vieux textes romains :

Les marchands rassurés emtr'ouvraient leur boutique,

La finance battait des mains.

Mais à quoi bon fourbir l'acier, quand la poitrine

Reste invisible au sabre nu?

On ne mitraille pas la nitroglycérine !

On ne sabre pas l'inconnu!

La dynamite, prompte à semer l'épouvante,

Grain de mort que l'ombre a couvé, N'est pas un de ces vains paquets de chair vivante

Qu'on éventre sur le pavé.

A quoi vous sert-il même, ô fileurs impayables!

De compter sur vos magistrats, Puisque ces faux Catons se cachent sous les tables.

Avec leurs jupes dans les bras, Et puisqu'on les entend trembler de la mâchoire,

D'un bout à l'autre du palais, Comme si derrière eux les huissiers du prétoire

Jonglaient avec des osselets ?

Parbleu! vous reviendrez, pimpants, la tête haute,

Tout mangés do désirs impurs, Quand vous ne craindrez plus que votre coffre saute,

Dans la vaste danse des murs.

Et vous vous livrerez à vos stupides joies,

Dans l'éternelle basse-cour Où les Gotons, après avoir gardé les oies,

Plument les dindons à leur tour.

Mais le gouffre est béant, un souffle vous emporte.

Vos dieux sont à demi cassé?.

Quand une caste a peur, c'est qu'elle est déjà morte

Vous êtes morts, disparaissez!

7 mai 1802.

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