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Lorsque Georges daigne ne pas nous prêcher quelque nouvel évangile, et consent à nous montrer le monde à peu près tel qu'il est, nous le voyons s'attacher à peindre les effets de l'amour dans le cœur des femmes perdues. Il fabrique une pompeuse courtisane, déjà sur l'âge, mais resplendissante encore de beauté; qui a lu plusieurs philosophes, sinon tous les philosophes ; qui sait Rousseau, Diderot, Helvétius à merveille , et qui disserte savamment de cent choses supérieures, laissant voir, tandis qu'elle cause, une double rangée de dents brillantes. Cette superbe créature habite un vieil hôtel bien fourni de meubles opulents , présent de son gentilhomme , imbécile d'âme et de corps. Elle a fait son boudoir de la bibliothèque; ses belles mains y entretiennent des fleurs rares, qui la reposent de penser, et qui prouvent, à l'occasion, que ces femmes-là connaissent aussi la botanique. Quant à la musique, je n'en parle pas ; tout le monde sait qu'il n'y a plus, depuis Hoffmann , de roman sans musique. Notre courtisane est une Malibran, et vous retourne le cœur pour peu qu'elle chante ; elle exprime,
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elle peiDt tout sur son piano : la pluie, le beau temps, l'orage, la mélancolie, le délire; elle y commente le Contrat social. Si elle sort, c'est en voiture, et je vous laisse à penser quels fringants chevaux l'emportent! si elle se promène au jardin, raille zéphyrs ne manquent pas de faire flotter ses longs cheveux et de dessiner sa riche taille.
Ainsi faite, meublée, logée et voiturée, la pauvre fille s'ennuie : une immense et vague aspiration de l'infini la tourmente; voilà son mal, où toute la bouquinerie qu'elle absorbe ne peut rien, chose étrange ! Alors descend d'une mansarde, dont la fenêtre a vue sur le jardin, M. Jacques ou M. Guillaume, paysan repu de livres, qui dine chez Flicoteaux et cire lui-même ses souliei-s , mais par principes : il n'a qu'à vouloir pour être riche et célèbre; car c'est un homme fort savant, fort éloquent, fort vertueux, de belle encolure, qui rédige des articles pour la Revue indépendante t et qui termine le premier chapitre d'un livre destiné à redresser \es> idées de l'espèce humaine. On cause : l'entretien est purement philosophique. Néanmoins M. Guillaume, déjà touché de la mélancolie de madame la comtesse (elle est comtesse, puisque le propriétaire est comte ) , remarque encore que madame la comtesse a de bien belles dents. De son côté, madame la comtesse reconnaît à M. Guillaume un esprit, des vertus, un courage que n'a point M. le comte, et qu'aucun gentilhomme eu ce monde ne saurait avoir. 11 lui parait, dès le second entretien, que cet infini vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules, et qu'elle sait à quoi s'en tenir. Au cinquième entretien , les deux philosophes concluent. « Cependant, dit agréablement Georges, quelque chose '- de triste et de douloureux se mêle à leurs transports. -
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Ces deux innocents ont envie de pleurer. Ce n'est pas que M. Guillaume soit honteux de sa conquête, puisqu'il croit bien être adultère ; mais madame la comtesse est occupée de deux grands chagrins : elle craint de perdre l'estime de son penseur lorsqu'il saura qu'elle n'est point mariée, et elle appréhende que l'infini ne la tourmente encore bientôt.
Elle a tort sur un point. Elle ne connaît pas le noble Guillaume. Ce philosophe généreux, 4ipprenant qu'elle est demoiselle, lui propose de l'épouser, plus ou moins. Elle ne s'en étonne pas trop. Si Guillaume avait eu des préjugés, elle ne l'eût pas si vite trouvé digne de son amour. Pourtant, réflexion faite, elle ne l'épouse.pas; elle craint la cuisine de Flicoteaux, je suppose; et puis laisserait-elle son Guillaume cirer lui-même ses souliers? Elle préfère épouser le comte, et elle s'en va pour cette besogne en Italie, laissant à Guillaume éploré le loisir d'achever ce beau livre qui doit redresser les idées de l'espèce humaine, et la réintégrer dans ses primitives vertus.
Au bout de trois ans Isidora revient , héritière légitime du comte, riche, blasonnée pour tout de bon , plus belle que jamais ; pas une dent de moins, la gorge toujours opulente. Elle retrouve M. Guillaume amoureux fou, mais d'une autre comtesse, la comtesse Alice, dont il élève les enfants. Je m'étonne que cet homme libre, qui nettoyait lui-même ses souliers en méditant des articles pour la Revue indépendante , ait entrepris ce métier d'élever des enfants de gentilshommes. Du reste, il en est bien récompensé. Alice, qui est une vraie comtesse, l'aime tant qu'elle en devient pâle, mais elle ne dit rien par pudeur, elle ne devine rien par modestie; et M. Guillaume est si naïf, qu'il ne se doute de rien. Plus experte, la courti-
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sane voit tout : ce double amour la blesse. Elle ramène M. Guillaume dans la bibliothèque où, trois ans auparavant, ils ont fait tant de philosophie. M. Guillaume est imprenable quant au cœur; Isidora l'attaque par les sens. Ici une de ces scènes que le poète Georges aime à décrire et sait décrire. Après quoi la courtisane considère que l'amour est un leurre, du moins pour elle , et qu'elle sera généreuse de marier le vertueux Guillaume à la vertueuse Alice, qu'il aime si vertueusement; ce qu'elle accomplit, non sans beaucoup de larmes sur son pauvre cœur incapable d'amour.
Il y a dans ce récit beaucoup de pages qui commencent à sentir bien fort le rance ; Georges vieillit Cependant c'est toujours Georges ; et l'histoire commencée , je suis allé jusqu'au bout. Daniel , ou tout autre du troisième sexe, ne me mènerait pas si loin.
Mais ce qui me soutient surtout quand je lis ces maipropres fariboles , c'est l'admirable sens quelles renferment, à l'insu de l'auteur. Premièrement, il sent et confesse que la courtisane est abjecte en principes et en œuvres. Pour la relever , il en fait un personnage de fantaisie ; il lui donne tout ce que n'ont point les courtisanes : une beauté noble, infiniment d'esprit, beaucoup de cœur , l'éducation la plus parfaite , une exquise délicatesse de sentiments ; il la met dans la soie , dans le velours , dans l'or. Ce n'est pas assez : elle se gorge de philosophie , elle s'abandonne aux lectures les plus invraisemblables. Elle n'en est pas moins méprisée de tous ceux qui la connaissent; et, pourjustifler ces mépris, elle tombe amoureuse du premier cuistre qui se trouve à sa portée, un barbouilleur d'esthétique, dont la grande originalité consiste à se faire lui-même son décrotteur. Quel
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ragoût! de l'encre et du cirage ! Mais il est taillé en valet de ferme; et jeté le jure, comtesse Isidora, il te paraîtrait pauvre penseur s'il était contrefait. La voilà donc affolée. Cet amour va-t-il rester dans les régions spirituelles? Le roman le voudrait, la nature bestiale des personnages ne le permet pas. Il y a un sopha dans la bibliothèque; au bout de huit jours ce sopha est le meuble important du sanctuaire. Point de combat, point de surprise; c'est l'animalité pure qui se manifeste comme en pleine rue , grâce au merveilleux sang-froid du conteur. Du moins le bonheur s'y trouvera-t-il? Nullement. Pourquoi? Georges ne manque pas d'imagination pour en donner des raisons fausses. Il a observé le fait, il s'en étonne, et l'explique comme il peut. La raison vraie , qu'il ne donne pas, qu'il ne connaît pas, ou qu'il ne veut pas connaître, c'est que le libertinage n'est point l'amour. Or, il n'y a que du libertinage dans ce rapprochement grossier et illicite. Ce qu'il plaît à Georges d'appeler délire, ivresse, transports, l'Église l'appelle fornication. Que de lumière, pour quiconque veut voir , dans la seule laideur de ce mot, qui révèle le péché , c'est-à-dire le désordre et le crime! Les lois surnaturelles pèsent sur la matière même; ou ne les brave pas avec impunité. Non mœchaberis, ou, comme dit naïvement le catéchisme, œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement. Cela n'importe pas seulement à la vie future , mais encore au bonheur, à la félicité de cette vie. Prendre la femme et ne pas prendre le mariage, c'est (que l'on me pardonne la comparaison) manger toute crue une viande qui devait passer par le feu. Si friande qu'elle paraisse, dans cet état dénature, à l'appétit dépravé qui la dévore , l'arrière-goût en est horrible, la digestion s'en fait malaisément ; et tout le
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corps ne tarde pas à sentir qu'au lieu d'une nouriiture il a pris un poison. Les prescriptions , les défenses de la loi chrétienne, l'intervention de l'Église ont donc pour but d'opérer sur les objets de nos désirs cette transformation qui les épure, et sans laquelle ils nuisent à toute l'économie de la vie humaine. Non mœchaberis ! Le sacrement de mariage est un désinfectant. Pour avoir méconnu ces vérités-là dans leur vie, les romanciers n'eu veulent point dans leurs livres : ils sont bien libres! Mais ce qui ne leur est pas permis, loi'squils sont doués d'un peu d'obsei-vation et de sincérité , c'est d'avancer que le bonheur se trouve en dehors des légitimes conditions du bonheur. Ce serait la pire des invraisemblances, contre laquelle leur propre bon sens se récrierait trop fort; il y aurait là quelque chose d'absolument contraire aux réalités de la nature humaine ; on tomberait dans un fantastique absurde, et le livre ne tiendrait pas aux mains du lecteur. Les romanciers constatent donc , et Georges mieux que les autres, parce qu'il a plus de pénétration et plus de talent que les autres , l'effrayant prodige (prodige pour eux seuls î) de ces accablements , de ces déboires qui se rencontrent au bout de toutes les entreprises de la sensualité, et souvent même sur la route ; Georges constate cela, quitte à en découvrir la cause où elle n'est pas. Il ea fait honneur à une certaine supériorité de cœur et d'esprit, dont il gratifie volontiers les courtisanes. Soit. Qu'est-ce que c'est qu'une supériorité qui vous laisse sans lumière dans l'âme, sans vertu dans la conduite , sans courage contre les passions? Cela ressemble beaucoup à une force qui serait de la faiblesse, et à une santé qui serait de la maladie. Comment! cette femme ne croit pas à l'amour, et